‹ Histoire de la Vénérable mère Marie de l'Incarnation [microforme] (volume 2)Chapitre 17 sur 57 · Le P. de Charlevoix · texte numérisé non relu

Le P. de Charlevoix

gnée ; ce qui était très pénible à la nature, et crucifiaït fort l'esprit ; car les puissances de l'âme demeurèrent comme mortes et attachées à la croix. L'on conçoit dans cet état ce que c’est que servir Dieu à ses dépens.

“ De cette disposition, j'entrai dans une autre bien plus crucifiante encore. Je me voyais dépouillée, ce me semblait, de tous les biens de la grâce, et de tous les talents naturels extérieurs et intérieurs que Dieu avait mis en moi. Je perdais la confiance de ceux qui me conduisaient ; et les personnes les plus sa:ates, et pour qui j'avais eu plus d'ouverture, étaient celles de qui je recevais les plus grands sujets dé mortilication, Dieu permettant qu’elles eussent des tentations continuelles d’aversion contre moi.”

Ainsi le ciel et les créatures étaient conjurés contre elle. Les croix les plus navrantes, suscitées par les personnes qui lui étaient les plus chères, venaient déchirer son âme déjà brisée par les désolations intérieures. Sa douce et ten-

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dre amie, la Mère de Saint-Joseph, fut pour elle la cause involontaire de chagrins d'autant plus douloureux qu'ils faisaient vibrer les fibres les plus délicates du cœur, la sensibilité exquise de l'amitié. Nes efforts pour établir l’unité de règle dans son monastère, la rendirent suspecte à la communauté de Tours.

Son directeur même se préjugea et s’aigrit contre elle. Enfin pour comble d’afllictions, madame de ia Peltrie, qui, depuis l’arrivée des Ursulines, ne s'était jamais séparée d’elles, qui avait partagé, avec un courage surhumain, toutes leurs privations dans le misérable réduit qu'elles habitaient, les quitta tout à coup, dans le dessein d'aller créer une nouvelle fondation à Montréal.

Vers la fin de l'été 1641, M. de Maisonneuve, suscité de Dieu par des voies extraordinaires, débarquait à Québec avec Mile Mance et une troupe de braves, pour aller planter l’étendard de la croix et de la France sur l'île de Montréal. Entrainés par cet esprit religieux

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et chevaleresque, ils venaient y établir une colonie, et servir de rempart aux incursions des Iroquois. Comme la saison était trop avancée pour commencer leur établissement, ils passèrent l'hiver à Siliery, chez M. de Puiseaux, vieillard vénérable qui consacrait ses jours et sa fortune à la conversion des sauvages.

Pendant les longues soirées de l’automne, madame de la Peltrie fit connaissance avec Mile Mance, et se lia d’une sainte amitié avec elle. Eprise de plus en plus de son rare mérite, et vivement sollicitée par elle et les siens, elle s’enthousiasma pour l’œuvre de Montréal, et se crut appelée à y renouveler ce qu’elle avait si heureusement commencé à Québec.

Au printemps de 1642, elle partit avec Mille Mance, emportant tous ses meubles, et emmenant avec elle sa suivante, !

et un jeune homme attaché à son service.

Ce départ laissa les Ursulines, déjà si pauvres, dans un dénûment complet. Il

. Charlotte Barré.

ne leur resta plus qu'un petit nombre de meubles qu'elles avaient apportés de France, et trois lits pour leurs quatorze élèves. ‘“ Nous les faisons coucher sur des planches, écrivait la Mère de l’Incarnation ; nous mettons sous elles ce que nous pouvons pour en adoucir la dureté ; et nous empruntons aux magasins des peaux pour les couvrir, notre pauvreté ne nous permettant pas de faire autrement. ”

Cependant ce dépouillement extrême faisait peu d'impression sur la grande âme de la Mère de l’Incarnation. Cette amante désespérée de la pauvreté de Jésus-Christ,! avait même trouvé des délices à s’arracher ces dernières ressources. ‘“ En rendant ces meubles, dit-elle, je sentais une grande joie en moi-même, m'imaginant que Dieu me traitait comme saint François, qui, abandonné de son père, lui rendit jusqu’à ses habits. ” Mais ce qui lui perçait l'âme d’un

1. Expression de Bossuet dans le panégyrique de saint François.

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glaive, c'était cette cruelle séparation d’une amie, d’une bienfaitrice insigne, et la perspective de l’abandon de ses chères élèves que l'inflexible nécessité allait bientôt dispersér et rendre à leurs forêts. Les fruits admirables qu'elle avait déjà recueillis de ses travaux ne servaient qu’à envenimer davantage ses blessures. Dès la première année, cinquante élèves sauvages avaient été instruites, et plus de sept cents Indiens, tant hommes que femmes, avaient été assistés spirituellement .et corporcellement. Fallait-il donc renoncer pour jamais à ces riches moissons ?

Cependant M. de Beïnières lui écrivait : ‘ Il faut se résoudre à congédier vos élèves et vos ouvriers, ne pouvant suffire à leur entretien, puisque pour payer senlement le fret de ce que je vous envoie, il :1e faut trouver neuf cents .ivres, ce qui forme tout le revenu de votre fondation. Et de plus, si madame votre fondatrice vous quitte, comme j'y vois de grandes apparences, 2%

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il vous faudra revenir en France, à moins que Dieu ne suscite une autre personne qui vous soutienne. ”

Mais péndant que toutes les espérances et les ressources humaines croulaient autour d'elle, la Mère de l’Incarnation resta ferme dans son imperturbable confiance en Dieu. Elle résolut de retenir ses pensionnaires sauvages, de continuer ses aumônes aux pauvres indigènes qui venaient en foule implorer sa pitié, et d’achever la construction du monastère. ‘“ M. de Bernières sera épouvanté en voyant que je lui demande des vivres comme à l'ordinaire, et de plus que je lui envoie des parties pour six milles livres qui ont été employées à payer les gages de nos ouvriers, et à l’achat des matériaux de notre bâtiment, sans parler du fret du vaisseau ; car en tout cela, nous n’avons que la providence de Dieu. On dit que tout est perdu ; et cependant je me suis sentie portée intérieurement à poursuivre ce que Notre-Seigneur nous a fait la grâce

de commencer en sa nouvelle Eglise. ” Tant de calme, d'assurance et d'énergie, dans un si profond dénüment, semblerait le fruit de la surabondance des consolations célestes ; cependant cette détresse extérieure n'était qu’une pâle image de la détresse de son âme. Elle se voyait, en ce temps-là même, ensevelie dans les plus épaisses ténèbres et assaillie par des tentations de désespoir qui la plongeaient dans un abime d’humiliation. “ Je me voyais infiniment digne de mépris, et la plus vile créature qui fût au monde. Dans ce sentiment, je ne pouvais me lasser d'admirer la bonté et l'humilité de mes sœurs de vouloir bien me souffrir et dépendre de moi. Je n’osais presque lever les yeux, tant était pesant le poids de cette humiliation ; et c’est ce qui me portait à descendre aux actions les plus basses, ne m'estimant pas digne d’en faire d’autres.

‘“ Aux récréations, je n’osais presque parler ; et j'écoutais mes sœurs avec respect ; néanmoins j'évitais toute sin-

gularité autant qu'il m'était possible.

J'avais aussi l'esprit libre pour les fonctions de ma charge et l'étude des langues sauvages. Je n'ai point su que personne se füt aperçu de ce que je souffrais, quoique alors j'eusse l’idée que tout le monde voyait ma misère comme je la voyais. Je m'ouvrais peu au Père Le Jeune, me trouvant dans l'impuissance de le faire davantage ; mais ce grand serviteur de Dieu en connaissait assez pour me porter compassion, et pour en appréhender les suites.

“ Parmi ces ténèbres affligeantes, il s'élevait quelquefois un rayon de lumière qui éclaiiait mon âme et m’embrasait d'amour. J'étais tout à coup saisie d’un transport extraordinaire, en sorte qu'il me semblait être en paradis, et jouir de Dieu qui m’enivrait de ses faveurs. Mais que cette extase était courte ! Ce n'était que comme un de ces rayons de soleil qui percent inopinément la nue et qui, en disparaissant soudain, font paraître le jour encore plus obscur qu’il ne sem-

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blait auparavant. Aussi ces grandes caresses ne servaient qu'à appesantir de plus en plus ma croix et me rendre mes peines plus sensibles ; car je passais d’un abîime de lumière et d'amour, dans un abime de ténèbres douloureuses ; du séjour de la gloire, je me sentais précipitée dans un enfer où régnaient des tristesses mortelles. Ce qui me causait les peines les plus amères, c'était une tentation de désespoir, née en moi dans ces ténèbres, sans que j'en connusse la cause. Je me fusse perdue dans cette tentation, si la bonté de Dieu ne m'’eût soutenue par une vertu secrète. Car j'étais quelquefois arrêtée subitement, et je me voyais réellement sur le bord de l'enfer. Et il me semblait que de la bouche de l’abîime sortissent des flammes pour m'engloutir. Je sentais même en moi une disposition qui me portait à m'y précipiter pour faire déplaisir à Dieu. Mais aussitôt la bonté divine, par une effusion de l’Esprit-Saint, semblait exciter la partie supérieure à vou-

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loir en effet être pr‘cipitée dans l’enfer, non pour lui dépluire, mais afin que sa justice fût satisfaite dans le châtiment éternel de mes indignités. Cet acte était une simple vue de foi. Je voyais que je méritais l'enfer, et je consentais à y être précipitée pour un temps, pourvu que je ne fusse point privée de l’amitié de Dieu.”

Dans l’ardeur de ce transport, l’humble pénitente fit une confession générale de toutes les fautes de sa vie; miroir fidèle où se peignent toute l'innocence et la candeur de cette âme angélique.

“ Qui me donnera des larmes de sang pour pleurer toutes mes iniquités ? C mon céleste Epoux ! comment avez-vous permis qu'une âmé que vous avez tant chérie, vous ait tant offensé ? Et comment ne l’avez-vous pas jetée sous les pieds des démons ? Recevez donc au moins la confession de mes crimes, et châtiez-moi selon vos adorables jugements.

‘€ Vous savez, Ô mon chaste Epoux !

qu'au commencement, lorsque votre di-

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vine bonté m’appela extraordinairement, c'est-à-dire à l’âge de dix-neuf ans; après que vous m'eutes fait voir l’erreur où j'étais, me croyant dans un état bien parfait, après que par l'excès de vos infinies miséricordes vous m'eûtes lavée dans votre sang précieux : dans une occasion qui se présenta, je raisonnai et je délibérai si je ne retournerais pas dans la route du siècle, et dans la condition dont vous m’aviez délivrée. La tentation qui sous l'ombre d’une raison spécieuse, et comme .nécessaire, m'ébranla, m'eût infailliblement entraînée, si par votre immense bonté vous ne m’eussiez éclairée et affermie dans votre voie.

‘“ Vous savez aussi qu'en deux autres occasions, lorsque j'étais encore dans le siècle, je m'amusai à de certaines complaisances qui tenaient de l'esprit de nature ; que sous l'ombre du bien j'y croupis quelque temps ; et que si votre miséricorde ne m'en eût tirée, j'aurais étouffé l’esprit de grâce, par lequel vous me conduisiez si amoureusement. Ah !

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