‹ Histoire de la Vénérable Mère Marie de l'Incarnation [microforme]Chapitre 38 sur 106 · PE EE · texte numérisé non relu

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quiétude et de paix, au milieu des lis inmaculés de ses divines affections, elle en savoura les pures délices pendant l’espace d’une année entière.

Au sortir de cette heureuse solitude, elle sentit naître en elle une vive inspiration de faire part à son directeur, le Père Salin, de sa vocation pour les missions du Canada. Mais dès les premiers mots, il lui imposa silence, en la reprenant sévèrement de s’amuser ainsi, disait-il, à de vaines et ridicules fantaisies, L'humble religieuse baïissa la tête sans répondre et s’anéantit profondément devant Dieu, en renouvelant à ses pieds la promesse d’une éternelle obéissance à ses ordres. Elle attendit ensuite, dans une paix parfaite, le moment de la vocation divine, sans oser communiquer à personne ses sentiments intérieurs. Aussi fut-elle bien surprise, vers le même temps, de voir son secret divulgué, d'entendre plusieurs personnes lui en parler, et d’autres lui en écrire de divers endroits. Elle ne se crut cependant pas suffisamment autorisée de le dévoiler; et elle ne répondit aux lettres qu’elle reçut et aux interrogations qu’on lui fit à cet égard, que d’une manière vague, ne laissant entrevoi que le zèle ardent dont son cœur était épris pour le salut des infidèles. Mais ses paroles étaient toutes de feu, dès qu’elle ouvrait la bouche sur ce sujet ; et elle avait si bien réussi à communiquer ses ardeurs apostoliques à toutes ses compagnes, que la communauté entière s'était associée à elle pour offrir à Dieu des prières, des pénitences et des communions continuelles dans cette intention.

Cependant plus l’heure marquée par les desseins de Dieu approchaïit, plus il la sollicitait vivement de dévoiler ses secrètes inspirations ; il la menaça même de l’abandonner si elle tardait plus longtemps d’obéir à sa voix. Sa première pensée fut alors d'écrire au Père de La Haye; mais la crainte que lui inspirait le Père Salin la retint.

Ce fut au milieu de ces anxiétés qu'elle reçut la visite du P.de Lidel, qu’elle fit le confident de ses troubles intérieurs. Il lui conseilla d'écrire au P. de La Haye, qui, mieux que personne, connaissait ses dispositions. Elle suivit son conseil, d’après l’ordre de sa supérieure. Le Père lui répondit qu'elle devait se disposer à accomplir les vues de la divine Providence, et qu'il espérait en voir bientôt l’exécution. Cette réponse rétablit le calme dans l’âme de notre sainte.

Quelque temps auparavant, elle avait appris que Dom Raymond de Saint-Bernard, son ancien directeur, songeait aussi à passer au Canada. En effet, cet éminent religieux se concertait alors avec les PP. jésuites dans cette intention; mais Dieu se content: de sa bonne volonté et ne lui permit pas d'aller cueillir avec eux les palmes de l’apostolat, et peutêtre du martyre. Les supérieurs de sa congrégation s’opposèrent à son pieux dessein.

A l’époque où il regardait encore son départ pour le Canada comme certain, la Mère de l’Incarnation lui écrivit pour lui faire partager son bonheur et s'éclairer de ses lumières. Il n’entra pas d'abord dan:

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ses vues et combattit même toutes les raisons qu’elle put lui alléguer. Enfin elle lui exposa, dans une longue lettre, tout ce qui s'était passé en elle à ce sujet, le priant d’y réfléchir sérieusement devant Dieu. Il se rappela alors son caractère d’esprit, incapable de se gouverner par l'imagination ; les faveurs qu’elle avait reçues du ciel dès sa plus tendre enfance; ses premières inclinations qui la portaient à s’unir aux prédicateurs de l’Évungile ; son zèle en milie occasions pour la gloire de Dieu; ses désirs si ardents et néanmoins si peu empressés. Il vit cette paix si inaltérable au milieu des plus violentes saillies de son amour; cette élévation d’âme jointe à la plus profonde humilité et à la plus parfaite soumission aux ordres du ciel; mais surtout cet entier détachement de tout sentiment propre, malgré une connaissance certaine de la volonté du Seigneur ; et il ne put s'empêcher de reconnaître le doigt de Dieu dans cet appel, et d’y donner son entière approbation. * Dès lors il fit tout en son pouvoir pour lui en faciliter l'exécution; mais le ciel, qui ne l’appelait pas lui-même au Canada, lui refusa aussi la consolation de contribuer à y établir son heureuse disciple.

Il vit rompre l’une après l’autre toutes les mesures qu’il avait prises pour elle et pour lui. A la nouvelle de ce double malheur, la Mère de l’Incarnation écrivit à ce bon Père pour lui offrir les consolations de

* Le Père de Charlevoix.

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l’amitié et de la reconnaissance. Elle était bien loin de se douter alors des cruelles alarmes qui l’attendaient à son tour.

Les personnes qui lui inspiraient le plus de vénération et dont l’assentiment lui aurait ‘té si précieux, se déclarèrent contre elle et traitèrent ses projets de rêves illusoires. Sa plus tendre amie même, la Mère de Saint-Bernard, alors supérieure, qui avait applaudi plus qu'aucune autre à sa vocation, alla jusqu’à lui dire que si Dieu lui accordait ce qu’elle implorait avec tant d’ardeur, ce ne serait que pour la punir de sa témérité. Mais son âme ne fut nullement ébranlée par tant d’assauts ; et rien n’est plus admirable que les sentiments de confiance et de soumission aux ordres de la Providence, qu’elle exprime dans une lettre qu’elle écrivait à ce sujet au R. P. Dom Raymond de Saint-Bernard :

‘ Nous sommes en butte à de grandes afflictions. mon R. Père, mais si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Le bien où nous aspirons ne mérite-t-il pas d’être acheté à grand prix ? Prenons courage, mon très cher Père ; l’amour de Jésus combattra pour nous. puisque nous ne désirons travailler que pour sa gloire. Quand je considère les œuvres admirables de notre divin Maître, tous ces orages ne me semblent rien; il est plus fort que tous les hommes ensemble, et c’est lui qui commande aux vents et aux tempêtes. S'il

nous veut dans la Nouvelle-France, ses desseins s’accompliront malgré tous les obstacles; car ce ne sont

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devant lui que des pailles et des toiles d’araignée qu'il peut détruire en un moinent, quoiqu’elles paraissent comme des montagnes aux yeux des hommes. | Je les ai d’ailleurs toujours considérés aussi impuissants que des moucherons. Peut-être aussi que son amour nous envoie tous ces accidents pour éprouver nos courages. Mais, mon très cher Père, j’entre fort dans vos sentiments d'espérer contre toute espérance, et mon cœur n’est nullement ébranlé.”

En effet, toutes ces traverses et ces entraves apparentes n'étaient, en réalité, qu’un acheminement à l’exécution du plan divin sur la Mère de l’Incarnation, Elles servaient à faire connaître ses sentiments et à déceler sa vocation, afin qu’au moment favorable, tous les regards fussent d'avance tournés vers celle. Déjà son nom, tout rayonnant de l’éclat deses vertus, avait volé de bouche en bouche, jusqu'aux extrémités de la Nouvelle-France, d’où les missionnaires lui écrivaient les lettres les plus pressantes en faveur de leurs chers néophytes. Du fond du pays des Hurons, le P. Garnier, à la veille d’arroser de son sang le sol qu’il baignaît alors de ses sueurs, la conjurait, au nom de tous les missionnaires, de ne plus différer davantage. En recevant les lettres de ces sublimes martyrs, souvent écrites sur une simple écorce, et où elle croyait déjà voir les traces de leur sang, son âme s’enflammait d’un nouveau transport et se fondait d'amour. Elle les baisait avec un saint respect, et les arrosait de larmes brûlantes. Aucun de ces missionnaires cenendant, en

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l'invitant à venir partager leurs rudes labeurs, n’entrevoyait encore le moindre secours temporel, indispensable à un tel établissement; maïs ces hommes, remplis de toute la plénitude de l’esprit apostolique, ne savaient pas s'inquiéter des moyens, quand une entreprise était dans l’ordre de Dieu ; et sûrs de la Providence pour les ressources, ils ne songeaient qu’à choisir des sujets dont la sainteté répondît à la grandeur du ministère qui devait leur être confié. *

Ce fut le motif qui inspira au P. Le Jeune, supérieur de la mission, de lui écrire deux lettres consécutives, pour soumettre sa vocation à une dernière et suprême épreuve, et parfaitement s'assurer de sa vertu. Il lui faisait un tableau exagéré des difficultés qui se dresseraient devant elle, lui peignaït avec les couleurs les plus sombres les dangers auxquels elle serait chaque jour exposée, et terminait sa lettre en lui déclarant qu'il n’y avait qu’une ‘ présomption intolérable ” qui pât la faire aspirer à une mission tellement au-dessus de ses facultés et de la faiblesse de son sexe. Loin d’être déconcertée par ces étranges paroles, l’invincible servante du Christ les accueillit avec autant d'’allégresse que si on lui eût annoncé l’ordre de partir à l'instant même. Elle ne pouvait se rassasier de les lire et de les relire; et un jour qu’elle en citait les passages les plus amers à son directeur: ‘ N'est-ce pas vraiment un bon Père pour moi? lui disait-elle ; et ne

* Le Père de Charlevoix.

lui dois-je pas une grande reconnaissance de me parler ainsi ? Je vois bien que si j'étais auprès de lui, il me traiterait en véritable ami.”

Elle ne fut pas, du reste, longtemps sans apprendre les intentions toutes paternelles qui avaient dicté le langage du P. Le Jeune; car, peu de jours après, elle apprit en secret qu’il prenait des mesures efficaces pour faire passer des Ursulines au Canada, et qu’elle était la première sur laquelle il avait jeté les yeux.

‘: Pour le coup, mon révérend Père, écrivait-elle à Dom Raymond de Saint-Bernard, qui n’avait pas encore abandonné tout espoir de se consacrer aux missions, vouiez-vous venir au Canada ? Les missionnaires des Hurons m’y appellent tant qu’ils peuvent. Si vous aviez entendu parler ces saints, vous seriez ravi d’aise, et vous vous disposeriez à l’exécution de vos desseins. Ces âmes favorisées du ciel daignent penser à moi tous les jours, disent-elles, et c’est par une providence de Dieu toute particulière ; car je ne les ai jamais vues, ce qui fait que je tiens cela pour une faveur insigne. Allons donc au nom de Dieu, mon très cher Père, goûter les délices du paradis dans les croix qui se trouvent belles et grandes dans la Nouvelle-France, dans ce nouveau monde où l’on gagne des âmes au Roi des Saints. Vous n’y serez pas aussi infirme qu’en France ; car la charité y fait vivre. Et puis, quand vous y mourriez, ne seriez-vous pas bien heureux de finir une vie chétive dans l’exercice d’un apôtre ? Pour moi, j’ai tant d'envie d’y aller que je languirais

dans mes désirs, si la vue de mon indignité ne me faisait baisser la tête devant Dieu, dans la crainte d’être rejetée. Faites-moi la faveur, mon très cher Père, de prier Dieu pour moi, afin qu’il m’accorde cette grâce ; et s’il m’accepte, je vous verrai en passant, et je vous tirerai si fort par votre habit que j’en emporterai le morceau, si vous ne venez.”

Deux années entières devaient s’écouler encoreavant que notre Mère vît se lever l'aurore de ce jour tant désiré. Mais cette longue attente ne fit qu’ajouter un nouveau fleuron à la couronne de fermeté inébranlable et d’aveugle obéissance à Dieu, qu'elle avait déjà méritée.

Enfin, à l’expiration de ce terme, et avant que les moyens d'exécution qu’allait employer Dieu, fussent dévoilés, elle eut un pressentiment surnaturel que le jour de son départ approchait. L'heure de Dieu était venue, et zprès six années écoulées dans l'attente, depuis le jour de sa vocation (1632), six années de combats, de soupirs et de larmes, le Seigneur allait la prendre lui-même par la main, et l’introduire triomphante dans la terre promise de la Nouvelle-France.

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