VENISE
I. Histoire. — La protection accordée aux verriers de Murano par le gouvernement de la république, afin de favoriser par tous les moyens possibles rétablissement de leur industrie, s'accentua davantage à mesure que se développait de plus en plus cette industrie, qui jouit bientôt d'une considération égale à celle des arts regardés jusqu'alors comme étant d'un ordre plus élevé. Au xve siècle, un décret du sénat attribuant aux verriers de nombreux et importants privilèges se termine par ces mots : Ut ars tam. nobilis semper stet et permaneat in loco Miiriani ; bientôt même on leur accorda des droits semblables à ceux des citoyens de Venise, ce qui les rendait admissibles aux plus hauts emplois de l'État. Plus tard, un code spécial, connu sous le nom de statuto di Murano, et confirmé par le sénat en 4502. renfermait une législation civile, criminelle et
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administrative, spéciale à l'ile, dans les affaires de laquelle la police ne pouvait s'immiscer en aucune façon, et où la justice était rendue par des magistrats élus par leurs concitoyens, et qui seuls avaient le droit de procéder, dans toute rétendue de son teiritoire, à Tarrestation des individus accusés de crimes ou de délits; en outre, un délégué spécial , nommé également à Télection , était chargé de traiter auprès du gouvernement de toutes les alfaires qui intéressaient le commerce et l'industrie de la cité ainsi privilégiée.
Les maîtres verriers n'étaient plus considérés comme des artisans, mais comme de véritables artistes, et non seuletnent les noliles patriciens de Venise pouvaient épouser leurs tilles sans déroger, mais même les enfants qui naissaient de ces unions conservaient intacts tous leurs titres et tous leurs quartiers- de noblesse. Bien plus, lorsque Henri III, fuyant la Pologne, passa par Venise en 1573, il fut tellement émerveillé de la beauté des produits dont on lui fit présent, qu'il accorda la noblesse à tous les principaux maîtres verriers de Murano, et la commune ayant alors décidé qu'on établirait un livie d'or, — semblable au Libro d'oro nobiliaire, — à l'elVet d'y inscrire les familles de vei-riers originaires de Murano', le sénat confirma cet arrét('' en U\02.
Mais si la république comblait ainsi de faveurs ceux qui obéissaient à ses prescriptions, elle se montrait de plus en plus sévère pour les ouvriers qui trahissaient les secrets d'une industrie dont elle était hère à juste titre; sous ce rapport, les règlements étaient aussi durs que précis. M. Armand Baschet s'exprime ainsi à ce sujet dans son ouvrage les Archives de Venise (p. 6Ô0): " Les veri-iers de
' C> livre cxi.'lc encore à lu rlinncelirric de Murano.
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-Muiauo, ces fabricants et inventeurs admirables dans i'ai't défaire le verre, de produire les miroirs et de les travailler, étaient l'objet constant des attentions et de la vigilance du gouvernement. La fuite d'un ouvrier de Murano en pays étranger éijuivalait à un attentat à la sûreté de FKtat. 11 était poursuivi, jugé et considéré comme traître à la patrie. Le ressentiment public le suivait où il était, et plus il était ingénieux et illustre en son art. [ilus tni restiinait redoutable Sa vie au debors était en perpétuel danger. Les inquisiteurs d'Etat, en etïet , étaient des juges. Rien de plus rare, du reste, jns(pr;i la seconde moitié du xvno sièfle, que Témigration d'un niaitre verrier de Murano '. » L'ai'ticle 2i\ des Statuts de l'inquisition d'Etat disait : « Si quelque ouviier ou ai'tiste transporte son art en pays étranger, et s'il n'obéi! pas à l'ordi'e de revenii'. on inottra en prison les personnes (jui lui appartiennent de [iliis prés, et si. malgré l'emprisonnement de ses parents, il s'obstine à vouloir demeuier en pays étranger, on cbargera quelque émissaire de le tuer, et. après sa mort, ses parents sei'ont mis en liberté '-. » M. Daru, qui cite cet ai'ticle dans son Histoire de la république de Venise, ajouti» ipii'. dans lui dorument déjxisé aux Aivbives i''trangéres, on trouve deux exemples tle l'application de ce décret à des ouvriers que l'empereur Léopold avait attirés t'U Allomagne.
Ces mesures de rigueur s'exerçaient également contre
' Cependant M. l'abbé V. Zanetti dit : « Nous étonnerions nos lecteurs si nous voulions énuniérer tous les Muranais qui senfuirent, attirés par les promesses et l'or de l'étranger, ou pressés par la manie de changer de ciel et de lortune, autant que par nécessité, parce qu'ils manquaient de moyens de subsister. » [Guida di Murano, etc., p. ■2|-2.) — Il s'agit là probablement (les simples ouvriers verriers d'un rang inférieur.
'- Cet article s'appliquait non seulement aux ouvriers verriers, mais aussi à ceu.\ qui fabriquaient ces merveilleuses dentelles connues sous le nom de point de Venise, et dont, au xvii^ siècle, riniportation pour la France seule s'élevait à la somme de 4 à 300,000 écus.
ceux qui tentaient (ïembaucher, pour le compte de fabriques étrangères, les verriers de Murano. Un certain Pasquetti, de Brescia, qui avait établi à Anvers « une fournaise pour y fabriquer les verres à boire à la façon de Venise », en donne la preuve dans la requête qu'il adressait aux autorités d'Anvers, le 4 juin 1565. Il dit qu' « il doibt aschapter les maistres et officiers à faire ledict art et science, parce que la Illustrissime Seigneurie de Venize en faict si grande estimation, et pZus à présent que pour le passé, veu que ayant le dict remonstrant donné commission et faict la provision à Venize pour faire venir ung aultre vaillant maistre, lequel, par ses propres lettres, luy avoit prié et promis de luy venir servir en tel art, et estant pour partir, fust découvert et son commis qui le debvoit accompagner icy, fust dénunché ou accusé aux Seigneurs Chiefs et Juges de Dix au dict Venize. à la requeste des patrons des fornaises à Muran, tellement que les dicts Seigneiu's Chiefs fisrent commander au dict, son commis, de comparoir par-devant leur triinmal, aucjuei non-obstant qu'ilz ne le povoint convincre, ilz défendirent soubz paine de la hart que pour l'advenir il ne se debvoit empescher ne parler, ne conduire hors de Venize telz maistres... ».
Un décret rendu le 15 octobre 1589, au nom du doge Pascal Cicogna, par le podestat de Murano, Jean Medio, condamne à quatre ans de galères Antonio Obizzo, Vénitien, qui, au mépris des engagements qu'il avait pris vis-à-vis de Donato Brisighella, directeur de la verrerie à l'enseigne des Trois -Couronnes, s'était rentlu à Anvers, où l'avait attiré Ambrosio Mongarda, successeur de Pasquetti. Il était en outre stipulé, en faveur de qui le livrerait, un droit de capture de 100 livres à prendre sur les biens du condamné, ou, en cas d'insuffisance, sur la caisse pubUipu-, auquel cas le condamné, pour s'en rédimer, devait fournir
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jusqu'à sokitiun complète un complément de sei'vice sur lesdites galères ' .
Plus tard, en 1664, l'ambassadeur de Louis XIV près la république de Venise répondait à Colbert, qui l'avait chargé d'embaucher secrètement des ouvriers miroitiers pour la France, que, s'il cherchait à exécuter ses instructions, « il courroit risque d'estre jette dans la mer -. »
Cette extrême sévérité était, jusqu'à un certain point, excusable, si l'on songe aux profits considérables que l'exportation des verreries vénitiennes a, pendant deux siècles, rapportés à la république, grâce à l'immense réputation dont elles jouissaient alors. Les voyageurs et les écrivains du temps en parlent avec des éloges qui peuvent nous sembler excessifs aujourd'hui, mais qui étaient justifiés à cette époque, où on ne connaissait, dans les autres pays de l'Europe, que des verres lourds et grossiers. Zanetti dit que, dans la seconde moitié du xve siècle, les verriers muranais étaient arrivés à un tel degré de perfection, que « le monde en était étonné {da far istiipere il mondo^) », et Cocceius Sabelhcus, bibliothécaire de Saint-Marc en 1484, raconte comment à Murano « on transforme le verre de mille couleurs en formes innombrables, pour en faire des calices, des candélabres, des carafes, des coupes, des buires, toutes sortes de figures d'animaux, de bijoux de femmes, de col-
' Documents publiés par M. Schuermans dans le Dullclin des commissions royales, 22" année, p. 368. Bruxelles, 1883.
* ic On n'y reçoit aucun estranger pour travailler. Ils sont tous de Moran , et s'ils alloient travailler ailleurs tous leurs biens sont confisquez, et non seulement ils sont bannis de l'Estat de la république, mais mesme toute leur famille encourt la même peine; de sorte que qui leur proposeroit d'aller en France courroit risque d'esire jette dans la mer. » [Lettre à Colbert, publiée par M. Depping dins la Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV. t. m, p. 693.
^ Zan'etti, Dell' Origine di alctini arti. Venczia, 1758, p. 81.
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liers, de vases merveilleux, et toutes les espèces de tieurs qui, au printemps, fleurissent dans les prairies », et il ajoute « qu'il n'est pas de pierre précieuse qui ne puisse être imitée par Fart du verrier' ». Les témoignages des étrangers ne sont pas moins élogieux. » Le Li janvier (1484), dit Félix Faber, dTlrn, j'ai été à Murano avec les marchands, et je suis revenu à Venise en barque avec les verres qu'on y avait achetés. Vi'aiment on ne voit nulle part au monde des verreries aussi précieuses que celles qui se fabriquent là chaque jour, et il n'existe pas ailleurs d'artistes capables de faire, avec une matière aussi fragile, des vases d'une élégance telle, qu'ils l'emportent sur les vases d'or et d'argent, et même sur ceux qui sont ornés de pierres précieuses. S'ils étaient aussi solides que ceux de métal, ils auraient une valeur bien plus grande que celle de l'or; mais leur fragilité, malgré leurs formes élégantes et leur aspect charmant, les rend vils et sans valeur. C'est ce que fit bien voir remjiereur Fiédéric 111, lors de son voyage à Venise il y a (pu'lipics années (14G8). Le doge et le sénat lui ayant porté [)oui' son plaisir certain vase de verre admirable, l'Fmperenr, a[)rès l'avoir considéi'é un moment et avoir loué l'ex^'ellence de l'artiste qui l'avait exécuté, laissa tombei- de ses mains, conune par mégarde (mais il le faisait à dessein), le vase, qui se brisa en mille morceaux sur le pavé. « Hélas! qu'estc< il arrivi''".' s'écria ri'iniiereur désespéré en ramassant les " inutiles déi)ris de ce (■liel-ir(envri'. Voilà, dit-il en les leiu- " montrant, en (pn>i les \ases ddi- et d'argent sni|iasseiil " les vases de veri'e : les moiceaiix en sont lions. » Les Vénitiens comprirent bien la plaisanterie de rKnqiereur et ce (pi'il Voulait : ils ne lui |ii('senlôreiit plus à boiic, par la suite, (pie dans des vases d'or, ipi'il prit et ipfil ne laissa
' C.uCLi S.MiKi.i ICI , iJc l'citclu' itrilis situ, lib. 111.
LA Vl-HRERTE DU XV AU X 1 X" SIÈCLE 81
jamais tomlior à terre'. » Un autre voyageur, le Milanais Pietro Gazola, s'eniljarquant à Venise en 1494 pour aller également visiter la Terre -Sainte, constate, lui aussi, la supériorité et la fragilité des verres de Murano, où il vit fabriquer devant lui un calice de verre dont on lui demanda dix ducats. « Il était, dit-il, noblement et habilement travaillé; cependant je n'osai ni ne voulus le toucher, craignant qu'il ne se cassât dans ma main. »
Fig. 25. — Verre en forme d'éléphant. Venise, xvi« siècle. ( Musée de Cluny. )
Au siècle suivant, René Françoys parle avec sa verve et son esprit habituels de l'extrême habileté des verriers de Murano, et vante l'adresse avec laquelle ils savaient varier les formes qu'ils donnaient à leurs produits. « Qui est allé chercher dans le sein du sable et du gravier cette liqueur si esclatante et ce beau thrésor de glace qui fait que dans l'eau gelée on boit le vin qui rit, se voyant enfermé dans le sein miraculeux de son ennemie mortelle, l'eau, façonnée en coupes et en cent mille figures? Mouran- de Venise a beau temps d'amuser ainsi la soif, et, remplissant l'Europe de mille et mille uahmteries de verre et de cristal, faire boire
' Fr. Felicis F.\bri evagatoriuin in Terrre Sanctse , Arabias et A^gypH peregrinalionem. (Édit. C. D. Hassier; 3 voL iii-8'\ StultRard; 1843-1849.) - Murano.
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les gens en dépit qu'on en nit : et qui s'en pouiroit tenir, voyant que la glace même est devenue allumette de vin '! (Jn boit un navire de vin, une gondole, un boulevard enfier. On avale une pyramide d'hypocras, un clocher, un tonneau. On boit un oiseau, une baleine, un lion, toute sorte de bestes potables et non potables. Le vin se voit tout estomié, prenant tant de figures, voire tant de couleurs, car es verres jaunes le vin clairet s'y fait tout d'or, et le blanc se teint en escarlatte dans un verre rouge; fait-il pas l)eau voir boii'c
Fig. '26. — Verre en forme de souris. \'t 1 MiKi-i- de niuny. I
un grand trait d'escailatte, d'or, de laict, d'encre, de ciel et d'azur ' ? "
A la même époque, Vannuccio Beringnccio, noble siennois, chantait également la beauté des verres de Venise dans sa Pyrotechnie, traduite en français par Jacques Vincent en 1550. « Chose certainement, divinement belle, et qui ne mérite aucunement d'être ensevelie ne mise sous silence, tant à cause de la considération (jue l'art a sceu trouver industrieusement, que j)our la beauté (pii luy fait compagnie, rendant contentements fort grans au c(eur des hommes, lorsqu'ils viennent à boire dedans les vases (pi'en sont foimi's... Va si |)ar forlime, avec l'aidi' de l'esprit, on poiivoil liiiiivci' le movcii (pfil ne liisl fragile et siijel à rompre, il
' Essaij des merveilles de iiiilure el des jilus noliles nelijiees . \\m lU:\i: l''ii.\Nc;c(v.-i, prùilicalour du IHuy.
LA VEÎ^RERIK DU XV AU XW." SIÈCLE 83
excéderoit en beauté tout autre métal. Car en sa qualité il est pur, incorruptible' et sans rouillure. Joint aussi qu'il ne rend odeur ou saveur mauvaise, si qu'en cest art la nature est surmontée. Et encores qu'elle ait produit le cristal et les autres pierres excédans en beauté le voirre, si est-ce qu'elle n'a pu encores trouver le moyen d'en faire ce qu'on fait du voirre... Certainement c'est une belle et utile invention entre toutes les autres, encores que la dépense y soit excessive, vous asseurant d'en avoir veu d'ouvrages si bien faits et les termes requis tant bien observez, qu'un artisan eust eu plus grande peine à le former de .cire, et si n'en feust sorti en si peu de temps... Je suis content pour à ceste beure de tomber sur les modernes qui fabriquent le voirre, et lui dorment couleur outre l'ornement des peinctures et embellissements d'esmail, tellement le rendant clair et luisant, qu'on le peut esgaler au propre et naturel cristal. Si que j'estime tous les métaux devoir quitter la place de beauté à luy. Je leur ai veu jeter en couleur de perle et taindre en vert et azur si proprement, et donnant autant de contentement à l'œil, qu'eussent pu faire les ouvrages posés sur l'or, argent ou cui\re. Et d'advantage les maistres ouvriers accoustrent si bien le voirre, qu'ils en contrefont l'émeraude, diamant, rubis- et toutes autres pierres fines, leur faisant prendre la couleur (pii leur est plus agréable. Et en ay veu de tant bien contrefaites, que les expérimentez lapidaires n'ont sceu avoir la cognoissance qu'elles fussent fausses, encores qu'ils les eussent au devant de leurs yeux. Tellement qu'à bien consi dérer les efTets d'iceluy on le doit avoir en admiration -. »
' Au xV sièclo et au commencement du xvi", on croyait que le verre de Venise, de même que la porcelaine de Chine, se brisail ijuand on y versait du poison.
* La Pyrotechnie du seigneur Vanni ccio Berixi.ui:i.io . traduction de maislre Jacques Vincext, 155fi.
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Venise conserva jusqu'à la lin du wiK- siècle la suprématie incontestée qti'elle s'était acquise dans ce bel art de la verrerie, qui était une de ses gloires nationales; mais, à cette é[)oque, la mode fit aliandonner les verres élégants et fragiles, de t'oriries si légères et si capricieusement originales, qui avaient été en faveur jusqu'alors, pour les verreries plus pures et peut-être plus solides, mais plus lourdes d'aspect et plus raides, que produisait la l^ohème, et pour la cristallerie taillée à facettes, que commençaient à fabriquer avec succès la France et l'Angleterre. Bientôt la cbute de la république de Venise, et par suite l'abandon des règlements qui régissaient la corporation des verriers et l'abolition des privilèges qui leur avaient été concédés, portèrent le dernier coup à l'industrieuse petite cité de Murano. Des trois cents fabriques qui existaient à la fin du \\i^ siècle, il n'en i-estait plus que douze au plus dans lesquelles on continua à fabriquer du verre ; mais ce ne fut plus que de la gobeletterie commune, et qui ne rappelait en rien les anciens produits (pii l'avaient rendue si tloiissante autrefois.
Aujourd'hui, grâce à l'initialive de (picbpies faiiricanls intelligents, nous assistons à une sorte de renaissance de la verrerie vénitienne; mais, il faut bien en convenir, les (euvi-es nouvelles, malgré leur iJei^rcctidii, — et peut-('lre même à cause de leur trop grande perfection, — sont loin de posséder le charme et l'aspect d'éb'gance artistique qui distinguent ci'llcs du \vi'' siècle, dunl elles ne son!, du reste, que des copies ou des iuiilatioiis.
II. f'AïaucATioN Kl ni'.r.oiiA rii)\ i)i:s vkhkkiuks vkni- TM-'.NNES. — Les habiles arlisaus de Minaiio oui su a|>|ioilei' une vari('l('' lellenienl grande dans la rahiicalion et la (h'coration des veireiies (|iii sou! sorties de leius jours pendant
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les deux siècles (ju";i duré la rabricatiou, qu'il est impossible de déterminer d'une façon générale les caractères de ces verreries, de même qu'il est extrêmement difficile de les classer d'une façon rigoureuse. M. Labarte l'a tenté cependant , dans sa savante Histoire des arts i)ulusti'iels, au moyen âge et à la Renaissance ; mais la classification qu'il a adoptée n'est pas tout à fait d'accord avec ce que l'on pourrait appeler la chronologie de la falirication. C'est ainsi qu'il met en première ligne les vases fabriqués avec le verre blanc, et en troisième seulement les vases émaillés et dorés, alors que les plus anciennes verreries vénitiennes connues, celles qui datent du milieu ou de la dernière moitié du xve siècle, sont toutes décorées d'émaux et de dorure. C'est donc par elles qu'il nous paraît plus logique de commencer cette étude.
Verres émaillés et dorés. — Il est hors de doute, ainsi que nous l'avons dit plus haut, que c'est par l'Orient et par Constantinople que l'art de la verrerie est arrivé à Venise, et il est probable qu'il n'a pris son véritable essor qu'à partir de 1453, au moment de la chute de ce qui restait encore du vieil empire romain et de la prise de Constantinople par les Turcs, alors que les habiles artisans de la ville conquise, forcés d'émigrer, allèrent porter leur industrie dans des contrées plus hospitalières, et particulièrement à Venise, oii le gouvernement de la république chercha à les attirer par tous les moyens possibles.
Tout, dans les verreries fabriquées à Murano à cette époque, rappelle l'influence orientale : influence qui s'était fait sentir, du reste, depuis longtemps déjà d'une façon générale dans tous les arts cultivés en Italie, aussi bien chez les peintres que chez les fameux azziministes de Venise, de Milan ou de Brescia, ces merveilleux damas-
quineurs qui pouvaient rivaliser avec ceux de Damas ou de Badgad '.
Dans les plus anciens verres décorés à l'imitation des verreries arabes, le décor est formé le plus souvent d'imbrications d'or dessinées de traits noirs et pointillées d'émail blanc en relief. Dans les verres d'une exécution soignée, les imbrications sont tracées au moyen de traits enlevés sur l'or même; on fabriquait ainsi des coupes et surtout de grands hanaps à couvercle, très élégants de forme, en verre coloré en bleu ou en vert "^ dans la masse et entièrement frotté d'or. Quelquefois ces sortes d'imbrications caractéristiques, très usitées par les décorateurs italiens à cette époque et que l'on retrouve souvent sur les faïences, surtout sur celles de Pesaro et de Caffagiolo, étaient exécutées en émail, mais dans ce cas elles ne couvraient pas entièrement le verre et formaient simplement une frise décorative au-dessus d'un frottis d'or généralement dégradé, ou d'une ornementation
' <• Ils se sont approprié si bien le style dr leurs maîtres, dit M. Claudius PoPELiN [Les Vieux Arts du feu, p. 49), qu'on ne saurait souvent discerner les œuvres des azziminisles italiens de celles des artistes musulmans, n'élait l'orthographe vicieuse des légendes, qui trahit parfois la contrefaçon. Ces belles inscriptions, qui forment l'ornement principal des produits arabes, plurent tellement aux Italiens, qu'ils les copièrent sans les comprendre, pour le seul bénéfice de l'effet plastique. Les peintres les inscrivaient dans les nimbes de leurs saints et dans les bordures de leurs draperies. Giolto, Masaccio, Mantcgna, etc., Perugin lui -môme, et jusqu'à Raphaël, à son aurore, payent tribut à cet amour de rornemenlalion des Arabes. A Milan, à Rimini, à Rome, sur la porto de Saint-Pierre, des lettres orientales décorent le marbre et le bronze. Donatello en sculpta sur la bordure du manteau de son saint Martin.
« On ne saurait donc nier qu'un grand courant oriental ait déterminé la direction do l'art italien pendant le moyen âge et se soit fait sentir encore au seuil de la Renaissance. Il envahit l'Italie, surtout par Venise, qui, avant, pendant et après les croisades , no cessa d'être en contact immédiat avec les nations du Levant, n
'Certains verres colorés ainsi dans la masse en bleu sombre, en violet pourpre ou en vert imitant l'émeraude, sont d'une pureté et d'uMe intensité de coloration admirable et qui n'a jamais été égalée.
Petite châsse carrée.
(Travail de Limoges, xui» siècle.)
Collection de M. Spitzer.
Imp Lemercier 8tC";P«ris
LA VEKRERII-: nii XV Ali XIV SIÉCLM 87
d'enliohvcs polychromes où rintlueiice orientale est encore sensible (fig. 27).
Bientôt les artisans de Murano surent si bien s'appi-oprier les procédés et les traditions des émailleurs grecs et arabes, (jifils purent à Icui- tour Iburnir de verreries le monde
Fip. 27. — Vfrre cmaillé cl /"iii^fc d'or. Venise, xv siècle. (Coll. de M. Spitzcr.)
musulman. En com[iuIsant , aux archives du Frari , les dépêches d'un ambassadeur de la république auprès du sultan, M. Ch. Yriarte a trouvé, plié en quatre et annexé à l'une d'elles, un large parchemin sur lequel le grand vizir du sultan avait fait dessiner une lampe en verre de la forme des lampes de mosquée que nous avons mentionnées plus haut, et qui étaient décorées d'entrelacs et de versets du Coran en émaux de diverses couleurs. Dans cette dépèche, envoyée au doge, suivant l'usage, mais qui s'adressait au sénat tout entier, l'ambassadeur annonce qu'il a reçu du grand vizir la
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commission de faire exécuter et de lui envoyer quatre cents lampes destinées à l'ornementation des mosquées, et il ajoute que, pour se faire hien venir du grand vizir, il lui semble à propos de ne pas réclamer le prix de ces lampes, promettant de tirer en échange une compensation politique agréable et utile à la république '.
A cette époque, d'après M. Vincenzo Lazari -, le plus célèbre verrier de Murano était Angclo Beroviero, véritable artiste, qui fabriquait à la fois des vases et peignait des verrières; élève d'un certain Paolo Godi de Pergola, cité comme un des plus savants chimistes du temps, il avait appris de son maître le secret de donner au verre les couleurs les plus variées , et il écrivait toutes ses formules dans des mémoires qu'il destinait à son fils. Et à ce sujet M. V. Lazari raconte une histoire qui rappelle celles de Giovanni Bellini , d'Antonio de Messine et plus tard du potier anglais Asbury. Un ouvrier, nommé Giorgio, et qu'on appelait il Ballerino, probablement par moquerie, car il était bossu et contrefait de toute sa personne, entra au service de Beroviero, parvint à s'emparer furtivement du manuscrit et à le copier entièrement. Maître désoi-mais des secrets du verrier, il lui demanda et obtint la main de sa fille Marietta, dont il était éperdument épris, construisit un four et devint le chef de la famille des Ballarini, dont on trouve le nom sur le livre nobiliaire dont nous avt)ns parlé plus haut.
Avec Beroviero l'art de l'émailleur fit de rapides progrès, ot bientôt on réuf;sit à décorer de sujets, de figures, de scènes allégoriques, de riiicciuix et (rcindulcinents variés exécutés en ('maux pdlyclirdiucs, des verreries (pii iiciivciil être mises au rang des ]»lus belles |ir(idnclious de fart iudus-
' i;r. Cil. Vriahtk , ycuisc.
^ ViNCKNZo Lazari, NoHsia délie, opère dclla raccoUa Correr. Vcnczia, 1859.
LA VERREH1I-: DU X V= AI' XIX" SIKCI.E
tiiel de la renais>^ance italienne, ('."('■lairnt principalement des coupes, des lianaps ou des aiguières destinés à être oiTerts en cadeaux à rix^cnsion (Tune fi'te. d'un mariaoïe ou
Fig. 28. — Hanap en verre vert émaillé et doré. Venise, fin du .\v= siècle. (British Muséum.)
de la naissance d'un enfant. Une des pièces les plus remarquables en ce genre est certainement le grand hanap de fiançailles en verre vert que représente notre gravure (fig. 28); il est décoré en émaux de couleur de deux médaillons soutenus par des amours et reliés par des guir-
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landes de feuilkiges ; Win de ces médaillons porte un buste de femme et l'autre un portrait d'homme avec la devise : Amor VOL FEE — pour A)Hor vuol fede — (Amour veut fidélité): une bordure d'émaux en relief complète la décoration de ce vase, dont le pied est frotté d'or'. Nous citerons également comme une des belles œuvres de cette éporpie Taiguière de forme surbaissée ou buire à anse (pi. 1) qui appartient à M. Spitzer; sur la panse, des rinceaux d'un grand style embrassent un médaillon où se trouve représenté un jt^nie homme monté sur une sorte de cheval marin et portant sur l'épaule une longue trompette (?), à l'extrémité de laquelle on lit les lettres S. P. Q. R.; le col est enrichi d'une frise d'imbrications émaillées et dorées.
La fabrication de ces beaux verres, très rares aujourd'hui, décorés avec la grâce naïve qui caractérise l'art du xve siècle, et dont on ne trouve de spécimens que dans quelques musées et dans les grandes collections, semble avoir cessé vers le commencement du xvf' siècle; p(Midant quelque temps encore on décora d'armoiries en émaux polychromes des coupes, des plateaux et des hanaps; mais ce genre même ne semble pas avoir subsisté, au moins à Venise, au delà de 15.m
Verres blancs. — C'est également à ijeioviero et à son fils Marino, aussi habile que lui, que serait due la découverte, en 1463, du verre blanc incolore et transparent, que les auteurs du temps désignent improprement sous le nom de cristal, afin de le distinguer du verre à teinte verdàtre et du verre coloré dans la pâte qui étaient seuls l'abriipii''s jusipi'alors, et c'est seulement à jiartir du moment où la couqxisition de ce beau verre blanc fut connue que la fabi'ication do Murano prit une importance sérieuse. C'est sm'tout de 1500 à 1550
' Après avoir fuit partie de la collection DrbruKe-DiimrniJ ,i'l onsuilc de relie du prince SoltikolT, ee beau verre est aujourd'hui au Hrilish Muséum.
LA VEHRERil-: DU XV AU XI^ SIKCLE 91
que cette industrie, placée dès 1400 par le sénat sous la vigilance jalouse et attentive du Cduseil des Dix, arriva à son entier épanouissement.
Kig. 29, — Verre à ornemenls travaillés à la pincetle. Venise, xvi» siècle. C Coll. de M. Ch. Manheim. )
C'est de cette époque que datent les plus beaux et les plus étonnants produits de l'industrie muranienne, ceux qui montrent dans leurs formes si élégantes, si variées, et parfois si bizarres, l'inspiration individuelle de chaque artiste, qui cherchait avant tout à rester original. Même
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dans les collections les plus nombreuses, il est difficile de lencontrer deux verres qui se ressemblent; on croirait en les voyant que les verriers qui les ont produits ont procédé sans parti arrêté à ravance, presque sans savoir ce qu'ils comptaient faire, ol)éissant à un caprice passager envoyant parfois, dans les formes que prenaient les baguettes de verre en se repliant, des combinaisons qui leur faisaient trouver, en les additionnant d'appendices en relief, appliqués en crêtes ondulées, moulés à la pincette' (fig. 20) ou collés en pastilles, des oiseaux fantastiques, des dragons ou des monstres aux corps enroulés, formant au-dessus du pied évasé une tige d'une hauteur souvent excessive ou d'une importance peu en rapport avec la capacité du récipient qu'elle supporte.
Le verre de Murano, composé de sable de l'Adriatique, de soude et de potasse mêlés ensemble dans des proportions bien déterminées, était d'une incroyable légèreté; il pouvait s'étendre en couches tellement limpides, qu'on en fabriquait des coupes si minces c^u'il semble qu'un souffle doive les anéantir, et que l'on se demande comment celles que nous admirons aujourd'hui ont pu parvenir jusqu'à nous. Il se refroidissait lentement et possédait, plus que tout autre, une plasticité extraordinaire (jui permettait les travaux les plus compliqués et les plus délicats. " On vit avec stupéfaction, dit M. Claudius Poiielin d'après ini vieil auteur^, cette surprenante galère (l(^ vciic, longue d'une brasse, armée de tous ses mâts et màtcrcaux, bords et sabords, haubans à [loiter les mâts Icrnics en nef, bunes, tètes
' Lrs pinccllcs des vprrirrs sonl liTiiiiin'cs |iiir ili' |iclil> l'ri's cai'rvs do (l"'008 à (V'OIO; iioiii- le lniv;iil cir lu t^ulMlcIli rir , l.'s lnMiiclies smil i'n hnis; on s'rii scrl 8Url(Hil |inur ijauftrr le vi'iiv (luaiiil il i'>l rindi'i- à Irlal mal If^ublc.
* Les Vieux Aris du feu, p. '18.
LA VERRERIE UU X V^' AL" XI.V ^^lECLE
il 3
de maures, turpots affûtés et acclamiu's à la varengue, cstraves et estambors; équiljiens par où passent les amarres des ancres, gouvernail, vire vaux et cabestans, château, tillacs, écoutilles, câbles, bancs et coursie entre les lianes des
Fig. 30. — Verre en forme de navire. Venise, xvi« siècle.
forrats par où va l'argousiii. son nerf de bœuf en main. Ce chef-d'œuvre, de Francesco Balladino. semblait vouloir cingler en haute mer par le grand tlot de Mai's. » A défaut de de cette galère, longue d'une brasse, nos musées conservent encore quelques spécimens de ces petits vaisseaux en verre qui, au xvi'" siècle, étaient regardés comme des objets de grande valeur, puisque Fugger, ce grand et intelligent ban-
94 LA VEKHERIE
quier d'Augsbourg, dont nous aurons occasion de parler plus loin, en possédait un dont il fit cadeau comme chose précieuse au duc de Liebnitz quand ce dernier vint à Augsbourg. Hans de Schweinichen, compagnon de débauches du duc, rapporte ce fait dans ses Mémoires ', en ajoutant que lui, Hans, détruisit ce chef-d'œuvre de l'industrie vénitienne dans un accès de gaieté bachique un pou trop vive.
Malgré la complication de leur forme, ces vaisseaux, ainsi que les verres les plus surchargés d'ornements et de détails, étaient fabriqués avec un outillage des plus simples. Outre la pincette, que nous avons mentionnée dans les lignes précédentes, les ouvriers muranaisiens ne se servaient uniquement que de la canne, du pontil et des ciseavx-. Il leur fallait, et c'était là surtout où ils faisaient preuve d'une habileté qui n'a pas été surpassée, maintenir leur verre assez chaud pour (jue l'adiUfion d'une nouvelle quantité de matière en fusion ne vint |ias faire éclater la [)ièce, et assez froide cependant pour (jiie la chaleur du four ne la déformât pas; c'est ce qui exprupie ce qu'il y a souvent d'impi'évu dans certains verres, piiis(pie l'artiste était tnrcé de modifie)- pendant le travail ce (|ii"il avait d'abtu'd on l'intention d'exécuter.
' IIans de Schwein'ichen, Lieben, f.unsl, und Leben det- Detitschen rfei* Sechszoherten larhunderls {Amours, plaisirs, vie des Germains au x\i" siècle).
* La canne, outil principal du verrier, est un tube creux, en for, terminé par une partie légèrement évasée et dont la longueur varie, suivant le poids et la grosseur de la pièce à fabriquer, de 1'" à 1"'60 ou 2'". A une petite distance de son embouchure, qui est légèreincnl lunincie et arrondie par le bout, est un manchon en bois qui pcnncl :'i l'uuvrirr de manier la canne sans se briMer. Ainsi que nous l'avons vu [WiS. I, p. '.'>], son iisaire remonte à la i)lus haute antiquité.
Le pontil est une Ioulîui' V('ri.'c de fer plein (|ui sert à l'Iii'ci- le voi'ri' ou À le lorsiner; (ui y colle la pai'lie du verre uou ;i(llii'irule ii la cauiie, cl l'ouNriei- (pii le lienl inai'clie à i-cculous eu sens iuvej'se de i-elui qui a la eanni'.
Les ciseiiiLC serveul à coiqiei- Ir viTie (|uaiul il esl malléable.
LA vi:hhp:rie m xv au xi.v^ siècle
Les verres de Murano sont donc exclusivement des verres soufflés; on se servait quelquefois de matrices destinées à produire sur le pied (fit>-. 31") ou dans le corps même d'iui
Fitr. 31. — Verre à pied décoré de reliefs. Venise, xvi« siècle iColl. Ile M. Ch. Manbeira.)
vase des ornements en reliefs réguliers, ou de petits appendices qui étaient appliipiés après coup; mais cela ne constituait pas ce que Ton appelle le prorédi' du moulage.
Verres fUigniDCf^'. — ( )n ;q)[ii'llo verres liligranés les verres
' Bifii que les oiivriiis de Miiraiio soient tiéiiéraleineiit considérés comme étant les premiers qui aii-nl l'abriiiué des verres filiaranés, il paraîtrait que
96 LA V i: li R K li I !•:
ornés entièrement, on dans certaines parties senlcment, de filets de verre blanc opaque, — désigné à Venise sous le nom de latticinio (blanc de lait), — ou de verres de diverses couleurs, formant des combinaisons qui peuvent varier à l'infini.
Les procédés employés pour la fabrication de ces verres étaient toujours restés enveloppés d'une sorte de mystère, et semblent même avoir été perdus ou oubliés pendant au moins un siècle, jusqu'au moment où un Français, M. Bontemps, directeur de la verrerie de Glioisy-le-Roi, fit, vers 1838, des recberches pratiques bientôt couronnées de succès, et dont il a publié les résultats en 1845, sous le titre de : Exposé des woyens employés pour la fabrication des verres filigranes. Cette fabrication est si peu connue, et les verres qu'elle produit paraissent à première vue si étonnants et si difficiles à obtcinr, que nous croyons intéressant de donner, d'après le travail de M. Bontemps, quelques renseignements sur la façon, assez simple en réalité, dont étaient faites ces belles verreries.
Les verres filigranes, qu'ils soient à simple filet ou à ornementation compliquée et tournée en spirales, sont formés par l'assemblage d'un certain nombre de petites baguettes' de forme cylindri(pie préparées à l'avance, disposées dans un ordre pi-éalableuicnt défeiininé, et souvent alternées avec des
Ifs ancinis coiiiiaissaioiil ce iiioili' di' l'alirii'aliDii , ci' (lui n'aurait rien d'étonnani si Ton sonL'o à l'cNlraordinaii-c lialiilclé des vri'riiTS ir.\li\\aiidrie, supùririirs, snivani n(ais, an\ vcitIits M'iiilicns. (JiKii i|u'il en soil, voici ce i|U r-i-rivail l'alilir liarllirlrniv au coiuli' ilc Caylus, le "ii) dûi'onibre ll'M, à |irii|io> d une Innille laile dans un lnndieau romain : u Je suis princiiialenienl eoiili'ul d'nnr |M-lili' liunle dr cdidiair jaune pàji', avee des faisceaux d'émail Ijlaue ranL'>''s iul('iiruivnirnl ri |iri|icndienlaii'euieid auliiur de l;i circonférence. » ' Los verriers de Murano appcdaieul canne les bavuidles ipii i-eu ferma ieul un seul fil droit, el canne, rilorlc celles qui, a,\anl iciii une hu^iun, avaieul leurs fils en spirale, ('m'uianl ainsi ili's ilessins lilii:rani(pii's a\i\ rnnildnaistins variées.
baguettes de verre incolore et transparent ; réunies ensemble par la chaleur et par le soufflage, elles sont ensuite façonnées en vases de formes variées, comme toute autre pièce de verre ordinaire. Ces baguettes sont d'une fabrication fort simple, mais qu'il est nécessaire de faire connaître avant d'aller plus loin.
Pour faire une baguette de verre coloré, l'ouvrier prend avec sa canne une certaine quantité de ce verre dans le creuset, et le roule sur une plaque de fer ou de tôle nommée marbre, de façon à en former une masse cylindrique de 6 à 8 centimètres de longueur. Quand cette masse, qui reste adhérente à la canne, est assez refroidie pour offrir une certaine résistance, on la plonge dans un second creuset, qui renferme le verre incolore destiné à faire au premier une enveloppe transparente; on roule de nouveau cette matière sur le marbre, et on en forme une espèce de tronçon de colonne de 7 à 8 centimètres de diamètre. Ce tronçon ayant été réchauffé, on l'étiré de manière à lui faire gagner en longueur ce qu'il perdra en circonférence ; pour arriver à ce résultat, un ouvrier colle un pontil à la partie du verre non adhérente à la canne, et, marchant toujours à reculons en sens inverse de l'ouvrier qui tient la canne, il arrive, grâce à l'extrême ductilité du verre, à obtenir un fil ou baguette mince qui peut avoir plus de 380 mètres de longueur', et dont le diamètre varie suivant qu'il a été plus ou
* Les lignes suivantes, que nous empruntons a\i Dictionnaire technologique des arts (t. XXII, p. 216), donnent une preuve de la ténuité extrême à laquelle le verre peut arriver : « Quand on étire un tube de verre creux, le vide se conserve quelle que soit la finesse du fil. M. Deuchar a pris un morceau de tube de thermomètre dont le diamètre intérieur était très petit et l'a tiré en fils; la roue dont il s'est servi avait trois pieds de circonférence, et comme elle faisait cinq cents tours par minute, on obtenait trois mille mètres de fil par heure, en sorte que le fil était d'une finesse extrême et que son diamètre intérieur était à peine calculable. Le fil était creux, car, étant coupé par mor-
98 LA VKHHKHIK
moins étiré. Ces baguettes sont alors hi'isées en plusieurs parties égales, de la gi'andeur de l'objet à exécuter, et forment, par l'aplatissement qui a lieu pendant la fabrication, ces filets simples plus ou moins larges dont sont ornés un grand nombre de verres.
La confection des filigranes torsinés, des canne ritorte, offre plus de difficultés; voici, d'après M. Bontemps, comment on les fabrique : « Pour obtenir des baguettes à fils en spirale rapprochés, qui, par leur aplatissement, produisent des réseaux à mailles égales, on garnit l'intérieur d'un moule cylindrique, en métal ou en terre à creusets, do baguettes de verre coloré, à filet simple, alternées avec des baguettes en verre transparent ; puis le verrier prend au bout de sa canne du verre transparent, dont il forme un cylindre massif qui puisse entrer dans le moule garni de ces petites baguettes, et chauffé préalablement un peu au-dessous de la chalem- rouge. En chauffant ce cylindre fortement, il l'introduit dans le moule, où il le refoule de manière à presser les baguettes, qui adhèrent ainsi contre le verre transparent ; il enlève la canne en retenant le moule, et entraine ainsi les baguettes avec le cylindre; il chauffe encore, et il marbre, pour rendre l'adhérence plus complète; enfin, chauffant l'extrémité du cylindre, il tranche d'abord cette extrémité avec les fers, la chautVe de nouveau, la saisit avee une pincette et la liii' de longueur avec sa main droite, pendant (pie, de la main gauche, il fait touiner rapidemeiil la camie sur les hitnlclles (\n-A>i) de son banc l'ciidant ijnc rexlrémité de la colonne s'allonge, les lilcls de verre coloré s'enroulent en spirale autour d'elle ( (ig. '.V2a.). (Juand l'ouvrier a amené à l'e\ti(''mil(' une jiagiielte de la dimension voulue.
l-l';ill.\ cruil |)U11CI' cl ilrlllj (II- lullijllclir ri |il,lii' sur \r lvi-i|]iclll il llMi' iiKicliiiir
piieuiualii|iic, un boni on (li'iUui-, ImuIji' m dcliois, Il hiissa passci- le mercure fU petilî* lilels brillants liiisi|u un lit li- viilc >■
environ 0"i006 de diamètre, et que les filets sont suflisamment enroulés, il tranche avec la pincette, chaufTe de nouveau l'extrémité de la baguette, et, la saisissant et l'étirant pendant qu'il roule rapidement la canne, il procède ainsi à la production d'une nouvelle baguette, et ainsi de suite, jusqu'à ce que toute la colonne soit étirée.
« Pour fabriquer des baguettes qui, par leur aplatisse-
Fig. 32. — Baguetlcs à liligranes torsijié-.
ment, produisent des filets en quadrilles (fig. 32 b), on place dans le moule cylindrique, aux deux extrémités d'un seul diamètre, trois ou quatre baguettes de verre coloré à filet simple, alternées avec des baguettes en verre transparent; on garnit ensuite la capacité intérieure du moule de baguettes transparentes, afin de maintenir les baguettes à filets colorés dans leur position, et un opère comme pour les baguettes précédentes.
« Pour obtenir des baguettes produisant, par leur aplatissement, de.-: grains de chapelets, on fait une paraison'
' La paraison est l'opération qui consisti- à tourner et à retourner sur le marbre le verre pâteux et adhérent à la canne. Par e.xtension on donne le nom de paraison à la niasse de verre ainsi préparée.
soufflée, dont on ouvre l'extrémité opposée à la canne, de manière à produire un petit cylindre ouvert; on l'aplatit, afin de ne donner passage qu'à des baguettes, et on introduit dans ce fourreau cinq ou six baguettes à filets simples, colorées, alternées avec des baguettes de verre transparent; on chauffe, on ferme l'extrémité opposée à la canne, puis l'ouvrier presse sur la paraison plate, pendant qu'un aide
Fig. 33. — Bagiielle à filigranes en grains de chapelet.
aspire l'air de la canne, de manière à le faire sortir de la paraison et à produire un massif plat dans lequel sont logées les baguettes à filets. L'ouvrier rapporte successivement une petite masse de verre chaud transparent sur chacune des parties plates de sa paraison, et il marbre pour cylindrer sa masse. Il obtient ainsi une petite colonne dans l'intérieur de laquelle sont rangés, sur un même diamètre, les filets colorés ; il procède ensuite comme pour les baguettes précédentes, en chaufl'ant et étirant l'extrémité, pendant qu'il roule rapidement la canne sur les bardelles. Par ce mouvement de torsion, la ligne des filets se présente alternativement de face et dv \iyo\\\. cl pituliiil des grains de chapelet (fig. 33).
'< Oji conçoit que les baguettes de verre coloré placées au
centre de la colonne étant, par le mouvement de torsion, croisées les unes sur les autres, semblent présenter comme un grain de chapelet formé de fils qui laissent entre eux un espace incolore ménagé par les baguettes de verre transparent, qui alternent dans la paraison avec les baguettes de verre coloré.
« Il arrive souvent que l'on combine les grains de cha-
Fi^. 3i. — Baguette à filigrane torsiné avec filet au centre.
pelet avec les quadrilles des baguettes précédentes en se servant, pour introduire dans le moule préparé pour les baguettes à quadrille, du cylindre préparé pour les grains de chapelet.
« Quelquefois on ménage au centre d'une baguette un filet en zigzag (fig. 34). Pour cela on prépare un premier cvlindre massif en verre transparent, de moitié du diamètre de celui que 1 on veut étirer, et on fait adhérer, parallèlement à l'arête de ce cylindre, une petite colonne colorée; on recouvre le tout d'une nouvelle couche de verre transparent, pour produire un cylindre de la dimension voulue pour entrer dans le moule des baguettes à filets. La petite colonne colorée, n"étant pas au centre du cylindre, tournera en spirale autour de ce centre par le mouvement d'étirage et de torsion, et produira un zigzag par l'aplatissement. «
102 I-\ VKRRERIR
Voici maintenant , toujours rVapivs los indications de M. Bontemps, publiées par M. Labarte, les moyens employés pour fabriquer avec ces baguettes les verreries à dessins de couleur, soit en simple latticinio, soit en filigrane : « Lorsque le verrier est en possession de baguettes de verre coloré, de baguettes à dessins filigraniques et de baguettes de verre transparent et incolore, il peut procéder
Fig. 35. — Moule cylindrique avec lingiiollrs en verre oilorp cl en verre transparent.
comme il suit à la fabrication des vases. Il range circulairement contre la paroi intérieure d'un moule cylindrique de métal ou de terre à creusets, plus ou moins élevé (fig. 35"). autant de baguettes qu'il lui en faut pour recouvrir exactement cette paroi. Ces baguettes sont fixées au fond du moule au moyen d'une petite coucbe do terre molle qu'il y a placée. 11 peut les choisir de jtiusicurs couleiu's ou de plusieurs modèles, présentant autant de combinaisons filigraniijues différentes ; il peut les alterner ou les espacer par des baguettes de verre transparent et incolore. Les baguettes étant ainsi disposées, on fait chaulTer le moule auprès du four de verrerie, non pas pour les ramollii-, mais pour les rendre
LA VKRRERIK nf \\ ' AT XIX" SIECLE
susceptiblfs dV'tre touchées par du veri'e chaud ; alors le verrier prend avec sa canne un peu de verre transparent et incolore, pour en souffler une petite paraison qu'il introduit dans l'espace vide formé par le cercle des baguettes qui couvrent la p.iiMi du nnuile; il souffle de nouveau pour
Fig. 36. .
ascarons en relief.
presser cette paraison contre les baguettes et les y faire adhérer, et retire le tout du moule. Uaide-verrier applique à rinstant sur les baguettes colorées ou filigranées, qui sont ainsi venues former la surface extérieure de cette masse cylindrique, un cordon de verre à l'état pâteux, afin de les fixer davantage sur la paraison. La pièce étant ainsi disposée à l'extrémité de la canne à souffler, le verrier la porte à l'ouvreau du fourneau pour la ramollir, en faire adhérer toutes les parties, et lui donner une élasticité capable de la faire céder facilement à faction du soufflage ; puis il la roule
sur le marbre, et, lorsque les ditïérentes baguettes réunies pour le soufflage et la fabrication sont arrivées au point de constituer elles-mêmes une paraison dont toutes les parties sont compactes et homogènes, il tranche avec une sorte de pince un peu au-dessus du fond, de manière à réunir les baguettes en un point central. La masse vitreuse ainsi obtenue est alors traitée par le verrier par les procédés ordinaires, et il en fabrique à son gré une aiguière, une coupe, un vase, un gobelet, où chaque baguette, soit colorée, soit à dessins filigraniques, vient former une bande.
« Si le verrier n'a donné aucun mouvement de torsion à la paraison pendant la fabrication, les filets de verre coloré ou les dessins filigraniques restent en ligne droite, partant du bas du vase à la partie supérieure, ou du centre à la circonférence. Mais si, après avoir fait adhérer les baguettes, il a imprimé un mouvement de rotation à la canne, en retenant l'extrémité inférieure des baguettes avec les fers, il en est résulté une torsion imprimant aux différents filets colorés ou à dessins filigraniques qui sont entrés dans la composition du vase, cette direction en spirale qu'on rencontre fréquemment dans les verreries vénitiennes. Les verriers de Murano donnaient à ce travail de torsion le nom de ritorcimento. »
Les vases ainsi fabriqués étaient appelés autrefois eti Italie vasi a ritorti, et plus anciennement a vitorfoli ; on les nomme aujourd'hui a filigrana ritorta.
Verres à ornements en pâtes colorées. — Les verres blancs transparents et les verres filigranes sont souvent ornés en relief, surtout au pied, de fleurs, do fruits (lig. i^7) et (piel- (juefois même d'oiseaux en pâtes de verre opaque diversement colorées. Ces appendices sont toujours délicatement exécutés et généralement d'un ensemble assez harmonieux; mais ce genre d'ornementation n"a dû s(^ jnoduire que vers
io;j
la lin du xvic siècle, et nous parait commencer l'époque de
la décadence de la belle fabrication des verres muraniens.
Verres mosaïques ou millefiori. — C'est également d'une
époque de décadence, croyons -nous, que datent les verres
Fig. 37. — Verre de Venise à ornements en pâles colorées. (Colï. de M. Mannbcim.)
fabriqués avec des tronçons de baguettes dont la section présente des fleurs, des étoiles, des enroulements et d'autres images de formes symétriques de plusieurs couleurs. Ainsi que nous l'avons vu, les anciens connaissaient ce mode de décoration, et l'ont poussé à un point de perfection qui n'a jamais été égalée, même à Murano. Le prin-
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cipe de la faljiicatidii dans ces verres était le même que pour les veires précédents, et la baguette qui donne le dessin, après avoir été enveloppée d'une couche de verre incolore, était tirée et coupée en morceau correspondant là la dimension de la pièce que l'on voulait faire'.
Aux vases et aux aiguières en verre émaillé, aux gobelets et aux coupes cà dessins filigranes qui leur ont fait une réputation immortelle, les habiles artisans de Murano ajoutaient deux autres fabrications daiis lesquelles pendant longtemps ils restèrent sans rivaux : celle des perles et celle des glaces.
Perles. — L'industrie des perles dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, et qui avait pris une grande importance dès la fin du xvne siècle, s'accrut encore dans dans les siècles suivants; outre les perles qui étaient fabriquées pour l'Afrique - et pour l'Orient, on en faisait d'autres qui servaient à confectionner des chapelets ', que Ton envoyait à Rome, à Jérusalem, partout où on avait institué des pèlerinages; on fabriquait également des colliers, des bracelets et mille autres fantaisies que l'habileté des verriers savait varier à l'infini. C'est un Vénitien, Andréa Viadore, qui, en 1528, parvint à fabriquer à la lampe
' Dans CCS derniers temps, les presse -papiers en verre plein cl incolore au centre duquel se trouvent emprisonnés, pour ainsi dire, des fleurs, des bouquets, etc., ont été fort à l;i mode. On on a fabrique'; à Murano, en Bohèuie cl surtout en France.
- La république de Venise était fiére à juste titre de la supériorité inconlostable de ses belles verreries dorées, émaillées ou filigranées; mais elle était jalouse surtout de conserver le monopole de la fabrication de ses perles, qui, ainsi que nous l'avons dit plus haut, constituait une des branches les plus importantes de son commerce nautique : en Afrique principalement, elles étaient tellement recherchées, que, suivant les relations de plusieurs voyageurs, elles servaient et servent encore de monnaie.
'•' Les verriers qui fabriquaient ces sortes de perles aviiienl rciu le nnui ih' palcrnostri : \\ iii est souvent question dans les actes du xV siècle, et (■clic dénomination est encore employée de nos jours.
LA VRRREFflE DI" \V' AI" XIX" ^^IKCLK 107
(Témailleur ' les perles orientoïdes, avec lesquelles on faisait des colliers à plusieurs rangs a dont les Vénitiennes entouraient leur cou de madone et que, de Païenne à Turin, les femmes de moyenne condition portaient aussi bravement que les patriciennes leurs vraies perles orientales '-. » Ces perles, dont la fabrication était connue et pratiquée à Paris au xviie siècle, reçurent un orient factice à l'aide d'une couche intérieure de mercure jusqu'au moment où un jiicrlier de Paris, nommé Jacquin, trouva, en 1686, le moyen de remplacer le mercure, dont les émanations n'étaient pas sans danger, par la matière nacrée provenant des écailles de YableUe ■\
Quant aux perles ordinaires ou conterie, celles qui servirent à Christophe Colomb et à Fernand Cortez à entrer en relations avec les Américains, qui aujourd'hui encore sont exportées en Afrique et en Asie en quantités considérables et dont la passementerie européenne fait un si grand usage, leur fabrication, des plus simples, est ainsi décrite par 1\I. Peligot : « Un ouvrier cueille avec sa canne une certaine quantité de verre, et, à l'aide d'un instrument en fer, il pratique dans sa paraison une large ouverture; un second ouvrier applique contre ce trou l'extrémité d'une
' La fabrication de ces perles soufflées prit bientôt une extension assez grande pour former une nouvelle corporation, celle des soffialume (souffleurs), qui avaient des règlements particuliers. C'est également à Andréa Viadore que Ferait due la première fabrication des verreries imit?.nt le jais.
^ Cf. Claudius Popelin, les Vieux Arts du feu.
^ « On imite aujourd'hui avec une si rare perfection les perles fines, notamment celles ditesi baroques, qu'il n'est plus possible à l'œil le plus exercé de distinguer les vraies d'avec les fausses. De petites ampoules percées sont soufflées à la lampe dëmailleur et prises dans des tubes de cristal opalisé: enduites à l'intérieur de colle de gélatine chaude, elles sont injectées avec la matière nacrée provenant des écailles de Vabletle. Cette matière, qu'on conserve dans l'ammoniaque, est préalablement délayée dans de la colle de poisson; la perle est ensuite remplie de cire blanche fondue. ■» (Eug. Péligot, le Verre, p. 462.)
canne également garnie de verre, et tous deux s'éloignent rapidement l'un de l'autre : la pâte vitreuse se transforme en un tube d'abord, puis en un fil percé d'un bout cà l'autre, et plus ou moins gros, selon la longueur du chemin parcouru par les ouvriers : on casse ces fils par baguettes d'environ cinquante centimètres, qui passent entre les mains de l'ouvrier margaritaire. A l'aide d'un couperet, celui-ci divise le tube en petits morceaux d'une longueur égale au diamètre; ces morceaux tombent dans un baquet plein d'une poussière de charbon et d'argile, qui, s'introduisant dans les trous des perles , s'opposent à ce qu'ils se bouchent lorsque, pour les arrondir et en abattre les angles coupants, on les ramollit au feu. Cette même opération se fait aussi en promenant sur une rangée de limes parallèles et fixes les petits tubes, de manière à entamer légèrement le verre, qui se détache ensuite par un léger choc. Les perles sont arrondies, soit en les mettant dans un cylindre en fer de forme ovale qu'on tourne sur le feu à la manière d'un brûloir à café jusqu'à ce que ce cylindre devienne rouge, soit en les chauffant sur des plaques de tôle : elles sont ensuite lavées et assorties en les passant à travers des cribles ayant des trous de différents diamètres , puis enfilées par rangs de vingt-cinq à trente-cinq centimètres de longueur'.
Miroirs et glaces. — C'est au xivc siècle seulement que, suivant Vinc. Lazari -, les Vénitiens commencèrent à fabriquer des miroirs en verre doublés d'une feuille métallique, miroirs que les anciens avaient certainement connus et dont nous avons cité plus haut quelques exemples. A Venise cependant cette fabrication parait être restée stationnaire et n'avoir obtenu aucun succès, soit qu'elle fût imparfaite, soit que Ton préférât toujours les miroirs en métal si fort à
' PÊLiGOT, lo Verre, p. 461.
'■' Notiziadelleopere d'arle e d'aniichita délia raccolla Correr. (Venise, I80O.)
LA VERRERIE DU XV^' AU Xl.\<^ SIÈCLE 10>J
la mode alors, jusqu'au moment où. en 1503, deux verriers de Murano, Andréa et Domenico del Gallo, adressèrent au conseil des Dix une supplique dans laquelle ils exposaient « que, possédant le secret de faire de bons et parfaits miroirs de verre cristallin, chose précieuse et singulière, et inconnue du monde entier, si l'on excepte une verrerie d'Allemagne qui, associée à une maison flamande, exerçait le monopole de cette fabrication et écoulait ses produits du levant au couchant à des prix excessifs, et désirant mettre Murano à même d'établir une concurrence qui ne pouvait qu'être très profitable à la république, ils* demandaient qu'on voulût bien leur donner un privilège exclusif dans tout le territoire de la république pendant vingt-cinq ans. <>
Le conseil lit droit à leur demande en leur accordant pour vingt ans le privilège qu'ils sollicitaient, et les miroirs de Venise furent bientôt tellement recherchés, que, lorsque les vingt ans furent écoulés, de nombreuses fabriques s'établirent; bientôt même le nombre des miroitiers fut si considérable, qu'ils formèrent une corporation distincte de celle des autres verriers, et qu'en 1564 on établit pour eux un règlement spécial.
Les miroirs de Venise étaient soufflés en cylindres, comme les verres à vitres, puis étendus, polis, presque toujours biseautés, et enfin étamés; ce mode de fabrication explique pourquoi ces miroirs sont généralement de dimensions assez restreintes, relativement aux glaces que l'industrie a pu produire depuis, grâce à la découverte du procédé du coulage, procédé d'invention française '. Bien que laissant à désirer sous le rapport de la pureté, ce qui était inévitable avec le mode de fabrication employé , on les consi-
' En IG80 cependant, suivant Lazari, un verrier de Murano, Libérale Motta . « perfectionna la fabrication, et fit des miroirs d'une grandeur jusque-là impossible à atteindre. »
110 LA VERHKHIE
lierait alors comme des objets précieux, que Ton rendait plus précieux encore en les enchâssant, pour ainsi dire, dans des cadres, en bois ou en métal, sculptés avec ce goût délicat et cette habileté merveilleuse qui distinguent les artistes du xvil- siècle. Le Louvre possède, dans la collection Sauvageot, plusieurs de ces mh'oirs, et l'on peut voir au musée de Clluny une glace à quadruple bordure de verre de couleur et de verre blanc, taillé en biseau, et décorée de palmettes et de fleurs de lis alternées ; cette glace aurait, dit-on, été ofTerte par la république de Venise à Henri II, lors de son retour de Pologne.
Aventurine. — Ce sont également des verriers de Murano, les Miotti , qui les premiers ont fabriqué le verre que l'on désigne sous ce nom et qui a été ainsi nommé, dit M. Péligol, « soit à cause de sa ressemblance un peu lointaine avec le quartz aventurine, soit parce que sa découverte a été faite par hasard, par aventure '.
C'est un verre jaunâtre, dans lequel se trouvent disséminés une infinité de petits cristaux très nets et très brillants, qui donnent au verre, lorsqu'il est poli, et surtout à la lumière, un aspect chatoyant qui le fait employer dans la bijouterie; on a fabriqué également du verre aventurine noir, plus beau peut-être encore que le jaune, mais beaucoup plus rare aussi.
On ne sait pas exactement à quelle époque a commencé cette fabrication, et les procédés, qui reposent sur un lour de main spécial, en sont restés un secret qui se conserve à MuraïKi. T'n habile chimiste Irançais, M. llautefeuille, est arrivé cependant par des essais persévérants à fabri(}uer ce verre en assez grande (piantité, et il a indi(iué dans le Bulletin de la Société d'enrourayemenf , eu ISdO, les [irocédés (pTil a suivis; mais nous devons convenir que les
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Ki'cnturines traiiçaises n'égalent pas celles qui sont sorties et ({ui sortent encore aujourd'hui des fouies de Murano.
Verres craquelés. — Ces verres, dont la superficie présente des dessins irréguliers formant saillie, — et ressemblant parfois à récorce rugueuse et très divisée d'un chêne, — auraient été , d'après la plupart des écrivains spéciaux , fabriqués à Venise à une époque relativement récente et pour imiter les verres du même genre que Ton fabriquait ainsi en Bohême. Il est assez difficile de se prononcer d'une façon affirmative à cet égard; mais nous connaissons cependant, entre autres dans la collection de M- Spitzer, des verres vénitiens craquelés, décorés de mascarons en relief frottés d'or et qui olfrent tous les caractères de la fabrication muranicnne du xvie siècle.
<c La fabrication de ces verres, dit M. Peligot (loc. cit., p. 446), est fort simple : quand la paraison est faite, on la promène sur une plaque de fer sur laquelle on a répandu du verre concassé en fragments irréguliers. Ce verre adhère à la masse vitreuse. On réchauffe la pièce, on la passe avec les fers, on la souffle et on en termine la façon par les procédés habituellement employés. »
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, les verreries de Murano avaient perdu beauc(iu[) île leur importance dès la lin du xviif siècle; la plupart des fours étaient éteints, et partout on préférait les verres de Bohême. Cette industrie, ipii avait ét('' si llorissante autrefois, menaçait de disparaître tout à fait lors(pi"un Muranais, Giuseppe Briati, très passionné pour son ait, eut l'idée de s'engager comme ouvrier dans une verrerie de Prague. Quand il eut bien pénétré tous les secrets de la fabrication, il revint à Venise, où il obtint l'autorisation de fabriquer et de vendre des verres façon de Bohême. Cette autorisation, que le sénat, voulant conserver
le plus longtemps possible la vieille fabrication qui avait fait autrefois la réputation de Murano, avait refusée jusqu'alors à tous les verriers qui l'avaient demandée, lui fut accordée par un privilège spécial daté du 23 janvier 173G, et dont la durée fut fixée à dix ans. C'est à lui que l'on doit la renaissance, non de Murano, car il avait transporté ses fours à Venise, dans la rue de l'Ange-Raphaël, mais de l'industrie elle-même, qui reprit un nouvel éclat pendant un certain temps. C'est à cette époque que l'on fabriqua les lustres, assez recherchés en France, décorés de grappes, de fleurs et de feuillages de diverses couleurs, et dont les branches étaient souvent d'un beau ton d'opale. Briati remit également à la mode les verres filigranes, mais sans leur conserver leur caractère élégant et artistique d'autrefois; il mourut le 17 janvier 1772.
Après lui nous ne trouvons plus que Giorgio Barbaria dont le nom mérite d'être cité; il faisait surtout des verreries noires et du jais, et en 1790 il obtint un privilège pour la fabrication de bouteilles noires, qu'il exportait en grandes quantités en Angleterre. De 1794 à 179G, à la veille de la chute de la république de Venise . il était député de Murano.
Les verreries établies dans un assez grand nombre de villes de l'Italie, notannnent à Rome, Naples, Milan, Vérone, Florence, Parme, Brescia, Turin, Gênes, etc., n'ont laissé, malgré riiiq)()rt;uic(' de (iucl(iues-iMies d'entre elles, aucune trace dans lliisloire de Findiislrie italienne, soit (lu'elles n'aient rien fabriijué (]ui ait mérité d'être signalé, soit que leurs produits aient été confondus jusqu'ici avec ceux de
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Venise , qu'elles devaient évidemment chercher à copier. Nous savons, en efTet, que dans un des i)rincipaux centres de production verrière, à Altare, près de Savone, dans le duché de Mantoue, on ne fabriquait que du verre cristallin à rintitatio)! de Venise, et que c'est par des transfuges de Murano que furent établies la plupart des verreries italiennes, notamment celles de Florence et de Milan. C'est principalement d'Altare, ainsi que nous le verrons plus loin, que partirent les ouvriers qui, dès 1548, allèrent transporter par toute l'Europe la fabrication des verres cristallins.