I.VTRODliCTIOV
Livi *ée à tous les fléaux de la guerre, elle se vit du moins renouvelée par une race jeune et vigoureuse : son sang avait dégénéré dans la servitude; le sang des Goths ranima ses veines languissantes. Les Goths eurent d’ailleurs une grande influence sur son avenir; non-seulement ils lui rendirent son antique fierté et ses nobles instincts; non-seulement ils développèrent dans son sein les généreux sentiments particuliers à la race germanique, sentiments d’honneur, de dévouement, de foi et d’amour, qui ont formé la chevalerie du moyen âge; mais, convertis au catholicisme, ils pénétrèrent profondément ses mœurs de cet esprit religieux qui depuis a fait sa force.
Les Goths, devenus Espagnols en trois siècles, avaient donné à l’Europe l’exemple unique d’une législation qui supprimait la distinction des vainqueurs et des vaincus. Néanmoins, il était resté de la conquête une aristocratie indocile et fougueuse qui ne permit pas à la royauté militaire des barbares de faire place à ce pouvoir administrateur et impartial, plus pacifique et plus chrétien, qui dôjà en France créait la monarchie et la nation. Les descendants des Goths s’épuisèrent au milieu des discordes civiles et de l’anarchie. L’Espagne
déchirée avait à subir encore une longue et dernière épreuve avant d’arriver à cette unité politique et religieuse qui devait inaugurer chez elle l’Age moderne.
L’Espagne avait lutté deux siècles contre Rome; quelques traîtres et une bataille la livrent en deux mois aux Arabes ; et il lui faudra huit siècles de croisade pour reconquérir son indépendance et sa religion.
Les Arabes purent croire longtemps qu’ils étaient parvenus à changer la destinée de l’Espagne, et que vainement la Providence l’avait placée à l’extrémité de l’Europe chrétienne pour en garder la civilisation et la foi en face de l’Afrique musulmane; ou plutôt, dans leur fatalisme confiant, ils purent croire que Dieu avait d’avance destiné ce pays tant aimé par eux au règne de Mahomet ; et non-seulement ils eurent une puissance redoutable pour l’enchaîner, mais ils lui apportèrent tout ce qui pouvait la séduire : la civilisation la plus brillante du moyen Age, les richesses, l’éclat des arts et des lettres, l’élégance des mœurs, la tolérance de tous les cultes et jusqu’à une image de la liberté. Mais l’Espagne ne se laissa ni séduire ni enchaîner pour toujours; elle avait conscience de sa mission
et de son avenir; le lendemain de sa défaite, elle avait repris les armes et recommencé la guerre pour ne se reposer qu’après la délivrance.
Envahie par les tribus africaines et asiatiques, l’Espagne s’était réservé des vengeurs et, n’avait pas été vaincue tout entière à la bataille de Xérès. Pendant que le dernier roi des YVisigotbs expiait dans les flots du Guadulète sa faiblesse et ses fautes, l’indomptable Pelage allait fonder une royauté vivace dans les montagnes des Asturies. Vainement les soldats de Mahomet s’élancent à l’assaut de cet asile inexpugnable; Pélage les repousse et les poursuit; son glaive frappe comme la foudre du Dieu des armées; la croix du Christ placée sur sa poitrine lui sert de cuirasse et de bouclier. Les musulmans voient leur conquête arrêtée tout à coup, et refoulée au delà de la frontière d’un royaume chrétien. Voilà le premier héros et les premiers exploits de cette lutte nationale et sainte dont le Cardinal Ximénès verra la fin sous les murs de Grenade et poursuivra les dernières victoires jusqu’aux rivages de l’Afrique.
Mais l’Espagne est encore loin de ces jours de triomphe où elle relèvera la croix dans la patrie de saint Augustin. Contemplons d’abord ce glo*
rieux travail de délivrance et d’union qui lui coûtera tant de peines et de souffrances.
Pelage et ses compagnons ont donné l’exemple. Les montagnes fidèles du Nord ont accueilli les guerriers qui n’ont voulu abjurer ni leur foi ni leur indépendance : c’est l’élite de l’Espagne. Le sol national est reconquis pas à pas ; les victoires sont disputées; la marche des Chrétiens est lente, mais sûre; chaque coin de terre arraché aux infidèles redevient chrétien pour toujours. Au bout de trois siècles, l’Espagne catholique compte dans son sein quatre grands royaumes, les Asturies, la Navarre, l’ Aragon , la Castille , et six provinces souveraines, Oviedo, Léon, la Catalogne, le comté de Barcelone, la Galice et la Biscaye.
On s’étonnerait que le courage et l’enthousiasme des Espagnols n’aient pas plus vite abattu la puissance des khalifes de Cordoue , si leur histoire antérieure ne révélait toute la persistance de ces discordes qui deux fois déjà les ont trahis devant les Romains et devant les Arabes. Malheureusement, les divisions du sol favorisaient encore toutes les ambitions particulières. Jadis, l’Espagne avait compté autant de royaumes que de tribus. Dans la lutte contre les Arabes, chaque victoire semble
îi
créer un Etat; chaque vainqueur fait de son glaive un sceptre; et, il faut bien le dire, si tous ces royaumes s’accordent dans une haine commune contre les infidèles , des dissensions éclatent et les divisent souvent, et chaque jour de guerre civile retarde pour des années l’affranchissement commun.
Pourtant, ce n’est pas que les Chrétiens ne comprennent point la nécessité de cette union qui les sauvera; ils y aspirent, et plus d’une fois ils la laissent échapper après l’avoir acquise pour quelques instants.
Au milieu des grands événements qui remplissent cette phase de l’histoire de l’Espagne , et dont un seul pourrait suffire à illustrer un pays, il y a des jours plus solennels encore et qui semblent avoir une importance plus décisive pour cet avenir si longtemps attendu, si patiemment mérité. Les actions héroïques n’étonnent plus le lecteur de ces annales, tant elles y abondent; chaque victoire surpasse les exploits de la veille : ce qu’il cherche, ce qu’il admire , ce sont les journées de réconciliation et de bonne harmonie entre les vainqueurs; car alors toutes les forces de l’Espagne sont unies en un môme faisceau ; elles frappent des coups plus terribles , et l’ennemi désespère de les briser.
Est-il besoin de rappeler ces époques d’espérance où l’Espagne pouvait se croire arrivée au • terme de ses fatigues, et où ses déceptions memes servaient à l’instruire? Faut-il rappeler le règne d’Alphonse III , qui joint aux Asturies, héritage de ses pères, la Galice, la Biscaye, le royaume de Léon et d’autres provinces encore ? Faut-il rappeler le règne de Sanche le Grand , qui réunit sous son sceptre l’ Aragon, la Navarre et la Castille, et puis rompt lui-même cette unité si précieuse pour donner une couronne à chacun de ses quatre fds?
Faut-il rappeler que le roi d’Aragon Alphonse I er le Batailleur épousa l’héritière du royaume de Castille, et faillit accomplir cette alliance réservée à Ferdinand le Catholique et à Isabelle de Castille?
l)e nouveaux partages ramènent des discordes nouvelles; il semble que les descendants des Goths aient gardé, comme les deux premières races des rois de France, ce préjugé funeste du droit égal de tous les fils d’un roi à sa succession.
Les alliances précaires des princes qui se partagent la patrie reconquise révèlent d’une manière éclatante la nécessité d’une union plus intime. Vers le commencement du treizième siècle (la lutte
durait depuis cinq cents ans), les États chrétiens se réconcilient à la voix du pape Innocent III; les souverains se rapprochent, les peuples se lèvent; l’Espagne est tout entière dans un seul camp. C’est que des hordes barbares étaient accourues de l’Afrique pour soutenir l’islamisme défaillant; les Almohades menaçaient de renverser de nouveau les églises et la croix du Christ. Mais à la bataille de Tolosa, ils succombent sous les coups des chevaliers d’Alcantara, de Calatrava, de Saint-Jacques et d’Avise: ces ordres religieux et militaires venaient à peine de naître et gagnaient leurs éperons à leur première bataille.
Les Musulmans donnent à leur tour l’exemple des guerres civiles; les succès des Chrétiens en sont plus rapides. Ferdinand IÏI , qui paraît avoir hérité de l’épée du Cid, et qui gagne le titre de saint, comme Louis IX de France, son contemporain, porte aux infidèles des atteintes si rudes que leur puissance ne s’en relèvera pas. Cordouc , Séville, Cadix sont les trois étapes de ses conquêtes, et il meurt en tournant les yeux vers l’Afrique et en regrettant de ne pas vivre assez pour aller tarir à leur source ces inondations que l’Afrique réservait encore à l’Europe chrétienne , et pour coin-
mencer ces expéditions dont le cardinal Ximénès a montré la route à Charles-Quint.
Le triomphe des Chrétiens n’était plus douteux. Les infidèles avaient vaillamment défendu le terrain comme pour augmenter la gloire des vainqueurs; mais leur défense n’avait été qu’une retraite continuelle ; acculés enfin à la mer, le sol allait leur manquer; des neuf royaumes qui s’étaient partagé les dépouilles du Khalifat, il ne restait plus que Grenade. Chaque jour Grenade recevait de nouveaux fugitifs, qui annonçaient le retour des anciens maîtres de l’Espagne et la fin de la domination musulmane; Grenade était le dernier asile de ces conquérants qui avaient rêvé l’envahissement de l’Europe entière.
Grenade devait succomber à son tour. Depuis le treizième siècle, «on voyait bien, dit un historien « moderne, auquel des deux peuples appartenait « l’empire de l’Espagne. Du côté des Maures, une » foule de marchands , entassés dans de riches « cités, amollis par les bains et par le climat; des » agriculteurs paisibles, occupés dans leurs déli- » cieuses vallées du soin des mûriers et du travail « delà soie; une nation vive et ingénieuse, qui ne » respirait que pour la musique et la danse, qui
« recherchait les vêtements éclatants et parait jus- » qu’à ses tombeaux; de l’autre, un peuple silen- « cieux , vêtu de brun et de noir, qui n’aimait que » la guerre, et l’aimait sanglante; qui, laissant aux «juifs le commerce et les sciences, ne connaissait « pas de plus beau titre que celui de fils des Goths, « race altière dans son indépendance , terrible dans « l’amour el dans la religion. Là, tout le peuple «se tenait pour noble; le bourgeois n’avait pas « payé ses franchises; le paysan*, qui portait aussi « l’épée contre les Maures, sentait sa dignité de v chrétien. »
Arrivons au quinzième siècle. Une ère nouvelle
s’ouvre pour tous les Etats de l’Europe. Partout les sociétés se constituent; le moyen âge expire; l’ordre succède à la confusion , l’unité au morcellement, la monarchie à la féodalité, le pouvoir de la loi aux abus de la force , la science à l’ignorance. L’Espagne aussi va se transformer. Le moment approche où tous ses royaumes seront unis en un
seul Etat, où toutes ses tribus formeront un seul peuple, où toutes ses forces s’agrégeront en une seule main; après avoir expulsé les infidèles, elle pourra être enfin gouvernée.
La Castille, l’Aragon et la Navarre sont les trois
royaumes qui ont survécu aux révolutions successives de l’Espagne Les autres provinces sont dans leur dépendance , mais en gardant toujours des privilèges particuliers auxquels elles sont attachées comme à une sorte de nationalité. La séparation des trois royaumes, les constitutions de chaque province et les rivalités opiniâtres des peuples ne sont pas môme les seuls obstacles qui rompent l’unité nationale. Dans chaque royaume et dans chaque province la division n’est pas moins profonde. En face de la royauté est une aristocratie fière de s’ôtre formée elle-même, indocile à toute autorité, jalouse des droits qu’elle croit avoir conquis, dont chaque membre réclame une indépendance royale 2 . En face de l’aristocratie, s’élève la bourgeoisie des villes formée lentement avec la conquête, et qui, elle aussi, a ses privilèges, bourgeoisie armée autrefois pour la croisade, armée aujourd’hui pour sa propre défense contre les nobles
1 Nous ne parions pas du Portugal. Depuis longtemps il ne prenait plus part à la guerre sainte. Sa position géographique et ses destinées nouvelles le séparaient déjà du reste de la Péninsule.
2 On sait combien le sermeut d’obéissance que les Aragonais prêtaient au roi était hautain et menaçant : » Nous, qui, séparément, sommes autant que vous, cl qui, réunis, pouvons davantage, nous vous faisons notre roi, éi condition que vous garderez nos privilèges; sinon, non. »
et môme contre les rois. La Saintc-Hermandad ou ligue des Communeros date de l’année 12GO; nobles et rois traitent avec elle de puissance à puissance. Mais instituée pour réprimer les brigandages des seigneurs , elle peut devenir l’auxiliaire de la justice royale. L’exemple de la France, qui a trouvé le tiers état dans les communes, ne sera pas perdu pour l'Espagne.
Telle est la situation de la Péninsule. Renverser Grenade, rassembler tant d’éléments divers et hostiles, établir la monarchie espagnole : voilà ce que vont faire Isabelle, Ferdinand et le Cardinal Ximénès, et l’Espagne va prendre enfin sa place dans la politique européenne.
En parlant des conditions sociales que le quinzième siècle prépare à l’Espagne, nous touchons déjà au livre de Michel Baudier. Sans aucun doute, l’historien français du Cardinal Ximénès a voulu montrer tout ce que la puissance royale aux mains d’un roi ou d’un ministre habile et dévoué peut pour la grandeur et la force d’un état.
La royauté était bien faible encore en Espagne au moment où le mariage d’Isabelle de Castille et de Ferdinand d’Aragon forma celte union de deux royaumes qui devait être si féconde. On eût dit
que les peuples se reposaient de la guerre contre les infidèles en faisant la guerre à leurs souverains. L’Aragon, la Navarre, la Catalogne étaient soulevées contre Jean II , père de Ferdinand ; la Castille, contre Henri IV, frère d’Isabelle. Les nobles, le clergé, le peuple réclamaient impétueusement des franchises et des libertés, qui, faute d’être réglées, devenaient une cause permanente d’excès, de désordre et d’anarchie.
On avait vu Henri IV trahi par ses courtisans, déshonoré par ses favoris, insulté par la nation entière. Les rebelles , dans la plaine d’Avila , avaient solennellement proclamé la déchéance de leur souverain, et dépouillant son effigie des insi-* gnes royaux , l’avaient précipitée du trône. A leur tête était l’archevêque de Tolède, Carillo d’Acuna, bravant comme eux l’excommunication du pape.
Lejendemain ils avaient livré au Roi déchu une bataille rangée à Médina del Campo. Leur fureur n’avait été calmée que par la modération de la sœur du Roi, Isabelle, qui n’avait pas voulu recevoir la couronne de leurs mains. Satisfaite du titre de Princesse des Asturies , qui lui assurait l’héritage de son frère, elle se sentait digne du trône, mais ne voulait pas l’usurper.
Ferdinand d’Aragon ne s’illustrait pas moins par ses victoires sur les Catalans, lorsqu’il fut appelé à Valladolid pour épouser l’héritière de la Castille. Ce mariage compensait la perte de la Navarre , qui retournait à la France, mais à laquelle Ferdinand ne renonçait pas.
Peu de temps après, la mort de Henri IV laissait la Castille à Isabelle, et la vieillesse de Jean II abandonnait à son fils l’exercice du pouvoir dans le royaume d’Aragon.
Cependant tout n’est pas fini encore. Malgré l’uniou conjugale des deux souverains , la séparation des deux royaumes est maintenue. En Castille, Ferdinand n’est Roi que comme mari de la Reine; en Aragon, Isabelle n’est connue que de nom. Les deux époux paraissent deux souverains unis par une étroite alliance; s’ils s’entendent et se concertent parce que leurs intérêts sont communs , rien n’est commun dans leur autorité ni dans la forme de leur gouvernement; il y a deux Rois et deux conseils comme il y a deux peuples; il y a deux représentations nationales : les Cortez de Castille et les Cortez d’Aragon, sans compter les assemblées de chaque province. D’ailleurs, la fermeté virile d’Isabelle ne
pouvait supporter de tutelle , ni celle de son mari
ni celle des Grands. Ceux qui avaient parlé un jour de la renvoyer à la quenouille avaient appris à leurs dépens comment elle comprenait les droits et les devoirs de la royauté.
Nous n’avons pas à raconter ici ce double règne. Qu’il nous suffise d’en indiquer les grands résultats, avant d’apprécier la part de gloire qui en revient au Cardinal Ximénès.
Le royaume de Grenade ne tarde pas à être accablé sous les forces réunies de l’Espagne. « C’était » un bruit qui courait chez les Maures que le terme « fatal de leur domination en Espagne était arrivé.
« Un faquir troublait l’Espagne de ses prédictions « lamentables, et elles étaient assez motivées par r l’état du royaume. Déjà, sous Henri IV, ils avaient » perdu Gibraltar. Des villes fortes d’assiette, mais » sans fossés, sans ouvrages extérieurs, et défen- « dues seulement par un mur peu épais; une bril- « lante cavalerie exercée à lancer la sagaie, prompte » à charger, prompte à fuir ; telles étaient les res- » sources du peuple de Grenade. Il n’avait point à » compter sur l’Afrique; ce n’était plus le temps » où les hordes des Almohades et des Almoravides » pouvaient inonder la Péninsule. » A cette faiblesse s’ajoutent encore les discordes civiles. Le.
siège de Grenade dure neuf mois; une ville , Santa- Fé, s’élève pour attester le vœu que les Chrétiens ont fait de ne partir qu’après avoir achevé l’œuvre poursuivie par leurs aïeux depuis huit siècles. Grenade ouvre ses portes et redevient espagnole.
La même année (1492) l’Espagne salue le retour de Christophe Colomb, qui lui donne le nouveau monde.
Restait à établir l’unité intérieure par la fondation de ce pouvoir public qui , en Espagne comme dans le reste de l’Europe, avait manqué jusqu’alors
pour représenter l’Etat et former la nationalité, a Malgré l’habileté de Ferdinand, malgré l’enthou- » siasme qu’inspirait Isabelle, ils n’atteignirent ce » but qu’après trente ans d’efforts. Les moyens fu- » rent terribles, proportionnés à l’énergie d’un tel » peuple; le prix fut l’empire des deux mondes au « seizième siècle \ »
Ferdinand et Isabelle se servirent alternativement des grands contre le peuple, des paysans et de la Sainte-Hermandad des villes contre l’aristocratie. L’inquisition , instrument docile dans leurs mains, devint un tribunal redoutable et sans ap-
1 Michelet , Histoire des temps modernes.
pel auquel lurent cités les plus puissants et les moindres ennemis du trône. Des châteaux qui n’étaient que des repaires de brigandage furent démantelés, et la tyrannique indépendance des seigneurs périt avec les donjons où elle bravait la justice du souverain. Les concessions des règnes précédents furent revisées sévèrement. Les grandes maîtrises d’Alcantara, de Calatrava et de San-Iago, réunies à la couronne, lui donnèrent une armée et des bicns # immenses. La royauté eut dès lors en main le pouvoir et les grands moyens qui servent à l’exercer.
Isabelle meurt ayant régné pendant trente-cinq ans. Après elle, nous ne pourrions plus rien dire de l’Espagne sans raconter l'histoire de l’administration du Cardinal Ximénès; nous laissons ce soin à Michel Baudier. Quelques mots seulement sur son héros et sur son livre.
Le Cardinal de Mendoza, archevêque de Tolède, avait donné pour confesseur à la reine Isabelle un pauvre moine de l’ordre de Saint-François. La Reine ne tarda pas à deviner le génie caché sous l’humble robe du religieux. François Ximénès de Cisnéros devint le confident de la Reine, et eut bientôt le plu.s grand crédit dans les conseils de la couronne.
« L’étonnement lut grand, dit Pierre Martyr, lors- « qu’on vit paraître à la cour cet homme du désert, » dont la pâleur et l’austérité rappelaient les Paul y* et les Hilarion. » Indifférent aux pompes de sa grandeur nouvelle, parce qu’il n’avait souhaité son élévation que par ce désir d’étre utile qui est le mobile des grands hommes, il ne cessait pas d’observer la règle pénible et les humbles devoirs de son ordre. Le bâton de frère mendiant à la main , il visitait les couvents et parcourait les villes en quêtant de porte en porte le denier que la charité publique ne laissait pas toujours tomber dans sa main.
Mais c’est en vain qu’il semble vouloir , à force d’humilité, se dérober aux brillantes destinées qui l’attendent. A la mort de l’Archevêque de Tolède (1495), Isabelle s’empresse de demander au Pape Alexandre VI et obtient la bulle qui donne pour successeur au Cardinal de Mendoza le seul homme qu’elle juge digne d’être promu à cette importante dignité. Elle présente inopinément cette bulle à Ximénès, mais il refuse d’accepter, et sa résistance, après avoir duré plus d’une année, ne cesse que devant l’ordre formel de la Reine et l’injonction solennelle du souverain pontife.
L’Archevêché de Tolède a toujours été considéré en Espagne comme une des premières dignités de
l’Etat. Il comportait, outre la Primatie, la charge de Grand Chancelier de Castille et l’entrée officielle au conseil. Ximénès avait près de soixante ans quand il accepta ces hautes et difficiles fonctions.
A la mort de la Reine Isabelle, arrivée en 1504, commence le rôle providentiel qui assigne à Ximénès un rang si élevé dans les annales de son
pays-
Isabelle, héritière de Castille, en épousant Ferdinand, héritier de la couronne d’Aragon, parais* sait avoir enfin assuré l’unité du territoire espagnol ; peu s’en fallut même que la Péninsule entière ne fût réunie sous un sceptre unique, puisque l’héritière présomptive des deux trônes, qui s’appelait Isabelle comme sa mère, avait épousé le Roi de Portugal. Mais la mort prématurée de cette jeune Reine reporta tous ses droits à sa sœur cadette, Jeanne, qui avait épousé Philippe le Beau, archiduc d’Autriche, et dont les États de Castille et d’Aragon reconnurent les droits.
La mort de la Reine mère faillit briser cette unité obtenue au prix de tant de luttes sanglantes.
Ferdinand, nous l’avons dit, n’était en Castille
que le mari de la Reine; la Reine morte, Ferdinand était sans droits comme sans autorité sur ce royaume, et la Castille passait aux mains de Jeanne et de Philippe. En vertu du testament d’Jsabelle, Ferdinand prit le titre modeste d’administrateur du royaume de Castille, en attendant l’arrivée de la Reine Jeanne, sa fille, et du Roi Philippe, son gendre.
Mais une difficulté se présentait : la Reine Jeanne était folle, et par conséquent inhabile à gouverner. On pouvait soutenir que l’incapacité de la femme s’étendait au mari; telle était aussi la tendance de l’opinion nationale, qui supportait impatiemment l’idée d’un Roi allemand, et semblait préférer la régence de Ferdinand. Mais l’intérêt des Grands l’emporta; ils préférèrent l’archiduc d’Autriche au Roi d’Aragon , parce que cette combinaison menaçait moins sans doute leur indépendance seigneuriale. Philippe, excité par eux, signifia à son beaupère d’avoir a sortir du royaume de Castille, et Ferdinand s’étant assuré l’appui de la France en se remariant à Germaine de Foix, princesse du sang de Louis XII, partit pour achever la conquête du royaume de Naples, entreprise en son nom par le grand Gonzalve de Cordoue.
Ximénès, dont le diocèse était en Castille, apporta son expérience et l’influence de ses idées dans les conseils du nouveau Roi; mais Philippe mourut presque subitement II y eut un interrègne. La Reine Jeanne était notoirement incapable d’exercer l’autorité souveraine ; il fallait pourvoir au gouvernement, et la perplexité des seigneurs fut grande. Quelques-uns voulaient rappeler Ferdinand , mais ce rappel immédiat eût soulevé une vive opposition , et sans doute amené la guerre civile. On attendait avec anxiété que Ximénès se prononçât. L’habile politique pensa qu’il valait mieux différer le retour de son ancien maître pour le rendre plus assuré, et, sur sa proposition, on forma un gouvernement provisoire, dont il fut le président, et dont les autres membres étaient le duc de Najare et le connétable de Castille. Au bout de dix jours, grâce aux divisions de la noblesse et à la fermeté du président, le triumvirat était dissous, et Ximénès fut supplié de se charger seul du fardeau de
l’Etat et de la régence du royaume.
Il accepta, et ne songea plus qu’à préparer le retour de Ferdinand et à lui remettre le titre et l’autorité dont il était dépositaire.
Mais ce n’est pas sans une vive opposition de la
Grandesse que ce but put être atteint. De tous côtés des séditions éclatèrent Le comte de Lemos s’empara de Pontferrat; quelques-uns traitèrent avec l’Empereur Maximilien , d’autres avec le Roi de Portugal , d’autres encore recoururent au Roi de Navarre. L’amirante de Castille levait des troupes ; le duc de Najare, don Manuel, le connétable et le marquis de Villena enrôlèrent leurs vassaux. Ximénès tint tête à l’orage, et avec cinquante mille ducats qu’il avait autrefois prêtés au roi Philippe,
et qu’il retira des coffres de l’Etat, il retint au service les compagnies des Gardes, force redoutable qui imposa respect à tout le monde. Il n’était pas de ceux qui s’abandonnent à la merci des factions, et il eut toujours pour principe qu’un pouvoir n’obtient jamais mieux l’obéissance que lorsqu’il est en état de faire prévaloir sa volonté de vive force.
Enfin, quand Ferdinand arriva couvert des lauriers de son expédition de Naples , la prudence et la fermeté de Ximénès avaient concilié ou abattu toutes les résistances, et le Roi prit possession du gouvernement de la Castille.
Le dévouement et l’heureux succès de Ximénès furent récompensés par le chapeau de Cardinal, avec le titre de Cardinal d’Espagne , précédemment
2fi
porté par l’archevêque Pedro de Mendoza. 11 lut en même temps pourvu de la charge de Grand Inquisiteur, rendue vacante par la démission de l’archevêque de Séville (1507).
Entre cette époque et la mort de Ferdinand se place l’un des traits les plus caractéristiques de la vie de Ximénès. Il avait considéré que c’était peu d’avoir refoulé les infidèles en Afrique, si la frontière maritime n’était mise à l’abri de leurs incursions et de leurs pirateries. Aussi nourrissait-il depuis longtemps le dessein d’aller les attaquer dans leurs repaires. La paix dont on jouissait depuis le retour du Roi lui parut favorable à l’exécution de son plan. Le trésor était trop obéré pour se charger des dépenses de l’expédition ; Ximénès en avança tous les frais, sous la simple promesse d’un remboursement ultérieur. Lui-même se mit à la tête de l’armée; il s’empara d’abord du grand port, puis de la ville et de la citadelle d’Oran , où il fit sou entrée par la brèche au milieu de ses chanoines et des gens de guerre , précédé de sa croix épiscopale portée par un religieux. Tripoli, Alger, Tunis, Tlemcen se soumirent aussitôt, et la seule renommée du Cardinal mit fin à la guerre. L’enthousiasme fut général en Espagne; une seule personne
ne partagea pas la joie et la reconnaissance de la nation , ce fut le Roi Ferdinand. Ce monarque avait à Ximénès de trop fortes obligations, et l’on est fondé à croire qu’il avait consenti à ce que le Cardinal entreprît la campagne d’Afrique à peu près par les mêmes motifs qui, vers la fin du siècle dernier, portèrent le Directoire à confier l’expédition
d’Egypte au général Bonaparte. Les éclatants succès du ministre augmentèrent encore le dépit et la jalousie du souverain , et Ximénès vit bientôt qu’il était en disgrâce, car on lui refusa le remboursement des frais de la guerre , et on ne le lui accorda plus tard qu’après s’ôtre livré à un examen inquisitorial de ses affaires privées. Mais, après un long refroidissement, la raison et la justice, et surtout l’intérêt de la chose publique, l’emportèrent sur la mauvaise humeur de Ferdinand , qui , pendant qu’il allait tenir les états d’Aragon , remit à Ximénès le gouvernement de la Castille.
A partir de cette époque, le Roi ne fit plus que souffrir et languir, consumé par un philtre amoureux que Germaine de Foix lui avait fait boire, et bientôt il mourut (1516) reconnaissant pour son héritier l’aîné de ses petits-fils, Charles, archiduc d’Autriche, fils de Philippe et de Jeanne la Folie,
que le monde devait bientôt connaître sous le nom de Charles-Quint.
Ximénès avait alors quatre-vingts ans : ce sont les derniers instants de sa vie, et ce sont les plus beaux et les mieux remplis.
Un article du testament du Roi Ferdinand conférait la régence à Ximénès jusqua l’arrivée de l’archiduc. Charles était né en Flandre, et y résidait constamment : c’était une mauvaise recommandation aux yeux de ses nouveaux sujets , et aussi la tâche de Ximénès en devint-elle plus difficile et plus laborieuse. La Grandesse murmure et se soulève encore; mais, aguerri contre les résistances et les séditions des Grands, qui frémissaient , disait-il, sous le joug de ses sandales , Ximénès les contient dans le devoir, et use envers eux d’une répression impitoyable. La tâche de Richelieu, son imitateur en France, peut seule être comparée à cette œuvre colossale. L’analogie de la situation est d’ailleurs frappante; il n’est pas jusqu’à la branche cadette , représentée en deçà des Pyrénées par Gaston d’Orléans, au delà par le jeune prince Ferdinand, puîné de Charles, qui ne se retrouve inspirant l’intrigue et fomentant la révolte. Pour premier acte d’autorité, Ximénès fait prendre à Charles
le titre de Roi de Castille et d’Aragon , bien que sa mère, Jeanne la Folle, existe encore. Les Grands résistent et protestent contre cette violation des coutumes royales : « Il ne s’agit pas ici de donner » vos avis, s’écrie le Cardinal, mais de montrer « votre soumission. Le Roi n’a pas besoin du suf- « frage de ses sujets... Il sera proclamé aujourd’hui » dans Madrid, et les autres villes suivront cet » exemple. «
L’intrigue se porta sur un autre terrain. On contesta les droits du Cardinal. Une députation de la ' noblesse vint lui demander d’exhiber le titre en vertu duquel il gouvernait le pays. Alors, l’auguste vieillard mena les envoyés dans la tour où les trésors du Roi et les siens étaient renfermés; il ouvrit gravement les fenêtres, et leur fit voir les gardes rangés en bataille dans la plaine; il fit un signe, et une triple salve d’artillerie ébranla les airs. Puis, montrant ses coffres et ses soldats : «Voilà, dit-il, mes pouvoirs. »
A partir de ce jour, il frappe à coups redoublés sur les rebelles , quels que soient leurs titres et leur rang. Pour augmenter ses forces contre la révolte, il institue en Espagne une force nouvelle, une sorte de garde nationale. L’indiscipline et l’irré-
gularité du service féodal avaient depuis un siècle provoqué en France rétablissement d’une armée permanente. Ximénès voulut accomplir en Espagne la même révolution : c’était donner à la royauté la force avec le droit. Il prit pour prétexte la nécessité d’avoir des troupes toujours prêtes contre les incursions des pirates d’Afrique, et enjoignit à chaque ville de Castille d’enrôler un certain nombre de bourgeois, qui seraient exercés à la discipline militaire les jours de fête; les officiers furent payés sur les fonds publics et les soldats exemptés d’impôts. Les grands se trouvèrent ainsi réduits à l’impuissance : c’étaient leurs vassaux que l’on enrôlait sans leur assentiment; ils n’avaient plus d’armée depuis que le Roi en avait une. La haine redoubla contre le Régent , mais ses ennemis, c’està-dire les ennemis du royaume, étaient domptés.
L’activité du Régent n’était pas moins prévoyante au dehors. En même temps que par une mesure hardie il sauvait la Navarre , reconquise par Ferdinand, d’une invasion des Français, il envoyait une nouvelle armée contre les Maures d’Afrique; et quoique le général choisi par lui eût été moins heureux qu’il ne l’avait été lui-même, les corsaires d’Alger et de Tunis rabattaient de leur audace.
Charles d’Autriche pouvait venir prendre possession de son royaume affermi et pacifié : il arriva, mais la puissance et la grandeur du vieux Régent eussent fait ombre à la grandeur naissante du jeune Roi. Une lettre de Charles remercia Ximénès de ses bons services, en l’invitant à vivre dans la retraite et le repos. L’archevêché de Tolède était donné à un jeune homme de vingt ans. La dépêche, dit-on, arriva trop tard... Ximénès venait d’expirer, et l’ingratitude du Roi ne trouva plus que le cadavre de celui dont le génie lui léguait la couronne de toutes les Espagnes, la domination des mers et l’expectative de l’empire du monde.
Ximénès avait les talents de l’administrateur autant que ceux du politique. Il réforma et réorganisa les finances; et pour obvier aux exactions des subalternes préposés à la recette des contributions, il alla plus loin que Sully et Colbert, qui eurent en France la même tâche; il établit dès lors un système exactement semblable à ce que nous appelons l’assiette et la répartition de l’impôt; puis il admit les bourgeois de chaque ville à opérer euxmêmes le recouvrement des contributions locales , à la charge de verser au trésor les sommes entières.
En qualité de justicier de son diocèse, il y institua des tribunaux de paix jugeant en conciliation et en matière sommaire, sans écriture et sans frais; il introduisit en Espagne l’usage des instructions données aux enfants par le clergé sous le nom de catéchisme. Enfin, service immense, il créa en Espagne l’état civil, en forçant, comme primat de l’Église espagnole, les curés de chaque paroisse à enregistrer exactement chaque naissance, chaque baptême, chaque mariage et chaque enterrement. La France ne tarda pas à copier cette utile institution. Il fit beaucoup aussi pour les lettres et les sciences ; il fonda l’université d’Alcala , et fit imprimer cette fameuse bible hébraïque, grecque , latine et chaldaïque, qui lui coûta plus de 50,000 écus d’or, et qu’il dédia au pape Léon X, l’un des plus illustres promoteurs de la renaissance *.
Prêtre irréprochable, ministre dévoué, homme d’État à conceptions vastes et profondes, diplomate
1 Plus tard, Philippe II accorda à Christophe Plantin, imprimeur à Anvers, le titre d’architypographe du Roi d’Espagne, et pour que ce titre ne fût pas vain , il le chargea de donner une nouvelle édition de la Bible d’Alcala. Cette édition parut de 1569 à 1572, en huit volumes grand in-folio. La Bibliothèque Impériale de Paris en possède un magnifique exemplaire sur vélin. (Auguste Vitu, Histoire pittoresque de la typographie , Paris, 1846.)
plein de pénétration et de ressources , général habile, Ximénès peut, selon nous, par la grandeur de son caractère et l’éclat de ses vertus, soutenir le parallèle avec les plus illustres ministres qui aient gouverné la France. Pieux et austère comme Suger, mais avec plus de lumières; savant, laborieux et persévérant comme d’Amboise, mais avec une sévère rigidité de principes et de conscience; habile comme Mazarin, mais avec une probité qui honorait et fortifiait sa politique; il nous paraît n’avoir été égalé en fermeté et en courage que par Richelieu. Comme lui , tout-puissant pour le bien
de l’Etat, Ximénès a lutté avec une énergie indomptable contre la haine et l’envie ; comme lui , attaqué violemment par une noblesse dont il sapait la puissance et par la famille même de son souverain , il est resté debout plus grand et plus fort qu’avant la lutte; il a brisé toutes les résistances; il a sauvegardé de toute atteinte la couronne dont la défense lui était confiée; il n’a permis à personne de violer impunément la paix publique; il est devenu enfin la loi vivante. Comme Richelieu , au sortir d’une époque d’anarchie, il a rendu son pays puissant et respecté au dehors. Richelieu résistait
au Roi pour le bien servir; Ximénès déchirait un