EXPLICATION DE LA QUATRIÈME DEMANDE
Donnez-nous aujourd’hui notre pain de chaque jour.
Les demandes de l’oraison dominicale sont dans un si bel ordre, qu'après avoir demandé à Dieu les choses qui regardent sa gloire, comme sont la sanctification de son nom, l’établissement de son règne, et l’accomplissement de sa volonté, nous descendons à ce qui nous touche, et nous lui demandons nos nécessités spirituelles et corporelles, en disant : Donnez-nous aujourd’hui notre pain de chaque jour.
Ce n’est pas qu’en demandant ces choses, nous nous écartions de la gloire de Dieu ,car si l’homme même doit tendre à Dieu comme à son souverain bien et à sa fin dernière, il y doit rapporter à plus forte raison tout ce qu’il a et tout ce qu’il demande. Mais Dieu veut que nous lui demandions ces choses, et il nous les donne comme des secours saus lesquels nous ne saurions subsister, ni le louer, ni le glorifier, ni garder ses commandements, ni accomplir ses volontés, ni faire notre salut.
Quand donc nous demandons nos nécessités spirituelles et corporelles comme il faut, et dans les vues que je viens de dire, nous demandons la gloire de Dieu, nous mêlons nos intérêts avec les siens, en sorte néanmoins que les siens sont le but et la tin des nôtres. Cette vérité est très importante pour ne point attacher notre cœur aux créatures; et saint Paul nous l’enseigne quand il dit (1. Cor. 10. 31.): ‘ Soit que vous mangiez, soit “ que vous buviez, ou que vous fassiez quelque autre chose que “ ce soit, faites tout pour la gloire de Dieu.” Et au commencement du même chapitre, il dit que tous les biens corporels et spirituels que Dieu faisait aux Israélites dans le désert, étaieut par rapport à Jésus-Christ : “ Je ne veux pas que vous ignoriez, “ mes frères, que nos pères ont tous été sous la nuée, et qu’ils “ont tous passé la mer; qu’ils ont tous été baptisés sous la “ conduite de Moïse dans la nuée et dans la mer; qu’ils ont “ tous mangé d'une même viande spiritue:le, et tous bu d’un ‘“ même breuvage spirituel. Car ils buvaient de la pierre spiri- “ tuelle qui les suivait, et cette pierre était Jésus-Christ. Mais “ cependant, il y en eut fort peu, d’un si grand nombre, qui ‘ fussent agréables à Dieu, étant presque tous péris dans le “ désert. Toutes ces choses qui leur arrivaient étaient des “ figures, et elles ont été écrites pour nous servir d'instruction, # à nous autres qui nous trouvons dans la fin des temps.”
Dans l’état d’innocence, nous n’eussions eu besoin de rien, parce que Dieu nous avait donné dans notre création, tout ce qui nous était nécessaire, Nous n’eussions pas eu besoin de travailler, parce que la terre éteit très féconde en toutes sortes de biens, ou si nous eussions travaillé, c’eût plutôt été par divertissement que par nécessité. Nous n’eussions pas eu besoin d’habits pour couvrir notre corps, parce que la nudité ne noua eût point été honteuse ; ni de logis pour nous retirer, parce que nous n’eussions point été sujets aux injures du temps ; ni d’armes pour nous-défendre, parce que nous r’eussions point eu d’ennemis; ni de médicaments pour nous guérir, parce que nous n’eussions point été sujets aux maladies.
Mais par le péché, nous avons tout perdu et nous avons besoin de tout. Nous ne pouvons avoir nos nécessités qu'avec letravaii: et même quelque travail que nous fassions, nos effort: sont inutiles et sans effet, si Dieu n’y donne sa béuédic-
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tion, comme témoigne le Prophète (Ps. 126. 1.): “ Si le Sei- ‘“ gneur ne bâtit la maison, en vain travaillent ceux qui entre- ‘“ prennent de la bâtir. Si le Seigneur ne garde la cité, c’est ‘ inutilement que les hommes veillent pour la garder.” Et même, quoique Dieu favorise nos travaux, il permet qu'ils soient mêlés d’épines et de traverses, pour nous faire ressouvenir de notre lâche infidélité. Car comme il le dit lui-même (Gen. 3. 17.): “ La terre sera maudite dans votre travail; vous “ vivrez tous les jours de votre vie des travaux de vos mains ; ‘“ la terre vous produira des épines et des chardons, et vous en ‘“ mangerez les herbes : vous mangerez votre pain à la sueur ‘ de votre visage jusqu'à ce que vous retourniez dans la terre ‘ dont vous avez été formés; parce que vous êtes poudre et que ‘ vous retournerez en poudre.”
Dans la disette donc où nous sonimes, Notre-Seigneur nous exhorte de nous adresser à son Père, qui a toujours les oreilles ouvertes pour nous écouter, et les mains étendues pour nous donner ce que nous lui demandons: “ Demandez, dit-il (Matth. 7.7.),et on vous donnera; jusqu’à cette heure, vous n’avez ‘ rien demandé en mon nom. Demandez, et vous recevrez.” Il fait bien plus: il nous met dans la bouche les paroles que nous devons dire au Père céleste : “ Donnez-nous aujourd’hui notre “ pain de chaque jour (Luc. 11, 3.).”
Notre pain.
Par le mot de pain, nous n’entendons pas seulement la nourriture, mais encore tous les secours qui nous sont nécessaires pour l'entretien de la vie corporelle, comme sont le vêtir, le logement, les remèdes dans nos maladies, le feu dans les gra..des froidures, et les autres soulagements sans lesquels il est impossible ou difficile de conserver la vie. D'où il faut remarquer que ceux-là se trompent, qui disent que l’on ne doit pas demander à Dieu les biens du corps, mais seulement ceux de l'esprit. Dieu est le Père de notre corps et de notre âme, et l’un et l’autre est destiné pour le servir, on peut donc lui demander les secours sans lesquels ils ne peuvent subsister, ni lui rendre les services qu'il demande de nous. Nous en avons tant d’exempies dans l’Ecriture que c’est une témérité d’en
douter, Le patriarche Jacob fit un vœu en cette sorte (Gen. 98. 20.) : ‘ Si le Seigneur m’accompagne et s’il me conserve dans le “ voyage que j’entreprends; s'il me donne du pain à manger, ‘ et des habits pour me couvrir, en sorte que je retourne heu- ‘ reusement à la maison de mon père, le Seigneur sera mon “ Dieu, et la pierre que j'ai érigée en monument sera appelée lu # maison de Dieu.” Salomon demandait la même chose lorsqu'il disait (Pro. 30, 8.): ‘ Ne me donnez point, Seigneur, ni la pau- “ vreté, ni les richesses; donnez-moi seulement ce qui m'est “ nécessaire pour vivre.” Dieu est donc le Père commun à qui l’on doit demander, et de qui l’on peut espérer tout ce qui ust nécessaire à la vie,ainsi que le Prophète l'explique en ces termes (Ps. 103. 27.): ‘ Toutes choses attendent que vous leur donniez “ la nourriture en leur temps: quand vous la isur donnez, ils la “ reçoivent, et quand vous leur ouvrez votre ma:n, ils sont rem- “ plis des effets de votre bonté.” Et ailleurs (Ps. 144. 15.) : “ Les “ yeux de tous vous regardent et espèrent en vous, Seigneur, “ et vous leur dounez à manger dans le temps convenable.”
De chaque jour.
Le pain que nous demandons, c’est-à-dire, tout ce que nous demandons pour l'entretien de notre vie, est appelé journalier, quotidien, de chaque jour; pour nous apprendre que nous ne devons point demander des mets exquis, des vins délicieux, des habits riches et qui ressentent la vanité ou la sensualité ; mais seulement ce qui est nécessaire et qui nous peut raisonnablement suttire. Nous demandons le pain de chaque jour, afin de réparer les parties de notre substance corporelle, que la chaleur consume chaque jour et à tout moment, et qui périrait enfin si elle n’était entretenue par de nouveaux aliments,
Donnez-nous.
Nous ne disons pas : Donnez-moi, mais donnez-nous, afin de nous faire ressouvenir de la charité chrétienne, qui nous oblige d'aimer notre prochain comme nous-mêmes, et de demander à notre commun Père ses nécessités comme les nôtres propres; afin aussi que si Dieu par sa bonté nous donne plus que le: nécessaire, nous fassions part du surplus à ceux qui sont dans: la nécessité
Aujourd'hui,
Nous ne demandons pas nos nécessités pour tous les jours ni pour toute notre vie, mais seulement pour aujourd’hui. Premièrement, pour nous faire ressouvenir de l'incertitude de notre vie, qui ne passera peut-être pas le jour auquel nous prions. 2. Afin que nous mettions toute notre confiance dans la providence de notre Père céleste, qui sera aussi puissant et aussi bon pour nous nourrir demain, qu’il l’est aujourd’hui. 3. Pour ôter de notre esprit toute autre inquiétude et tout autre soin que celui de le servir, et de nous mettre dans la pratique du conseil évangélique qui dit (Matth. 6. 25. 32. 34.): ‘ Ne vous mettez “ point en peine où vous trouverez de quoi boire et de quoi ‘ manger pour le soutien de votre vie, ni d’où vous aurez des “ vêtements pour couvrir votre corps. Votre Père sait que vous ‘“ avez besoin de ces choses. C’est pourquoi ne vous mettez point ‘“ en peine pour le lendemain ; car le lendemain se mettra en ‘ peine pour lui-même. A chaque jour suffit son mal. ”
L'âme à une vie aussi bien que le corps, et pour l’entretenir, lle a besoin d'un pain qui lui soit propre. C’est ce pain dont parle le Sage (Prov. 9. 5.): “ Venez, mangez mon pain et buvez le “ vin que je vous ai préparé.” Nou; demandons ce pain aussi bien que celui du corps lorsque nous disons : Donnez-nous aujourd’hui notre pain de chaque jour.
Ce pain est la parole de Dieu selon le témoignage de Notre- Seigneur qui dit (Matth. 4. 4.): “ L'homme ne vit pas seule- ‘# ment de pain, mais encore de toutes paroles qui sortent de la “ bouche de Dieu.” Ainsi, comme le corps ne peut vivre sans une nourriture corporelle, de même, l’âme ne peut subsister sans cette nourriture spirituelle. Et le plus grand malheur qui puisse arriver x un peuple et à une âme en particulier, c’est d’être privée de ce pain céleste, et comme parle un Prophète (Amos. 8. 11.), d’avoir ja famine de la parole de Dieu : “ J’en- “ verrai la famine sur la terre; non la famine de pain et la di- “ gctte d’eau, mais la famine et la disette de la parole de Dieu.” Car comme c’est un signe de mort de ne pouvoir prendre de nourriture, ou de ne la pouvoir retenir quand on l’a prise; de même c'est une marque évidente qu’une âme est réprouvée et morte à son salut, quand elle n’écoute point la parole de Dieu,
ou si elle l'écoute, qu’elle ne la met point en pratique. Ceux-là sont encore plus désespérés qui la méprisent, et qui traitent mal de parole et d'effet ceux qui veulent les instruire de la part de Dieu, comme faisaient ceux dont il est parlé au livre de Job (21. 14.), et qui disaient : “ Retirez-vous de nous ; nous n’avons
“ que faire de la science qui nous annonce vos voies. Qui est
“ celui que vous appelez le Tout-Puissant, pour nous réduire à ‘“ leservir ? Et qu’avons-nous affaire de le prier ? ”’
La grâce intérieure peut aussi être appelée le pain de l’Ame : car c’est elle qui lui donne la vie, qui la soutient, qui la nourrit, qui la fortifie, qui la fait agir ; et sans elle l’âme est véritablement morte à Dieu, et demeure sans mouvement et sans force dans tout ce qui regarde son salut. Saint Paul nous enseigne cette vérité quand il demande (Rom. 7. 24.): ‘“ Qui me ‘ délivrera de ce corps de mort ? Ce sera la grâce de Dieu par “ Jésus-Christ Notre-Seigneur. ”
L’on peut dire encore que les larmes et les douleurs de la pénitence sont le pain de l’âme: car c’est ce pain qui fuit revivre l’âme après le péché; pain véritablement cuit suus la cendre de la pénitence par la chaleur de la charité; pain par la force duquel nous allons, comme fit le prophète Elie (IIT. Reg. 19. 8.), jusqu’à la montagne sainte, où Dieu se fait voir à ses élus. Le prophète royal a voulu parler de ce pain quand ila dit (Ps. 126. 2.): “ Après que vous serez demeurés en repos, levez- ‘“ vous, vous qui mangez le pain de la douleur.” Et dans nn autre psaume, il dit parlant à Dieu : ‘ Vous nous ferez manger “Je pain des larmes, et vous nous les ferez boire à la bonne ‘ mesure (Ps, 79. G.).”?
Mais le plus véritable pain de l'âme est Jésus-Christ Notre- Seigneur dans la sainte eucharistie, ainsi qu’il le dit lui-même (Joan. 6. 32. 561. 56.) : “ Mon Père vous donne le véritable pain “ du ciel.” Et expliquant quel est ce véritable pain, il dit: “Je ‘ suis le pain vivant, qui suis descendu du ciel: si quelqu'un ‘ mange de ce pain, il vivra éternellement... Prenez et mangez, “ ceci est mon corps. Celui qui mange ma chair et qui boit mon “ sang, demeure en moi et moi en lui.” Notre-Seigneur dit ancore dans l’Apocalypse (2. 17.): ‘ Je donnerai au victorieux à ‘“ manger de la manne cachée ; et je lui donnerai encore une # pierre blanche, sur laquelle sera écrit un nouveau nom, que
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