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MARIE DE L’INCARNATION 84i
Pour l’enchatner plus intimement à lui, Dieu l’éprouva par d’amères tentations, et même par des souffrances physiques. Ces traits admirables, qui avaient failli entraîner sa ruin:, s’altérèrent, et, ajoute la naïve chronique, ces beaux yeux noirs, si mutins durant sa vie mondaine, commencèrent à se voiler sous leurs larges paupières, donnant à sa physionomie cet air modeste que l’on admire dans 4on portrait.
Ainsi arrosée par les eaux de la tribulation, cette terre si bien préparée se couvrit d’une riche moisson de vertus. Toutes les croix et les épines se transformaient pour elle en délices, tant la soif des souffrances était devenue ardente en son cœur. Son nom de religion, qui murmurait sans cesse à son oreille le souvenir des vertus de sa tante, lui faisait demander incessamment à Dieu la grâce d’imiter un si parfait modèle. Elle entretenait avec sa bienfaitrice une correspondance suivie où respirent la science profonde de la vie mystique et l’onction d’une angélique piété. Enfin, après une longue vie d’héroïsme et de labeurs, elle alla rejoindre au ciel sa bienheureuse tante, qui depuis longtemps l’y avait précédée.
Il a fallu anticiper sur l’ordre chronologique pour suivre jusqu’à son terme la carrière de cette enfant qui avait été pour une si large part dans les souffrances de la Mère de l’Incarnation. La conversion de son file, qui avait précédé celle de sa nièce, avait apporté un grand adoucissement À ses peines intérieures.
Mais ses dernières chaînes ne devaient tomber qu'après cette seconde victoire.
Enfin, après sept ans de ces cruelles épreuves, le ‘jour de la fête de l’Assomption, 1a Mère de l’Incarnation ge sentit fortement inspirée de s'adresser à la sainte Vierge. À peine eut-elle jeté le premier cri d’invocation, qu'à l'instant elle se vit soulagte; il lui sembla qu'on lui enlevait «le dessus les épaules un vêtement d’une excessive pesanteur; et il se fit dans la partie sensitive de l’âme comme un épanchement de prix qui changea toutes ses amertumes en un
fleuve d'amour.
Quelque temps après, à l’arrivée des vaisseaux
d'Europe, elle apprit qu'à l'heure même où elle s’Ctait vue parfaitement décharge de ses peines, sa nièce avait pris le voile au monastère des Ursulines de Tours.
Tout se ressentit dans la servante de Dieu de ect heureux changement.
‘T1 me serait impossible de décrire le déiuge de -paix où mon âme se trouva plongée, dès qu'elle se vit entièrement libre de ses liens, et rétablie dans tout ce qu’elle croyait avoir perdu. Non seulement elle vovait qu’elle n'avait fait aucune perte, mais elle connaissait par expérience qu’elle avait recueilli un très grand amas de trésors. Elle sentait que ce qui lui avait ôté la vue du bien qu’elle possédait dans l’intime union avec: l’Époux, n'avait été qu’une cendre qui cachait son feu, et qui couvrait ses lumières, pour son bien et son progrès dans les vertus solides.
‘“Envisageant cet état, je ne pouvais me lasser de bénir Dieu de m'avoir fait passer par tant d’épines. Je lui demandais pardon de ne lui avoir pas été assez fidèle dans mes ténèbres, et j’entrais dans une confusion qui m’humiliait en sa divine présence au-dessous de toutes choses.
“Je louais et bénissais ce divin Sauveur en lui disant avec le prophète: m'est avantageux que vous m'ayez humilié. (Ps. 118.) Et certes pour tous les trésors de la terre, je ne voudrais pas n'avoir. point passé par cet état d'humiliation qui me paraît d’un prix infini. Il me semble que j’ai été dans ces cavernes de lions et de léopards, dont parle l'Épouse des Cantiques; et que pour n'être pas blessée par leurs morsures, je me suis sauvée.dans les retraites de mon céleste Époux, c'està-dire dans les saintes et sacrées maximes de l’Évangile, qui, comme des torrents de richesses, nt coulé en sa divine bouche.
“S'il a dit, faites du bien à ceux qui vous font du mal, c'est une loi qu'il me semble avoir écrite dans mon cœur, avec une force et une impression toute d'amour. Je l’expérimente dans les occasions, non en me mortifiant, mais par une pente et une inclination qui m'y portent. Comme j'ai des affaires très épineuses depuis que je suis en Canada, et que j’ai été obligée de traiter avec toute sorte de personnes, ces divines maximes ont été ma force et mon soutien.”
La vertu de notre Mère fut soumise, vers la même époyue, à une tentation d'autant plus dangereuse
CS
344 MARIE DE L'INCARNATION qu'elle était plus subtile et plus délicawe. La secte pharisaïque des Jansénistes qui, sous le manteau d’une doctrine austère, avait séduit en France tant de grands esprits, ébloui tant de hautes intelligences et déchiré les entrailles de l'Église, ambitionna la conquête de cette femme de génie, dont la réputation rivalisait avec la sainteté, et dont l'expérience dans les voies de Dieu égalait la science des plus grands maîtres de la vie spirituelle. Plusieurs de leurs chefs principaux lui écrivirent à diverses reprises; mais la Mère de l’Incarnation avait, selon le conseil de la sainte Écriture, la prudence du serpent avec la simplicité de la colombe; et d’ailleurs.-sa.piété..était. trop bien enracinée duns l’humilité et l’abnégation de soi-même, pour se laisser éblouir par leurs brillants sophismes, Afin de couper court à leurs insidieuses invitations, elle ne répondit à aucune de leurs lettres.