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passions des hommes. Les Grands furent de contraire advis au sien dans le Conseil ; dehors , ils disoient que l’ambition du Cardinal estoit desmesurée; que sa condition n’estoit point pour les armes, mais plustost pour les affaires ; que cela estoit abominable à un prestre, à un inoyne, à un Archevesque, à un Cardinal, de ne respirer que la guerre et le carnage, et se vouloir dans tous les deux souiller du sang des hommes; que le changement seroit aussi eslrange que ridicule, si, au lieu de sa croix, il prenoit une pique, et, mettant à part son bonnet, couvroit sa teste d’un casque.
Alors Gonzalve, qui dans les eonquestes du royaume de Naples avoit acquis le nom de Grand Capitaine , estoit en Espagne où Ferdinand l’avoit mené à cause de la grande authorité qu’il s’estoil acquise : sa valeur et ses victoires luy estoient suspectes, tant les affaires de la fortune et de la Cour sont de périlleuse nature ! Qui sert mal, mérite punition; qui sert bien, la souffre par l’envie des grands et la jalousie du maistre. Gonzalve estoit alors à Vailladolid, souffrant l’ostracisme dans sa patrie ; mais le nom des grands hommes ne meurt point : celuy de Gonzalve acquéroit hors d’Espagne l’immortalité de la gloire, et dedans le royaume une singulière vénération. Le respect que tous les Espagnols luy portoyent, l’honneur que le Cardinal luy a rendu ont des exemples dans les histoires d’Espagne , et , dans cclle-cy, celuy
qui suit est digne de remarque. .Après les guerres de Grenade , un prince du sang royal des Maures, appelé Zégri, proche parent de ce fameux Roy Abenhamar, quitta les erreurs de Mahomet et se convertit à la foy chrestienne par les soins du Cardinal *. Quand on vint à le baptiser, il pria ses parrains de le nommer Gonzalve Fernandez Zégri, leur disant qu’il désiroit, avec la grâce spirituelle du baptesme , celle de porter le nom de ce grand capitaine Gonzalve de qui il avoit esprouvé la valeur aux guerres de Grenade contre sa nation.
Mais pour revenir aux discours des envieux du Cardinal, « cela est comique, disoit-on à la Cour, » que le grand capitaine Gonzalve s’amuse à dire * son chapelet à Vailladolid, et que le Cardinal » vueille commander aux armées; qu’il fasse le mes- » tier de Gonzalve et que Gonzalve fasse le sien. » Les moins passionnez disoient que de tout temps, aux guerres de religion , les Archevesques de Tolède avoient prins le soin des armes contre les ennemis de la foy, et qu’il n’estoit point nouveau de voir les prestres à cheval à la teste d’une armée ; les autres, plus spéculatifs des affaires de la Cour et qui raffinent sur les nouvelles du temps, disoienl que le dessein du Cardinal estoit d’envoyer en Afrique, à cette guerre, toute la noblesse d’Espagne, pour gouverner tousjours seul et n’estre point contredit en sa domi-
1 Et ceux de l’aumônier Pierre Léon.
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nation ; que ee seroit le bien punir de luy accorder ce qu’il demandoit, la généralité de cette armée et l’envoyer outre mer pour le tirer de la cour : « Qui « s’esloigne de l’œil, s’esloigne du cœur, « disoient-ils. Certes, le mestier de gouverner les hommes est très-pénible, et les grands ministres doivent, avec la prudence de conduire les affaires, avoir une généreuse patience pour résistera l’envie et à la calomnie de la Cour.
Ferdinand, qui cognoissoit mieux la probité du Cardinal que tout ce monde-là, en jugea plus équitablement ; il escouta ses advis, les pesa, les receut et le remercia de ce que, pour le bien de la religion et de ses Ktats, il s’alloit exposer aux fatigues de la guerre, en un âge qui sembloit ne demander que le repos de la paix , car il avoit alors soixante et dix ans. Le Général des galères et F Admirai rcceurent du Koy l’ordre de disposer les galères et les vaisseaux du royaume et les tenir prêts à Malaga ou à Carthagène-la-Neufve à la volonté du Cardinal. Les capitaines des vaisseaux, les officiers de la marine, les commissaires des vivres et des guerres se rendirent chacun au devoir de leurs charges; on prépara avec diligence des vaisseaux, des hommes, des vivres, des poudres, des armes. Le grand Gonzalve conseilla au Cardinal de se servir en cette guerre de Pierre de Navarre comte d’Olivarez, homme de condition, de valeur et d’expérience, et de luy donner sous luy le
commandement de l’armée '. Le Cardinal déférant à ce conseil appela Navarre.
D’un autre coslé, les commissaires des vivres et ceux des navires, les thrésoriers et payeurs des gens de guerre, soit qu’ils fussent gaignez par les ennemis du Cardinal, ou qu’ils aimassent mieux Je séjour d’Espagne que le voyage d’Afrique, apportèrent euxmesmes tout le retardement qu’ils peurent à ce parlement; les uns divertirent les fonds des monstres, les autres emmenèrent les vaisseaux et consommèrent ailleurs le biscuit. Les Conseillers d’Eslat esloient encore contraires au Cardinal, quand il communiquoit avec eux de cette guerre et du parlement de l’armée. Ils alléguèrent la rigueur de la saison d’hiver non encore du tout escoulée; après cela, l’hiver estant du tout passé, ils disoient que les chaleurs de l’esté venant seroient plus insupportables aux soldats que les attaques des Maures. L’armée cependant diminuoit dans cette attente et le trop long-temps la pouvoit dissiper. Le Cardinal avoil fait battre le tambour par toute l’Espagne et fait resonner le bruit de ses desseins bien plus loing; l’Europe et l’Afrique les sçavoient. Les préparatifs qu’il avoit faits cstoienl grands, et si tout cela n’avoit point de suite, ses grands desseins seroient l’accouchement des monta-
1 Pierre de Navarre , que l’historien Anquetil appelle le Vauban de ces temps-là, s’était surtout rendu célèbre par l'inVention et la pratique des mines , dont seul il possédait le secret.
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gnes qui enfantent des souris. Tout le monde Juy estoit contraire; le Roy seul ne s’estoit point déclaré sur les advis qu’on luy avoit donnez : il s’adressa à luy par une lettre qu’il lui escrivitde Carthagène, le suppliant, par tant de travaux qu’il avoit soufferts dans l’administration des affaires dont il l’avoit honoré, par l’intérest de la religion et l’honneur de Dieu dans la mesme religion, de ne souffrir point qu’une armée si complète et tant de préparatifs de guerre périssent inutilement; que le dessein de ses envieux alloit à la diminution de sa gloire royale et pour luy faire encourir à luy le hlasme de téméraire ; enfin il luy déclara la facilité de son entreprise et l’amas d’argent qu’il avoit fait 1 ; que du sien il avoit de quoy soldoyer l’armée pour trois moys, et qu’au cas que sa mauvaise fortune luy apportas! cette honte de voir ses desseins avortez et l’armée dissipée, il le supplioit de trouver bon qu’il se retirast en sa maison de Tolède, où il essayeroit par ses conseils et ses prédications de faire la guerre aux vices dans son diocèse.
Le Roy, qui estimoit Ximénès et le jugeoit nécessaire à l’Espagne, luy donna la satisfaction qu’il désiroit, mesprisa les advis de ses envieux, luy rescrivit
1 Non content de consacrer à cet le guerre les économies qu’il avail réalisées, il écrivit au chapitre de Tolède pour le prier de contribuer à une si sainte entreprise, et en obtint des secours considérables.
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de partir et commanda à toute l’armée de se tenir preste pour faire voile au printpmps prochain , qui sefoit de l’année 1508 Mais ces difïicultez ostées par le courage du Cardinal et l’aulhorité du Roy , d’autres obstacles l’arrestèrent cncores à Carthagène. Comme il fut prest de monter sur mer , les soldats se mutinèrent, abandonnèrent leurs enseignes et se retirèrent aux collines proches de la mer. La sédition arriva pour un tel sujet : le Cardinal avoit ordonné que la monstre se feroit en Afrique aussitost que l’armée y auroit prins terre, et que pour éviter les pilleries que les Capitaines font sur leurs soldats, chaque soldat recevroit sa paye des mains des Thrésoriers. Pierre de Navarre, accouslumé aux rapines des guerres d’Italie, ne trouva pas cela bon; il le fit entendre sous main aux Capitaines et ceux-cy le desguisèrent et le dirent aux soldats, qui se desbandèrent *. Vianelli , qui avoit de l’authorité dans l’armée, au lieu d’appaiser la sédition , l’augmenta. Il estoit d’intelligence avec Navarre, et avoit avec luy délibéré de porter les mutins au dernier désespoir : car tout autant de soldats mutins qu’il pouvoit trouver ,
. 1 Pierre Martyr dit que cette armée se composait d'environ seize mille hommes.
54 En criant insolemment : « Qu’il paye! qu’il paye, le moine, il est assez riche! » — Un tailleur d’Alrala de Henarès qui s’était enrôlé dans les milices excita cette sédition : hardi et bavard , il parvint à faire douter aux soldats du succès d’une guerre difficile que le Roi n’avait pas osé entreprendre et qu’un moine entreprenait. ((ioMKZ. )
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il les faisoit pendre tout à l’heure, et, sous couleur de justice, mettoit dans la terreur et la fureur tous ceux qui avoient gaigné les collines. Le Cardinal, voyant ce remède estre pire que le mal, envoya vers Vianelli Villaroel, gouverneur de Castorle, luy remonstrer qu’il usast d’une voye plus douce , et qu’il ne perdit point ainsi les hommes dont on avoit besoin à la guerre qu’on alloit faire. Vianelli, qui estoit superbe , receut mal cette remonstrance et luy respondit arrogamment qu’il scavoit mieux que le Cardinal et que luy mesme comme il falloit appaiser les mutineries des gens de guerre. Villaroel mit l’espée à la main, le chargea, le blessa à la teste et se retira dans la citadelle de Carthagène, où commandoit un sien parent. Cela retarda le parlement de l’armée, car Vianelli estant le principal guide de ce voyage , il estoit nécessaire d’attendre sa guérison.
Mais si falloit-il appaiser le soldat mutiné et le rappeler de sa retraicte. Le Cardinal envoya vers eux le Capitaine Salazar, maistre de camp du régiment de Tolède, homme de guerre doué d’éloquence soldatesque et puissant en la persuasion militaire. Il les alla trouver, les appaisa et les appella à la monstre qui se devoit faire, leur disoit-il, dans la galère réaile, et leur fist voir les sacs d’argent qu’on portoit là-bas sur la plage un peu esloignée d’eux vers la mesme galère : ces sacs estoienl couronnez de rameaux verds. A la voue de l’argent, les mutins
descendirent des collines et vindrent vers la mer comme les oyseaux au leurre. Cet artifice les fit em
1 Le dimanche soir, 13 mai 1508.