CHAPITRE ONZIÈME
Départ de Tours.
La veille de son départ, la Mère de l’Incarnation réunit les membres de sa famille pour leur faire ses adieux. Nul
d'entreeux n'avait le moindre soupçon du grand événement qui allait l'enlever à leur affection. Mais à peine en eut-elle levé le voile, que celle de ses sœurs chez qui elle avait vécu quelques années, mit tout en œuvre pour la retenir. Après avoir épuisé toutes les supplications, elle alla s'adresser à l’intendant, puis à l’archevêque de Tours, et à tous ceux qu’elle croyait avoir quelque influence sur sa sœur. Enfin voyant que tout était inutile, elle eut recours à la justice, et revint aux Ursulines accompagnée d’un notaire, à qui elle fit dresser, en présence de sa sœur, une opposition en forme contre son départ. Cette menace restant encore sans effet, elle crut l’intimider en faisant révoquer la pension qu'elle avait accordée à son fils. Mais la Mère de l’Incarnation resta impassible devant cet orage ; pas même le plus léger nuage n'altéra la sénérité de son front. Pour toute réponse, elle fixa sur elle un de ces longs regards, empreints d’une expansive commisération, plus navrant qu'un reproche,
mr CL 2 7,2
plus tendre qu’une prière, plus éloquent que nul discours.
“Ma sœur, lui dit-elle enfin d’une voix ferme, mais vibrante de tendresse, depuis le jour que j'ai quitté mon fils pour suivre les conseils évangéliques, j'ai prévu l’abandon et l'isolement où il vivrait. Aussi ce n’est pas un bras de chair que je lui donnai pour protecteur et unique appui ; mais c’estentre les bras de la Providence que je l’ai abandonné sans réserve. Jusqu'à présent je n'ai point été trompée dans ma confiance ; car celui qui a promis de veiller sur ses jours ne révoque jamais ses promesses, et le passé m'est un gage assuré pour l'avenir. ”
Une telle puissance de volonté, un dépouillement si complet, un empire sur soi-même si inaccessible aux forces de la nature, révèlent la consommation de la vertu. Celui-là seul qui a dit :
‘ Quiconque aura quitté à cause de moi sa maison, ou ses frères, ou ses sœurs, ou son père, ou sa mère, ou sa femme, où
ses enfants, ou ses terres, en obtiendra le centuple et possèdera la vie éternelle,” !
celui-là seul, disons-nous, pouvait inspirer un tel héroïsme, et étouffer ainsi les derniers cris des entrailles maternelles.
Désespérant de pouvoir jamais vaincre elle-même la Mère de l’Incarnation, sa sœur écrivit au jeune Martin qui terminait alors ses études à Orléans, pour lui apprendre le départ de sa mère, l’aigrir d'avance contre ce nouveau sacrifice, ei lui indiquer les moyens de le prévenir.
Cependant l’archevèque de Tours, voulant assurer le sort des deux religieuses qu'il cédait à la mission du Canada, convoqua, dans son palais, une assemblée de quelques personnes qu’il honorait de sa confiance intime. Il y invita M.
de Bernières et Madame de la Peltrie, et voulut que la supérieure des Ursulines avec une autre religieuse, la Mère de l’Incarnation et la Mère de Saint-Joseph y fussent aussi présentes.
Matth. xix, 29.
Le vénérable vieillard témoigna d’abord son bonheur du choix que le Seigneur avait daigné faire de deux de ses religieuses pour une œuvre aussi sainte ; mais il ajouta que la sagesse et sa conscience lui prescrivaient de ne rien conclure sans être assuré de ressources suffisantes pour le nouveau monastère. Il pria, en conséquence, Madame de la Peltrie de passer en sa présence le contrat de fondation.
Madame de la Peltrie répondit que son dessein était de consacrer sa fortune tout entière à cette œuvre, et que pour s’interdire à elle-même et à tout autre les moyens d’en rien retrancher, elle se donnait elle-même à la nouvelle communauté. Mais que comme elle n’avait pas prévu cette demande avant son départ de Paris, où se trouvaient tous ses papiers, elle laissait à Monseigneur de juger s’il ne serait pas plus opportun de retarder de quelques jours l’exécution de ce contrat, dans la crainte d’omettre dans l’acte quelque clause essentielle,