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consacrer ma vie au service les nations sauvages pour les assujettir à leur roi légitime, mon céleste et divin époux.”
Le ciel et la nature semblaient se réunir pour assurer à l'équipage une heureuse traversée. Le vaisseau, incliné sous ses blanches ailes gonflées par la fraîche brise qui descendait, tout embaumée, des côtes de France, cinglait rapidement sur les saux de la Manche. Le spectacle enchanteur d’une mer éclatante, sous un ciel d’azur, aux rayons du soleil levant, épanouissait toutes les espérances, et répandait la sérénité dans tous les cœurs.
Mais à peine le groupe des passagers, réunis sur le pont du navire, avait-il salué, d’un dernier et mélancolique regard, cette terre mille fois aimée de la France, qui s’éloignait rapidement derrière le vaisseau; à peine les lignes blanchâtres des rivages de la Normandie avaient-elles disparu sous les flots, qu’un danger imminent faillit engloutir d’un seul coup tant d'espoir à la veille de se réaliser. Plusieurs voiles, dont le nombre croissait à chaque instant, s’élevaient à l'horizon ; et bientôt ils reconnurent une flotte espagnole de plus de vingt vaisseaux, qui se dirigeait sur eux. Le capitaine ne vit d’autre ressource, pour éviter de tomber entre leurs mains, que de longer de près la côte d'Angleterre. Cette manœuvre les sauva.
La traversée fut longue et orageuse.Cependant,à l'ex. ception de treize jours, pendant lesquels le vaisseau fut trop violemment ballotté par la tempête, les mission-
naires purent célébrer la sainte messe et les religieuses eurent la consolation de participer chaque jour au banquet sacré. La petite communauté, réunie dans une chambre spacieuse et présidée par le P. Vimont, offrait par sa ferveur l’image de la vie paisible et recueillie du cloître. La méditation se faisait régulièrement chaque matin ; et l'office canoninl récité en chœur par les religieuses, les Ursulines d’un côté, les Augustines de l’autre, rompait par sa douce psalmodie les longues heures du jour. Quelle harmonie plus sublime que celle de ces voix pures dont le sourd murmure de la vague, qui venait battre les flancs du navire, marquait la majestueuse cadence! Quel plus magnifique contraste que cette oasis paisible, habitée par des anges visibles protégés par les esprits célestes, et flottant au milieu du désert de l’Océan en fureur! Cependant la violence des vents avait poussé le vaisseau vers les mers du Nord. Un matin, jour de la fête de la sainte Trinité, pendant qu’on chantait les derniers versets de l'office, un cri d’effroi retentit sur la dunette. En un instant, tout l’équipage fut sur le pont et l’on aperçut, à travers une brume épaisse, une énorme montagne de glace que le courant poussait avec impétuosité sur le vaisseau. Elle était si près qu’on entendait la mer se briser en écume sur ses flancs. ‘On eût dit une ville flottante, On y voyait, ou l’on croyait y voir des donjons avec leurs créueaux. Les glaçons accumulés formaient des flèches et des clochers, dont la cime se perdait dans la bru-
me.” Comme le vent était trop faible pour en éloigner le vaisseau, le naufrage paraissait inévitable. Aussi, tout le monde se crut perdu; et le P. Vimont avait même déjà donné l’absolution générale.
‘‘ Pendant tout ce désordre, dit la Mère de l’Incarnation, mon esprit et mon cœur étaient dans la plus grande tranquillité dont il soit possible de jouir ; et je n’eus pas un seul mouvement de frayeur. Ainsi je me trouvais toute prête à faire un holocauste parfait de moi-même. J'avais en vue toutes les faveurs que Notre-Seigneur m'avait faites au sujet du Canada, son commandement, ses promesses, sa conduite, et malgré tout cela, j'étais indifférente de vivre ou de mourir. Cependant un sentiment me disait que nous arriverions à bon port. Madame de La Peltrie se tenait comme collée à moi, afin que nous pussions mourir ensemble, et je disposais mes habits pour me trouver dans un état décent, lorsque le vaisseau viendrait à se briser.”
En ce moment critique, le P. Vimont fit un vœu à la Mère de Dieu au nom de tout l’équipage, pendant que la Mère de Saint-Joseph commençait à réciter les litanies de la sainte Vierge, auxquelles tout l’équipage répondit en se précipitant à genoux.
A cet instant même, le pilote, ayant reçu l’ordre de mettre le gouvernail d’un côté, le tourna par mégarde en sens opposé; mais cette manœuvre, qui naturellement devait les perdre, fut la cause providentielle de leur salut. Le vaisseau effleura légèrement la glace et s'éloigna sans danger.
‘“ Quoique nous fussions traitées et logées aussi bien qu’on peut l’être sur mer et dans un très beau navire, accommodé de tout, il y a néanmoins tant à souffrir pour les personnes de notre sexe et de notre condition qu’il faut l’avoir éprouvé pour le croire. Pour moi, je pensai mourir de soif, parce que les eaux douces s'étaient gâtées dès la rade, et que mon estomac ne pouvait supporter les boissons fortes. Je passai presque tout le voyage sans dormir, et cette insomnie était accompagnée d’un mal de tête d’une violence extrême. Cependant je possédais une paix très grande dans l’union de mon souverain et unique bien, et je n’en faisais pas moins tous mes exercices, et tout ce qui était nécessaire pour le service du prochain.”
La Mère de l’Incarnation rapporte encore deux incidents où l’équipage courut de graves dangers. En vue de la première terre. qu’elle ne nomme point, les passagers voulurent descendre au rivage pour accomplir le vœu que le P. Vimont avait fa‘: au nom de tous. Dans leur empressement, ils se jetèrent en foule dans la chaloupe et faillirent la faire chavirer et couler sous le vaisseau.
A l'entrée du golfe Saint-Laurent, le navire s’égara, pendant la brume, au milieu de récifs dangereux, où il erra longtemps sans pouvoir trouver aucune issue.
Enfin, le 15 juillet, après trois mois de cette longue et pénible navigation, le Saint-Joseph jeta l’ancre dans le port de Tadoussac, où tous les vaisseaux venant d'outre-mer faisaient alors station.
De là, nos chères voyageuses remontèrent le fleuve dans une légère embarcation. Le dernier jour de juillet, elles côtoyaient l’île d'Orléans, et mettaient pied à terre, au soleil couchant, à l'extrémité supérieure de l’île. ;
‘Nous conçûmes quelque espérance d'arriver à Québec, mais la marée se trouvant contraire, et le vent n'étant pas assez favorable, il fallut attendre au lendemain ; et comme l'endroit était beau et le débarquement facile, on nous mit à terre. Mais comme pour lors ce lieu n’était point habité, on y fit trois cabanes à la façon des sauvages ; les religieuses se mirent dans l’une, les religieux dans l’autre, et les matelots dans la troisième. Nous avions une joie quine se peut exprimer de nous voir dans ces grands bois, que nous fîmes retentir de nos cantiques.” *
Le petit navire de Madame de La Peltrie, qui les avait devancées de quelques jours, avait déjà apporté à Québec la nouvelle de leur arrivée, et répandu l’allégresse dans la ville. La population était dans cette joyeuse attente, lorsque, dans la soirée du 31 juillet, on apprit qu’elles étaient campées au beut de l’île d'Orléans. M. de Montmagny, alors gouverneur de la Nouvelle-France, assembla aussitôt son conseil et résolut de leur faire une réception digne de sa piété, de la grande œuvre qu’elles venaient inaugurer, et de
* Histoire de l’Hobtel-Dieu de Québec.
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e la reconnaissance de la colonie. Il fut décidé qu'elles n’entreraient dans le port que le lendemain matin. 1] M. de Montmagny expédia immédiatement sa chade loupe, remplie de rafraîchissements, et toute pavoisée, pour les ramener en triomphe. Dès la pointe du jour, à toute la population était sur pied, les yeux tournés le vers l’île d'Orléans, d’où l’on voyait se détacher les U légères embarcations qui portaient les hôtes tant déé- sirés. M. de Montmagny, accompagné de la garnison ne et suivi de la ville entière, descendit au rivage pour les is recevoir. Les canons du fort Saint-Louis les saluèrent se par une joyeuse salve au moment où elles touchèrent es le port. En mettant pied à terre, la Mère de l’Incarne nation et ses compagnes se prosternèrent avec un is, pieux respect, et embrassèrent avec enthousiasme cette terre, objet de tant de vœux.
les Après les premières félicitations, le cortège prit le té chemin de la Haute-Ville, aux acclamations de la a]- foule, ivre de joie, et se rendit en procession à l’église tte de Notre-Dame de Recouvrance, où un Te Deum s0et, lennel fut chanté au bruit réitéré des salves d’artilîle : lerie. * La chapelle rustique, ornée de guirlandes de 1 la verdure, resplendissait comme aux plus beaux jours et de fête. La sainte messe fut célébrée avec toute la té, pompe que permettait cette Église naissante, et toutes J de
* La chapelle de N.-D. de Recouvrance, bâtie par Champlain en 1633, fut incendiée le 15 juin 1640. Elle s’élevait à peu près sur l'emplacement du presbytère de la cath‘drale.
les religieuses communièrent en actions de grâces de leur heureuse arrivée.
Agenouillée près de la balustrade, au milieu de ses sœurs, la Mère de l’Incarnation demeura longtemps vlongée dans un saint ravissement, répandant son âme en cantiques d’allégresse aux pieds du Seigneur, qui avait enfin mis le comble à tous ses désirs.
Jouissez de votre bonheur, Ô vénérable Mère! car vous voilà parvenue, après tant de soupirs, au sein de votre nouvelle patrie! Vous voilà en possession de cette terre que le ciel vous a donnée en partage, qu'il vous a montrée en songe, comme autrefois la terre de Chanaan au patriarche Jacob. Vous l’arroserez de vos sueurs, vous la fertiliserez de vos travaux. Vous y sèmerez dans les larmes; mais aussi vous y moissonnerez dans la joie. Car vos enfants y croîtront et y multiplieront comme les étoiles du firmament ! Et quand, pleine de jours et de mérites, vous irez recueillir votre couronne immortelle, c’est d'ici que votre âme s’envolera au sein de la gloire !
Après la célébration des divins mystères, le cortège reprit sa marche vers le château Saint-Louis, où tout ce qu'il y avait alors de plus distingué dans la colonie vint complimenter nos héroïnes et leur offrir le témoignage de leur reconnaissance. Le gouverneur les invita ensuite à prendre le déjeuner à sa table, en compagnie des principaux citoyens. Enfin il voulut lui-même conduire chacune des deux communautés à l'habitation qui lui avait été destinée. Toute la
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journée se passa en réjouissances publiques, les magasins furent fermés et tous les travaux suspendus, comme en un jour de fête.
Les Hospitalières furent logées dans une maison voisine du fort Saint-Louis, appartenant à la compagnie des Cent-Associés. Les Ursulines occupèrent une petite maison située sur le rivage de la Basse- Ville, * au pied du sentier de la montagne non loin du lieu où fut élevée plus tard l’église de Notre-Dame des Victoires.
Le lendemain, les Jésuites les emmenèrent visiter leur mission sauvage de Sillery, fondée deux ans auparavant (1637) par le commandeur de Sillery, en faveur des far..illes montagnaises et algonquines converties à la foi. f
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* Elle était bâtie sur un quai, à l'endroit qu’occupe aujourd’hui l’hôtel Blanchard.
+ M. Noël Brûlart de Sillery, commandeur de l’ordre de Malte, était membre d’une famille puissante à la cour de France. Successivement ambassadeur à Madrid et à Rome, il y déploya une haute habileté, et fut nommé ministre d'État par Marie de Médicis. Mais dégoûté des honneurs du monde, il renonça à toutes ses dignités, se consacra à Dieu et fut ordonné prêtre en 1634. Comme il était membre de la compagnie de la Nouvelle-France, il voulut contribuer à la conversion des Sauvages, et fit construire, à une lieue et tiers au-dessus de Québec, la bourgade qui porta depuis le nom de Saint-Joseph de Sillery. Elle consist it en une chapelle, une résidence pour les missionnaires, un hôpital, un fort et plusieurs maisons pour les néophytes. Cet illustre bienfaiteur du Canada mourut en olleur de sainteté en 1640. Son éloge funèbre fut prononcé pur saint Vincent de Paul
Cette première entrevue fut une scène d’attendrissement indicible. Ne pouvant contenir leur joie en apercevant les petites sauvagesses qui allaient devenir leurs enfants, la Mère de l’Incarnation, Madame de La Peltrie et leurs comipagnes se jettent à leur cou, les embrassent avec effusion, les arrosent de leurs larmes, les couvrent de baisers. Elles les prennent sur leurs genoux, les contemplent avec amour, Elles parcourent toute la bourgade, entrent dans chacune des cabanes et ne peuvent rassasier leurs yeux de la vue des bons sauvages, qui les regardent tout immobiles d’étonnement et d’admiration. Ceux-ci ne peuvent comprendre le dévouement de ces vierges d'outre-mer, ‘ qui n’ont point d'hommes,” disent-ils, et qui aiment tant leurs âmes. Cet attachement spontané, cette tendresse soudaine pour des familles qu’elles voient pour la première fois, leur est encore un mystère. D'abord ils les suivent avec cette réserve caractéristique de leurs nations, puis ils s’attachent à leurs pas, entraînés par un charme irrésistible. On arrive ainsi à la petite chapelle, où tous les sauvages entonnent dans leur langue un cantique de louanges et d'actions de grâces. L’émotion ne connaît plus de bornes, et les religieuses, prosternées dans la sainte chapelle, baignent le parvis de leurs larmes. Pour couronner cette touchante cérémonie, Madame de La Peltrie est invitée à servir de marraine à quelques nouveaux catéchumènes, qui sont baptisés par les missionnaires récemment arrivés.
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‘ Ces visites passées, disent les Relations des Jésuites, les Hospitalières et les Ursulines se séparèrent après s'être embrassées mutuellement. On dfessa des autels dans leurs maisons pour y dire la sainte messe, et ces bonnes religieuses se renfermèrent dans leur
clôture pour commencer les exercices de leurs instituts respectifs.” *