PLON FRÈRES, ÉDITEURS
RUE G ARAKCIKRB . R.
Nous rendons à la publicité un livre écrit il y a plus de deux siècles et qui a subi le sort d’un grand nombre de productions littéraires, vantées à leur naissance, et ensuite presque oubliées par le temps. Nous croyons que l’œuvre de Michel Baudier mérite l’hommage que nous voulons lui rendre.
V Histoire de la vie et de V administration du Car dinal Ximénès est peut-être le livre le plus remarquable sorti de la plume féconde de Michel Baudier, Historiographe de France et Conseiller du Roi Louis XIII. Michel Baudier est l’un de ces savants laborieux qui ont honoré les premières années de notre plus grand siècle littéraire et illustré les débuts de notre langue classique ; il fut de plus un de ces hommes intègres et purs, dévoués uniquement cà la science et au bien, qui honorent tous les temps.
L’histoire du Cardinal Ximénès appartient à une époque dont l’Espagne, après tant de gloires plus
récentes, s’enorgueillit encore. François Ximénès,
le Grand Cardinal d'Espagne , a été le confident, le conseiller, le ministre de Ferdinand et d’Isabelle, ces deux souverains fondateurs de la monarchie espagnole. Après leur mort, Ximénès, régent de Castille, puis régent d’Espagne, a défendu et continué leur œuvre, conservé et accru leurs conquêtes sur les étrangers à l’extérieur, sur l’anarchie au dedans , et préparé le règne et la puissance de Charles-Quint
Certes, l’historien ne pouvait trouver dans les annales d’aucune nation un plus grand sujet. Et si ce magnifique tableau où apparaissent d’un côté un homme que la Providence élève d’une condition obscure pour le donner en exemple aux peuples et aux Rois; de l’autre, une nation qui achève de s’affranchir et de constituer son indépendance, ses lois, son organisation sociale; si ce tableau a été tracé d’une main ferme, si le peintre est resté à la hauteur de sa conception , nous blâmera-t-on de tenter de soustraire à l’indifférence et à l’oubli la mémoire et l’œuvre de Michel Baudier?
Le lecteur ne trouvera pas seulement dans ce livre la biographie d’un grand homme, mais la vie même d’un grand peuple pendant plus d’un demisiècle, et ce demi-siècle en est l’époque la plus
solennelle. L’Espagne apparaît là tout entière, l’Espagne affranchie de la présence des infidèles après une lutte acharnée, l’Espagne catholique par la gloire et par le génie de la croisade , l’Espagne fière de son passé, forte de sa cohésion et de son indépendance, grandissant en quelques années audessus de tout ce qui l’entoure. La Providence, dans ce court espace, lui donne trois grands souverains : Ferdinand, Isabelle, Charles-Quint ; et
en même temps l’Eglise élève et instruit pour elle François Ximénès, le serviteur le plus dévoué et le ministre le plus grand de sa monarchie naissante.
Que si l’on rattache cette époque au passé de l’histoire d’Espagne, la grandeur s’en révèle avec plus d’éclat. C’est comme une lumière qui se répand au loin pour faire voir à nos yeux , au-dessus des événements humains, la providence infaillible de Dieu , ses desseins sur la nation espagnole conduite dans des voies nouvelles, et la haute mission du Cardinal Ximénès.
Depuis les temps les plus reculés, la péninsule espagnole semblait attendre vainement l’unité et la paix. Les divisions de son territoire annihilaient les avantages de la plus admirable situation qui ait
été donnée à un Etat en Europe. Ses discordes sans cesse renaissantes la livraient à l’invasion et à la conquête, malgré la majestueuse barrière des Pyrénées, malgré la protection de la Méditerranée et de l’Océan. Elle ne profitait ni de ses communications maritimes avec les trois continents du monde ancien , ni de cette côte ouverte vers l’occident inconnu , vers le monde nouveau qui devait un jour lui appartenir.
Pourtant l’Espagne était déjà riche, puissante, bien peuplée, lorsque Rome vint la menacer; elle était couverte de nations fières et belliqueuses. Déjà le sol , l’air, le ciel , enfantaient, nourrissaient , inspiraient ces nobles vertus, cet amour de l’indépendance, ce dévouement national que les Espagnols n’ont jamais démentis. Mais les dissensions des tribus affaiblirent la patrie commune, et Rome triompha. L’Espagne ne put se consoler qu’en tombant avec gloire après deux cents ans de combats. Plus tard, l’empire romain en décadence lui emprunta Trajan, Trajan qui aurait sauvé Rome, si Rome avait pu être sauvée.
Ruinée, comme l’Italie et la Gaule, par la domination romaine, l’Espagne eut sa part des souffrances et des bienfaits de l’invasion des Barbares.