‹ Histoire de la verrerie et de l'émaillerieChapitre 13 sur 58 · FRANCE · texte numérisé non relu

FRANCE

Bien que l'industrie du verre, ainsi du reste que cela se produisit alors pour toutes les autres industries, ait perdu beaucoup de son importance à partir de la dernière moitié du ive siècle, la plupart des ateliers des anciens vitrarii gallo-romains n'en subsistèrent pas moins aux lieux où ils avaient été fondés autrefois, et dont les emplacements nous sont indiqués encore aujourd'hui par des noms caractéristiques qui ont survécu aux établissements qu'ils servaient à désigner; il existe, en effet, un grand nombre de localités appelées La Verrerie, Verrières, Voirrières, Verrines, etc. (autrefois Vitreria, Verreria, Verrerix, Vitrinse, etc.), où il y avait jadis, — et où il y a même encore quelquefois aujourd'hui, — des verreries plus ou moins importantes; mais, à en juger par les verres trouvés dans les sépultures de l'époque mérovingienne, on n'y fabriquait que des objets usuels, assez ordinaires de matière et de formes. Nous de-

VOUS noter cependant le beau verre trouvé dans un tombeau du vie siècle à Grue, en Vendée, et décrit par Benj. Fillon : c'est une coupe ou bol en verre vert foncé presque opaque, godronné de filets jaunes, et portant en lettres d'émail blanc le nom d'EVTvcHiA; il était accompagné d'autres verres dénotant une fabrication moins ordinaire que celle des verreries que l'on rencontre habituellement dans les sépultures de cette époque, entre autres d'une bouteille en verre blanc ornée d'un filet rouge serpentant autour du col, et d'un plat creux de 0i"21 de diamètre, en verre jaune pâle avec un filet en relief de même couleur.

Peut-être est-ce à un plat de cette nature que fait allusion Fortunat, évêque de Poitiers, quand il rapporte qu'il recevait de l'abbesse de Sainte-Ca-oix de Poitiers des poulets tout accommodés, (jui lui étaient envoyés dans des plats de verre :

Inlumuil piillis vilreo sculôlln rolalii.

(Cariiiiii:i, I. \I. Il» Kl.)

Nous ne savons pas, malheureusement, si ces verres étaient de fabrication locale ou s'ils venaient d'Orient, comme en devaient venir les deux coupes dorées et le beau hanap que, deux siècles plus tard, Anségise offrait en présent à l'abbaye de Saint-Wandrille : Cvppas vitreas auro ornatas duas,... hanapum vitrenm optimum umim (Chronicon Fonlanellense , ch. xvn). ainsi (jue le calice dont l'empereur Meru-i H (saint llenrii fit cadeau à Richard, abbé lie Sainl-Vannes de Verdim '.

' Dans les premiers siècles du clirisliani.>inie, les calices élaienl de bois, mais le plus souvent du verre et quelquefois ornés do peintures (Tertullien, Depudicit.,c. x); plus tard, on les remplaça par dos calices d'or et d'argent. Néanmoins les couvents jiauvres et les luimblcs églises conservèrent l'usage des calices de verre jusqu'au moment où le concile deTribur(en 895) en pros-

LA VERRERIE DU XV^ AU Xl.V SIECLE US

Au moyen âge, la fabrication du verre était répandue par toute la France; mais, là encore, si on retrouve des documents écrits qui établissent d'une façon certaine rétablissement de fabriques dont quelques-unes semblent avoir eu une certaine importance, on ne sait rien sur les différents genres de verrerie qu'elles fabriquaient, et on ne connaît aucun verre que l'on puisse faire remonter au delà de la fin du xve siècle.

Il existait certainement des verreries à Paris ou aux environs, et les rois de France s'intéressèrent à leurs progrès. Charles \'I, encore enfant (il n'avait guère que (Quatorze ans à cette époque), semble avoir tout particulièrement suivi la fabrication du verre : non seulement les verriers lui apportaient au Louvre des spécimens de leur industrie ', mais il allait aussi visiter leurs fabriques, ainsi que le prouve la mention suivante, extraite des Comptes royaux de 1382 : « A maistre Jehan de Montagu, secrettaire, pour don fait par lui aux voinners, près de la forest de Chevreuse-, où le Roy estoit alez veoir faire les voirres, par commandement dudit seigneur et de Ms. de Bourgogne... vu liv. iiij s. »

Les verreries du Vendomois étaient renommées, et leurs

crivit l'usage, à cause de leur trop grande fragilité. Le présent fait par l'empereur Henri II prouverait donc qu'au commencement du xi° siècle le verre avait repris une valeur qu'il n'avait pas quelques siècles avant. Nous trouvons encore la merilion d'un ciboire en verre (une chiborc de voirre] dans Y Inventaire des garnisons estons au chastel de Lille, en 1388. Le château de Lille appartenait à cette époque à Philippe le Hardi, duc de Bourgogne. (Cf. Archives départementales du Nord, à Lille. ) ' 1382. — A Guillaume, le voirrier, lequel avoit présenté au roy, voirres,

pour don fait à luj-, le roy au Louvre Ixiiij s. p.

a — A Jehan, le voirrier, de la forest Dotte, lequel avoit présenté au

roy, voirres par plusieurs fois, pour don à lui fait. Ixiiij s. p.

(De Laborde, Glossaire.) - Probablement dans une fabrique établie à Verrières.

produits étaient passés en proverbe : Voirres de Vendôme était un dicton populaire dès le xiiie siècle.

On citait à la même époque les verres de Provence : « 1316. Grant planté de poz de voirre et de voirres d'Aubigny ' et de Provence, et d'auti^es païs, et de diverses coleurs et bocauz et bariz, tous du temps de Monseigneur d'Artois, qui bien valoient 1 lib.-. » Ces verres de Provence venaient sans doute de la verrerie que les Chartreux, en 1285, avaient été autorisés à établir dans la forêt d'Orves', ou de celle qui existait de temps immémorial à Reillane, ce qui détruit l'opinion émise dans ses Lettres sur Marseille par le Dr Lautard. qui prétend que l'industrie du verre aurait été introduite en Provence par le roi René.

Mais si René, sous l'impulsion féconde duquel les arts prirent un si grand développement dans le Midi, ne peut pas être regardé comme l'introducteur de la verrerie en Provence, il n'en reste pas moins certain que c'est à lui que cette industrie est redevable des progrès qu'elle réalisa au xve siècle, et nous ne croyons pas trop nous avancer en affirmant que c'est sous son patronage et à son instigation que furent fabriqués en France les premiers verres peints en émaux de couleur, dont il ne reste malheureusement que de trop rares spécimens qui nous font regretter que cette belle industrie n'ait pas poussé do plus profondes racines dans le sol de notre pays.

Selon toutes probabilités, c'est près du village de (ioult et de l'abbaye de Valsainte que fut établie la manufacture d'où sortaient les verres « moult varioles et bien peincts »

' Aubigny, pelile ville du département du Cher, était encore renommée au siècle dernier pour ses verreries d'usage domestique.

* Inventaire de la comtesse Mahaut d'Artois. (C.ilé p;u- De I,.mioi!Di:, Glossaire. )

^ Le romle di' ViLi.F.NMivr.-Fi.AVosF,, Notice sur le monastère de Montricita:

que René acheta moyennant la somme de cent florins, poulies envoyer en présents au roi Louis XI, son neveu, et c'est un Italien, Benoît de Ferry, né à Lanteo ou Lanta, village du diocèse de Noie, dans la Pouille, qui aurait été le fondateur de cette manufacture, que le bon roi venait visiter souvent, et à laquelle il fournissait des dessins qu'il exécutait lui-même '. Suivant le président Fauris de Saint-Vincent-, on conservait dans quelques collections, en Provence, des verres à boire qui auraient servi au roi René. « Ils sont, dit-il, montés sur un pied de six à sept pouces de hauteur; le vase en est extrêmement haut et peut contenir une demipinte de vin. J'en connais un, entre autres, dans le cabinet Faliri-Borilly, à Aix, dans le fond duquel est peinte sainte Madeleine aux pieds du Sauveur, qui est debout sur les parois; sur les bords on lit ces vers, écrits en lettres gothiques d'or :

Qui tiien bntra pieu ucrrn Qui ïtnJra tniU h* 11110 Jjalciitc Tarrît pieu et la (IQaîiBbinc

Ce curieux verre, qui existe peut-être encore, mais dont nous ne connaissons malheureusement que la désignation un peu trop sommaire qui précède, devait être certainement peint à l'intérieur, puisque le sujet qu'il représentait n'était visible que lorsque le verre était vide ; telles étaient sans doute aussi, mais dans un ordre d'idées tout opposé,

' Cf. Mémoire sur l'étal du commerce en Provence au moyen âge, par \c président Fauris de Saint -Vincent, et Les de Ferry et tes d'Escrivan, verriers provençaux, par Reboll. — Suivant ce dernier auteur, Nicolas de Ferry, très attaché à René, l'avait suivi lorsqu'il fut chassé de ses Etats de Naples par Alphonse, roi d'Aragon.

■^ Loc. cil.

118 LA VERRERin:

ces coupes à peintures licencieuses dont parle Brantôme, et qui faisaient monter la rougeur au front des belles dames qui les vidaient.

Peut-être est-ce à cette fabrique, dans laquelle l'Italien Benoit de Ferry avait su probablement attirer quelques-uns de ses compatriotes, qu'il faut attribuer plusieurs verres émaillés datant de la fin du xvc siècle ou du commencement du xvic, et qui ne sont certainement pas de fabrication vénitienne, bien qu'ils aient été peints au moyen des procédés usités à Murano. Nous citerons entre autres une coupe basse, dont le plateau est orné en dessous de bossages en relief formant un treillis losange ', et dont le centre est décoré en émail de l'écu armorié d'Anne de Bretagne. Dans cette coupe, qui appartient à M. Spitzer, les émaux manquent de la pureté qui distingue babituellement les émaux de Venise; ils sont maladroitement posés, ternes et lourds d'aspect, surtout dans le dessin des fleurs de lis et des hermines de Bretagne; on n'y trouve point, en outre, ce bel or jaune et brillant que les verriers de Murano affectionnaient tant, et que l'on remarque sur toutes les verreries vénitiennes de cette époque, ne fût-ce qu'à l'état de simple filet.

Il est probable que c'est également de la fal)riquc de Goult qu'est sorti le beau verre si richement émaiilé qui fait partie de la collection Slade, aujourd'hui au British Muséum; ce verre, un peu jaunâtre, en forme de gobelet évasé et monté sur un pied assez élevé, est divisé en trois compartiments : dans le premier, on voit un gentilhomme en costume du commencement (hi régne de Henri II, offrant une fleur à une dame; devant lui, sur une banderole, on lit : lE svis A vovs; dans le second, la dame tient un cœur

' Ce genre de décoration en rclict' losaii|:r(^ nous comble ôtrc dr fabrication exclusivement française; nous uc l'avons jamais roncontrô dans li's vi-rrorii-s vénitiennes ou flamandes.

cadenassé, et la légende dit : mô cvevr avés; dans le troisième, un bouc, dressé sur ses pieds de derrière, cherche à hoire dans un vase rempli d'eau, — rébus du nom du propriétaire. Boucan, — et au-dessus, sur une bande. circulaire conservant des traces de dorure, Tinscription suivante, en réserve : lE . SVIS . A . VOVS . lEHAN . BOVCAV . ET . ANTOINETTE . BOVC.

Le fond de la coupe est décoré d'émaux.

Comme il y a encore en Provence un grand nombre de familles portant les noms de Boucau et de Bouc, il est permis de supposer, ainsi que nous l'avons dit, que ce verre provient des verreries de Goult; mais, en réalité, on ne peut rien affirmer. Il y avait, en effet, en France, du temps de Henri II, plusieurs fabriques fondées ou dirigées par des Italiens, qui y avaient apporté les procédés de décoration de Murano; mais ces fabriques n'ont eu, en général, qu'une durée assez éphémère, et leurs fragiles produits sont aujourdliui si rares et tellement disséminés dans les musées et les collections, qu'il est à peu près impossible de leur assigner des caractères distinctifs ; telles étaient les fabriques du Poitou et du Dauphiné, celle de Saint-Germain-en-Laye, et plus tard celles de Xevers, de Rouen et de Paris, qui toutes ont produit des verreries émaillées.

Les fabriques du Poitou paraissent avoir été les plus importantes; en tout cas, ce sont celles dont les œuvres nous sont le mieux connues, grâce aux recherches de Benjamin Fillon, qui a pu retrouver quelques-uns des verres émaillés sortis de leurs fours chez les descendants des personnages pour lesquels ils avaient été faits, et dont ils portent les armoiries ou les noms.

Ici c'est un véritable transfuge de Murano, Fabiano Salviati, qui, malgré les peines sévères édictées par la sérénissime république, est venu fonder un atelier dans lequel il a apporté tous les secrets de la falirication et de la décora-

tion ; et si nous ignorons par suite de quelles circonstances il a quitté son pays natal, si nous ne savons pas quel prince ou quel grand seigneur a été assez puissant ou assez généreux pour le décider à braver la vengeance du conseil des Dix, nous savons au moins en quelle haute estime on le tenait en France, et comment, en ces temps de troubles et de guerres intestines, on mettait tout en œuvre pour le protéger, lui et son industrie. Benj. Fillon nous a conservé, en effet, la lettre par laquelle le comte de Lude, gouverneur de la province, le prend sous sa sauvegarde, et l'autorise à mettre ses armes sur sa maison et ses ateliers de l'Argentière, dans la paroisse de Prailles.

« A touz capitaines, chiefs et conducteurs de gens de guerre au gouvernement de Poictou, leurs lieutenans, enseignes, mareschaulx des logis, fourriers et aultres qu'il appartiendra, salut. Voulant gratlffier, favoriser et bien traicter Fabian Salviate, escuyer, gentilhomme de Myrane, pais de Venize, venuz, luy et sa famille, en ce pais de Poictou pour praticquer l'art de la verrerie. . . laquelle mayson nous avons exempté et exemptons par ces présentes de toutes garnisons, et le dict Salviate et les siens et serviteurs avons pris et mis, prenons et mectons sous notre protection et saulvegarde, et affm que n'en prétendiez cause d'ignorance, et pour plus d'asseurance de ceste nostre bienveillance, nous luy avons permis et permectons mectre sur le pourtant de sa dicte maison noz armes et paimonceaulx.

« A Sainct-Maixent, le vingtième jour de seplembre de l'an mil cincq cents soixantc-et-douze.

« De Lude. »

C'est évidemment à ce Salviati (pTil laul alliilmcr les dilférents verres mentionnés par Benj. Fillon clans son ouvrage VArt de terre chez les Poitevins, et dont plusieurs sont au-

jourd'hui au musée de Gluny. Le plus beau, celui dans lequel rinlluence vénitienne se fait le mieux sentir, est un grand verre l)leu semé d'or, porté sur un pied de même couleur, auquel il se relie par un double nœud en verre blanc et un nœud plus fort en verre bleu, et décoré d'émaux blancs et d'ornements en or; il porte les armoiries, un peu

émaillé et doré. Fabrication française; xvie siècle, (Musée de CluDj. )

eifacées, d'une des plus grandes familles du Poitou, celle des Taveau de Mortemer.

Ce verre, bien italien de formes, d'aspect et de décor, est certainement une des premières œuvres de Salviati, qui lilus tard, tout en conservant les procédés de dorure et de peinture en émail polychrome, francise les formes et la décoration de ses verres : tel est le gobelet cylindrique, sans pied et à large base (fig. 38), qui est décoré de trois figures de hallebardiers finement exécutées, et séparées entre elles par une colonne de fleurs et de feuillages émaillés en couleurs; près du bord, et faisant le tour du verre, se trouve l'inscription suivante sur fond d'or : e\ la svevr de ton

122 I. A VERRERIK

VISAGE TV MANGERAS LE PAVX. Il CSt aSSCZ (Ulïicilc de

comprendre la relation qui peut exister entre ces trois hallebardiers et cette inscription désolée, que l'on retrouve souvent à cette époque '.

D'après les études que nous avons faites des verres peints français du xvie siècle, qui, en trop petit nombre malheureusement, sont parvenus jusqu'à nous, la période italofrançaise peut se diviser en trois époques distinctes : la première, qui est caractérisée par une imitation exacte des formes et du style vénitien; la seconde, dont la décoration est assez soignée, et dans laquelle on trouve encore l'or associé aux émaux, mais sur des formes françaises; la troisième, sur laquelle on remarque l'absence de l'or et dont l'exécution est plus lâchée. Un des spécimens de cette troisième période serait le verre du musée de Poitiers portant l'inscription :

A . BOX . VIX . XE . KAULT . POIXT . AXSEIGXE

Quant aux inscriptions et aux légendes, elles sont souvent remplies de fautes et d'interversions de lettres; ce qui est assez excusable, du reste, de la part d'étrangers-. C'est ainsi qu'on lit sur un verre de la collection léguée par le baron Davillier au Louvre : svr . tovte . c.ohvse (pour sur toute chose), et sur un gobelet fait pour un des membres de la famille Pineau, de la Rochelle :

QVl . ex . CHRI.<r . CROV . EST . IIEVERVX . — IVKS l'INEAV.

' Entre autres au bas d'une des ligures de la /iible gravée sur bois d'après Holbcin, celle qui représente Adam et Eve travaillant à la terre.

* Les potiers français, il faut bien le dire, ne se piquaient pas d'une plus grande exactitude, et bien souvent les légendes des faïences parlantes .sont

pleines de fautes moins excusables.

Salviati ne fabriquait pas seulement des verres peints, à en juger du moins par la grande quantité de pieds de verres décorés de mufles de lions en relief, semblables à ceux des verres de Murano (fig. 31); on en rencontre dans toutes les collections du Poitou des spécimens qui ont été trouvés partout ovi il y avait des débris d'ustensiles de ménage; mais là devait se borner sa fabrication, car on n'a jamais constaté la présence de débris de verres filigranes.

Une autre famille de verriers italiens, (]ui vint plus tard s'établir dans le Poitou, à Vendrennes, et que Ton trouve également à Nantes et à Paris, est celle des Sarode, originaires d'Altare', ville du diocèse deNoli, dans Fancicn marquisat de Wontferrat (voir plus haut, p. 113).

Il résulte des savantes recherches publiées par M. Schuermans, dans le Bulletin des Commissions royales d'art et d'archéologie -, que la petite ville d'Âltare était et est encore un centre important de fabrication de la verrerie, et que, dès 1548, elle envoyait à l'étranger des verriers qui allèrent « transplanter par toute TEurope la fabrication dite altariste ^. »

La corporation des verriers d'Altare [universita delV arte vitrea) était administrée par des consuls nommés par les intéressés, et c'était à ces derniers que l'on devait s'adresser pour obtenir, moyennant une rétribution qu'on leur payait, '; des ouvriers habiles à exercer Fart de la verrerie et à ouvrir des fabriques pour la confection du verre. » Nous verrons plus loin que c'était surtout d'Altare que venaient les

' Et non Faltare, ainsi que l'a imprimé Benj. Fillon.

' Vingt-troisième année, p. 21. — Bruxelles, 1884, in-8".

^ « Vedemmo i fabricatori del 1548 ch' erano tuUi d'Altare, e quindi dai metodi portati dal loro paese si dissero poi questi vitri aW Altarese. » (Cita- DELLA, Notisio relative a Ferrara, 1861 , p. S2o. )

gentilshommes verriers établis à Paris, et ceux qui fondèrent des établissements dans les Flandres et en Angleterre.

Nous ne savons rien de précis sur cette fabrique de Vendrennes; mais il est à présumer que l'on y décora également les verres au moyen d'émaux de couleurs , puisque, à l'époque de la révolution, on y faisait des verres avec des inscriptions patriotiques peintes en émail rouge.

Ce Sarode avait également fondé une manufacture à Nantes. Benj. Fillon, qui rapporte ce fait {loc. cit.), ne dit pas à quelle époque; mais il est certain, en tout cas, que ce n'est pas avant 1588, puisque Tabbé Travers, qui inscrivait presque jour par jour tout ce qui pouvait intéresser l'histoire de la ville de Nantes, dit positivement dans ses notes qu'il n'y avait jamais eu de verriers jusqu'au moment où Jean Ferro ' vint s'y établir. Voici, du reste, ce passage peu connu : « Le 11 août (1588). Jean Ferro, gentilhomme, verrier, présente requête à la ville pour obtenir le droit de travailler en verre et vaisselle blanche et faïence, avec maintenance et jouissance des privilèges accordés aux gentilshommes. Il lui fut répondu par le bureau qu'il pouvait exercer son état et jouir de ses privilèges dans la ville, les faubourgs et tout le comté. Il est le premier verrier qui se soit établi à Nantes '. »

Les fabriques du Dauphiné étaient également assez importantes à la fin du xvi'- siècle et au commencement du xviie, et leurs produits s'exportaient au loin. Leur établissement remontait à Tannée 1338, époque à laquelle un certain Guionet obtint de Humbert, dauphin de Viennois, le privilège

' Ne serait-ce pas plulôl un rerry, appariciiaiit à la famille ilr ci-lni qui avait dirigé la fabrique de Goult, en Provence. (P. 11(i. ) ^ L'abbé Travers, ffinl. de Nantes, I. III. cliap. v, p. -liO.

d'exercer son industrie sur les terres mûmes du dauphin, moyennant des conditions assez onéreuses. Ce document, publié en partie par Legrand d'Aussy ', est intéressant en ce qu'il montre quels étaient alors les objets usuels que l'on fabriquait en verre : • Le dauphin abandonne à Guionet une partie de la forêt de Ghambarant pour y établir une verrerie, à condition que celui-ci fournira tous les ans, pour sa maison, cent douzaines de verres en forme de cloches, douze douzaines de petits verres évasés, vingt douzaines de haiiaps ou coupes à pied, douze amphores, trente -six douzaines d'urinals, douze grandes écuelles, six plats, six plats sans bord, douze pots, douze aiguières, cinq petits vaisseaux nommés gottelfes -, une douzaine de salièi^es, vingt douzaines de lampes, six douzaines de chandeliers, une douzaine de larges tasses, une douzaine de petits barils, et enfin six grandes bottes pour transporter le vin. » Bien que le texte rapporté par Legrand d'Aussy porte que les deux mille quatre cent trente-cinq objets que Guionet devait ainsi fournir annuellement étaient destinés à la maison du dauphin de Viennois, nous soupçonnons fort ce dernier d'avoir trafiqué des marchandises livrées en aussi grande quantité. Le verre était rare au xive siècle', et, même chez les grands personnages, on ne devait s'en servir que dans les occasions solennelles.

Un des successeurs de Guionet fut plus heureux, et sut

' Histoire de la vie privée des Français, t. III, ch. v, p. 220.

- Suivant Ducange (Glossaire, t. III, p. 544), les gottelfes étaient destinées à contenir des liqueurs précieuses que l'on versait goutte à goutte. Peut-être est-ce la même chose que les godofles ou guedouftes dont parle Rabelais (Panlagruel, liv. II, ch. xvi) : « Item, en une autre, il avoit une petite guedoude pleine de vieille huile... »

^ « Combien que tout voirre soit précieux , toutes fois le blanc est le plus honnorable , qui en couleur approche du crystaL » ( Le Propriétaire des chosex, 1372.)

au moins se faire payer. M. de Sauzay en a retrouvé la preuve dans la mention suivante, tirée des Archives départementales antérieures à 1790 : « 1542. A Florent Bongart, verrier, la somme de neuf livres tournois, pour son payement d'un petit ménage de verre, qu'il a vendu à Henri, dauphin de Viennois, pour mademoiselle Diane, sa fille naturelle '. »

Nous ne savons rien sur la nature, les formes et la décoration des verres fabriqués par Guionet et ses successeurs ; mais il est à supposer qu'ils jouissaient d'une certaine renommée, puisqu'on les exportait à l'étranger, ainsi que le prouve un curieux document publié par Houdoy -, et relatif à deux marchands français qui, en 1618, furent emprisonnés à Lille pour avoir essayé de faire passer par la Flandre des verreries provenant des usines du Dauphiné. Bien qu'ils ne fussent point accusés d'avoir mis leurs marchandises en vente, les sieurs Jean Locheron et Jean Moreau, natifs des environs de Rheims en Champagne, furent arrêtés à Esquermes, « transportant à destination de Calais quatorze ou quinze cents A'oirres de cristal ou cristallins; » ils furent jetés en prison à Lille, et condamnés à payer une amende de six florins carolus » pour chacun desdits voirres qui avoient été saisis et confisqués ». Après deux mois de prison, ces malheureux adressèrent une requête à Albert et à Isabelle ', dans laipielle ils exposaient l'inqiossihilitê absolue où ils se trouvaient de payer une amende aussi considérable (elle se montait à neuf mille florins). A la suite de cette requête, on consentit ;ï réduire leur amende à « huit cents florins pour une fois »; mais, comme ils ne pouvaient encore payer cette somme, « qui soroit leur totale ruyne et

' Sauzay, la Verrene, p. 39.

^ Verrerie à la façon de Venise, p. IS.

■' Airliiiliic !•{ :ii'r,liuliirlicssc il' Anli'ii-lir, ducs ilc RoiirirOLTiH', de.

l.A VERRERIE DU XV^ AL' XI.V SIÈCLE 127

de leur pauvre famille, demeurant durant ledit emprisonnement en extrême nécessité, » ils demandaient que l'on consentit, « par forme de charité, pitié et compassion, en considération aussy de leur longue prison, à leur laisser leur dite marchandise pour emporter comme est dit hors de ces pays, moyennant deux cents florins pour toute amende. » Cette demande étant restée sans réponse, ils en adressèrent une autre, disant que pendant leur emprisonnement leurs créanciers ont tout fait vendre chez eux, qu'ils sont ruinés, et qu'ils ne pourraient payer Tamende « qu'en, allant pourchasser aux porteaux des églises, ou traîner le bloc comme esclaves parmy la dicte ville de Lille, à TetTet de recevoir et recueillir les aumônes des gens de bien et charitables... » On consentit enfin à les mettre en liberté, le 24 septembre 1618, mais en leur faisant payer trois cents florins et les dépenses occasionnées par leur emprisonnement. A cet effet, leurs marchandises furent vendues au plus offrant, jusqu'à concurrence des sommes dues.

Ces mesures rigoureuses avaient été prises à la deniande de Ph. Gridolphi et de son associé J. Bruyninck, dont nous parlerons plus loin, qui avaient obtenu le privilège exclusif de fabriquer et de vendre, dans les provinces des Pays- Bas, îe voire de cristal à la faschon de Venise. Ce privilège leur donnait le droit de visite « sur toutes les reffés et casses de voirres ordinaires introduits dans le pays, » afin de rechercher si elles ne contenaient pas de verres cristallins dont la vente fût interdite. Ce droit de visite, on le voit, n'était pas un vain mot.

Ce que l'on appelait cristal ou verre cristallin, à cette époque, était chose, pour ainsi dire, nouvelle et fort recherchée en France et dans les pays avoisinants. Ce n'était pas le cristal (le flint-glass des Anglais) tel que nous l'entendons aiiJDUi'd'hui. c'est-à-dire un verre contenant de Toxvde de

128 I.A VERRERIK

plomb, mais bien un verre plus beau et plus pur que celui qui avait été fabriqué jusqu'alors, et se rapprochant presque, comme apparence, du cristal de roche ou quartz hyalin (silice pure cristallisée). C'est ce verre qui, dès le commencement du xvie siècle, était devenu d'une fabrication courante dans toute lltalie, et dont la découverte, ainsi que nous l'avons dit plus haut (page 90), était due, suivant toute apparence, à Beroviero, l'habile artisan de Murano, que les transfuges de Venise et les Altaristes étaient venus importer en France; il est assez difficile de définir d'une façon bien rigoureuse en quoi la composition de ce cristallin différait de celle des verres fabriqués jusqu'alors. Nous croyons cependant qu'il devait ses qualités de blancheur, de pureté et de transparence à l'emploi de la soude d'Kgypte ou de Syrie, combinée par la fusion avec des cailloux du ïessin finement broyés dans des mortiers de terre au moyen de pilons en fer. Cette soude, produite par la combustion d'une herbe particulière, — kali des Arabes, d'où al-kali, — arrivait directement à Venise de Saint-Jean-d'Acre ou de Tripoli, par la voie d'Alexandrie. Un de nos vieux auteurs français, Pierre Belon, a consigné ce fait dans ses curieuses Observations ' .• « Les habitans d'Alexandrie en Egypte gardent soigneusement les cendres de l'herbe que nous nommons de la soulde, qu'ils vendent aux Vénitiens..., et en font grand amas, tellement qu'ils en peuvent charger les navires des marchands qui les viennent achepter pour porter à Venize pour en faire les verres de cristallin. Ceux qui font les verres à Maran (Murano) do Venize, la meslent avec des cailloux (ju'ils font ai)[)nrtrr de Va\\v par le Tessiii, lesquels proportionnez avec la rendre, l'ont la paste du plus

' Observa/ions de plusieurs sinijularités cl chuscs mémorables trouvées en Grèce, Asie, Judée, Kgijplc, par Pierre Bei.on, du Mans. — Aiivort;, 15K), in-8", p. 173.

fin verre de cristallin. » D'après Néri', on fondait ensemble ces deux matières dosées avec soin, de façon à en former une fritte ou masse vitreuse [hollito), que l'on remuait pendant cinq heures, et que Ton rpiouvait en la versant sur un épais plateau de verre, où elle devait se figer très rapidement; puis on blanchissait cette fritte au moyen d'une addition de manganèse du Piémont. Suivant la théorie d'alors, le manganèse, ou la magnésie, comme disaient les Italiens d'après Albert le Grand, « ne pouvant souffrir le feu, s'exhalait en emportant les impuretés du verre^ ainsi que la lessive emporte celle du linge, de même aussi que l'origan ou menthe sauvage a la vertu de nettoyer le vin. » La fritte ainsi blanchie était arrosée de quelques verres d'eau froide, alors qu'elle sortait toute rouge des fourneaux, puis calcinée de nouveau à plusieurs reprises, et recueillie dans des bocaux à l'abri de l'humidité -. Les Italiens appelés en France pour y établir des fabriques de verre cristallin remplacèrent la soude d'Egypte par celle que Ton faisait venir d'Espagne ',

' Néri, l'Arte ]'ili'aria. — La première édition fut imprimée à Florence en 1612.

* Cf. PopEUN, les Vieux Arts du feu, p. 54.

^ Pendant longtemps encore on continua à se servir en France de la soude d'Alicanle. Le Dictionnaire du commerce de Savary des Bruslons, qui renferme un si grand nombre de renseignements précieux pour tout ce qui concerne l'industrie de la fin du xviii^ siècle et la première moitié du xviii", en parle à plusieurs reprises. « La meilleure soude, dit-il à propos de la fabrication du verre, est celle d'Alicante; on s'en sert ordinairement dans les verres blancs, et il n'y a qu'elle qui fasse corps dans la vitrification. Cent livres de cette soude mises dans une potée avec le sable augmentent le verre environ de cinquante livres, au lieu que les autres soudes, même celle de varech, ne servent qu'à la fonte et n'ajoutent rien au poids des matières mises dans le fourneau. » Et il ajoute : « La soude de barille est fort abondante en Espagne et d'une qualité supérieure à toutes celles que l'on a connues jusqu'à présent; les étrangers en ont besoin d'une grande quantité pour leurs manufactures de verres et de savons; aussi cet objet mérite un soin particulier. Dans le royaume de Murcie (suivant une Relation faite à la cour en 1724), et partie de celui de Grenade, les laboureurs sèment une petite graine qu'ils appellent barille, dont la récolte

pt surtout celle qui était extraite de la barilla d'Alicante {salsola sativa), et les railloux du Tessin par le grès ou sablon d'Étampes. Là encore, nous avons le témoignage de Pierre Belon {loc. cit.) : » Les Français ayant, n'a pas longtemps, commencé à faire les verres cristallins , ont fait servir le sablon d'Estampes au lieu des cailloux du Tessin, que les ouvriers ont trouvé meilleur que ledict caillou de Pavie... » Nous ne savons s'il était réellement meilleur, mais, en tout cas, son prix de revient devait être beaucoup moins élevé. En France jusqu'alors, et autrefois en- Italie, on n'avait employé pour la fabrication du verre que la potasse extraite des cendres de certaines herbes, et principalement de la fougère. Plusieurs auteurs anciens, entre autres le Florentin Antoine Néri, sont très affirmatifs à cet égard, et donnent même des détails sur l'époque où il convient de couper la fougère, et la manière d'en tirer le sel. » Étant à Pise, dit Néri ', j'ai fait l'épreuve de la cendre d'une herbe qu'on nomme filix, fougère ; elle croit abondamment en Toscane. Cette plante doit être coupée verte, depuis la fin de mai jusipi'à la mi-juin; il faut choisir le temps du croissant de la lune, lorsqu'elle est prête d'être en opposition, car cette plante est alors dans sa perfection, et donne plus de sel et de meilleure qualité qu'en tout autre tems. Si on la laissoit sécher d'elle-même sur pied, elle n'en fourniroit que fort peu, et ce seroit de mauvaise qualité. Après l'avoir coupée, coiinnc on vient de le dire, et l'avoir entamée, elle se llétril

ne se l';iit qu'iai bout df deux ans. Après une attcnli- »■! une lulUiri' si lonirues, ils vicnnonl ilo Lorca, et niènic de plus loin, la vcmirc ;i Alicanle. ,\ Alicanle .-icule on chargoa, vn 1722, quaranti'-ciuativ niillc six cent quatre-viniil-douzi.' quintaux do barille, sans complu r '•'• que Inn oxporla d'une espèce de barillc supérieure nommée ugua nzttl. qui nr virnt que dans cet endroit et qui convient encore mieux pour les glaces. »

' Art do la vcïi'crie de Niim, Meiuiet et Kinckel. — l'aris, l"52, in-4", p. 22. Traducliiiiis .!.• M. D... ( inioiuAiii >.

[.A VERRERIE Dl' XV AU MX' SIÈCLE 131

et se sèche en peu de tems, et si on vient à la brûler, elle donne des cendres dont on pourra extraire un sel qui, mêlé avec le tarse bien tamisé, m'a donné un cristal fort beau et plus tendre qu'à l'ordinaire.. . » Le célèbre Kunckel, de Lowen.stern, dont nous parlerons plus loin, confirme, ainsi que le savant chimiste anglais Ch. Merret', ce que dit Néri, tout en faisant remarquer que ce dernier s'est trompé en affirmant que l'on peut ainsi faire du verre semblable au cristal.

Il est évident, en elfet, qu'il y avait une différence notable, sous le rapport de la blancheur et de la pureté, entre les verres obtenus au moyen des procédés nouveaux importés par les Italiens et ceux dans la composition desquels il entrait seulement des cendres de fougère. Cette différence était assez grande pour motiver une mention spéciale sur les lettres de confirmation octroyées aux verriers pour l'établisment de leurs fabriques, et cette distinction exista même jusqu'à la fin du siècle dernier, puisque les lettres ordonnant la suppression de la petite verrerie du Yal-d'Aulnoy, et confirmant, en faveur de la dame veuve Libaude, l'établissement de la verrerie de Romesnil (22 septembre 1780), disent formellement qu'il lui sera permis de fabriquer « toutes sortes d'ouvrages de cristal, verres de fougère, verres fins

' -Mebret ajoute que l'on tirait « le sel propre à la confection des verres communs » d'une quantité de plantes; suivant lui, le meilleur est celui extrait des chardons ainsi que de toutes les plantes à épines et « des plantes amères, telles que le houblon, l'absinthe, la centaurée, la gentiane, etc. Les tiges brûlées du tabac fourniraient également beaucoup de sel, mais les champs où il faudrait la brûler souffriraient considérablement. » Il rapporte qu'un marchand lui a dit avoir offert au roi Charles I'^'' de « se charger du bâtiment et de l'entretien de plusieurs églises, et de leur faire de plus à chacune cent livres sterlins de rente annuelle, si on vouloit lui accorder toutes les tiges du tabac qui vient de Virginie; ce qui prouve qu'il comptoit sur un gain très considérable. Les plantes à cosse, telles que les pois, les fèves, etc., sont les meilleures après le tabac... « (Arl de la verrerie, p. 27.)

i32 l^A VERRERIE

et communs, caraffons et autres sortes d'ouvrages vitrifiés. »

L'emploi de la fougère dans la fabrication des verres était tellement connu, que nos plus vieux auteurs y font fréquemment des allusions :

Ne voit l'en comment de fogière Font cil ' et cendre et voire nestre...

(Le Roman de la Rose, v. 16298.)

Ils en parlent surtout quand il s'agit de désigner les verres communs, ceux dont se servaient les pauvres gens, par opposition sans doute aux verreries magnifiquement décorées que l'on ne trouvait que chez les princes et les grands seigneurs, et qui étaient toujours désignées sous le nom de verres de Damas ou verres à la façon de Damas. C'est ainsi que Guillaume Coquillart dit dans ses Poésies-:

Ung homme povre et misérable N'a vaillant que ung lit, une table, Ung banc , ung pot , une salière , Cinq ou six voirres de feuchière », Une marmite à cuire poys...

Par extension, on donnait quelquefois poétiquement le nom de fougère aux verres eux-mêmes :

On sent la vapeur légère Déjà de maint vin nouveau, Qui, tout sortant du berceau, Pétille dans la fougère Et menace le cerveau *...

' Les alchimistes.

' Les Poésies de GuilUiume Coquillart , ol'ticial de l'é^li.se de Ri'iins. — Paris, \ll'i\ iii-8". — La |irciiiiére édilion de ces poésies est de lo32. ' Fougère.

' CiiAiLiEi'. .lu (/(/<■ lie Scvers. — Œuvres diverses 1 Aiiislerdaiii, 1733).

Boileau s'est également permis cette licence poétique :

Elle voit le barbier qui d'une main légère Tient un verre de \in qui lit dans la fougère '.

De ce qui précède, il nous semble pouvoir inférer en toute certitude qu'il y a eu dans l'importation en France de la fa- Ijrication de la verrerie italienne deux périodes bien distinctes : l'une qui commence à la fin du xve siècle et se contiiuie pendant une partie du xvi^, et qui a eu pour résultat la fabrication des verres décorés de peintures en émail polychrome; l'autre qui lui est un peu postérieure, et qui avait principalement pour olijet rétal)lissement de mainifactures de verres cristallins ou verres à la façon de Venise. Ce sont surtout des Altaristes qui ont été à la tête de ce dernier mouvement, et qui furent appelés en France, en 1603, par Hemi IV, pour diriger les verreries qu'il créa à Nevers et à Paris, à la suite de la première tentative patronnée par Henri II, en 1552, mais qui ne parait pas avoir réussi. « Les verreries que Henri II avait fait faire à Saint- Germain, dit de Thou', à l'imitation de celles de Venise, qui estoient si fameuses, étant tout à fait tombées, le Roi les fit rétablir à Nevers et à Paris, mais à plus grands frais. Pour soutenir ces manufactures, le roi créa une juridiction de commerce dont les juges étoient tirez du conseil du parlement, de la chambre des comptes et de la cour des aydes. »

Tout ce qui concerne l'industrie du verre en France, jusqu'à la fin du xviie siècle, est généralement si peu connu,

' Le Lutrin, IIL — Littré fait remarquer avec juste raison que « Boileau ne s'est pas rendu exactement compte du sens du mot, puisque, dans cet emploi, fougère est synonyme de verre à boire; d'autre part, si un verre de vin est mis pour une verrée de vin, tenir va mai. »

* De Thou, Histoire universelle, liv. CXXIX.

que nous sommes bien forcé cVavouer que nous ne savons rien sur l'existence, la durée et les produits de ces verreries de Saint- Germain, « autrefois si fameuses, » dont parle de Thou. Cependant, d'après des lettres patentes qui avaient été accordées à leur fondateur, Thèses (ou Theseo) Mutio, et que le parlement avait enregistrées le 3 février 1552, elles réunissaient toutes les conditions qui devaient en assurer le succès. Ces lettres sont intéressantes, en ce qu'elles montrent que Mutio était considéré comme ayant importé en France, sous le patronage de « notables personnaiges » qui l'avaient poussé à quitter son pays natal, le secret de la fabrication des verres à la façon de Venise.

Henry, etc.. Nous avons reçu i'humble .supplication de nostre cher et bien aimé Thèses Mutio, gentilhomme italien, natif de Boulongne-la-Gràce', contenant que, aux persuasions d'aucuns notables personnaiges de notre royaume, il seroit party de son pays d'Italie et venu habiter nostredit royaume, pour y fondre et faire les verres, myrouers, canons et autres espèces de verreries à la façon de Yenize.

En quoy faisant, n'ayant pu porter avec lui les outils et autres instrumens nécessaires audict ai't, luy arrivé en nostredit royaume pour dresser ses fournaises et autres choses aptes audict art, avant pouvoir ouvrer' en nostredit royaume, il auroit esté contraint faire et faire faire nouveaulx ostils et autres choses néces.saires h icelui art avec grandissimes et importables frais et mises.

Et à présent que le tout est rédigé eu lurnic requise et tellement que les ouvrages qui en sortent sont communément trouvés de même beauté et excellence que ceux qu'on vouloit apporter dudit Venize, il craint que aucuns verriers MiuhissiMil eux efforcer contrefaire sondit ouvrage à la façon de Venize, et par ce moyen le fruster du remboursement desdits frais et mises par lui à sa venue et connnencements soutenus et failz en iKisIriMhl r(iy;HHiii\ si par nous ne lui (^sloit sur ce pourveu.

Sçavdir faisons (pic imus, Irrs liien advcrti des causes (|ui aumicnt

' noloiriip.

' Travailler.

LA VERRERIE DU XV AU XIX" SIÈCLE 13o

meu ledit Mutio se transporter en nostredit royaume pour y ouvrer et faire lesdits verres , myrouers , canons et autres espèces de verreries à ladicte façon de Venize, et l'honneste et utile commodité qu'en advient à nostre république ,

Voulons, à ceste cause, lui bailler moïen de se rembourser et récompenser desdits frais et mises.

A icelui Thèses Mutio avons donné et octroyé, et de nos certaine science , pleine puissance et autorité royale , donnons et octroyons faculté, permission et privilège exprès que durant l'espace de dix ans prochainement venant, il, seul, puisse faire ou faire faire en nostredit royaume lesdits verres, myrouers, canons et autres espèces de verreries à ladicte façon de Venize, et iceulx exposer ou faire exposer en vente en nostredit royaume et ailleurs où bon lui semblera ; faisant inhibitions et defTences à tous les verriers, marchands et vendeurs de verres de nostredit royaume, pays, terres et seigneuries de nostre obéissance, que durant ledict terme de dix ans, ils n'ayent à faire ou faire foire , ni exposer en vente en nostredit royaume aucuns verres , myrouers, canons ni autres espèces de verreries à ladicte façon de Venize, s'ils ne sont de ceux qui auront été faictz par ledict Thèses Mutio ou par son commandement, et ce, sur peine de confiscation desdits verres, myrouers, canons et autres choses, et d'amende arbitraire.

Si donnons ', etc.

Les guerres civiles qui désolèrent la France à cette époque n'étaient certainement pas favorables à la prospérité des manufactures de luxe, et c'est à cette cause qu'il faut probablement attribuer le peu de durée de la manufacture de Thèses Mutio. Cependant ce ne fut pas la seule raison de son insuccès, et nous trouvons dans les procès-verbaux des séances de la commission consultative dont parle de Thou, la preuve que l'industrie française ne retira pas de la création de ces manufactures les avantages qu'elle était en droit d'en attendre.

Dès l'année 1604, en effet, il s'éleva un différend entre la commission et les verriers italiens, qui prétendaient garder

' Recueil des anciennes lois françaises . t. XIII, lo46-loo9.

pour eux ce qu'ils appelaient les secrets de leur fabrication, et qui ne voulaient pas faire d'élèves, ni prendre d'apprentis français. Les procès-verbaux des séances dans lesquelles on s'occupa de cette question sont assez curieux et assez peu connus pour que nous croyions intéressant de les rapporter ici.

« Du mardy 6 apvril 1604.

« Suivant l'ordonnance de Messieurs, est comparu l'un des maistres verriers, auquel l'intention de Messieurs a esté déclarée; qui estoit qu'il avoit esté mandé pour apporter les statutz, ordonnance et privilèges de leur art et mestier, et qu'il leur convenoit prendre des apprentiz françois, estant la volonté de Sa Majesté. Lequel a respondu qu'il n'estoit que facteur des maistres ouvriers, et avoit apporté lesdits privilèges et lettres de naturalité, qu'il a mises es mains de M. Desprez', requérant qu'il feust donné delay au maistre verrier pour se représenter, attendu qu'il estoit détenu de maladie. Ce qui luy a esté accordé jusques à ce qu'il feust revenu en convalescence. »

<< Du vendredy 21 inay 1604.

» Vn nommé Sérode ', maistre verrier, estant comparu, suivant l'ordonnance, et ayant esté adverti de l'intention et cause pour laquelle il estoit mandé, qui estoit qu'il luv convenoit prendre des apprentiz françois auxquels il mon-

' Un des membres de la commission.

' Il faut lire évidemment Sarode. Plusieurs verrifrs porlant ce nom existent encore à Altare, et nous avons vu plus haut que les Sarode étaient venus fonder des verreries à Nantes el dans le Poitou, où ils ont laissé de nombreux de.-icendanlsqui n'exercent plus, rroyinis-nous, la i)rnfessiiin di' leurs ancêtres. C'est également un Sarode iiui, <nus l,-i |irnleetion de 1. nuis de ("mnzjprue. fonda la verrerie de Nevers.

treroit le secret et art de faire des verres, et faict responce qu'il ne luy estoit permis par le prince de Mantoue, et qu'où il voudroit oultre-passer de la delTense dudict prince, tous ses ouvriers le quitteroieut et ahandonneroient, ce qui luy tourneroit à grand préjudice. «

Les Italiens appelés en France ayant été naturalisés et jouissant de tous les droits et avantages que leur conférait leur naturalisation, la commission ne pouvait évidemment pas admettre la prétention de Sarode d'obtenir la permission du duc de Mantoue; cependant elle ne voulut rien décider sans en avoir référé au roi :

« Du mardy 25 may 160i.

« M. Desprez a faict lecture des privilèges que les maistres verriers italiens ont obtenus de Sa Majesté , par lesquelz ilz sont naturalisés et tenus pour regnicoles, et que neantmoing ilz ne vouloient comme les autres enseigner leur art et mestier aux François, ce qui estoit de mauvais exemple. Sur quoy a esté advisé qu'on en feroit remontrance à M. le chevalier (?), pour en faire sa plainte à Sa dite Majesté, et avoir sur ce son advis et volonté. »

Il est à croire que la question des apprentis français n'avait pas été prévue, et qu'il était difficile de forcer les verriers italiens à se rendre au désir la commission, car deux mois après nous voyons cette dernière demander que le roi écrive au duc de Mantoue.

« Du vendredy 16 juillet IfiiH.

« MM. de Grieu et Desprez ont fait rapport que les maistres verriers italiens disent qu'ilz ne peuvent prendre

apprentiz françois qu'avec permission du duc de Mantoue. et que s'il plaisoit à Sa Majesté d'escrire audict duc pour avoir de luy la permission, quilz le désireroient fort. Sur quoy, Messieurs ont esté d'advis de communiquer dudit affaire à M. le chancelier, affin d'en faire son rapport au conseil '. »

Nous ne savons si cette permission a été demandée, ni si elle a été accordée ou refusée; mais, ce qui est certain, c'est que la commission fut d'avis de rétablir les anciennes verreries, qui avaient dû éteindre leurs feux lors de la création des manufactures italiennes et par suite des privilèges et avantages exceptionnels qui leur avaient été accordés. On lit, en effet, dans le Recueil de ce qui a esté délibéré par les commissaires ordonnez par Sa Majesté : » Les anciennes verreries de France, de si longtemps ordonnées pour les pauvres gentilzhommes nécessiteux -, qui s'y peuvent adonner et en faire traffic sans déroger à noblesse, à présent supprimées par les Italiens, qui ont introduit de nouvelles verreries de cristal sans les communiquer à autres que de leur nation, seront restablies en faveur de la pauvre noblesse françoise, en ce qu'il est ordonné par la diligence desdits sieurs commissaires, que désormais lesdits Italiens seront tenuz apprendre l'industrie et l'invention de leurs verres de cristal aux Fran(;ois qu'ils prendront pour apprentifs; ce qu'ils avoient cy-devant refusé pour les detfencos qu'ils prétendoient leur en estre faictes par leurs princes, et le ser-

' Registre des délibérations de la commission consultative sur le faict de commerce général et de l'établissement des manufactures datis le royaume, instituée à Paris par lettres patentes du roi Henri IV. Piiblii^ par Cii.\m- POLLioN FiCEAC, daiis ses Documents inédits, t. IV (pas«t»)i).

■■' Nous étiuliorons plus loin on fl(Mail ri'Uc^ question des (jenlilshommcs verriers, donl on retrouve si soun-nt ki nieriliim.

LA VERRERII-: nC XV' AU XIX" SIECLE 139

ment qu'ils en debvoient à leur patrie : à quoy est remédié par lettres de naturalité, et, par le moyen d'icelles, au transport qu'ils faisoient de leurs richesses et commodités hors de la France. »

Il est certain que, malgré les « lettres de naturalité », et malgré la délibération des commissaires, on se sentait dans l'impossibilité d'obliger les verriers italiens à prendre des apprentis français , puisqu'on rétablissait les anciennes verreries, qui avaient été supprimées pour augmenter les privilèges des manufactures de verre dit de cristal. Quatre ans plus tard, du reste, un verrier rouennais se plaignant, lui aussi, de la rareté des ouvriers et des grands sacrifices qu'il était obligé de s'imposer pour pouvoir s'en procurer, disait que « tous ces ouvriers étaient des Italiens qui s'engageaient par serment à ne former d'apprentifs que dans leur propre famille, et à ne pas initier à leur art des verriers françois. »

Il nous parait donc bien évident que la tentative faite par Henri IV n'obtint pas, à Paris du moins, le succès qu'il en avait espéré.

Il en fut à peu près de même pour les verreries dont il avait encouragé l'établissement à Rouen, dans l'intention de doimer « à ses subjects de Normandye l'usaige commun des ouvraiges de verrerye comme chose qui leur estoit nécessaire ». Ici encore, ce sont deux Altaristes, « Vincent Busson et Thomas Bartholus, gentilshommes verriers, natifs du duché de Mantoue, » qui, par lettre du 24 janvier 1598, furent autorisés à construire, dans la ville de Rouen ou ses faubourgs, une verrerie pour y fabriquer « verres de cristail, verres douz, esmaulx et aultres ouvraiges qui se font à Venize et aultres lieux et pays estrangers et aultres qu'ils pourroient de nouveau inventer. » Ces lettres portaient en outre la défense d'établir dorénavant aucune verrerie à vinct

Hn LA VERRERIE

lieues alentour, excepté pour les verres communs, « dits verres de fougère'. »

On ne sait si Vincent Busson et Thomas Bartholus purent profiter de leur privilège et des avantages qu'il leur créait ; mais c'est bien peu probable, puisque, dès l'année 1605 (le 8 mars), un autre verrier, François de Garsonnet, gentilhomme provençal, obtint également de Henri IV des lettres patentes qui « lui permirent dï-tablir à Rouen, au heu le plus commode », une verrerie de cristal pour y faire travailler « toultes sortes d'ouvriers estrangers que bon lui sembleroit », et qui devaient jouir, comme lui-même, des privilèges, franchises et exemptions dont jouissaient les autres verriers du royaume; en outre, ces lettres faisaient " défense expresse à tous verriers et aultres personnes, d'établir aucune verrerie de cristal dans la ville de Rouen et le ressort du parlement de Normandie pendant le délai de dix ans, sous peine de rupture des fourneaux des contrevenants, de mille écus d'amende envers le roy, et de pareille somme au profit du sieur de Garsonnet. » La verrerie fut établie dans le faubourg de Saint- Sever, et commença à fonctionner dans les premiers mois de 1606; malheureusement, à la fin de cette même année, un violent incendie détruisit les bâtiments, les fourneaux, le matériel et le combustible dont la manufacture était approvisionnée, et il s'ensuivit un chômage forcé de près de deux ans, suivis de plusieurs autres années de disette qui arrêtèrent les affaires, de sorte que le pauvre verrier approchait du terme de son privilège sans avoii' pu en bénéflcier d'aucune sorte.

Il demanda alors et obtiiif du roi Louis XIII, par lettres

' Archives du parlement. Rapports civils, 26 fév. 1598, cités par M. Le Vaillant de la Fieffé, dans son ouvrage : les Gentilshommes et artistes vei-ricrs normands (Rouen, 1873). C'est à cet excellent travail que nous avons emprunté la plus pivinilr partie de ce qui a trait aux verreries de la Normandie.

LA VERRERIE Dl' W W \l\ SIECLE l'il

données ù Paris le 4 mai 1013, une prolongation de dix autres années, qui lui fut d'autant plus facilement accordée que le roi reconnaissait qu'il ne pouvait faire choix d'un homme plus intelligent et plus capable par le témoignage qu'il en avait déjà rendu « tant en l'art de ladicte manufacture de verre de cristail ordinaire et raffiné, que aussy aux ouvraiges de canons ' et esmaulx de verres de belles et riches couleurs non encore usitées. »

Le 20 juin suivant, le parlement de Normandie enregistra le nouveau privilège; mais, craignant qu'une trop grande consommation de bois ne nuisit à rapprovisionnement de la ville de Rouen et n'augmentât considérablement le prix du combustible, il imposa à Garsonnet la condition de n'en brûler annuellement que deux acres, ce qui était beaucoup trop insuffisant pour lui permettre de donner à sa fabrication le développement qu'elle comportait. Si ce que rapporte M. Le Vaillant de la Fietîe est exact, c'est dans cette occasion que Garsonnet prouva réellement que l'opinion que l'on avait de son intelligence et de son esprit d'initiative était fondée, puisque, dès 1616, il aurait substitué la houille au bois; fait assez important dans l'histoire des arts du feu, et d'un très grand intérêt pour celle de l'industrie française, puisque jusqu'à présent on a attiibué la première application de ce système de cuisson à un Anglais, sir Robert Mansell. directeur de la verrerie de Savoye-House, à Londres.

Il ne parait pas cependant que Garsonnet ait fait de bien bi'illantes affaires; car, après avoir exploité son privilège pendant quatorze ans, il céda sa fabrique, le 17 janvier 1619, « sous le bon plaisir du roy, » à Jean et Pierre d'Azémar. gentilshommes verriers, pour la somme peu élevée de 7,500 livres tournois, et de 22,307 livres 17 sous 8 deniers,

' On appelait canons les cylindres de verre coloré que l'on lirait au moyen du pontil, ainsi que nous l'avons expliqué page 94.

représentant la valeur des <( verres à boire et aultres, soulde, salins, fourneaux, ustensiles et aultres choses, servant à la dicte verrerye. »

Une contestation que Garsonnet eut, quelques années avant de se retirer, avec un verrier patenôtrier de Rouen, est fort intéressante en ce qu'elle montre que Murano n'avait pas conservé le monopole de la fabrication des perles de verre, dont Venise avait autrefois tiré de si grands profits, et qui servaient à faire les colliers et les chapelets.

Se fondant sur le privilège qui lui avait été accordé, Garsonnet demanda au parlement la démolition d'un petit four de verrerie exploité à Rouen, dans le faubourg Cauchoise, par un maître patenôtrier nommé Matthieu Delamarre, prétendant qu'aux termes mêmes de son privilège il avait seul le droit de fabriquer des canons de verre et des émaux. Delamarre, de son côté, invoquait les statuts du métier des patenôtriers- verriers ', datant de 1593, confirmés par lettres patentes du roi, vérifiées au bailliage de Rouen en 159"), et portant que « les maîtres dudict mestier pourront faire patenostres et boutons d'émail et de verre, chaisnes, colliers et braceletz passantz par le feu et fourneau. » La question était assez grave pour que toute la corporation s'en mêlât, et les patonôtriers de Paris crurent devoir intervenir, en affirmant devant les notaires du Chàtelet que de tout temps ils avaient fait et vu faiic à leurs prédécesseurs les émaux et canons de verre de plusieurs couleurs, nns en branches et en pains pour leur usage. La cour, par un arrêt qui conciliait, autant que possible, les prétentions rivales des deux

' « Palenôlriers. — Los patoiiOtriors sont ceux qui font et vendent toutes sortes (Je chapelets et colliers de perles. Cette communauté a des lettres patentes qui lui ont été accordées en 1569, sous Charles I.\, et a été réunie en 1718 à celle des plumassiers. » [Almanach Dauphin pour 1777, ou Tablettes vuii(ttvs ilu rvdi inci'ilr des (irlistcs cclèhrcs.)

industries, décida que Delamarre conserverait ses fourneaux, mais à la condition de n'y fabriquer que des émaux pour servir aux ouvrages de son métier, sans pouvoir en vendre à d'autres personnes qu'aux patenôtriers de Rouen, ni en transporter hors l'enceinte de la ville'.

Jean et Pierre d'Azémar, lils de Thibault d'Azémar, écuyer, sieur de Colombier, descendaient d'une noble et antique famille du Languedoc, dans laquelle on exerçait depuis deux cent cinquante ans l'art de la verrerie; il faut croire que, malgré leur noblesse, ils n'étaient pas riches, car ils durent s'associer, pour exploiter la verrerie de Garsonnet, avec un bourgeois de Rouen, Antoine Girard, de la paroisse de Saint- Sever, (jui fournit la totalité des fonds et se réserva la direction exclusive de la vente des produits que les frères d'Azémar fabriquaient: en outre, c'est dans la maison de Girard, appropriée à cet usage, que fut ti'ansféré le nouvel établissement, qui prit bientôt une importance assez grande pour mériter d'être indiqué spécialement sur un plan de Rouen datant à peu près de cette époque -.

En 1624, après la mort d'Antoine Girard, Jean et Pierre d'Azémar exploitèrent seuls cet établissement, pour lequel ils obtinrent, à la date du 6 février 1623, une prolongation de douze ans du privilège qui leur avait été cédé par Garsonnet, et qui finissait en 1626. Quand ces douze années furent écoulées, ils adressèrent au roi une supplique tendant à ce que ce privilège fût renouvelé à perpétuité pour eux et leurs successeurs, et leurs produits étaient alors assez renommés pour que cette nouvelle demande leur ait été accordée. Les lettres patentes qui confirment ce privilège

' Le V.^ILLANT DE LA FlEFFE, loC. Cit.

* Voir le Plan de Rouen en 1655, par Gomboust. Cette verrerie était située à l'angle de la rue aux Anglais et de l'ancienne rue du Pré, qui prit alors le nom de rue de la Verrerie.

contiennent à l'adresse des frères d'Azémar des termes tellement élogieux, et qui montrent si bien dans quelle grande estime on tenait alors en France l'art de la verrerie, que nous n'hésitons pas à les reproduire.

Lettres concédant un privilège perpétuel à Jean et Pierre d'Azémar, successeurs du sieur Garsonnet. — Mars 1G35.

Louis, etc. La cognois.sance que nous avons eue que les grands Étatz après avoir esté accrus et augmentez par les armes , se sont conservez et rendus florissans par l'exercice des sciences et des arts tant libéraux que méchaniques, nous a obligé d'exciter nos subjects par toultes sortes de moyens à s'y adonner; et comme les esprits vertueux n'ont aultre objet de leurs travaux que l'honneur, aussi en avons-nous dépai'ti les marques ordinaires à ceux qui, s'étant acquis quelques excellences et qualitez extraordinaires, s'en sont rendus dignes, et principalement aux maistres en l'art de verrerye, dont les effets admirables nous ont domié subject d'accorder plusieurs privilèges à ceux qui l'exercent, i)army lesquels nos chers et bien-aniés Jehan et Pierre d'Azémar frères, gentilshommes d'extraction de nostre pays de Languedoc, continuant la profession que leurs prédécesseurs ont faite depuis 250 ans, et dans laquelle ils ont, les premiers, trouvé l'invention de travailler en cristal, ont esté établis en la ville de Rouen par nos lettres du 6 février 1623... Mais d'autant qu'ils ont faict de grandes dépenses en la dicte verrerye, de laquelle il sort aujounriiuy de plus excellents ouvrages que d'aucunes de ce royaume, ils nous ont très humblement supplié leur vouloir |)our récompense de leurs longs travaux accorder la jouissance d'icelle à perpétuité, ainsi que nous avons cy-devant fait à Jean Mareschal de ceste ville de Paris, mettant en considération que depuis 250 ans leurs prédéces.seurs et eux travaillent h perfectionner le dict ai't de verrerye, et qu'ils y ont si bien réussi, que les ouvrages de Venise n'ont plus aucun avantage sur les leurs.

A (.'es causes..., L'iMiliiiuniis aux dicts exposants el leurs succes- .-iours la jouissaïK'i! de la verrerye de cristal établie en la ville de Kouen pour en jouir aux honneurs, etc., desfendant très expressément à toute personne d'establir en nostre dicte ville et ressort du pai'Iement de Kouen aucune verrei've de ciMsIal, ni l'aire app<irter ovi

icelie aucuns verres, canons, émaux ou glaces sur les i)eines portées par nos dictes lettres et aultres arbitraires. Sy donnons kn mandement, etc.

Donné à Paris, au mois de mars, l'an de grâce 1635, et de nostre règne le vingt-cinquième.

Signé : Louis ' .

M. Le Vaillant de la Fieffé, à l'ouvrage duquel nous avons emprunté le texte de ces lettres, mentionne une opposition qui aurait été faite, dès 1627, à l'enregistrement du privilège des frères d'Azémar, par le beau-frère de l'un cf eux, Antoine Girard, sieur de Saint-Amand. Il y a là, dans Thistoire des verreries normandes, un point qui nous parait douteux, et qui aurait besoin d'être éclairci par de nouvelles recherches.

Cet Antoine Girard, en effet, n'était autre que le poète Saint-Amand, commissaire ordinaire de l'artillerie de France (?), auteur de Moijse sauvé, et plus comiu par les vers dans lesquels Boileau le traite avec un si profond mépris-, que par la valeur de ses poésies, trop injustement dédaignées cependant.

Suivant l'auteur que nous avons cité, Saint-Amand, se fondant sur ce que le privilège avait été accordé à son père, Antoine Girard, et non aux frères d'Azémar, dont l'un.

' Archives du parlement. — Rap. civ., 24 septembre 1633. - Boileau est évidemment injuste et cruellement méchant dans ce passage lie sa Satire première, où il reproche au poète sa pauvreté :

Sainl-Amand n'eut du ciel que sa veine en parlaare.

L'habil qu'il eut sur lui fut son seul hérilago ;

Un lit et deux placels composaient tout son bien,

Ou, pour mieux en parler, Saint-Amand n'avait rien.

11 n'est guère plus indulgent dans ces vers bien connus de VAH poétique

(chant 111):

N'iinilez pas ce fou, qui, décrivant les mers Et peignant au milieu de leurs flots enlr'ouverls L'Hébreu sauvé du joug de ses injustes maîtres. Met. pour le voir passer, les poissons aux fenêtres...

Pierre, avait épousé sa sœur aînée en 1G49, aurait adressé en 1627 à Pierre Séguier, cliancelier de France, un placet en vers que l'on trouve dans ses œuvres. Or, Séguier n'ayant été nommé garde des sceaux qu'en 1633, et chancelier en 1635, il y a là évidemment une erreur; du reste, Saint- Amand lui-même a indiqué l'époque à laquelle il avait adressé ce placet, par une note qui en accompagne la publication, dans une édition de ses poésies datée de 1658. n II y a à peu près vingt ans, dit-il', que j'ai adressé ce placet. » Nous serions donc plutôt disposé à croire que ces vers avaient pour but d'appuyer la demande adressée en 1635, par les frères d'Azémar, afin d'obtenir le renouvellement du privilège de leur verrerie , — dans laquelle notre poète avait peut-être un intérêt faisant partie de la succession de son père, — ou d'accompagner celle dont nous parlerons plus loin, qui sollicitait pour sa sœur, restée veuve avec dix enfants, l'obtention il'un privilège perpétuel. Quoi qu'il en soit, voici ce placet, curieux à plus d'un titre :

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