CHAPITRE DEUXIÈME
Mariage—Épreuves— Communications avec Diou.
Lorsque la jeune Marie ent atteint l'âge de dix-sept ane, ses parents lui proposèrent de s'unir à un jeune homme d'un heureux avenir, qui lui offrait sa main. A cette proposition, la sainte enfant demeura interdite; car elle éprouvait une répugnancé extrême à entrer dans un état dont les sollicitudes étaient si opposées à la vie de recueillement et de prière après laquelle elle soupirait depuis si longtemps. Néanmoins, par suite d’une crainte respectueuse qu’elle avait toujours eue pour son père et sa mère, elle n’osa pas contrarier leur volonté; elle crut y voir un ordre de Dieu, manifesté par la bouche de ses parents, auquel elle se serait fait un scrupule de résister.
‘ Ma mère, dit-elle en apprenant ce dessein, puisque c'est une résolution prise et que mon père le veut absolument, je me crois obligée d’obéir à sa volonté
et à la vôtre; mais si Dieu me fait la grâce de me donner un fils, je lui promets dès à présent de le consacrer à son service ; et si ensuite il me rend la liberté que je vais perdre, je lui promets de m'y consacrer moi-même.”
Ces paroles étaient une véritable prophétie, comme la suite de cette histoire. le fera voir.
Après avoir vu ainsi s’évanouir tout espoir de sacrifier sa vie en holocauste au Seigneur, elle ne songea plus qu’à recevoir dans les dispositions les plus saintes le sacrement qui allait lui ravir la liberté’ et dont les chaînes devaient peser si lourdement sur elle. La Providence l’appelait à servir encore de modèle dans la réception de ce sacrement, trop souvent» hélas! indignement profané. Elle comprenait toute l'importance qu’il y a d'éclairer des rayons de la grâce cette voie semée de si dangereux précipices, et qui cache sous des fleurs tant de ronces et d’épines. Jamais peut-être, depuis le jour où le bienheureux saint Joseph gravit avec Marie les degrés du temple de Jérusalem, aucun époux ne conduisit à l’autel une vierge plus chaste et plus pure. Sa robe d’innocence était aussi éblouissante de blancheur qu’au jour de son baptême, et pas une fleur n’était tombée de cette couronne de lis que les anges avaient posée sur son front à son entrée dans la vie.
Aussitôt qu’elle se vit chargée de la conduite de sa maison, elle se livra tout entière à l'examen des devoirs que son nouvel état l’obligeait de rendre à Dieu, à son
époux, à ses domestiques et à elle-même. Fermant toutes les avenues de sa demeure aux attraits des plaisirs et aux dangereuses frivolités du siècle, elle y fit entrer avec elle la crainte de Dieu et l’ordre le plus parfait. M. Martin, son mari, possédait une manufacture de soieries qu'il dirigeait lui-même; il était en conséquence obligé de garder un grand nombre de domestiques et d'ouvriers. Le premier soin de son épouse fut d'étudier le caractère de chacun d'eux, de les entourer de prévenances et d'affection, et de s’en faire aimer, afin d'acquérir de l’ascendant sur eux, pour les guider ensuite dans les voies de la vertu. Elle les réurissait chaque soir pour faire la prière en commun; et elle veillait avec soin à ce qu’ils s'acquittassent de tous leurs devoirs comme de bons chrétiens. Souvent elle les faisait approcher du sacrement de pénitence, afin de conserver leurs âmes dans l’innocence. Et pour les exciter davantage à la pratique des bonnes œuvres, elle allait écouter la parole de Dieu, ‘d’où, continu son fils, retournant, comme Moïse, la tête toute remplie de lumière, elle leur répétait ce qu’elle avait entendu, en y ajoutant ses propres pensées.”
Elle sut si bien s’insinuer en peu de temps dans leur esprit, qu’ils finirent par la regarder plus comme leur mère que comme leur maîtresse. Et lorsque, dans la suite, ils la virent courbée sous le fardeau des croix les plus accablantes, et conserver toujcurs le même visage calme et souriant, la même inaltérable douceur,
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leur vénération et leur tendresse filiale ne connurent plus de bornes. Ravis d'admiration, ils la suivaient
furtivement du regard, lorsqu'ils croyaient n'être pas
observés; et de grosses larmes coulaient le long de leurs joues en voyant tant de courage et de sérénité au milieu de si poignantes angoisses. Toute sa consolation alors était dans la prière, où elle venait sans cesse retremper ses forces, et dans l'union avec Dieu qu'elle ne perdait jamais de vue.
Dès le matin, après avoir consacré à Dieu de longues oraisons, elle se rendait à l’une des églises de la ville, pour y assister au saint sacrifice de la messe, d'où elle revenait dès l'heure que le devoir la rappelait sous le toit domestique. Car son amour pour la retraite ne la détournait nullement de l'exactitude à ses affaires de famille ; sa piété éclairée était, en effet, bien éloignée de cette dévotion mal entendue qui fait souvent “ eubstituer à de chimériques obligations les devoirs essentiels,” qui met le trouble dans les ménages, et discrédite la vertu. Elle comprenait que sacrifier à ses obligations d’épouse son goût pour la solitude, c'était quitter Dieu pour Dieu. Aussi, toujours prête à l'heure convenable. elle conduisait tout avec une douceur, une prudenceet uneélévation d'espritqui témoignaient que l'Ésprit-Saint, qui la dirigeait intérieurement, la guidait aussi dans ses occupations extérieures. L’harmonie admirable qu’elle faisait régner dans sa maison peut donner l'idée de la perfection de sa conduite à
l'égard de son époux. Depuis le jour où elle lui avait
juré sa foi au pied des saints autels, elle lui avait consacré toute son affection; et elle l'aimaït uniquement, en Dieu et jour Dieu. Maïs son amour était accompagné d'un profond respect, car la foi lui disait que son mari lui tenait la place de Dieu, qu'il était son chef comme Jésus-Christ est le chef de l'Eglise, et qu’elle devait lui être soumise comme l'Eglise l’est à son chef. Aussi obéissait-elle au moindre signe de sa volonté, et cherchait-elle à lire dans ses regards ses plus légers désirs, qui devenaient des ordres pour elle, Au reste, le joug qui unissait les deux époux étuit un joug de tendresse et de paix; car M. Martin avait pour son épouse l'affection la plus sincère. Doué de belles et excellentes qualités, il était digne de posséder le précieux trésor que Dieu lui avait mis entre les mains; etil avait su l’apprécier dès le premier instant. Son admiration se changea en enthousiasme, lorsqu'il l’eut connue davantage; car chaque jour lui révélait une nouvelle qualité de cette vertueuse épouse; et il finit par avoir pour elle le respect et la vénération dus à une sainte. Leur union offrait ainsi le modèle le plus parfait d’un mariage chrétien; car l’amitié surnaturelle qui les unissait ne provenait pas de cet enthousiasme fragile et éphémère qui naît de l’admiration de la beauté physique et des dons de la nature, mais du sentiment du devoir et des principes de la foi. Leurs cœurs, unis ensemble et appuyés sur Dieu, s’élevaient vers le ciel, comme deux ceps de vigne enlacés au même tronc.
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Pendant les deux années que dura cette union, la servante de Dieu eut à souffrir de cruelles épreuves. dont son mari fut la cause innocente. Sa vertu parut alors plus éclatante que jamais, surtout aux yeux de son époux ; car elle ne cessa pas un seul instant de lui témoigner lattachement le plus inviolable, la tendresse la plus expansive et en même temps la plus respectueuse. Refoulart, avec toute l’énergie d’une grande âme, ses peines et ses angoisses au fond de son cœur, elle ne laissait paraître au dehors qu’un visage serein, un caractère ouvert et une douceur inaltérable, Tout le monde était dans le ravissement de voir, dans une jeune personne de dix-huit ans, une patience si héroïque et une vertu si consommée; “mais l’on ne voit pas, dit-elle, ce que j’expérimentais dans l'intérieur de mon âme, ni comme la bonté de Notre-Seigneur y opérait; et moi-même jene concevais pas comment cela se faisait, sinon que je suivais son attrait dans l’oraison, et lui obéissais pour pratiquer les vertus dont il me faisait naître l'occasion.”
Quelles furent ces croix dont il plut alors au ciel de la visiter? Nul ne le sait. L'ingénieuse charité de l'épouse, et la piété filiale du fils ont su les dérober aux regards, et les ensevelir dans un éternel oubli, de crainte de nuire à la mémoire d’un époux et d’un père. ‘Mais peu importe, ajoute son fils, que la main qui blessait fût innocente ou criminelle; ce coup fut
donné et la plaie ne laissa pas de saigner longtemps et de causer de la douleur.”
Son mari ne pouvait se consoler, ni se pardonne: à lui-même d’avoir été la cause involontaire de 1on chagrin ; il en versait des larmes amères, et plus d’ura fois il se jeta à ses genoux pour lui en demander pardon ; mais elle le relevait avec bontéet le rassurait en lui disant qu'elle l’en aimait davantage, car cet incident lui avait donné l’occasion de connaître sa
vertu et son attachement.
Un courage si admirable ne rappelle-t-il pas l'idéal
de Ja femme forte tracé par l’Ecriture ? 4 Mais où cette âme virile puisait-elle tant d’héroïsme?
Ah ! c'est qu’elle allait chaque jour se prosterner aux
pieds du Seigneur, qui, chaque jour aussi, relevait sa
servante avec amour, et lui donnait la force de relever
à son tour son époux prosterné dans l’afliction! C’est qu'elle nourrissait chaque jour son âme de ce double
aliment qui fait les forts: la parole de Dieu et la sainte Eucharistie! ‘ La divine Majesté, dit-elle, non
contente de m'avoir donné le dégoût des choses vaines
et la force pour porter les croix qu’elle avait permis m'arriver, me fortifia l'esprit intérieur, et me donna
une grande inclination pour la fréquentation des
sacrements. Ces approches fréquentes me donnaient
un grand courage et une grande suavité dans l’âme,
avec une foi très vive qui établissait en mon esprit une ferme créance des divins mystères.
‘Cette loi vive me faisait opérer plusieurs bonnes
œuvres, et engendrait en mon âme un esprit d’oraison
qui perfectionnait ce que j'avais de bon en moi par les
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