Histoire des Ursulines de Québec
Ed
cée par le vénérable octogénaire qui depuis tant d'années avait lu dans l'âme de la Mère de l’Incarnation jusqu'aux plus intimes pensées, et avait pu apprécier, par conséquent, toutes les richesses de ce magauifique sanctuaire. ! Le P.
Lalemant fit ressortir avec éloquence le parallèle de la femme forte de l'Evangile, et du grand caractère de la Mère de l’Incarnation, de ses œuvres et de ses vertus sublimes.
Après le service funèbre, lorsque la foule du peuple se fut écoulée, M. de Courcelles, M. Talon, M. de Bernières et le P. Lalemant conseillèrent aux Ursulines de faire retirer le corps du caveau, afin de faire esquisser le portrait de la défunte ; car le sommeil de la mort
1. Le P. Jérôme Lalemant était arrivé en Canada le 26 août 1638. Il avait été le directeur de la Mère de l’Incarnation pendant la plus grande partie du temps qui s'était écoulé depuis lors. Nommé missionnaire chez les Hurons au mois d'août 1640, il y séjourna jusqu’à l’époque de la dispersion de cette nation, et redescendit à Québec au mois de juillet 1650. La Mère de l’Incarnation écrivait en parlant de lui, le 8 octobre 1671 : ‘‘ Encore qu’il touche la 80e année de son âge, il a néanmoins le sens et l’esprit aussi sains que jamais.’ Il mourut le 2 janvier 1673.
n'avait encore rien enlevé de cet éclat et de cette fraicheur que l’âme en s’envolant avait laissé tomber de ses ‘ailes sur sa dépouille. L’incarnat de la vie animait toujours le recueillement du trépas, et on eùt dit que le souffle de la pensée errait encore sur cette noble et extatique figure marquée du sceau de la prédestination.
Le lendemain, le gouverneur envoya un artiste, qui réussit à prendre une ressemblance frappante de ses traits. !
Le hière fut ensuite refermée, et des-
cendue dans le caveau. Elle portait l'inscription suivante gravée sur une plaque d’étain :
Ci-git La Révérende Mère
Marre GUYARD DE L’'INCARNATION, Première Supérieure de ce Monastère, Décédée le dernier jour d’avril 1672,
âgée de Soixante et douze ans et six mois, Religieuse Professe venue de Tours.
Priez pour son âme.
1. Ce taqleau fut malheureusement consumé dans le second incendie du monastère, en 1686. Celui qui orne le frontispice de cet ouvrage est une copie d’un autre portrait, qui vient de France.
ns le ne le rait,
La Mère de l’Incarnation était d’une haute taille, et d’une constitution forte et vigoureuse. Tous ses traits, énergiquement accusés, étaient d’une régularité parfaite, mais d’une beauté mâle, qui révélait toute la grandeur et l’héroisme de son âme. Sa démarche était d'une majesté sans rivale ; ‘“ et tout son air avait quelque chose de si grand, que lorsqu'elle était dans le monde, on s’arrêtait dans les rues pour la voir passer.”
Cependant ce noble extérieur ne respirait pas moins de tendresse que de dignité. Car l'humilité, la charité céleste avaient jeté un voile de grâce et de douceur sur cette grandiose physionomie.
Le charme de son regard était irrésistible ; et le rayon qui en descendait portait avec lui le calme et la sérénité.
Tous ses traits, spiritualisés par la prière, transfigurés par l’extase, et d’où semblait déjà rayonner le nimbe des bienheureux, avaient cette transparence aérienne, particulière aux âmes mystiques. L'éclat de son intérieur jaillissait sur sa figure,
dout les grandes lignes avaient pris peu à peu la direction de ses pensées toujours dirigées vers le ciel.!
1. La transformation qui s’est produite dans l’art, sous l'influence du génie chrétien, se renouvelle, on dirait, chaque jour, dans l’architecture de la figure humaine, modelée par le cisenu de la grâce. Dans les chefs-d’œuvre de l’art antique, le Parthénon, le Prytanée, la Maison Carrée de Nîmes, rien ne s’élance, rien ne monte, rien n’aspire au ciel ; tout, au contraire, repose sur la t.rre. C’est la ligne horizontale qui règne, et qui, en s’harmonisant, immobilise la pensée ; mais une pensée terrestre qui ne s’élève jamais au-dessus de l’horizon.
Mais à peine le mysticisme chrétien s’est-il emparé de la règle, que la voussure, qui s’arrondissait en paix, brise son arc et s’élance en ogive, la ligne horizontale se redresse, et produit une végétation d’aiguilles, de tourelles, de elochetons, de faisceaux de colonnettes aériennes ; et la cathédrale gothique,
‘“ agenouillée...dans sa robe de pierre, ”?
élève en mille flèches sa prière éternelle vers les cieux.
Un phénomène à peu près analogue se reproduit, disonsnous, dans la structure de la figure humaine. Quel contraste entre l’homme enseveli dans la mat'ère, courbé vers la terre, et l’homme livré à l'esprit, spiritualisé par la grâce. Voyez, sur lafigure opaque du premier, les rides horizontales qui se creusent pour ensevelir ses espérances ; tandis que sur le visage translucide de l’homme de foi, sur les traits diaphanes de la vierge chrétienne, sur toutes ces figures détendues par la prière, les grandes lignes s’efñilent, s’élèvent avec l'âme, et convergent vers lee cieux. Au reste, il suffit de considérer les types inimitables de piété, de spiritualisme, qu’a enfantés l’art chrétien ; d'observer sur les tableaux de Cimabuë, de Giotto, du Pérugin, de Fra Angelico, ces tétes contemplatives si recueillies, ces figures idéales, si pures, si placides, si lumineuses, si râvissantes ; ces personnages en extase, qu’un souffle sémblerait devoir enlever de la toile. Lorsqu’on suit sur ces figures un peu élancées, sur ces traits sveltes, les linéaments caractéristiques, la tendance des lignes vers le ciel, on demeure convaincu de cette vérité frappante.
Telle était la Vénérable Mère Marie de l’'Incarnation, surnommée la Thérèse de la Nouvelle-France, l’une des femmes les plus extraordinaires, dont l’histoire ait conservé le souvenir.
Parmi les noms vénérés de nos annales, parmi tant de saintes mémoires, qui s'élèvent comme un parfum de nos pages historiques, il n’en est aucun qu’une bouche canadienne ne doive prononcer avec plus dereconnaissance et de respect ; aucune devant laquelle nous ne devions nous incliner avec plus de vénéràtion et d'amour.
Et maintenant, avant de dire adieu à ces faibles pages, qu'il nous soit permis de nous adresser nñe dernière fois à cette vénérable et bien-aimée Mère, et de lui demander humblement pardon, d’avoir osé entreprendre d'écrire l’hisioire de sa vie. N’avons-nous pas plutôt terni sa gloire et ses œuvres en essayant de les dire ? Car qui peut comprendre et raconter les merveilles incomparables de la grâce, que Dieu opère dans le
cœur de ses élus ? Mais daignez, à vénérable Mère ! suppléer, par vos prières, à notre faiblesse et à notre indignité, et conjurer le Seigneur de bénir cet ouvrage écrit pour votre honneur et pour sa gloire !
En terminant ce doux travail une émotion mélancolique, une pensée triste s'élève involontairement dans notre âme Depuis bientôt quatre ans, nous nous étions habitué à converser avec vous, à vivre à vos côtés, nous vous avions suivie à travers toutes les péripéties de votre existence, depuis votre berceau jusqu’à l'entrée du cloître, à travers tant de travaux et de peines, depuis votre vocation apostolique, jusqu’à votre arrivée sur nos rivages, à travers tant de merveilles et de grâces, tant de périls et de mers, enfin nous vous avions suivie pas à pas dans toute votre carrière si féconde. Vous étiez devenue notre compagne et notre amie ! Que de jours sombres, et de veilles solitaires votre chère image a embellis ! Que de pré-
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nous TOUS, ions >s de eau tant otre arride érils ivie
cieuses larmes nous a fait verser la lecture de vos œuvres, la méditation de vos travaux ! Et maintenant voilà que la tombe ou plutôt le ciel vous a dérobée tout à coup à nos yeux ! Resté seul sur la terre, nous sommes triste et pensif, comme le d sciple du prophète, après que le char de feu eut enlevé son maître
‘au ciel. Recevez donc mes adieux, à véné-
rable Mère, et daignez implorer la miséricorde du Seigneur pour le plus indigne de vos biographes.
Protégez aussi ce petit peuple que vous avez vu naître et que vous avez tant aimé, à qui vous avez donné votre vie, vos prières et vos mérites. Priez pour notre cher Canada, pour les descendants de ces pieux colons, que vos exemples ont tant édifiés, et dont vous avez élevé les heureuses enfants devenues aujourd'hui nos ancêtres. Priez pour toute la nation canadienne, afin qu’elle conserve toujours pur et intact le précieux dépôt de la foi. Mais priez aussi, oh !priez pour vos saintes filles, pour
les Ursulines, héritières de vos vertus, afin que marchant sans cesse sur vos glorieuses traces, elles croissent toujours en grâces et en mérites devant Dieu, et qu'elles continuent touiours à formier la jeunesse, comme elles ont déjà élevé cette génération de mères canadiennes, nos mères à nous tous, l’orgueil et la gloire de notre nation, et l'admiration du monde Chrétien.! Puissons-nous tous ensemble mériter que l’ Eglise, à qui seule appartient de définir notre croyance, con“rmant l’oracle du peuple, comble un :
tous nos vœux en vous élevant sur nos autels, et nous permette de vous invoquer à genoux et de nous écrier, ivres de joie : Sainte Marie de l’Incarnation, priez pour nous !
Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. ?
1. On 8e rappelle le magnifique éloge des mères canadisnnes, qu’a pro 1oncé en 1863, le R. P. Félix, du haut de la chaire de Notre-Dame de Paris.
2. Depuis la publication de ce livre, la cause de la canonisation de la Mère Marie de l’Incurnation a été introduite et se poursuit à Rome.