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LES LIMOSIN

Le chef de cette famille, Léonard Limosin, est. sans contredit, le plus justement célèbre de tous les émailleurs lif Limoges, celui qui a su appliquer avec le plus de variété et de véritable intelligence artistique les ditïérents procédés (pfavaient employés ses devanciers, en y ajoutant en outre un mode particulier d'exécution dont il ne fut peut-être pas l'inventeur, mais dont il sut, eu tout cas, tirer un meilleur parti que ses contemporains.

Léonard Limosin, fils d'un aubergiste, dut naître vers 1505 et mourir dans le courant de Tannée L576 '. La plus anciemie date que Ton ait trouvée sur ses émaux est celle de 153!2, et la dernière, celle de l'année 157i.

Comme la plupart des émailleurs de Limoges, il commença par exécuter ses émaux d'après les gravures des maîtres allemands ou italiens; la collection Debruge- Dumesnil- possédait de lui dix- huit iliaques de 0,17 de hauteur sur 0,li de largeur, réunies en deux tableaux, et rcpiésentant en émaux de couleur des scènes empruntées à la vie du (llirist, dont les unes, celles de la Passion,

' Il est cprlain qu'il ircxislail plus au CdunniMirtiinMit ilc l."i77, cnr un acte en date du 10 février de rctto anuép fait uionliou dr;; <• hoirs di' fou Lé'onard Limosin, esniailieur. »

-' N" 690 du calalofruc di" L.miartk.

L'KMAILLERIK AU XVI' SIECLE /i77

étaient copiées d'après Albert Durer; ces émaux sont datés de 1533. La plaque du Louvre (D. 248), reproduisant en grisaille Psyché emportée par Zéphyr, d'après une composition de Raphaël gravée par « le maître au dé », est de 4535. Plus tard, sous l'influence de l'école de Fontainebleau, il élargit sa manière et commença à exécuter des œuvres plus importantes et plus franchement décoratives que celles qui avaient été faites jusqu'alors en émail. C'est ainsi qu'en 1545, dans la pleine maturité de son talent, il reçut de François Jer la commande de dtiuze i)laques d'émail représentant les apôtres, dont les cartons lui furent fournis par Michel Rochetel, ainsi qu'il résulte des conipte>i des bâtiments royaux pour Vannée 1545' : " A Michel Rochetel, paintre, pour avoir par luy fait douze tableaux de painture de couleurs sur pappier, chacun de deux pieds et demy, et en chacun d'iceux paint la figure de l'un desapostres, qui sont les douze apostres de Nostre-Seigneur, et une bordure, aussi de painture, au pourtour de chacun tableau, pour servir de patrons à l'esmailleur de Lymoges, esmailleur pour le roy, pour faire sur iceux douze tableaux d'esmail. « Terminés en 1547, après la mort de François Jf', ces émaux furent envoyés au château d'Anet, que construisait alors IMiiHIjert Delorme, et y furent employés à la décoration de la chapelle : ils y restèrent jusqu'en 1797, époque à laquelle ils en furent enlevés pour être donnés au département d'Fure-et-Loir, dont l'admiiiistiatinn les nttribua, en l(S02. à l'église Saint-Père de Chartres, où ils ornent aujourd'hui la chapelle absidale. Ces douze tableaux sont exécutés en émaux de couleur sur fond blanc et composés d'un ensemble de plaques formant une disposition absolument semblable à celles du Louvre (D. 341 et D. 350) qui représentent .saw<

' Cités |jar DE Laborde. NalU-e des c'inauxdii Lomnc. p. 170.

47H L'KM \II.LI•:Ril■;

77/Oj/(rt.s• sons 1rs li'iiits de Ki;()ii;iiis l'i. et s(///// l'uni sons i-ciix (le raiiiir.il ( '.liiiliiil ; les |)l:ii|iics du iiiilicii. celles sur lesquelles sdul [leints les ;iii(Mres, uni (Mil de hauteur sur 0,27 de largeur.

Nommé, en 1548, valet de chambre et émailleur du roi, Léonard fut chargé d'exécuter en émail le retable de la Sainte-dhapelle, dont les deux tal)leaux votifs, formés chacun par un assemblage de vingt- trois plaques d"émail réunies dans une monture en bois, sont aujourd'hui au musée du Louvre (D. 282 et D. 305). Ces beaux émaux, dans la facture desquels il a su employer, avec une adresse merveilleuse et une habileté qui dénote un praticien consommé, tous les procédés de rémaillci'ie sur cuivre, ont été exécutés en grande partie d'après les dessins de Nicolo dell' Abbate, (jui travaillait alors à Fontainebleau. Chacun des tableaux est conqtosé d'tme plaque ovale, entourée d'une bordiu'e annulaire formée de huit pièces et cantonnée de quatre i)laques circulaires posées sur les diagonales : les champs restés libies entre ces phujues et l'encadrement g('néral lectangulaire soid renqilis jiar dix autres pla(pies de formes iri'égiilières; dans le prenuer. la plaque centrale, (pii représente la r,'ruci^,ï:jou, est sigiii'e dans un cartel: Lkunaiui. Li.mosix.

RSMAILLEUR.K.T.l'KlXCTBE.OHDIX.WUK.DK.I.A.i.HAMlKK.nV.HOV.

M. F. 155;i Des quatre plaques circulaires, les deux suitérieures re|iroduisent le Portemeiit de la croix et la Mise ait

hmibraii , et les deux du bas, les porliails agenouillés de i''raiieois h'' et de la reine Eléonore ; sur les phupies intermédiaires sont (pialre anges portant les instrunienis de la Passion': les autres petites plaques re|iiésenlent des écus-

' M. l'^inilc (iiiliclioii iiossc'ilail ilaiis sa belle colli'clidii de ilcssiiis, vendue il \ a(iii(li|iies années, les de.«sin.s de .\icolo dell' Abbate i|ui uv.iieiil servi à l'exrciilioii dt; CCS c|iialre nns/es; ces dessins iMiiicnl [liqne^s sur leur cindoiir ilc

r.icdii i\ rniiHcr lin |ioiiris.

L'KMAILLERIE AU \ \ I' SIÈCLE

sons, des cliiiïros i'(i\;in\. des s.ilaiiiniiilivs. ili's p'nics. rli-.. on caniaïeu d'ur sui- IiukI lilcii. I.c siijrl de la jilaquc centrale iln serdinl lahlcan csl la llémrrectlon , et les

Fig. lui. — Anne de Montmorency, (Connétable «le France

Km.nil de Léonard Lijiiosin.

( Musée du Louvre D 330.1

portraits des plaqnes circnlaires, ceux du roi Henri II et de Catherine de Médicis. disposés absolument comme dans le tableau pi'écédent. ainsi (jue les autres nnitils.

Les itiirti-aits iiriuts <ur ces deux talileaiix -mit d'une

/i80 L'HMAlLLERin:

('xécution extrêmement remarquable; c'est, du reste, dans la peinture de portraits que brille principalement le talent de Léonard Limosin, et cest là surtout qu'il a su le mieux employer toutes les ressources de son art. Le musée de Cluny possède de lui le portrait d'Éléonore d'Autriche, sœur ainée de Charles -tjuiiit et seconde femme de François lei-, qui porte la date de i'hiG, et qui est certainement un des premiers portraits en ce genre que Léonard a dû exécutei', un des premiers essais de cette peinture en couleurs vitriliables sur émail blanc, retouchée au pointillé ou au moyen de hachures, qui devait entre ses mains produire tant d'œuvres remarquables.

Malheureusement, de tous les iiortraits ipie notre habile émailleur exécuta ainsi pendant plus de trente années, et qui auraient formé la plus splendide paierie historique (pii ait jamais existé, la pliipait ont été détruits ou sont passés à l'étranger et surtout en Angleterre'. Le Louvre cependant en a conservé quelques-uns parmi les plus beaux, entre autres ceux de François de Lorraine, duc de Guise (daté de 1557), du roi François II, et surtout du cniuiétable Anne de Montmorency- (fig. 101), signé L. L. I53U. Ce beau portrait, iiriiit sur une pla(pie ovale de 0,45 de hauteur, est monté dans un caihe de bois doré et sculpté, en forme de cartouche et divis(' tii C(unpaitiments (ph renferment huit plaipies déiuail. dont deux. représentant des satyres, lidimin' et femme, sont e\i''cutées en grisaille d'après des compositions du Rosso; les quatre plaipies des angles portent, également en grisaille sur l'oiid noir décoré de grotesques d'or, une main soitant des

' A la seule exposilioii ilc 1802, au \\n\>vv ilr Simili kriisin.i,'t(Mi, on iu> cniiiiilait pas moins de trente-trois portraits exécutés par Lôonani Liuiosiu.

' Le dessin au crayon d'aiirès lequel Léonard a peint ce beau pi)rti-ait appartient au musée de Limoares.

|;K\I AILLERIE AU XVT SIÈGI.E 481

nuages et feiiaiil une é[>('e ('levée (ju'entour(^ une l)andero]c nvee le nint aim.an'os, devise ilu (■(innétable; la h'ti' d'enfant et la ti'lc de ÎVî('duse. a|iiilii|iii''i's Tinie dans le haut.

Vi^. 10-. — Françoise d'Orlcaiis, princesse de Cundé

Émail de Léonard Limosin.

( MusOo du Louvro, D. 3G3.

l'autre dans le ]»as du cadre, sont très fortement relevées en bosse et peintes en couleur.

Léonard semble avoir travaillé jusqu'à la fin de sa vie; mais ses dernières œuvres sont très loin de valoir celles qui avaient fait sa réputation, et il en est quelques-unes sur

482 L'KMAILLERIE

lesquelles on regrette de voir sa signature. Ses derniers portraits cependant sont assez intéressants, surtout au point de vue de Thistoire de l'art, en ce qu'ils exagèrent un peu sa manière tout en conservant dans certains détails cette prodigieuse habileté de métier qu'aucun émailleur n'a possédée après lui; c'est à ce titre que nous reproduisons ici le curieux, portrait de Françoise d'Orléans, dans lequel se trouvent réunis tous les procédés employés par Léonard: les émaux translucides sur métal et sur paillons, la grisaille, les rehauts d'or et les colorations peintes.

Outre ses portraits et ses plaques décoratives, Léonard Limosin a exécuté des pièces d'orfèvrerie émaillée, c'est-àdire des plats, des coupes, des aiguières, etc., dont quelquesunes, actuellement en Angleterre, sont citées comme des œuvres de premier ordre; il s'essaya également dans la peinture à l'huile et la gravure. Le musée de Limoges possède de lui un tableau provenant (runc paroisse de cette ville, Saint-Pierre-du-Queyroix; il représente Ylncrédulité de saint Thomas, et porte la signature leon.vru . limosix . es-

M.Vn.LEUR . PEINCTRE . V.XLET . DE . CH.VMBRE . DU . ROY . l."),")! .

inscrit sur un livre tenu par un apôtre, sous les traits du(piel on suppose que l'artiste s'est représenté. Ce tableau, dans leipicl les persoiniagos, d'un slyle asst'z maniéré, sont de grandeur naturelle, indique une main très hai)ile, ([uoiqu'il soit de cette touche un peu mince (jue Ton reniar(pie dans les tableaux de l'école h'anraisc à cette éj^xpie. (Jiiant à ses gravures, assez médiocres du reslc iinus n'eu connaissons que quatre, ayant fait partie d'une suile repiésentant les scènes de la Passion; elles sont dalées de l.")'i'i. On trouve souvent \r nom de Léonard Limosin dans les Comptes de l'ani enter te îles rois de Franc(>; en ir»r>',l il ligure, en (pialité

' Cf. Daucei., o/;. cit., p. IHri.

L'EMAILLEHIR AU XVI' SIlvCI.E 483

i. dV'inaillcui' et peintre du ieu roi (Henri II) », pour une allocation de « sept aulnes et demye de drap ' » . et il est porté sur <( TEstat des officiers domestiques du Roy pour Tannée commencée le lei- juillet 1559 et finye le 31 décembre 1560 » comme ayant tdaclii'' une somme de 80 livres.

Léonard eut deux frères, dont un. Martin Limosix, mort vers 1571, a travaillé avec lui; on suppose qu'il était chargé, dans Tatclier commun, de l'exécution matérielle des émaux que Léonard peignait, car on ne connaît aucune œuvre signée de son nom, bien qu'il soit cité avec la qualification d'émailleur dans les actes où lui et son frère interviennent.

Parmi les autres membres de cette famille qui ont exercé la même profession, nous trouvons Jean Limosix. qui était probalileinent un des neveux de Léonard: il dut naître vers 1561, et il vivait encore en 1046. Le plus ancien émail de lui que l'on connaisse est le portrait de Bardon de Brun, avocat, fondateur, à Limoges, de la confrérie des pénitents, puis prêtre; cet émail est signé /. L. et daté de 1597. Le Louvre possède de lui plusieurs émaux portant son nom en toutes lettres : ieh.\n limosix, et il signait ainsi, mais avec la mention : esmaillevr . or . roy, une girouette éinailléc qu'il exécutait, en 1619, pour l'église de Solignac. « Bien qu'il ait persévéré dans la pratique des grisailles préparées par enlevage. dit i\I. Darcel, il modèle les figures de ses compositions au moyen de fines hachures en liistre rouge, s'enlevaut sur un fond bleu légèrement (ipaquc; mais il sacrifie surtout au goût de son temps i)our les émaux éclatants, pour les rehauts d'or. »

Nous citei'ons enfin Léoxard II Limosix, qui signait aussi L. Limosix ou L. L., mais dont les émaux, excessivement rares du reste, et exécutés sur paillon dans le style du

' A l'occasion des obsèques du roi. — Cf. De Laborfie, op. cil.. ]i. 176.

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xviie siècle, ne peuvent être confondus avec ceux du chef de la famille, et François Limosin. mort vers 164G, qui paraît avoir été associé avec le précédent et <[iï\ a surtout exécuté, d'après les compositions d'Etienne de Laulne et de Virgilius Solis, des émaux en grisaille un peu foncée, modelés au moyen de fines hachures, et qu'il signait F. L. On ne sait rien sur le degré exact de parenté qui unissait ce dernier à Léonard Limosin; il est à présumer cependant que c'était son arrière -neveu, puisque des actes datés de 1588 et de 1600 le montrent comme étant propriétaire de maisons ayant appartenu autrefois à Léonard. Le Louvre possède une salière qui porte le nom de Joseph Limosin, émailleur peu connu, mais qui devait être également un arrière-petit-neveu de Léonard, puisque, en 1066, il figure comme héritier des biens qui avaient été autrefois la propriété de celui-ci. « Ses figures, longues de formes, un peu exagérées, sont modelées par hachures et bistre roux. Il emploie volontiers le paillon sous le vêtement et al)ust' (picUpie peu de rehauts d'or'. »

LES NOUAILUER

On compte au moins cinq émailleurs de ce nom appartenant à la même famille, mais dont les degrés de parenté sont à peu près impossibles à établir : un seul, du reste, Colin ou CoulyNouailiier -, mérite (|ue l'on s'occupe de lui. Il vivait encore en ir)SS; toutefois la période pendant la(|uellc il a signé ses (''iiiaux ne s'(''ti'iid ipic de i.");»'.* à l.")'!."). ('."était un émailleur habile, mais un artiste assez médiocic; ^on dessin est lourd et mahulroit. Le Louvre possède de lui inu- |ila(|iie rectangulaire représentant /'( Liipn'c [de| Madame

' n.MlCKl. , O/J. cil . p. 186.

'■' Co nom s'écrit :uisr-i i|ucli|ui't'(ii< NovLir.n; Culin ou (louly ^ont lo ilimimilil' de Nicolas.

L'ÉMAILLI^RIE AT XVl" SIÈCLE 483

sainte Anne, signée C.N. 1545, préparée en grisaille et recouverte d'émaux de couleurs d'un aspect vitreux, par suite de l'excès do fondant qu'ils contiennent, et dont les figures, les tètes surtout, sont accentuées par un trait noir assez épais. La plupart de ses œuvres portent des inscriptions, françaises ou latines, remarquables par leur incorrection.'

Voici, dans leur ordre chronologique, quels sont les autres membres de la famille Nouailher.

Pierre I Nouailher (fin du xvi^ et commencement du xviie siècle), dont les œuvres en grisaille et les émaux de couleurs se ressentent encore des traditions de l'école du xvi« siècle; son dessin est assez élégant: il procède par enlevage, mais commence cependant à retoucher ses émaux au moyen d'un trait de bistre noir appliqué par- dessus; il signe P. N.

Jacques Nouailher, fils du précédent, né vers IGOô. mort en 1674 ' , s'est surtout livré à la fabrication des pièces de service émaillées, aiguières, tasses ou chandeliers. Un émail de lui est signé : Faid à Limoges, par Jacques Noalher, rue Magninie.

Pierre II Nouailher, né en 1665, mort en 1717, appartient à l'époque de la décadence. Il signait ses émaux en noir, au revers : P. Nouailher, émailleur à Limoges.

Je.vn - Baptiste Nouailher : deux émailleurs , le père et le fils, ont porté ce nom; le premier, né en 1699, mourut en 1775; le second, mort en 1804, peut être regardé comme le dernier représentant de l'art de Témaillerie à Limoges :

' Nous empruntons ces dates au Dictionnaire des émailleurs . de M. Emile

MOLIMER.

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l'un et l'autre, du reste, n'avaient aucun talent, et « leurs émaux ne sont guère que des images de piété coloriées ". Ils ont signé tantôt de simples initiales /. B. N., tantôt en toutes lettres : Bas'' Nouailher, emalieur, à Limoges.

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