L'ÉMAILLERIE EN FRANCE AU XIX'' SIÈCLE
L'art de l'émail, dont nous avons suivi dans les chapitres précédents les différentes manifestations et les transformations successives, fut à peu près complètement abandonné pendant toute la première moitié du siècle actuel. Les expositions du Louvre nous montrent bien encore de rares émaux peints par quelques-uns des miniaturistes émaillenrs dont nous avons cité les noms plus haut; mais en réalité cet art, qui avait été en si grand honneur avant la révolution, n'avait pu survivre au naufrage de l'ancienne société, et, à part Augustin', « peintre en miniature de la chambre et du cabinet de Louis XYIII, » nous ne trouvons pas, jusqu'à l'époque actuelle, de peintres en émail dont le nom mérite d'être mentionné.
L'art d'émailler les métaux était bien plus abandonné
' Augustin (Jea.n-Bahtiste-Jacques), né à Saint-Dié (Vosges) en 1759, peintre en miniature et en émail, étudia seul et se forma sans maître (il figure au salon de 1796 comme élève de la iiature et de la méditation]. Ses plus beaux portraits en émail sont ceux de Napoléon P'', de Joséphine, de Denon , de Louis XVllI, et surtout son propre portrait, peint par lui-même en 1809, et qui est actuellement au Louvre. 11 mourut du choléra en 1832.
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encore. « Ce n'était plus, dit un de nos plus habiles orfèvres, qui est en même temps un écrivain distingué dont le nom se cache sous le pseudonyme modeste de M. Josse, qu'un métier fort accessoire dont l'orfèvre ne se servait jamais, dont le bijoutier usait avec de grandes réserves et qui nourrissait mal ceux qui le pratiquaient. Les émaux, tels qu'on les employait sur les bijoux et sur les montres, consistaient en nielles champlevés, en filets blancs et noirs, en guillochés et flinqués couverts d'une couleur transparente: l'extrême fragilité de ces verres, qui éclataient au moindre choc ou se fendaient sous l'action d'un courant d'air, les avait fait peu à peu près rejeter de l'ornementation des bijoux. C'était le temps où les massives parures d'or mat nous venaient d'Angleterre et prenaient ici la vogue. En orfèvrerie, l'émail avait moins de succès encore : les fabricants de grosserie ne sou[)ronnaient pas qu'on en put orner un vase d'argent; les fabricants d'orfèvrerie religieuse en usaient timidement, recourant plus volontiers aux émaux à froid qu'au véritable émail; les grandes traditions décuratives étaient perdues '. »
Quant aux émaux limousins, qui avaient brillé d'un si vif éclat au xvie siècle et qui resteront une des gloires de l'industrie française, la fabrication en était délaissée depuis plus d'un siècle, et les procédés d'exécution complètement perdus. C'est par eux cependant que commença la renaissance de l'émaillerie.
Lorsque, à la fin de la Restauration, on voulut arracher l'art industriel à cette école pseudo-classique ipii s'était alisorbéo dans la prétendue imitation d'une antiquité mal ('tudiée et surtout mal comprise, imitation qui n'avait su produire (jue des œuvres lourdes, sans grâce et sans élé-
' Lellrc de M. Josse, dans lu Heriic (/es iiris lU-raralifs (mai 188,')).
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gance, c'est aux reliques des siècles passés, pendant trop longtemps dédaignées, mais recueillies depuis quelques années par des hommes intelligents et éclairés, tels que les Lenoir, les du Sommerard, les Revoil, et plus tard les Sauvageot, les Carrand, les Debruge-Duménil, etc., que l'on demanda des modèles.
Nous n'avons pas à étudier ici la marche qui se produisit dans la transformation des industries d'art à cette époque et pendant les années qui suivirent; on tomba d'un excès dans un autre, et après le faux classique on nous donna un faux gothique, puis une fausse renaissance qui ne valaient guère mieux.
L'émaillerie, dont les procédés d'exécution présentaient de trop grandes difficultés pour être à la portée de tous, échappa à ce mouvement un peu désordonné.
Quelques fabricants s'en emparèrent cependant; mais comme, après de longues années de recherches et de tâtonnements, ils n'avaient obtenu que des résultats assez médiocres, la manufacture de Sèvres, fidèle à sa mission, qui doit être, avant tout, de venir en aide à l'industrie privée, et qui avait déjà remis en honneur l'art de la peinture sur verre, prit la cause de l'émaillerie en mains. On transforma les anciens ateliers de peinture sur verre en atehers de peinture en émail, et bientôt la manufacture put montrer avec orgueil les beaux travaux de M. Meyer- Heine d'abord, puis de M. Apoil', de M. Paul âvisse et surtout de M. GoBERT, l'artiste éminent dont les émaux, trop rares malheureusement, resteront parmi les œuvres les plus remarquables de l'émaillerie française.
L'élan était donné, et l'art des Pénicaud et des Limosin
' M. AroiL a e.xéculé sur /ec des éiuau.x qui, comme dimension, sont supérieurs au.x grandes plaques du musée de Cluny dont nous avons parlé plus haut.
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eut bientôt de fervents adeptes, parmi lesquels nous citerons en première ligne M. Claudius Popelin, artiste distingué autant qu'écrivain érudit et délicat, qui aida à la renaissance de rémailleric non seulement en produisant des œuvres qui sont des merveilles de goût, de dessin et d'exécution, mais encore en écrivant des livres, comme l'Émail des
Vig. 118. — Petit flacon a odeur.
Émail genre limousin.
( Fabrioatinn de MM. Début et Coulon.)
peintres et les Vieux Arts du feu, dans lesquels il se montre tout à la fois praticien habile et littérateur exquis: M. Frédéric de Courcv, pour lequel la pratique de l'émaillerie n'a pas de secrets, et qui emploie toutes les ressources que lui offre la coloration chaude et vibrante des paillons recouverts d'émaux translucides à l'exécution d'œuvres d'un caractère élevé, empreintes d'un profond sentiment religieux (pi. D), ou de portraits d'un dessin élégant et distingué qui lui ont conquis uut^ place à part parmi les artistes émailleurs de notre épo(iue: M. Charles Lepeg, (jui ligure trop rarement aux expositions, et M. Alfred Meyer, dont le talent soiq>le et varié se plie avec une égale facilité et avec un succès aussi
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grand à l'exécution des pièces les plus importantes ou des bijoux les plus délicats.
L'industrie s'est emparée à sou tour de cet art délaissé pendant si longtemps, et les délicieuses fantaisies créées par nos orfèvres et nos bijoutiers sont le plus souvent aujour-
Fig. 119. — Plat en émail cloisonné, par M. Thesmar, (Musée des Art? décoratifs.^
d'hui rehaussées d'émaux peints d'une exécution à rendre jaloux les plus habiles émailleurs de Limoges.
La renaissance de l'émaillerie incrustée est de date plus récente et ne remonte guère au delà de 1867, quoique bien avant cette époque M. Didron, le savant directeur des Annales archéologiques, ait été Tardent promoteur de l'application de l'émaillerie champlevée aux objets de mobilier ecclésiastique.
Quant à rémailleric cloisonnée, qui otfrait de bien plus
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grandes difficultés d'exécution, les Lettres de M. Josse, que nous avons déjà citées, nous apprennent comment elle fut retrouvée par un ouvrier adroit, doué de persévérance et de volonté, nommé Tard, qui vint soumettre à deux orfèvres, MM. Christofle et Bouilhet, un premier essai où les dessins d'émail étaient circonscrits par des fils de cuivre laminé. Tard savait- il qu'il faisait là un émail cloisonné, ou plutôt, n'étant pas graveur lui-même et ne pouvant exécuter au burin les champlevés qui constituent la taille d'épargne, avait-il simplement cherché un procédé économique pour se passer du concours d'un graveur? La chose est probable, car son échantillon, d'un dessin incorrect et baroque, n'avait aucune analogie avec les types byzantins et les types chinois, et l'excellent émailleur ne semblait pas se douter qu'il existât avant lui des émaux cloisonnés.
Avec le procédé nouveau et presque inconnu (pii leur était apporté, MM. Christofle et Bouilhet firent faire des essais de peu d'importance, mais d'un art charmant, qui figurèrent aux expositions de 1867, et qui furent suivis bientôt après d'oeuvres plus considérables, et surtout de bijoux dessinés et exécutés avec l'aide de Tard par un homme d'un grand talent et d'un goût délicat, M. Falize aîné.
Après MM. Christofle et Fahze, plusieurs artistes et fabricants ont essayé de l'émail cloisonné en puisant dans l'art japonais un nouveau style de décoration; parmi les premiers nous citerons plus particulièrement deux artistes éminents, MM. Thksmar et James Tissot.
De M. Thesmar nous citerons pnrticulièiement (pieiquesunes des pièces qu'il a exécutées pour 1(^ compte de M. Barbedienne, l'éminent fabricant de bronzes, entre autres le Faisan doré et le Canard volant, qui resteront des oeuvres maîtresses dans lesquelles on ne sait ce qu'il l'aiit \o plus admirer, de la conqiosition ingénieuse et du dessin toujours
i;émaii,lerie ex France au xlv siècle oo3
correct de l'artiste, ou de l'adresse et de l'habileté de l'émailleur, qui a su nuancer ses émaux on teintes dégradées, fondre ses couleurs sur de grandes surfaces (fig. 119) et accumuler, pour ainsi dire, à plaisir les difficultés de cet art, déjà si difficile cependant.
Quant à M. Tissot, ses émaux, exposés en 1883 au mitsée des Arts décoratifs, et fort admirés alors, portent la marque d'un talent très personnel aidé par une puissante imagination d'artiste.
En présence de tant d'œuvres remarquables , il est permis d'espérer que ces éminents praticiens trouveront des imitateurs, et qu'après avoir été délaissé pendant si longtemps, l'art de l'émail reprendra dans la série des arts décoratifs la place d'honneur à laquelle il a droit.