DU C\RI)I\AL XIMÉXÙS
Les bonnes lettres avoient esté bannies d’Espagne par le désordre des guerres passées ; Ximénès porloit en son esprit un ardent désir de les y remettre. Il fit bastir un collège dans Alcala, et mit luy-mesme la première pierre du fondement le septiesme jour de mars mil quatre cens nouante huit. Les rentes qu’il y donna, les régents qu’il y establit en ont du depuis fait une des meilleures Académies d’Espagne. Certes, le bonheur d’un royaume consiste- principalement dans l’observance des loix, ce qui se fait plutost par la bonne éducation de la jeunesse que par la crainte de la peine : car de ceste bonne éducation naissent les actions de la vertu , qui ont pour origine la bonne habitude, et celle-cy ne s’acquiert que par l’exercice. De là vient que là où manque la bonne institution de la jeunesse , la sévérité des magistrats n’est pas assez forte pour tenir les hommes dans l’obéyssance des loix, parce que qi\and une fois les passions se sont rendues si fortes qu’elles maistrisent la raison par une longue accoutumance au vice, il est bien difficile de les surmonter. C’est pourquoy on a sagement
jugé que la raison et l’habitude, qui est l’éducation, %
adjoustées à la nature, font les hommes vertueux et obeyssants aux loix. Ainsi la bonne institution de la jeunesse est très-nécessaire au bien public.
Avec les lettres, l’illustre prélat désiroit la probité, leur véritable compagne, et toutes les deux dans la vraye religion. Ce zèle l’a fait souvent travailler à la
conversion des âmes infidelles. Sur la fin de cette mesme année, il atlendoit à Grenade, royaume nouvellement conquis sur les Maures, les Roys Ferdinand et Isabelle pour adviser à la conservation de ce nouveau conquest 1 . Cependant il prcscha ces Mahométans avec tant de ferveur qu’en un seul jour il en convertit trois mille à la foy chrestienne ; et parce qu’il estoit impossible de les baptiser tous ce jour-là par les formes ordinaires du baptesme , il print un aspergez , et faisant porter l’eau baptismale auprès de soy , les baptisa tous en les arrousant de cette eau, cette aspersion tenant lieu d’une simple immersion. Ce jour, qui fut le seiziesme décembre, a esté longtemps festé en Espagne. L’Archevesque de Grenade haranguant au Cardinal sur les triomphes de ce royaume-là, luy dit entre autres choses : « Monsieur, » je puis dire sans vous flatter que vos victoires sur- » passent celles du Roy ; il a gaigné les pierres et * vous avés gaigné les âmes à Dieu. » La plus grande partie de ce qui restoit à convertir des Maures suyvit l’exemple d’un Prince de leur secte 2 , nay de la famille
1 En recevant des mains du Roi Boabdil les clefs de l'Albambra, Ferdinand et Isabelle les remirent au comte de Tendille qui en fut nommé gouverneur.
2 Zegri, de la race d'Abcnhamar. Ce jeune prince, qui par sa naissance et sa valeur avait acquis un grand crédit parmi le peuple , s’opposait de tout son pouvoir au progrès des conversions. Ximénès, après avoir tenté en vain de le persuader et de lui faire abjurer ses erreurs, le confia à Pierre de !,énn, un de ses aumôniers. Cet ecclésiastique, ne
DU CARDINAL \I MENUS
royalle des Roys de Grenade, qui se fit cbrestien, et les attira avec soy à la cognoissance de la vraye religion. Ces hommes nouvellement venus à la foy par les lumières de la vérité, commencèrent à détester leurs erreurs en telle sorte que de leur propre mouvement ils portèrent aux pieds de Ximénès cinq mille volumes ou Alcorans, ou gloses et explications faites sur l’Alcoran, tous artistement bien reliez et ornez de fermoirs et cornières d’argent, d’or et de pierreries, ce qui faisoit voir l’estime que ces peuples avoient fait des mensonges de leur prophète. Plusieurs grands d’Espagne prièrent Ximénès de leur donner quelqu’un de ces livres pour servir d’ornement à leurs bibliothèques; il le leur refusa, et, faisant allumer un grand feu, les y fit jeter tous, excepté quelquesuns qui trailoient de la médecine et qui avoient esté trouvés parmy les Alcorans, jugeant expédient de ne
pouvant subjuguer le jeune Maure par la raison et la douceur, entreprit de le réduire par la violence. Il l'enferma , le fit coucher sur la dure et lui mit les fers aux pieds. Un matin , Zegri témoigne le désir d’être présente à Ximénès ; il tombe aux genoux de l’Archevêque et demande le baptême, ajoutant que sa conversion en entraînerait sans doute beaucoup d’autres : * Ce n’est pas , s’écria-t-il en souriant et en mon- » trant le chapelain qui l’avait si maltraité, qu’il soit besoin d’autres » convertisseurs que celui-là ! Pour réduire les Maures les plus obsti- » nés , Votre Seigneurie n’a qu’à les mettre sous la garde de ce lion » ( leo ) ; il n’y en a pas un seul qui ne soit chrétien en fort peu de > jours. * L’Archevêque l’embrassa et le baptisa.
On ne comprendrait guère de nos jours les moyens de conversion employés par Pierre de Léon; mais il faut se reporter au temps où ces faits se passaient.
laisser aucun livre qui peut à ces nouveaux convertis rafraîchir la mémoire de leurs erreurs , où plusieurs d’entr’eux avoient passé les meilleures parties de leur asge : car l’homme est tousjours fragile au bien, et ses progrez dans le chemin de la vertu sont semblables aux batteaux qui vont à mont le courant d’un fleuve rapide , capables de descendre plus en une heure qu’ils ne sont montez en un jour.
Mais cela ne fut pas suffisant de convertir ces Maures dans leur devoir; les uns souspiroient après leur liberté perdue , les autres relournoient à leurs superstitions, et, prenant les armes, se faisoient chemin à toutes les deux par le fer et par la force. Ximénès, qui estoit encores à Grenade , se trouva au milieu de ceste tempeste; il fit une dépesche à la cour pour en donner advis aux Roys. Pour la porter en diligence , un gentilhomme de qualité de la mesme ville luy offrit un esclave œthiopien qui estoit si léger et si viste du pied, qu’il faisoit cinquante lieues en un jour : Ximénès luy donna son paquet et l’envoya. Ce brutal, au lieu de faire diligence, à la seconde hostellerie qu’il trouva en chemin, se chargea tellement de vin et de viande qu’il s’endormit jusques au lendemain, et, au lieu d’estre à Séville en deux jours, où estoit pour lors la cour, il n’y arriva point en cinq. Cependant les Roys avoient sceu la révolte des Maures Grenadins, car les envieux de la grandeur de Ximénès avoient envoyé de meilleurs
DU CARDINAL NIMKNKS.
courriers que l’OEthiopien et avoienl fait entendre au Roy que le mesme Ximénès, voulant par sa témérité et son zèle indiscret convertir en un moment au christianisme des hommes qui cstoient nais, avoient vescu et la plus part vieilli dans la loy de Mahomet, avoit perdu le royaume de Grenade; que celuy-là estoit incapable du ministère de l’Estat, qui ne sçait faire gouster aux peuples nouvellement conquis autres douceurs du nouveau gouvernement que ses caprices et ses violences. Ferdinand les creut d’abord, et sçachant que la Reyne, sa femme, avoit introduit Ximénès dans la cour et avoit exalté sa conduite, l’alla trouver dans sa chambre, et tout en colère luy dit ces paroles : « Voilà doncques, Madame, les triom- » plies de nos ancestres et les nostres, acquis par le » sang de la noblesse d’Espagne, renversez en un mo- » ment par l’opiniastrelé et la folie de vostre Ximénès ! » Adverti par ses amis de ce qui se passoit à la cour contre luy, et de la négligence de l’OEthiopien, Ximénès reeogneut la faute qu’il avoit faite de commettre une affaire de telle importance à l’yvrognerie d’un brutal, et résolut dès lors de n’envoyer jamais courrier en pareilles occurrences , qui ne fut honnestc homme ; ce qu’il fit depuis, honorant et comblant de présens tous ceux qu’il envoyoit pour des affaires de conséquence 1 . Mais, pour remédier à ce désordre, il
1 On verra cependant plus loin que Ximénès s’esl trompé une seconde fois dans le choit d'un messager.
depescha à Séville, vers les Roys, François Ruys, son compagnon de religion, qui déduisit à Leurs Majestez les motifs de la révolte de Grenade et les remèdes que Ximénès y avoit apportés. Le bon estât de ce royaume adoucit le courrous de Ferdinand , esteignit la haine conceüe contre Ximénès, et obligea le Roy de le remercier par ses lettres de la grande despence qu’il avoit faite à Grenade pour appaiser les peuples, et du péril auquel il s’esloit exposé pour sauver les villes. L’homme d’Estat qui travaille avec intégrité doit vaincre par ses bonnes actions et par sa patience l’envie et les calomnies de ses ennemis , car n’estant point fondées sur la vérité , elles se dissipent comme de vains nuages du mensonge.
Les veilles et les travaux souffers à Grenade pour esteindre cette révolte 1 avoient destruit la santé de Ximénès et l’avoient affligé de plusieurs incommoditez qui s’estoienl réduites à une fièvre étique, sans que les médecins y peussent donner remède *. Une
1 Celte révolte, dont ln première cause fut une querelle survenue dans le faubourg appelé Albaycin , entre quelques Maures et Salzedo, maître d'hôtel de l’Archevêque, dura dix jours et menaça plus d'une fois la vie de Ximénès, qui fut heureusement protégé par le comte de Tendille, Gouverneur de l’Alhambra.
2 Le Roi et la Reine l'allèrent voir plusieurs fois. La Reine ayant remarqué que le palais était sur une hauteur et l’appartement qu’on avait donné à l’Archevêque fort ouvert et fort élevé , craignit que l’air ne fût trop vif pour un homme si faible et si frêle. Après avoir communiqué sa crainte aux médecins de Ximénès, elle le fit transporter
1)L CA RDI X AL XIMÉXKS.
vieille femme moresque, envoyée par une autre moresque qu’il avoit convertie, le vint trouver, luy demanda permission de guérir sa fièvre ; elle l’obtint, usa d’onguents et de certaines paroles qu’elle récitoit, et en huit jours le remit en son entière santé. Cela luy donna moyen d’aller à Tolède saluer la princesse Jeanne, fille et héritière de Ferdinand et d’Isabelle, ensemble Philippe d’Austriche, son mary, fils de l’empereur Maximilian , qui estoient nouvellement venus en Espagne , et de revoir dans Alcala le collège qu’il y faisoit bastir comme un superbe temple des Muses.
L’amour des lettres esloit inséparable de sa vie, en telle sorte que l’année mil cinq cens et deux il entreprint de faire travailler à ses despens, dans la mesme ville, à l’explication et à l'impression de la saincte Bible, en langues latine, grecque, hébraïque et chaldée, par des hommes très-sçavants Pour ce faire, il fit achepter les manuscripls et imprimeries plus corrects de la mesme bible en ces langues; sept
nu Xcnéraliffe, maison do plaisance hors de l’Alhatnhra, que les Rois de Grenade avaient fait bâtir pour aller jouir, pendant le printemps, des plaisirs de la campagne et de la pureté de l’air. (Ceo. dk Roblks.)
1 Démctrius de Crète, Antoine de Xébrissa, l.opès Astuniga, Fernand Pinlian, professeurs de langues grecque et latine; Alphonse médecin d’Alcala ; Paul Coronel et Alphonse Zamora , très-versés dans les lettres hébraïques. « Hâtez-vous, mes amis, leur disait-il sans t cesse, de peur que je ne vous manque, ou que vous ne veniez ù me » manquer; vous avez besoin d’une protection comme la mienne, et » j’ai besoin d’un secours comme le vôtre. »
exemplaires hébreux luy coustèrent quaire mille escus ; les manuscripts latins et grecs , anciens de huict cens ans, se montèrent à des sommes plus grandes, et la despence employée à la nourriture et aux salaires des professeurs en ces quatre langues , aux correcteurs et aux imprimeurs, par l’espace de quinze années, fut immense. Son intention estoit d’instruire les prestres aux véritez des deux testa-
mens, et de laisser à l’Eglise ces belles lumières des sainctes Kscritures, comme si son esprit eust préveu que quelques années après la perfection de cet ouvrage, viendroient des hérétiques attaquer la pureté de la doctrine chrestienne par la fausse interprétation de l’Escriture, et que, contre leur malice, cesle impression, qui les avoit devancez, fourniroit de puissantes armes.
Ce grand et pénible ouvrage estant parachevé lorsque l’imprimeur en présenta à Ximénès le premier exemplaire, ce personnage levant de joye les
1 II le dédia h. Léon X, soit pour lui témoigner sa reconnaissance d’avoir concouru à l'accomplissement de cette œuvre en lui communiquant tous les manuscrits de la Bibliothèque Vatican e , soit parce que tous les ouvrages qui regardent l’éclaircissement des Écritures ne peuvent être plus raisonnablement consacrés qu’au Souverain Pontife en qui réside l'autorité de l'Eglise chrétienne. L’Eglise n’est pas seulement redevable à Ximénès de la Bible polyglotte ; il fit aussi imprimer à ses dépens des traités de piété et des histoires saintes; enfin il fit faire une édition sur vélin des livres de chant et de musique sacrée, qu’il distribua à toutes les paroisses de son diocèse.
(Etc. RoBi.ès. — CiOMKZ.)
1)1 CARD1XAL XIMKXKS.
yeux et les mains au eiel , s’escria en cette sorte : « Mon Dieu, je vous rends grâces immortelles de ce n qu’il vous a pieu conduire à bon succez un ouvrage « que j’ay si ardemment désiré. » Puis se retournant vers ses plus familiers domestiques, leur dit ces paroles : « Il est vray, mes amis, que Dieu m’a fait la « grâce de travailler assez heureusement pour l’Estal » en de grandes et importantes affaires; mais de tout « cela il n’y a rien de quoy vous vous devriez con* « jouir avec moy comme de cette impression et explia cation de la Bible en quatre langues. » Son dessein estoit encore de faire travailler aux œuvres d’Aristote, les faire traduire et les orner selon la dignité du sujet. Certes, s’il fit revivre les lettres, il est bien raisonnable qu’elles le fassent revivre et donnent l'immortalité à son nom; car celuy qui travaille pour elles en reçoit cet auguste privilège de ne mourir point.
Presque en ce mesme temps, Jeanne, héritière d’Espagne, enfanta dans Alcala Ferdinand, son second fils. Ximénès print cette occasion pour la gloire de son collège, et, en faveur de cette naissance, obtint à cette ville-là, qu’il avoil rendue le domicile des lettres, exemption des tailles et de toutes sortes d’impositions. Les habitants d’ Alcala gardent encores aujourd’huy , en mémoire de cette grâce , le berceau et les langes de ce prince; mais ils bénissent le nom de Ximénès qui leur procura ce bien.
Le mesme jour, comme le prélat fut sorti de son logis, il rencontra les officiers de la Justice qui menoient un criminel au gibet; il les fil arrester et donna grâce à ce misérable, disant que cette action, qui estoit au-dessus de son authorité, devoit être permise à sa dignité, s'il cmpesehoit que ce jour d’allégresse à toute l’Espagne no fut funeste à personne dans Alcala.
Lors il institua à ses despens un collège pour les filles d’honneste famille que la pauvreté tenoit dans l’ignorance , et fit bastir conjoinctcmcnt à ce collège un monastère de religieuses pour celles qui voudroient vivre hors du monde *. Aucune pourtant n’y enlroit que volontairement; car, à celles qui vouloient demeurer dans le monde avec les vertus qu’il leur avoil fait apprendre , il donnoit une dot honorable et les marioit selon leur condition.
Ces œuvres de piété et la guerre contre les infidelles estoient le thrésor où ses pensées accumuloient les richesses que la fortune ne peut faire périr. Estant à Médina, Hierosme Vianelli, Vénitien, lui présenta un diamant qui estoit à vendre pour le prix de cinq mille escus, ce qui estoit bien au-dessous de sa valeur, et le pressoit de l’achepter. Il estima
1 Cette maison fut fondée, en 1504, sous le patronage de sainte Isabelle ; elle acquit une telle célébrité , grâce à l’austère surveillance et aux sages règlements du vertueux prélat , que les fdles de qualité de la ville, lorsqu’elles avaient perdu leurs parents, se retiraient dans cette communauté en attendant l’époque de leur mariage.
1)1 CA R l)l.\ AL XIMKXKS.
la netteté et lcsclat de cette pierre précieuse : « mais, ” dit-il, je puis bien mieux employer cet argent; en » une nécessité pressante, j’en puis secourir cinq » mille soldats en leur donnant à chacun un escu ; » car alors il levoit une armée pour la guerre d’Afrique.