LL
qui le frappät de nullité ; qu’au reste, s’il voulait lui indiquer à Paris quelques personnes en qui il eût une parfaite confiance, elle était prête à passer le contrat de fondation en leur présence, et d'y suivre toutes ses intentions.
Le prélat se rendit à de si excellentes raisons, et délégua à cet effet le P. de la Haye et Dom Raymond de Saint-Bernard, alors provincial de son ordre.
Enfin le jour du départ de Tours se leva ; c'était le 22 février 1689. Dès le matin, le carrosse de l’archevêque attendait, dans la cour du monastère des Ursulines, les deux missionnaires pour les transporter au palais épiscopal, où le vénérable prélat voulait célébrer la sainte messe en leur présence, et les communier de sa main. Mais sa paternelle sollicitude lui avait fait tenter plus que ne permettaient son extrême vieillesse et ses infirmités. Il ne put qu'assister à l’auguste sacrifice qu’il fit célébrer par son aumônier, et communier avec les deux eligieuses, accompagnées de leur supérieure,
d'une autre religieuse, de Madame de la Peltrie et de M. de Bernières.
Après le repas d'adieu qu'il leur servit à sa propre table, et pendant que son secrétaire expédiait les lettres d’obédience, il les réunit dans son salon pour leur adresser ses dernières paroles. La Mère de l’Incarnation le pria alors de leur commander le voyage, afin de jouir du mérite de l’obéissance. Le vénérable patriarche, attendri jusqu'aux larmes, se rendit à leurs vœux, et leur adressa d'une vrix tremblante d'émotion une exhortation si touchante, si pleine d’onction et d’esprit évangélique, que toute la pieuse société fondit en pleurs. ‘ Mes sœurs, ajouta-t-il en terminant, à la veille où vous êtes d'entrer dans une nouvelle terre promise, nous allons chanter ensemble, avant de nous séparer, le cantique des enfants d'Israël au sortir de l'Egypte.”
Transportée d’un saint enthousiasme, la Mère de l’Incarnation entonna alors avec sa compagne le psaume In exitu
Israel de Egypto, puis le cantique Magnificat, auxquels toute l'assistance répondit en chœur. Enfin l'archevêque se tournant vers M. de Bernières et Madame de la Peltrie : “ Voici, leur dit-il 2n indiquant les deux héroïnes, l’inestimable trésor que je vous confie ; voici les deux pierres fondamentales de l'édifice que vous voulez élever dans le Nouveau Monde, à la gloire de Jésus et de Marie.
Qu'elles y soient comme deux pierres précieuses, semblables à celles des fondements de la Jérusalem céleste. Que ce temple soit à jamais un lieu de paix, de bénédictions et de grâces, plus fécond que ne fut jamais celui de Salomon.
Que les portes de l'enfer ne prévalent point contre lui, et ne puissent jamais lui nuire davantage qu’à celui de Pierre.
Que Dieu y habite comme Père et comme Epoux, jusqu’à la consommation des siècles.”
En achevaut ces paroles, qui furent comme le testament de ce vénérable vieillard de quatre-vingts ans, il étendit
les mains sur les saintes fondatrices, qui se jetèrent à ses pieds pour recevoir sa bénédiction.
De là, elles revinrent au monastère pour embrasser une dernière fois leurs chères compagnes.
Un coup d'œil jeté en arrière suflira pour faire comprendre le vide immense qu'allait faire dans cet asile sacré le départ de ces deux éminentes religieuses.
Marie de l’Incarnation était en effet la mère spirituelle de la plupart de ses sœurs, tandis que la Mère de Saint- Joseph, par les grâces attractives de son caractère et la candeur de son âme aimante, en était le charme et l’idole.
Toutes les religieuses vinrent l’une après l’autre se jeter en sanglotant dans leurs bras, les arroser de leurs larmes et leur faire leurs adieux dans une tendre et suprême étreinte. Seule la Mère de l’Incarnation posséda son âme, au milieu de l’attendrissement général. Soutenant le courage moins viril de sa compagne, dont le cœur plus sensible fléchissait
parfois sous le fardeau de l'émotion, entourée de toutes ses disciples, si tendrement aimées, qu'elle avait enfantées à la vie parfaite, et qui ne pouvaient détacher leurs regards ni leurs cœurs de leur :aère, elle les exhortait à consommer généreusement leur sacrifice :
et pendant qu'elie leur parlait avec une onction admirable, ses regards sereins, élevés vers le ciel, semblaient déjà contempler, dans un monde invisible, la couronne promise à ses travaux. Ceux-là seuls qui ont le sentiment intime et profond de la foi comprendront tout ce qu'il y a d’exaltation et d’indissoluble énergie dans ces pures et saintes affections de cœurs angéliques, dans cette
ineffable union des âmes, victorieuses de
l’égoïsme, dont les sentiments, mêrue purement naturels, transfigurés par la religion et consacrés par la foi, plongent dans le cœur de Dieu même, et conservent toujours avec la fraîcheur de leur innocence, l’immortalité de leur origine.
Comme ces lianes de nos forêts, qui se
soutiennent et forment d'invincibles nœuds, en s’entrelaçant aux troncs des vieux arbres, ainsi les liens des chastes affections, qui unissent les familles monastiques, se resserrent et deviennent inviolables en se rattachant au ciel.
Enfin nos chères voyageuses s’arrachèrent à ces fraternels embrassements, et montèrent dans les voitures qui les attendaient déjà depuis longtemps dans la cour du couvent. Bientôt le pas rapide des chevaux eut dérobé à leurs yeux la vue du monastère tant aimé qu'elles ne devaient plus jamais revoir.
Adieu donc, cloître béni, portique sacré du ciel, où coulèrent tant d'heures fortunées, tant d'années de paisible solitude sous l’unique regard de Dieu, dans les suaves et mystiques entretiens du céleste Époux. Adieu, toi aussi, charmant pays de la Touraine, adieu pour jamais, car ces enfants chéries, qui vont te quitter pour un lointain exil, ne reverront plus tes campagnes si belles, si attrayantes, peuplées de tant et de si
doux souvenirs, et que leurs regards parcourent pour la dernière fois !
Il faut avoir vu soi-même ce pays enchanteur pour comprendre combien le cœur et l'âme doivent s’y attacher invinciblement, et quel cruel sacrifice il faut s'imposer pour dire un éternel adieu à ces lieux chéris du ciel et des hommes.
Il nous a été donné de contempler à loisir ces magnifiques horizons, de reposer nos regards sur la gracieuse cité de Tours, sur l’antiqne monastère des Ursulines, où semblait errer encore l’ombre sacrée de la Mère de l’Incarnation. Et pendant que, l’esprit plein de cette douce vision, nous contemplions, du haut des tours de la cathédrale, le splendide paysage qui se déroulait sous nos yeux, chaque monument, chaque édifice, chaque fleur des champs semblait exhaler son souvenir mêlé au souvenir mélancolique de la patrie lointaine et nous redire son nom tant aimé de ce beau pays et de notre cher Canada. Chaque murmure de la terre ou du ciel nous
l’apportait avec les parfums de la brise du soir, avec les joyeuses volées des cioches argentines, avec le rayon du soleil couchant qui dorait de ses teintes rosées les lignes harmonieuses de l’horizon, les collines environnantes, le cours limpide de la Loire, le fenestrage et les mille clochetons de la cathédrale, et l'antique façade du cloître des Ursulines.
Tout ce qui parlait aux sens, au cœur et à l’âme, au milieu de cette riche nature, nous répétait avec amour : Marie de l’'Incarnation.
Fry pu DEUxIiÈME VOLUME.