LA
mienne
heureuse mère ne put contenir dans son cœur les élans de sa joie, et épancha son bonheur dans une lettre admirable :
‘ Mon très cher et bien-aimé fils,
‘ L'amour et la vie de Jésus soient votre héritage ! Votre lettre m’a apporté une consolation si grande qu’il me serait impossible de vous l’exprimer. J'ai été toute cette année en de grandes croix à votre occasion ; mais enfin Dieu m’a donné le calme dans la croyance que son amoureuse et paternelle bonté ne perdrait point celui que j’avais abandonné pour son amour. Votre lettre m’y a confirmée en m’annonçant ce que j'avais espéré pour vous, et bien au delà de toutes mes espérances, puisque sa bonté vous a placé dans un ordre si saint, et que j’honore et estime infiniment. J'avais souhaité cette grâce pour vous, mais parce qu'il faut que les vocat’ s viennent de Dieu, je ne vous en dis rien, ne v t pas mettre du mien en ce qui appartient à Dieu seul.
‘ Vous avez été abandonné de votre mère et de vos parents ; mais dites-moi, maintenant, cet abandon ne vous a-t-il pas été avantageux? Lorsque je vous quittai, n'ayant pas encore douze ans, je le fis avec des convulsions étranges qui n'étaient connues que de Dieu seul. Mais il fallait obéir à sa divine volonté. Il me promit d’avoir soin de vous, et alors mon cœur g’affermit pour surmonter ce qui avait retardé mon entrée en religion pendant dix années entières; encure fallait-il que la nécessité de le faire me fût signi-
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fiée par mon directeur, et par des voies que je ne puis confier à ce papier, mais que je vous dirais volontiers à l'oreille. Je prévoyais l'abandon de nos parents, ce qui me causait mille croix; et ensuite l'infirmité humaine me faisait appréhender votre perte.
‘“ Lorsque je passai par Paris, il m'était facile de vous placer. La Reine, Madame la duchesse d’Aiguillon, et Madame la comtesse de Brienne, qui me firent toujours l’honneur de me regarder de bon œil, et qui m'ont encore honorée cette année de leurs lettres, ne m’eussent rien refusé. (Ici je dois remercier Madame la duchesse d’Aiguillon du bien qu’elle a voulu vous faire.) Mais la pensée me vint alors que si vous étiez avancé dans le monde, votre âme serait en danger de se perdre; et je me résolus de vous laisser une seconde fois entre les mains de la Mère de bonté, me confiant que, puisque j'allais exposer ma vie pour le service de son Fils, elle prendrait soin de vous. Ne l’aviez-vous pas aussi prise pour mère en entrant dans vos études? Vous ne pouviez donc attendre d'elle qu'un bien semblable à celui que vous possédez. Les avantages qui se sont présentés pour vous à Paris étaient quelque chose, mais ils étaient infiniment audessous de ceux que vous possédez à présent...
‘Vous voilà donc dans la milice sacrée, mon très cher fils; au nom de Dieu, faites état de la parole de Jésus-Christ, et pensez qu’il vous dit: celui qui met la main à la charrue et qui regarde derrière soi n'est pas
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propre au royaume des cieux. Ce qu'il vous proinet est bien plus grand que tout ce qu’on vous faisait espérer, et que vous ne devez estimor que boue et fange pour acquérir Jésus-Christ. Votre glorieux patriarche, saint Benoît, vous en a donné un grand exemple. Imitez-le, au nom de Dieu, afin que mon cœur reçoive, à la première flotte, la consolation d'apprendre que mes vœux offerts à la divine Majesté depuis vingt et un ans sans intermission, ont été reçus du ciel. Je vous vois dans de saintes résolutions ; c’est ce qui me fait esptrer que Dieu, qui a commencé cet ouvrage, vous donnera la persévérance. Il ne se passe pas de jour que je ne vous sacrifie à son amour sur le cœur de son bienaimé Fils: plaise à sa bonté que vous soyez un vrai holocauste tout consumé sur ce divin autel !.…
“ J'ai une consolation très sensible du bon souhait que vous faites pour moi du martyre. Hélas! mon très cher fils, mes péchés me priveront de ce grand bien ; je n’ai rien fait jusqu'ici qui soit capable de gagner le cœur de Dieu; et il faut avoir beaucoup travaillé pour être trouvé digne de répandre son sang pour Jésus-Christ. Aussi n’osé-je porter mes prétentions si haui: mais je laisse faire sa bonté immense qui m'a toujours prévenue de tant de faveurs. Je me donne à elle, et vous lui donne aussi ; et pour une bénédiction que vous me demandez, je la prie qu’elle vous comble de celles qu’elle a départies à tant de valeureux soldats qui lui ont gardé une fidélité inviolable.
“Si l’on me venait dire: votre fils est martyr, je crois que j’en mourrais de joie. Laïissons faire ce Dieu plein d'amour; il a ses temps, et il fera de vous ce qu’il a déterminé d’en faire de toute éternité. Soyezlui fidèle, et il trouvera les occasions de faire de vous un grand saint et un grand martyr, si vous obéissez À ges mouvements, si vous vous plaisez à mourir À vous-même, et si vous vous efforcez de suivre l’exemple que tant de grands saints de votre ordre vous ont donné. Si Notre-Seigneur vous accorde la grâce de faire profession, je vous prie de m’en donner avis, et aussi de quelle manière il vous a appelé, et quels moyens vous avez pris pour exécuter votre dessein. Enfin faites-moi part de vos biens, qui, comme vous pouvez juger, m’apportent une consolation très grande. Priez bien Dieu pour moi ; je vous visite en lui plusieurs fois le jour, et sans cesse je parle de vous à Jésus et à Marie. Adieu, mon très cher fils ; je ne me lasserais point de vous entretenir, mais enfin il faut finir, et vous dire adieu pour cette année.
‘ De Québec, le 4 septembre 1641.”
Le jeune novice, ainsi éclairé par les conseils de sa mère, et vivifié par ses ardentes prières, embrassa la croix avec amour, et fit des progrès rapit'es dans les sentiers de la perfection. Il dit lui-même qu'il passa son noviciat dans un entier oubli du siècle, et que, nourri de la grâce, il porta avec joie le joug des austérités et de la règle bénédictine. A meuure que
ce nouvel astre montait rapidement au ciel monastique, la lumière et la vie rayonnaient dans l’âme si longtemps voilée de la Mère de l’Incarnation. $es peines intérieures s’évanouissaient ; la sérénité des anciens jours semblait vouloir reparaître, lorsque tout à coup la nuit se fit de nouveau sur ces clartés fugitives. La sainte comprit alors que son fils était en danger de ne pas consommer son sacrifice. Ses tortures internes lui en donnèrent même la conviction si intime, qu’un jour, quoique aucun indice extérieur n’eût pu rien lui révéler, elle se vit obligée de sortir de table pendant le repas, et d’aller se prosterner au pied de l'autel, pour l’offrir, encore une fois, en holocauste à son divin Maître.
Elle apprit, quelques mois plus tard, que d’anciennes dettes, que le jeune homme avait contractées dans le monde, avaient été un obstacle à sa profession.
Enfin il prononça ses vœux solennels, et s’élança avec une nouvelle ardeur vers les hauteurs ascétiques. Parvenu à une éminente safnteté, il fut promu aux premiers emplois de son ordre, contribua à la réforme de plusieurs abbayes, et mourut à Marmoutier, le 9 août 1696, comblé d'œuvres et de mérites, à l’âge de soixante-dix-sept ans, après avoir été quarante ans supérieur dans divers monastères de France, *
* Après la mort de sa vénérable mère, le R. P. Dom Claude Martin écrivit son histoire d’après les relations qu’elle avait
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Cette première conquête était le prélude d’une autre, non moins éclatante, et qui devait être la récompense et le terme de l’immolation volontaire de la Mère de l’Incarnation. La nièce qu’elle s'était offerte à racheter du monde au prix de ses larmes, était une enfant de cette sœur dont elle avait partagé la vie et les travaux pendant son veuvage. Elle l'avait reçue dans ses bras, la première, à son entrée dans la vie, et la première, elle l’avait offerte à Dieu. Son âme s'était attachée à cette enfant qu'elle avait bercée sur ses genoux et initiée à la grâce.
Devenue une des plus riches héritières de la Touraine, et lancée dans le siècle dès l’âge de seize ans, la jeune fille ne connut de la vie que les prestiges et les triomphes. Parée de l'éclat d’une beauté éblouissante, des charmes de l’esprit et d’une éducation parfaite, ‘‘elle était encore plus dangereuse pour le monde que le monde ne l'était pour elle.” * Elle se vit entourée d’un cercle d’enthousiastes admirateurs qui sollicitèrent son alliance. Aucun
écrites par l’ordre de ses directeurs. Il publia aussi un volume de ses ‘‘ Lettres spirituelles et historiques,” et d’autres ouvrages composés par elle, entre autres: L'École sainte, ou Explication du grand catéchisme, et le volume de ses Retraites.
Les Ursulines conservent plusieurs souvenirs du bienheureux fils de leur sainte, entre autres une croix d’argent enrichie d’une parcelle de la vraie croix.
* Guillaume de Saint-Thierry, Vie de saint Bernard, lib. 1,111
cependant n'avait pu captiver son cœur, lorsqu'un grand seigneur de la cour de Louis XIII, éperdu d’une passion aveugle pour elle, résolut de l’épouser de gré ou de force. N'ayant pu triompher de l’opposition de sa mère, restée veuve depuis une année, il eut recours à la perfidie.
Un matin que la jeune fille se rendait à la messe accompagnée seulement d’une servante, elle rencontra, au détour d’une rue déserte, un groupe de jeunes gens qui lui livrèrent un étroit passage près d’un carrosse arrêté devant eux. À l'instant où elle passait sans défiance, la portière s'ouvre, un bras vigoureux la saisit et l’entraîne, évanouie, au fond de la voiture. qui disparaît comme un éclair, malgré les cris d'alarme de la servante qui appelle en vain à son secours. Qu'on se figure le désespoir de l'infortunte mère en apprenant, l'enlèvement de sa fille. Elle invoque aussitôt le bras de la justice, et fait armer ses amis et ses domestiques pour aller délivrer son enfant. Le ravisseur la tenait enfermée dans un château situt à la campagne et muni d’une garde puissante. Il fallut livrer un assaut régulier à la place, qui ne se rendit qu'après une défense désespérée. ‘‘ Les termes de la capitulation furent que le vautour rendrait à sa mère la timide colombe, à condition qu’on lui laisserait à lui-même la liberté.” Cependant la famille, indignte de l'attentat commis contre un de ses membres, pourguivit le gentilhomme devant le tribuna} de la Tournelle, à Paris. La jeune fille fut présente au procès et
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plaida elle-même sa cause avec tant de chaleur et d’éloquence, qu’elle enleva l'admiration du tribunal et fit condamner le coupable à une forte amende. Quelque temps après, un incident vint ranimer les espérances du gentilhomme: la mère de notre jeune fille mourut. Pour mieux assurer le succès de ses intrigues, il se glissa dans les faveurs du duc d'Orléans, et parvint à lui persuader que celle qu’il recherchait lui était fiancée. Sous cette fausse impression, le prince écrivit au tuteur de faire justice immédiate au jeune seignenr. Dans cette perplexité, le protecteur de l'enfant, qui était un de premiers magistrats de Tours, lui conseilla de se réfugier dans un des couvents de la ville. Elle choisit pour asile ce monastère des Ursulines, qui avait été le cénacle d'où sa tante avuit vu descendre sur elle l'esprit d’apostolat, et qui était encore tout rempli du souvenir de ses vertus. Son persécuteur la poursuivit jusque dans ce sanctuaire. 11 sut si habilement intéresser la reine mère à sa passion, qu'elle écrivit à l’archevêque de Tours : à sa faveur. Mais avant de ne rien décider, le prélat voulut . avoir une entrevue avec les deux jeunes gens, et il acquit la conviction que les prétentions du gentilhomme étaient aussi injustes qu’injurieuses à sa victime. Le malheureux, désespéré, se retira la rage dans le cœur et la menace sur les lèvres. Quant à la nièce de notre Mère, le cœur brisé par des commotions si violentes, et désormais désillusionnée d’un monde où les épines se cachent si près sous les fleurs,
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elle retourna aux Ursulines, résolue de s’y enseveiir pour jamais. Et afin de n’être plus troublée dans sa solitude, elle écrivit à la reine pour se mettre à l'ombre de sa protection. Anne d’Autriche fut charmée de ce naïf abandon; heureuse de lui ouvrir les portes du cloître, elle défendit au jeune seigneur, sous les peines les plus graves, de ne jamais renouveler ses poursuites.
En revétant le bandeau des vierges, la pieuse novice voulut prendre, comme un gage d’un bon augure, le nom qu'avait illustré sa tante dans ce même monastère. Cependant, dit la chronique, Sœur Marie n'avait quitté le monde que par un mouvement de sa propre volonté, et la vocation religieuse doit procéder d’une inspiration divine, à laquelle nul motif humain ne saurait suppléer ; aussi éprouva-t-elle d’abord d’étranges tristesses. Le silence du sanctuaire pesait comme un plomb sur ses faibles épaules. Agenouillée contre ses larges dalles, son jeune cœur avait froid, et s’envolait sur les rayons vermeils qui descendaient des ogives en fleurs. Heureusement sa sainte tante priait et souffrait pour elle. Dieu ne put résister à de si touchantes supplications ; avec le voile et l'habit monastique, il donna un autre cœur à la jeune Marie de l’Incarnation. Insensiblement ses intentions s’épurèrent ; son âme, bercée au chant des saints cantiques, s’endormit dans la douce quiétude de la prière; et la solitude, qui lui avait causé tant d’effroi, s’épanouit sous les fortifiantes émanations de la grâce.