DEUXIÈME PARTIE — CHAPITRE XI
Après s'être embrassées une dernière fois et
s'être mutuellement donné les unes aux autres rendez-vous au ciel, les religieuses de Tours reprirent le chemin de leur monastère, tandis que le carrosse de M"° de Ja Peltrie continuait sa route vers Orléans.
Rien n'eût été plus édifiant à voir que cet intérieur de voiture. Tous les instants y étaient sanctifiés par la prière ou des conversations toutes célestes, Les heures y étaient fixées, comme au monastère, pour les divers exercices religieux. Pour nous donner une preuve de la piété de M. de Bernières, qui prenait part lui aussi à tous ces pieux exercices, notre vénérée Mère nous dit que c'était lui-même qui s'était chargé de « marquer le temps ». Aussi on ne pourrait mieux comparer ce carrosse qu'à ce char mystérieux dont parle le prophète, rempli d’anges visibles et accompagné par une multitude d'anges invisibles.
Après une ou deux journées de voyage on arriva à Orléans. Le jeune Claude Martin se trouvait alors dans cette ville pour y terminer ses études. Prévenu par sa tante, ainsi que nous l'avons dit, il se rendit auprès de sa ère et feignit, en l'abordant, d'éprouver un grand étonnement :
& Eh quoi! lui dit-il, une religieuse telle que vous, ma mère, hors de son cloître! Qu'est-ce à dire ?
— Je vais à Paris, mon fils, répondit-elle.
— Mais de Paris, où comptez-vous aller ?
— Je pourrai passer en Normandie. »
Voyant alors la peine qu’elle éprouvait à lui communiquer le vrai but de son voyage, il lui montra la lettre que sa tante lui avait écrite et l'acte notarié dont elle était accompagnée.
« Prenez la peine de lire tout cela, ma mère, » lui dit-il.
Elle lut avec beaucoup d'attention; puis levant les yeux au ciel :
« O Dieu, s'écria-t-elle, que le démon a d'artifices pour traverser les desseins du Ciel ! »
Se tournant ensuite vers son fils, d’un air grave et ému, elle prononça ces paroles : « Mon fils, il y a huit ans que je vous ai quitté pour me donner à Dieu. Depuis cette époque quelque chose vous a-t-il manqué ? »
Le jeune homme répondit : « Non, ma mère. »
— En ce cas, reprit-elle, l'expérience du passé vous doit être un motif de confiance pour l'avenir, Vous quittant par amour pour Dieu et pour obéir au commandement qu’il m en avait fait, je vous donnai à Lui, le priant qu'il voulût être votre père, et vous voyez qu'il l’a été au delà de toutes nos espérances, non seulement vous donnant le nécessaire, mais encore se montrant si libéral en votre endroit, que vous avez été élevé d'un air qui surpasse de beaucoup votre condition. Il en sera toujours de même si Dieu est votre père, vous ne manquerez de rien ; et il le sera assurément si vous lui êtes un véritable fils, c'est-à-dire si vous gardez ses commandements, si
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