‹ Histoire de la Vénérable mère Marie de l'Incarnation [microforme] (volume 2)Chapitre 50 sur 57 · Le P. de Charlevoix · texte numérisé non relu

Le P. de Charlevoix

que le souverain Juge doit bientôt faire comparaître à son tribunal. Néanmoins tout imparfaite que je suis, et quelque anéantie que je sois en sa présence, je me vois toute perdue dans sa divine Majesté. C’est une espèce de pauvreté d'esprit, qui ne me permet pas même de m'entretenir avec les anges, ni des délices des bienheureux, ni des mystères de notre foi. Je veux quelquefois me distraire pour m'y arrêter et m'égayer dans leurs beautés, mais aussitôt je les oublie, et l'esprit qui me conduit me remet plus intimement dans mon premier état. Je m'y perds dans Celui qui me plaît plus que toute autre chose. J’y vois ses amabilités, sa majesté, ses grandeurs, sa puissance, sans aucun acte de raisonnement et de recherches, mais en un moment qui dure toujours. Je ne puis exprimer autrement cette opération. Il n’y a ici rien de matériel, mais une foi toute nue, qui dit des choses infinies.”

Cette âme séraphique n'’habitait-elle pas déjà les sphères invisibles, avant

même d'avoir rendu à la terre sa dépouille mortelle ? Qui peut savoir ce qui se passe dans le cœur de ces élus, où se consomme dès ici-bas le mystère de l’amour divin ? Eux-mêmes peuvent à peine le balbutier dans notre langue grossière. L'homme, cette chrysalide immortelle qui doit s'ouvrir aux cieux, se transforme parfois sous les rayons de la grâce, et déploie ses ailes avant l’éternel printemps. On dirait que, chez les saints, cette «enveloppe d'argile, desséchée par le feu des mortifications et des jeûnes, devient tout à coup translucide, et qu'alors leur œil dessillé contemple, à travers ce voile diaphane, les beautés infinies.

Arrivé à cet endroit de la vie de sa mère, Dom Claudè Martin, son fils et son naïf biographe, s'exprime ainsi :

“ Désormais ce nest plus la Mère de l'Incarnation qui parle : la mort, qui impose silence aux plus grands saints, va lui fermer la bouche, et la mettre dans un état qui ne lui permettra plus

de nous donner davantage connaissance des grands trésors que Dieu avait renfermés dans son âme, et dont nous ne connaîtrons jamais bien le prix que dans l'éternité. Il est temps que cette grande servante de Dieu, qui a porté depuis tant d'années un état continuel de victime en son âme et en son corps, se dispose au dernier sacrifice.”

Nous n’entendrons plus en effet résonner dans ces pages cette douce voix qui leur donnait la vie et tout leur charme.

La mort va poser son doigt glacé sur ses lèvres ; et désormais nous ne pourrons plus pénétrer à sa suite dans le sanctuaire de cette âme, où il nous a été donné tant de fois de nous prosterner avec un saint respect, de demeurer ravi devant les merveilles de la grâce, et d’adorer Dieu, dont la majesté remplissait tout l'édifice. Il nous faudra maintenant cheminer seul dans la nuit que le trépas fait déjà autour d'elle.

À mesure que l’on avance, la solitude se fait plus profonde. Des trois fonda-

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trices venues de Tours, il ne restait plus que madame de la Peltrie auprès de la Mère de l’Incarnation : la Mère de Saint- Joseph était déjà allée depuis longtemps recevoir sa couronne ; et madame de la Peltrie, chargée du précieux fardeau de ses soixante-huit années de mérites, était sur le point d'aller la rejoindre au rendez-vous éternel. Fruit mûr dont la frêle tige ne tenait plus à l'arbre de la vie que par une fibre, le souffle, qui devait la jeter dans les jardins du ciel, s'était déjà levé.

Le 12 novembre 1671, elle fut attaquée d’une pleurésie, qui en peu de jours la conduisit aux portes du tombeau. Toutes les vertus qu'elle avait pratiquées pendant sa vie, parurent s’assembler autour de sa couche funèbre, pour lui faire cortège à ce dernier passage. Jamais en effet on ne la vit plus humble, plus affable, plus patiente, plus mortifiée, plus soumise à la supérieure, plus unie à Dieu, ni plus résignée à sa

sainte volonté.! La pauvreté évangélique avait été sa compagne de chaque jour pendant ses trente-trois années d'apostolat ; elle voulut encore l’appeler à son chevet à son dernier soupir.

L'opulente héritière d'Alençon ne possédait pour château qu'une pauvre cellule, pour tout ameublement que deux chaises de paille, une table de bois sur laquelle reposaient les saints évangiles et un livre de méditations, et pour lit de repos qu'un misérable grabat. Au-dessus de la table pendait, sur la muraille nue, un crucifix peint sur bois ; c'était là la seule décoration et les seuls ameublements de son austère cellule, ainsi que l’atteste l'inventaire qui en fut fait après sa mort.

Ayant aperçu sur sa table quelques aliments délicats qu'on lui avait préparés pour soulager ses souffrances, elle les fié enlever immédiatement en disant que la pauvreté ne connaissait pas de telles douceurs, Le 15 novembre, quatrième

1, Relations des Jésuites.

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jour de sa maladie, elle fit son testament en présence de l'intendant Talon, qui voulut y assister, tant pour honorer sa personne, que pour autoriser ses dernières volontés. Dans son humilité, se croyant indigne d’habiter le monastère qu'elle-même avait fondé, elle y deman:dait par charité l'aumône d’une tombe dans le caveau des Ursulines. Pour répondre au désir des PP. Jésuites, elle ordonna que son cœur leur fût remis après sa mort ; mais elle recommanda en même temps qu'il fût enfermé dans une petite boîte toute simple et non polie, que l’on remplirait de terre mêlée de chaux vive, afin qu’il füt plus promptement consumé.

Il devait être porté en cet état dans l’église des PP. Jésuites, et enterré sous le marche-pied de l’autel, où reposait le Saint-Sacrement, afin d’y être réduit en poussière et anéanti en holocauste au pied de la Majesté divine.

Deux jours après, le 17, son médecin lui déclara qu'elle ne passerait pas le lendemain. Bien loin de s’en effrayer,

elle accueillit cett: nouvelle avec allégresse, et pria celles qui l’entouraient de ne plus lui parler que de l'éternité.

‘“ N’avez-vous donc aucun regret de mourir, lui demanda une des religieuses qui l’assistaient ?

—Oh non !reprit-elle vivement ; j'’estime miile fois plus le jour de ma mort, que toutes les années de ma vie. ”

Le ciel réservait à ses derniers moments une suave et délicate consolation.

Le grand serviteur de Dieu, le protecteur dévoué qui lui avait aplani le chemin de sa vocation, et qui avait pris une si large part à la fondation des Ursulines, M. de Bernières, revivait en Canada, avec toutes ses vertus, dans un de ses neveux. M. Henri de Bernières, grandvicaire, et curé de Québec, était en même temps supérieur des Ursulines ; ce fut de sa maïn que madame de la Peltrie eut le bonheur de recevoir les onctions suprêmes, ‘“ avec des sentiments de componction pleins d'amour et de suavité, disent les Relations. Elle priait

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ses chères filles, qui étaient toujours auprès d'elle, de lui remettre souvent en mémoire ce premier verset du psaume 121, Letatus sum in his quæ dicta sunt mihi : in Domum Domini ibimus. ” Enfin elle entra en agonie en priant Dieu, et expira doucement deux heures après, sur les huit heures du soir, le dix-huit novembre 1671.

Le lendemain, ses obsèques furent célébrées avec une grande pompe dans le monastère des Ursulines. Le gouverneur général, M. de Courcelles, l’intendant Talon, et tous les citoyens de distinction de Québec et des environs voulurent honorer de leur présence la cérémonie de ses funérailles.

Après le service funèbre, le clergé, suivi des restes mortels de l'illustre défunte, entra dans le chœur des reli.

gieuses, pendant que les derniers accents de la psalmodie lugubre se prolongeaient sous les arceaux du cloître. Le corps, enfermé dans un cercueil de plomb, fut descendu dans le caveau.

Cette cérémonie fut suivie immédiatement de la translation du cœur de la fondatrice. La précieuse relique, voilée sous un crêpe noir, était nortée par un des principaux citoyens de la ville, précédé du clergé. Le gouverneur, l’intendant Talon, et la foule fermaient la marche. Arrivée devant le portail de l’église des Jésuites, la procession s’arrêta ; M. de Bernières s’avança alors, portant la relique, et la remit entre les mains du supérieur, qui alla la déposer au pied des marches du grand autel, qu'on avait eu le soin d’orner des décorations, dont Madame de la Peltrie ellemême l’aviit enrichi pendant sa vie.

La religieuse piété des Ursulines nous a conservé le portrait de leur sainte fondatrice. Toute sa personne offrait le type de l’aménité et de la douceur. Sa figure, d’un bel ovale, était remarquable par l'harmonie des lignes et la perfection des formes. Un nez légèrement aquilin, une bouche bien dessinée et toujours souriante, un regard limpide, voilé sous

de long cils, que l’habitude de la méditation tenait à demi-baissés,imprimaient à sa physionomie une douceur exquise.

Quoique sa taille trêle et délicate ne dépassät pas la moyenne, et que tout en elle respirât la modestie et l’humilité, sa démarche était néanmoins pleine de dignité et de nob'esse ; on reconnaissait, en la voyant, la descendante de ces hauts et puissants châtelains, de ces preux chevaliers, dont la vaillante épée avait soutenu le trône et l’autel. A travers la plus charmante simplicité, perçaient toujours ce grand air du dixseptième siècle, et cette distinction parfaite, trad tionnelle parmi les vieilles familles de France. Mais ce majestueux ensemble était tempéré par un air de recueillement et d'onction attractive qui donnait à sa conversation un charme infini, et lui avait conquis l'estime et l'affection de tous ceux qui avaient eu le bonheur de la connaître. Telle était la fondatrice des Ursulines, Marie Magdeleine de Chauvigny de la Peltrie, une

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des gloires les plus touchantes, un des plus beaux noms que la Nouvelle-France ait gravés au frontispice de son histoire.

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