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regard attaché au ciel, plonge au delà des sphères visibles et paraît absorbé dans la contemplation d’une céleste vision ; il l’'abaïsse de temps en temps sur ses
bourreaux avec tant de calme et de fermeté qu'ils reculent d’effroi comme devant un être surnaturel.
D'une voix forte et assurée, il leur annonce la vérité, et encourage les infortunés captifs qui partagent son supplice. Les Iroquois redoublent de fureur et de cruauté, afin de le faire taire. Quelques Hurons apostats joignent l’insulte à la férocité. ‘Tu nous as dit, Echon, s’écrient-ils, que plus on souffrait dans cette vie, plus la récompense serait grande dans l’autre. Remercie-nous donc, puisque nous embellissons ta couronne.”
Exaspérés de ne pouvoir ni lui arracher le moindre signe de faiblesse, ni l'empêcher de parler, ils lui fendent la mâchoire en deux d’un coup de hache, lui coupent les lèvres, le nez, une partie de la langue, et lui enfoncent un fer rouge dans la bouche. Dans cet affreux état, il parlait encore par signes pour consoler et fortifier les autres captifs, et surtout le P. Lalemant, dont les soupirs lamentables, les plaintes déchirantes lui fendaient l'âme. Nature frêle et délicate, le P. Lalemant n'était qu'un faible enfant auprès du P. de Brébeuf, colosse doué d’une organisation physique exceptionnelle. C'était un spectacle navrant pour le vieux missionnaire de voir son jeune compagnon, qu’il aimait comme son enfant, se tordre dans d'intolérables douleurs. Au plus fort de ses tourments, il oignait les mains, levait les yeux au ciel, et poussait
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de profonds soupirs vers Dieu, en invoquant son secours. Ses bourreaux le couvrirent d’écorces de sapin et avant d'y mettre le feu le traînèrent devant le P. de Brébeuf ; le jeune martyr se jeta à ses pieds, et se recommanda à ses prières en répétant les paroles de l'apôtre saint Paul: Nous avons été donnés en spectacle au monde, aux anges et aux hommes.
Ivres de carnageet desang, les Iroquois inventèrent contre lui des raffinements de cruauté dignes de l'enfer. Ils lui arrachèrent les yeux et mirent à la place des charbons ardents. Son supplice fut prolongé pendant un jour et une nuit entière ; et ce ne fut que le lendemain de sa captivité, vers neuf heures du matin, que l’un d’eux, fatigué de le voir languir si longtemps, mit un terme à ses maux en lui fendant la tête d’un coup de hache.
Le P. de Brébeuf avait cueilli sa couronne avant lui. Il rendit le dernier soupir après trois heures de tortures. Les barbares lui arrachèrent le cœur et le dévorèrent entre eux, croyant ainsi s’incorporer une partie de son courage. *
Nous ne craignons pas qu’on nous reproche de nous être arrêté trop longtemps devant cette douloureuse peinture. Le regard de l'historien ne se détache qu’à
* On conserve encore, chez les Dames Hospitalières de Québec, le crâne du P. de Brébeuf, enchâssé dans le socle d’un buste d'argent, qui fut envoyé au Canada par la famille de l’illustre martyr, dans le but d’y renfermer cette précieuse relique.
regret de ces scènes à la fois déchirantes et radieuses, surtout de cette majestueuse figure du P. de Brébeuf, qui rayonne d’une grandeur sans rivale, debout sur les cendres fumantes de la nation huronne. Il avait été le fondateur de cette petite église, et il en fut le dernier apôtre ; après l’avoir tenue dans ses bras à son berceau, il l’ensevelit avec lui dans satombe. La mort du P. de Brébeuf, en effet, sembla creuser un abîme sous ses pas. Le vertige s'empara de la nation entière, saisie d’épouvante à la vue des cruautés inouïes des Iroquois. Elle se crut perdue. S’imiginant toujours voir derrière elle le fantôme implacable de son ennemi, elle se dispersa dans les bois, où la famine, la guerre, l'épidémie s’acharnèrent à ses pas, et décimèrent ses tristes débris.
Ainsi fut anéantie cette petite chrétienté, enfantéo avec tant ue douleurs et de larmes, au moment même où elle croissait en grâce et donnait les plus belles espérances. Le Sauveur, au jour de sa visite, n'avait eu qu’une couronne d’épines à poser sur le front de sa nouvelle épouse. Mais la jeune néophyte s’était montrée digne de son bien-aimé ; agenouillée et soumise, elle l’avait reçue de ses mains en la baïisant avec amour. Elle gravit courageusement tous les degrés de la souffrance, cette autre échelle de Jacob qu’avaient montée, les premiers, ses glorieux missionnaires. Aussi lorsqu'ils la déposèrent, toute meurtrie et sanglante, au pied du trône de Dieu, sa couronne d’épines avait flenri sur son front et était devenue la couronne de roses des martyrs.
Selon les vues humaines, les désastres qui avaient englouti la mission des Hurons, avaient détruit en grande partie l’œuvre si laborieusement élaborée de la civilisation et de la conversion des sauvages. Mais ce qui paraissait la tempête n’était que le souffle de
l'Evaugile.
Les faibles débris des Hurons échappés
à la mort, en se dispersant de tous côtés, allèrent déposer les premiers germes de la foi chez plusieurs nations, et jusqu’au milieu de leurs mortels ennemis. Ainsi Dieu se plaît à confondre la sagesse de l’homrne ; ses plus beaux édifices surgissent des ruines ; et c’est au moment même où toute vie paraît éteinte pour jamais, que l'oiseau de l’espérance chante sur les décombres l'hymne de la résurrection.
Lorsque les missionnaires, bien des années plus tard, pénétrèrent dans les villages iroquois, ils furent ravis d’admiration d’entendre retentir la forêt des chants sacrés de l'Eglise. C’étaient quelques familles huronnes qui, pour charmer leur exil, psalmodiaient, dans leurs rudes cantiques, les hymnes de Sion. ‘ Je ne pouvais m'empêcher de verser des larmes, dit un des missionnaires, en voyant ces pauvres exilés si fervents et si constants dans la foi.” Ils avaient formé, au milieu de la gentilité, une colonie chrétienne, et quoique privés de tout secours religieux, ils avaient conservé toutes leurs pieuses habitudes. ‘‘ Les chants sacrés, la prière en commun, l’enseignement de la doctrine chrétienne se perpétuèrent dans les familles. Ces
bons néophytes ne se contentaient même pas d’entre-
tenir parmi eux ces pieux sentiments ; ils avaient le zèle de la foi et cherchaient à la répandre.
“ Un de ces chrétiens, vieillard d’une foi éprouvée, qui avait autrefois reçu le P. Lemoine dans sa cabane, avait sanctifié toute sa famille, et converti bien des païens. Privé depuis vingt ans de l'assistance d’un prêtre, il demandait toujours à Dieu de ne pas mourir sans confession. Il fut exaucé! En voyant le P. Firmin, il s’écria: ‘ Enfin le bon Dieu m'a écouté; confesse-moi et je meurs content.” *
Nous sommes ent: :s dans ces détails au sujet de la mission des Hurons, parce que, comme nous l’avons déjà remarqué, elle offre dans un cadre restreint, le tableau complet des origines chrétiennes parmi les sauvages.
Toutefois l’histoire de l’apostolat indien ne révèle qu'un côté du plan divin dans la fondation de la Nouvelle-France. Ce n’est, pour ainsi dire, que le rayonnement de la pensée providentielle qui présidait à la naissance d’une nation chrétienne. Nous avons déjà vu quels purs éléments avaient été réunis pour en former le premier noyau ; quels hommes choisis la main divine avait groupés autour de Champlain.
Depuis le jour où le Verbe de Dieu s’est associé une Vierge dans l’œuvre de la rédemption du monde, rien de grand ne s'opère dans l'Eglise sans l'intervention
* Le R. P. Martin.
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de la femme. Elle apparaît à l'origine de toutes les sociétés chrétiennes, exerçant une puissance inconnue aux âges païens. Car, de même que Dieu, le christianisme est amour ; et nulle part sur la terre le fleuve de l’amour ne jalllit avec tant d'abondance que du cœur de la femme; aussi est-ce sur ses genoux que le christianisme est venu déposer les générations naissantes pour les abreuver du lait de cet amour, après l'avoir purifié et sanctifié.
Tel est le secret de la grandeur et de la puissance de la femme chrétienne.
Les artistes représentent le manteau d'azur de la Reine du ciel tout parsemé d'étoiles : n’est-ce pas l’emblème de cet essaim de vierges et de femmes héroiïques qui forment son cortège ? Toutefois en faisant asseoir la femme à côté de l’homme sur le trône de la vertu, le christianisme ne l’a pas arrachée au foyer domestique. D'’esclave de la famille, il en a fait la reine. Son action sur la société est tout intérieure, comme sa gloire ; l’éclat n’en pénètre au dehors qu'à travers le voile du sanctuaire domestique. C'est la vie humble, cachée, invisible, mais toute-puissante de Marie dans l'Evangile. Parfois seulement, aux jours suprêmes, elle apparaîtra au premier rang pour le salut des peuples. Elue de Dieu dans le palais ou sous le chaume, eile portera alors le bandeau royal ou la houlette ; elle s'appellera Hélène ou Geneviève de Paris ; Clotilde, Blanche de Castille ou Jeanne d’Arc. Autour du berceau du peuple canadien, un cercle de
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vierges et d'héroïnes la saluera, avec Bossuet, du nom de Thérèse de la Nouvelle-France.
C’est cette Mère de l’Incarnation, dont le nom béni s’est déjà rencontré plus d’une fois sous notre plume, et qui fut la première en date, comme en génie et en sainteté, à la tête de cette armée d'épouses du Christ qui vinrent dresser leurs tentes dans les bois, au milieu des sauvages du Canada. Jalouses des grands travaux des missionnaires, ces saintes femmes ne voulurent pas se montrer moins fortes, moins généreuses, et laisser les hommes cueillir seuls les palmes du sacrifice. A peine, en effet, la colonie avait-elle pris naissance et ouvert les portes des missions, qu’un long murmure partit des divers points de la France. C'était le signal du départ de ces colombes du Seigneur, qui, emportées par le souffle de l’apostolat, s'élevaient du sein des cloîtres et des cités et venaient s’abattre sur nos rivages. Rien ne put effrayer leur charité ; ni la vaste étendue des mers, ni les récifs inconnus, ni l’horreur des tempêtes, ni les glaces des hivers, ni la crainte des plus affreux supplices. Elles s’avancent sur les montagnes de l'Océan, et viennent bâtir leurs nids féconds dans les cavernes des serpents et des ours. Enfants des bois, quels ne furent pas votre étonnement et votre admiration en voyant ces timides vierges affronter tant de périls par dévouement pour vous, par amour pour vos âmes! Et toi, petite Eglise naissante du Canada, lève-toi, étends les bras, et regarde autour de toi ! ... Tes filles viendront de toutes parts.
Alors tu verras et ton cœur admirera et sera inondé de délices. Ælles volent comme des nuécs et comme des colombes,.. et peupleront tes lieux déserts... parce que le Seigneur a mis en toi ses comylaisances.. ct que tu donneras naissance à un grand peuple. *
La charité incomparable de tant d'illustres servantes de Dieu s’est réunie dans une seule âme ; l'éclat de tant de vertus a brillé dans une même vie.
L'histoire de la Mère de l’Incarnation nous montrera quelle charité, quel amour du sacrifice et de l’immolation, quelle énergie morale, quelle persévérance il avait fallu à cette courageuse femme et à ses compagnes, pour venir s’exiler sous un ciel nouveau, et consumer leur vie parmi les peuplades les plus féroces de l'univers, afin de les amener aux pieds de Jésus- Christ, après les avoir enchaînées par les liens de l'amour divin. Nous verrons la Mère de l’Incarnation initiée d’abord, d’une manière providentielle, à sa carrière apostolique, conduite comme par la main à travers tous les états de la vie, fille, femme, mère, veuve, novice, religieuse; nous la verrons depuis le jour où, abordant la terre du Canada, elle se prosterne et l’embrasse avec transport, jusqu’au jour où,trentetrois ans plus tard, elle rend son âme à Dieu, déployant sans cesse le même héroïsme, servant les barbares, instruisant les colons, catéchisant les petites sauvagesees, et ouvrant leurs âmes aux lumières du ciel.
* Isaie, LX et suiv.
Les peuples sauvages, témoins de cette charité de la Mère de l’'Incarnation et de ses sœurs, se sentent attirés par un charme invisible et apprivoisés. Accoutumés aux mœurs les plus cruelles, ignorant même le nom de la pitié, ils voient ces créatures célestes essuyer leurs larmes, vêtir leur misère, panser les plaies de leurs âmes en même temps que celles de leurs corps ; ils sont ravis, le ciel s’ouvre à leurs yeux, ils croient que des anges sont descendus sur la terre, ils se jettent à genoux, et adorent Dieu,
On n'est pas étonné après cela de voir la solitude fleurir de toutes parts, et une Jérusalem nouvelle sortir du désert. En peu d'années, plus de cinquante mille sauvages furent évangélisés, et plusieurs milliers d’entre eux reçurent le baptême.
Toutefois, la Provider ne bâtissait pas sur eux l’avenir de sa nouvelle lise. Elle ne faisait que glaner, en passant, sa gerbe d'élus au milieu de ces races aborigènes destinées à s’éteindre peu à peu. A côté d'elles, grandissait la colonie canadienne, héritière future de leurs dépouilles, et dont elle surveillait la mâle éducation.
Nous allons maintenant étudier son action sur ce petit peuple, qui sera plus tard la nationalité la plus vivace de l’Amérique, en même temps que le héraut de la vérité sur ce continent. Nous allons voir quelle sève immortelle elle infiltrait au cœur de cet élément français, trempé dans la souffrance et le travail.
Pour ne pas entrer dans des détails qui dépasseraient
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les limites d’une simple introduction, nous nous contenterons d'indiquer, comme nous l'avons fait jusqu'à présent, cette nouvelle phase de notre histoire ; et nous essayerons de la résumer, dans un fait caractéristique qui, mieux qu'aucun commentaire, nous fera connaître la situation morale qui nous occupe. Nous choiïsirons, entre mille, un trait d'héroïsme qui relève à lui seul l’espèce de transfiguration qui s’opérait sous l’action religieuse.
En parcourant cette époque de nos annales, l’exemple le plus frappant qui s'offre tout d’abord, comme type de grandeur d'âme et d’élévation morale, c'est l'épisode de Daulac et de ses compagnons, de ces vaillants soldats, suscités par l'enthousiasme religieux, qui sauvèrent la colonie aux dépens de leur vie,etauxquels il n’a manqué qu'un Homère pour inscrire leurexploit à côte de tout ce que l'antiquité a célébré de hauts faits et d'actes de dévouement. * Cette expédition de quelques représentants de la civilisation, marchant contre la barbarie après s'être armés au pied des autels, semble un épisode renouvelé du temps des croisades.
On était au printemps de l’année de 1660. La colonie était presque épuisée après un demi-siècle de luttes
* Certaines pages de l’histoire du Canada semblent le récit renouvelé des commencements héroïques de Rome au milieu des tribus latines; l'expédition de Daulac rappelle à s'y méprendre le dévouement des Coclès et des Curtius (E. Rameau, La France aux colonies.)
sangiantes contre les Iroquois. Les succès réitérés de ces féroces ennemis avaient tellement accru leur audace qu’elle leur avait inspiré le projet d'exterminer jusqu'au dernier Français. Cette nouvelle répandit la
terreur et la consternation parmi les colons. On crut que tout était perdu. Le pays, en effet, semblait sur le penchant de sa ruine. A Montréal, à Québec, aux Trois-Rivières, on muluiplia les moyens de défense. L’ennemi était déjà aux portes; chaque jour des
escarmouches annonçaient sa présence. Dans chaque village, on érigea des forts, ou, on restaura les an- É. ciens ; on se barricada dans toutes les maisons.
En ce moment critique, une poignée de braves résolut de se dévouer pour la patrie en danger. Mont-
réal était l’avant-poste de la colonie: c'est là qu'ils se réunirent. à
Par une matinée du mois d'avril de la même année,
l’église de Ville-Marie * présentait le spectacle le plus À
attendrissant. Seize braves colons, entourés de leurs
familles en pleurs, ayant à leur tête un jeune militaire
du nom de Daulac, s’agonouillaient à la table sainte.
Ts venaient de prendre la résolution de sacrifier leur
vie pour sauver la colonie. Après avoir fait leurs testa-
ments, et s'être confessés, ils étaient venus se nourrir du pain des forts et jurer au pied des saints autels de
* C'est le nom primitif que ia piété des fondateurs avait donné à Montréal.
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rester fidèlement unis jusqu’à la mort et de ne jamais demander quartier. Certains de ne plus revoir leurs foyers, ils serrèrent une dernière fois entre leurs bras tout ce qu’ils avaient de plus cher ici-bas, et s’éloignèrent accompagnés des larmes et des bénédictions de ceux pour qui ils allaient mourir,
Ils arrivèrent le premier mai suivant au pied du Long-Sault situé sur la rivière des Outaouais. Un fort y avait été constrait l’automne précédent par les Algonquins. Ce fort avait le double désavantage d’être éloigné de l'eau, et dominé par une colline. Les Français prirent cependant le parti de se retrancher derrière ce faible rempart, formé d’une simple palissade en partie détruite, et d’y attendre les Iroquois qui devaient suivre ce chemin au retour de leurs chasses d'hiver dans les forêts du nord.
Après quelques jours d'attente, ils virent venir à eux une troupe de sauvages, qu'ils reconnurent bientôt pour des amis. C’étaient quarante guerriers de cette nation huronne, dont nous avons raconté les touchantes infortunes et dont quelques débris s'étaient réfugiés près de Québec. Ils étaient commandés par un vieux héros chrétien de la même nation, nommé Anahotaha. Un fameux chef ‘Igonquin, suivi de six de ses guerriers, s'était joint à eux aux Trois-Rivières; et ils venaient tous demander la faveur de combattre À leurs côtés contre l’ennemi commun, et de verser leur sang avec eux.
Le lendemain de leur arrivée, qui était un dimanche,
deux Hurons, envoyés enéclaireurs,rapportèrent qu'ils avaient vu cinq Iroquois marchant aussi à la découverte, dans la direction du camp. On tint aussitôt conseil, et il fut décidé qu’on élèverait une seconde palissade autour de la première.
C'était vers le soir. En attendant l'heure du souper, pendant que les chaudières bouillaient au-dessus des feux du bivouac, la petite armée, groupée à l'entrée du fort, récitait en commun la prière du soir. La voix grave et solennelle de Daulac s'élevait au milieu du silence du désert, et par intervalles, un long murmure se prolongeait au loin, emporté par la rafale sous les bois: c'était le concert de toutes les voix qui répondaient en chœur à la prière. Tout à coup des hurlements épouvantables, accompagnés de décharges de coups de fusils, interrompirent cette imposante ctrémonie; et l’on vit apparaître une flottille de canots sauvages, portant deux cents chasseurs iroquois, qui descendait la rivière. Les alliés n’eurent que le temps de leur répondre et de se retirer précipitamment dans l'intérieur du fort pour se préparer à la défense,
Un des chefs iroquois mit pied à terre, et déposant ses armes sur le rivage, il s'avança jusqu’à la portée de la voix, et demanda à quelle nation appartenaient les guerriers qui défendaient le fort, ‘“ Ce sont des Français, des Hurons et des Algonquins, leur répondit-on; si notre frère l’Iroquois veut entendre des paroles de paix, qu’il aille camper avec ses guerriers de l’autre côté de la rivière.” Les alliés espéraient par
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ce stratagème gagner assez de temps pour compléter leurs travaux de fortification. Mais les [roquois ne se laissèrent pas prendre à ce piège et se mirent immédiatement à dresser une palissade en face du camp. La lutte était donc inévitable. Les alliés profitèrent des quelques heures de répit qui leur restaient pour entrelacer leurs palissades de branches d'arbres et en remplir les intervalles de terre et de pierre, tout en ayant le soin de ménager des meurtrières de distance en distance. Les ouvrages n'étaient pas encore terminés que les ennemis montèrent à l’assaut en poussant, selon leur habitude, leur terrible cri de guerre. Les assiégés se défendirent avec une bravoure sans égale. À chaque meurtrière étaient postés trois tireurs qui décimaient les rangs des Iroquois en dirigeant sur eux un feu continuel. Tout étonnés de rencontrer une aussi vigoureuse résistance, ils commencèrent à plier, mais, confus de se voir repoussés par une poignée d'hommes, iis s’élancèrent de nouveau à l'attaque. D'autres déchargesaussi biendirigéesque les premières les accueillirent. Un grand nombre furent tués, un plus grand nombre blessés, et le reste, saisi de frayeur, prit la fuite en désordre, sans que les assiégés eussent à déplorer la perte d’un seul homme. Quelques-uns des alliéssautèrent par-dessus les rem parts, allèrentcouper la tête d’un chef iroquois tué dans le combat,et la placèrent en trophée sur la paliseade au bout d'un pieux. Cette première victoireenflamma l’enthousiasme des vainqueurs ; ils se jetèrent à genoux pour en remercier
le ciel, et reprirent avec une nouvelle ardeur leurs travaux de défense, décidés plus que jamais à combattre jusqu’au dernier soupir. Les ennemis, revenus de leur première frayeur, tinrent conseil et députèrent quelques-uns d’entre eux pour aller demander du secours à la grande armée iroquoise, alors cachée en embuscade dans les îles du Richelieu, et attendant le moment favorable pour envahir la colonie.
Cependant le fort fut investi de tous les côtés, et durant sept jours et sept nuits, les alliés soutinrent le feu continuel que les Iroquois ne cessèrent de diriger contre eux dans la crainte de les voir s’échapper. Ils brisèrent les canots d’écorce des Français, qui avaient été abandonnés à quelque distance du fort, et en firent des flambeaux pour mettre le feu aux palissades ; mais toutes leurs tentatives furent inutiles, la mousqueterie des assiégés était toujours si bien nourrie qu’ils ne purent jamais en approcher.
Un deuxième assaut plus furieux que le premier fut donné contre la place, mais il fut repoussé avec une telle vigueur que l’ennemi n’osa plus revenir à la charge. Voyant qu’ils ne pouvaient réussir par la force ouverte, les Iroquois tentèrent alors d'employer la ruse. Connaissant l’insconstance des sauvages, ils feignirent de vouloir faire la paix. En effet, les Hurons commencèrent à hésiter; mais les Français connaissaient trop bien la perfidie des Iroquois pour se laisser leurrer par ces belles promesses; ils demeurèrent inébranlables. Ils ne furent-pas longtemps sans s’a-
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percevoir de la ruse, car, pendant qu’on cherchait à attirer leur attention d’un côté, une bande d’Troquois se glissait secrètement derrière eux et s’avançait déjà pour ies surprendre.
Il est impossible de peindre toutes les souffrances qu’eurent à endurer les courageux défenseurs du fort pendant tout le temps que dura le siège. Le froid, la faim, la soif, l’insomnie les tourmentèrent plus encore que les Iroquois. Pendant les courts instants de sommeil qu’ils pouvaient prendre entre les veilles de nuit, ils étaient obligés de coucher à la belle étoile, sur la terre glacée, au milieu des balles qui sifflaient sans cesse autour de leur tête. Maïs leur tourment le plus cruel provenait de la disette d’eau ; elle devint si grande qu’ils se virent réduits à avaler toute sèche la farine de maïs qui leur servait de nourriture. Ils avaient découvert un peu d’eau boueuse dans un trou de la palissade, maïs à peine yen vait-il suffisamment pour que chacun d'eux pût y tremper ses lèvres. Lorsqu'ils ne pouvaient plus résister aux tortures de lu soif, un petit détachement, protégé par quelques tireurs, faisait une sortie, et allait puiser l’eau à la rivière; mais leurs chaudières étant tombées, dès le premier jour, entre les mains des ennemis, ils ne pouvaient en rapporter qu’une petite quantité à la fois. Pour comble de malheur, les Hurons et les Algonquinsn’ayant pas eu la prudence de ménager suffisamment leurs munitions, elles vinrent à leur manquer. Les Français leur en fournirent pendant quelque
temps ; mais les leurs finirent aussi par devenir rares. Au milieu de tant de fatigues ct d’angoisses, ces héros chrétiens puisaienÿ dans la prière une force et un courage toujours renaissants. ‘ Car dès que l’ennemi faisait trêve, dit la Mère de l’Incarnation, * ils étaient à genoux, et sitôt qu'il faisait mine d'attaquer, ils étaient debout les armes à la main.”
Une semaine entière s'était écoulée ainsi, lorsqu'ils entendirent tout à coup une immense clameur dans le camp ennemi. Toute la forêt retentit en même temps de hurlements sauvages et d'innombrables décharges de coups de fusils, qui, multipliés par les échos, produisirent mille bruits et des roulements de tonnerre capables de glacer d’épouvante les cœurs les plus intrépides. Chaque arbre semblait avoir soudain donné naissance à un ennemi. Les Iroquois saluèrent par de longues salves l’arrivée de plus de cinq cents de leurs guerriers. Tous les assiégés se jetèrent à genoux pour recommander leur âme à Dieu, et se préparer à la lutte suprême. Alorsle grand chef huron,Anahotaha.adressa à tous les saints cette prière que nous empruntons avec toute sa naïveté au récit de la Mère de l’Incarnation : ‘ Vous savez, à bienheureux habitants du ciel, ce qui nous a conduits ici; vous savez que c'est le désir de réprimer la fureur de l’1roquois, afin de l’empêcher d'enlever le reste de nos femmes et de nos enfants, de
+ Lettres historiques de la Mère de l’Incarnation.
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crainte qu’en les enlevant, ils ne leur fassent perdre la foi, et ensuite le paradis, les emmenant captifs en leur pays. Vous pouvez obtenir notre délivrance du grand Maître de nos vies, si vous l’en priez tout de bon. Faites maintenant ce que vous jugerez convenable, car pour nous, nous n'avons point d'esprit vour savoir ce qui nous est le plus expédient. Que si nous sommes au bout de notre vie, présentez à notre grand Maîtra la mort que nous allons souffrir en satisfaction des péchés que nous avons commis contre sa loi, et obtenez à nos pauvres femmes et à nos enfants la grâce de mourir bons chrétiens, afin qu'ils nous viennent trouver dans le ciel.”
Telle avait été la vigueur de la défense,que les Iroquois, malgré leur supériorité numérique, n’osèrent monter à l’assaut. Ils investirent de nouveau la place, et firent pleuvoir une grêle de projectibles contre les meurtrières. Les assiégés n'avaient plus un instant de repos, et ils étaient tourmentés par une soif toujours de plus en plus ardente. Les sauvages surtout devinrent si exténués, qu’ils commencèrent à perdre courage, et songèrent à se rendre.
Ils chargèrent de présents un prisonnier iroquois, et le firent accompagner dans le camp des ennemis par deux de leurs chefs. Ceux-ci furent accueillis par de grandes acclamations, et en même temps quelques Jurons apostats, réfugiés parmi les Iroquois, s'avancérent vers la palissade pour engager leurs compat.ivtes à se rendre, leur représentant que c'était le
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seul moyen d'échapper à la mort. Malheureusement, plusieurs Hurons se laissèrent gagner par ces perfides promesses, et malgré toutes les représentations des Français et les sanglants reproches d’Anahotaha, vingt-quatre d'entre eux s'élancèrent par-dessus la palissade. Les cris de triomphe redoublèrent, et les
Q . , . , Q Iroquois, instruits désormais de la faiblesse de la gar-
nison, qui ne comptait plus que quatorze Hurons, quatre Algonquins et les dix-sept Français, crurent en faire une proie facile. Ils s’avancèrent hardiment pour les faire prisonniers; mais les assiégés firent feu sur les plus avancés, et en étendirent un grand nombre morts sur la place; le reste prit la fuite.
Honteux de se voir tant de fois vaincus par une poignée d'hommes, les Iroquois, ne respirant plus que la rage de la vengeance,et poussant d’affreux hurlements, g'élancèrent tous à la fois à travers les balles. Les Français en firent un horrible carnage, mais ne purent les empêcher de s’avancer jusqu'au pied de la palissade, à l’abri des meurtrières, et d'attaquer les pieux à coups de hache. Dans l’impossibitiié où l’on était de les atteindre, Daulac imagina de remplir de poudre plusieurs canons de fusils, d'y mettre le feu, et de les jeter parmi les assiégeants, pour les faire éclater au milieu d'eux. Cet expédient ayant assez bien réussi, il ajusta une fusée à un baril de poudre et le lança pardessus la palissade. Par malheur, le projectile fut arrêté par une branche, et retomba dans l’intérieur du fort, où il fit explosion, tuant les uns et mettant pres-
que tous les autres hors de combat. Au bruit de la détonation, les Iroquois comprirenttout l'avantage qu'ils pouvaient tirer de la confusion produite par cet accident, et s’'emparèrent des embrasures, d'où ils firent un feu écrasant sur les derniers défenseurs. Ceux-ci se battirent jusqu'à la fin comme des lions. Ils inspiraient une telle frayeur à l’ennemi qu’il n'osait pénétrer dans la place. Ces hommes aux figures hâves, aux regards illuminés par l’ardeur du combat, leur paraissaient comme des fantômes, dont ils tremblaient d’upprocher.
Cependant Anahotaha, blessé, bondissait de tous côtés, assommant ceux qui s’'avançuient jusqu'à la portée de son tomahawh.
— Rends-toi, si tu veux sauver ta vie,” Jui cria un de ses neveux, transfuge chez le’, Iroquois.
— J'ai juré ma parole a … Français, répond le héros chrétien, je meurs avec eux; ” et il tsmbe frappé à mort.
— Mets-moi la tête sur les charbons, murmure-t-il à un de ses compagnons en se traînant vers le feu, l'Iroquois n'aura pas ma chevelure.”
Des monceaux de cadavres jonchaïent tous les abords du camp ; les Iroquois s’en servirent pour escalader la palissade, et massacrèrent les derniers braves qui, sourds à toute proposition, voulaient mourir les armes à la main. Un moment auparavant, un Français par un sentiment de pitié malentendue, assowma à coups de hache ceux de ses compagnons
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blessés qui respiraient encore, afin de leur épargner les tortures que leur réservaient leurs féroces vainqueurs. Quatre Français seulement et quatre Hurons tombèrent vivants entre leurs mains.
Les Iroquois furent terrifiés de leur victoire ; en comparant le nombre de leurs morts et celui de leurs victimes, ils ne pouvaient en croire,leurs yeux. Comment un si petit nombre d'hommes, exténués de fatigue, mourant de soif, privés de nourriture, avaient-ils pu soutenir une lutte aussi longue et aussi acharnée sans prendre un instant de repos? Cette résistance était pour eux un mystère,
Après avoir assouvi leur vengeance sur deux blessés français qui avaient conservé un souffle de vie, ils prirent le chemin de leurs villages, n’osant plus aller ÿ
attaquer un pays peuplé de tels héros. \ Lorsqu'on apprit les détails de cette sanglante tra- | PE gédie par des captifs hurons qui avaient réussi à s ‘- | chapper, un long cri de deuil s’éleva dans toute la si colonie.
Mais la nation canadienne était sauvée : ses défen- a seurs étaient tombés ensevelis dans leur triomphe. . Voilà les hommes que Ja religion avait formés ; ai voilà le peuple canadien tel que l’avaient fait les misgionnaires martyrs et l'éducation religieuse. . Cette société naissante, nous l'avons étudiée dana ga triple hiérarchie du prêtre, de la femme et du sol- +
dat colon. Nous avons admiré l’organisation vigoureuse de cette race en qui nous avons vu circuler un
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sang virginal et une foi sans mélange. Nous nous sommes extasiés devant cette transformation merveilleuse qui s’était opérée sous l’action de l’Eglise.
Nous pourrions pousser plus loin cette étude, suivre la Nouvelle-France dans sa carrière, indiquer à grands traits l'accroissement de sa puissance matérielle, morale et intellectuelle, et montrer surtout le développement de ses superbes institutions, qui font aujourd'hui sa force et sa gloire. Mais cette courte esquisse suffit pour faire voir ce qu'était devenue cette société façonnée par la main de Dieu.
Après avoir médité l'histoire du peuple canadien, il est impossible de méconnaître les vues providentielles qui ont présidé à sa formation ; il est impossible de ne pas entrevoir que, s’il ne trahit pas sa vocation, de grandes destinées lui sont réservées dans cetto partie du monde.
La mission de la France américaine est la même sur ce continent que celle de la France européenne sur l’autre hémisphère. Pionnière de la vérité comme elle, longtemps elle a été l’unique apôtre de la vraie foi dans presque toute l'Amérique du Nord.
Depuis son origine, elle n’a cessé de poursuivre fidèlement cette mission; et aujourd'hui, elle envoie ses missionnaires et ses évêques jusqu'aux extrémités de ce continent. C’est de son sein, nous n'en doutons pas, que doivent sortir les conquérants pacifiques qui,
en se liguant avec les légions d’apôtres répandues aujourd’hui sur tout cet hémisphère, ramèneront
sous le joug du catholicisme les peuples égarés du Nouveau-Monde. Loin de douter de son avenir, comme quelques hommes de peu de foi, loin de trembler devant le flot des races étrangères qui semble menacer de la déborder de toutes parts, nous avons l'intime conviction qu’elle continuera de grandir, qu'elle conservera sa langue, ses institutions et sa foi, et qu’elle n’est qu'à l'aurore de l'ère de prospérité qui va s'ouvrir devant elle.
Messagère de l'Evangile, elle portera au loin la bonne nouvelle, et secondée par les races celtiques du midi, elle promènera le drapeau de Jésus-Christ de l’un à l’autre océan.
Ici, comme en Europe, et plus vite encore qu’en Europe, le protestantisme se meurt ;fractionné en mille sectes, il tombe en poussière, et va se perdre dans le rationalisme. Bientôt,—pour nous servir d’une expression du comte de Maistre,—l’empire du protestantisme, pressé du côté du golfe mexicain et du Saint-Laurent, fendra par le milieu; et les enfants de la vérité, accourant du nord et du midi, s’embrasseront sur les rives du Mississipi, où ils établiront pour jamais le règne du catholicisme.