‹ Histoire de la vie et de l'administration du cardinal Ximenès annotée et précédée d'une introduction et d'une notice sur Michel Baudier et ses diverses ouvragesChapitre 57 sur 88 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

Ximénès prépare une expédition contre les Maures d’Afrique. — Embarquement de l’armée à Malaya. — Prise de Mers-al-Kibir. — Nouvelle expédition dirigée contre Oran et commandée par le Cardinal. — Ximénès parvient à surmonter les obstacles que l’envie lui suscite. — Mutinerie de l’armée. — Embarquement de l'armée et du Cardinal à Cartha^ène,

Or, comme F esprit de Ximénès esloil grand, aussi estoil-il capable de toutes choses; les estudes de la paix, les affaires de la guerre y trouvoient place, comme estant propre à toutes les deux. Pendant qu’il faisoit imprimer des livres, qu’il fondoit des monastères, faisoit bastir des collèges, les rentoit, les peuploit de régents et d’escoliers, il méditoit la guerre d’Afrique, et en son âme en formoit les desseins et en faisoit les préparatifs dans le repos et le calme de FEstat; il levoit des gens de guerre, envoyoit des commissions et faisoit provision d’argent pour mieux asseurer FEstat. Car il tenoit pour maxime que les esprits des hommes estans nais libres, ils ne souffrent point la servitude et l’empire d’autruy que par la force , et disoit souvent que jamais prince n’a esté redouté des estrangers, ny révéré des siens, qu’il

HISTOIRK

n’ait levé une armée et fait tous les préparatifs d’une guerre. Le désir d’estendre la religion chrestienne jusques dans l’Afrique et de délivrer l’Espagne des courses et ravages des pyrates de ce pays-là, qui venoient jusques dans ses ports enlever les vaisseaux des ehrestiens, luy fit entreprendre une guerre de telle conséquence.

Alors cstoit à la cour de Ferdinand un Vénitien appelé Hierosme Vianelli, personnage fort pratic aux voyages d’Afrique où il avoit souvent navigué, en sçavoit tous les ports et les endroits de la cosle de plus facile abord '. Celui-cy sceut le dessein de

1 Jérôme Vianelli était venu à Médina del Campo pour saluer les Rois catholiques; Isabelle, qui était à son lit de mort, consentit à recevoir le célèbre voyageur ; c’est alors que Ximénès vit le Vénitien et qu’il conçut le dessein de s’éclairer de ses lumières pour mener à bonne lin le projet qu’il avait de jeter une expédition en Afrique.

Plusieurs historiens assurent i\ tort que ce projet fut inspiré à Ximénès par Vianelli : Ximénès le nourrissait depuis longtemps ; dès qu’il eut entrée dans les conseils comme Archevêque de Tolède, il s'attacha à négocier entre le Roi Ferdinand, Manuel, Roi de Portugal, et Henri, Roi d’Angleterre, une ligue dont le but était la conquête de la Terre-Sainjic. Petrus Quintanilla, de Bello africano , cite une lettre où le Roi de Portugal écrit au Cardinal : * Je joindrai volontiers » mes forces à celles du Roi Ferdinand, mon beau-père, espérant ■> que Dieu bénira nos armes , et qu’il exaucera les vœux d’un grand » Archevêque , qui n’a rien tant à cœur que d’abolir la secte de t Mahomet et de réduire tous les infidèles à reconnaître J.-C. Le • » zèle que j’ai remarqué en vous pour cette expédition est une preuve

t que Dieu la désire. Je compte plus sur vous que je ne ferais sur un t des plus puissants Rois de l’Europe; car, outre l’argent que vous » offrez si généreusement, l'autorité de votre caractère, votre vertu

Dli CARDINAL XIMÉNÈS

Ximénès; il l’alla trouver, l’instruisit des advenues de la coste et particulièrement du grand port appellé Mers-al-Cabir, proche d’Oran , de telle estendue qu’il peut contenir une grande armée navale. Ximénès l’escouta, et le trouvant capable de servir à son dessein, le pria de le voir souvent et commanda à ses portiers que toutes les fois que Vianelli se présenleroit à eux, ils le fissent entrer, qu’il n’estoit point empesché pour luy. La difficulté d’avoir entrée chez les grands ministres d’Estat a tousjours esté dans la cour; elle les délivre d’une infinité d’importuns et les prive aussi de la cognoissance de beaucoup de personnes de mérite, lesquelles ne sçavent point prier les valets qu’ils leur permettent l’entrée. Mais les rnesmes ministres manquent souvent d’hommes qui esloignent les uns de leur présence et y appellent les autres. Vianelli, doneques, par ce libre accez à Ximénès, va souvent vers luy et l’entretient de ce qu’il a veu en Afrique. Ximénès , pour mieux comprendre ce qu’il luy en dit, luy commande d’en faire une carte, mesme de la relever en cire. Par telles

i et votre présence que vous promettez à l'armée, assurent le succès ; » vos conseils seront d’un grand secours , et votre présence un puis- * saut encouragement. Ce serait une grande joie pour les Rois cliré- » tiens que de recevoir de votre main , après la victoire , le corps et le » sang de J.-C. sur le tombeau de J.-C. lui-méme. »

L’arrivée de Philippe en Espagne et les différends survenus entre le pape Jules U et le Roi de France vinrent rompre cette ligue et retarder le projet de Ximénès.

représentations, il voit! une forteresse sur un rocher presque inaccessible, dont sur une tour reluisoit un fanal, non dissemblable au phare des Grecs, pour servir dans les ténèbres de la nuict de seure guide aux navires qui naviguent.

Ce rocher avoit d’un costé le port de Mers-al-Cabir, de l’autre la ville d’Oran, que les Maures appellent Guharan, c’est-à-dire lieu eslevé et exposé aux vents. Son éthymologie pourrait aussi descendre du grec ; Cran en cette langue veut dire voir. Cette place eslevée fournit l’advantage d’une belle veue; c’estoit jadis un petit bourg, mais par la fréquentation et le commerce des marchands, il creut à la grandeur d’une ville contenant dans l’enclos de ses murs six mille maisons, plusieurs mosquées, plusieurs collèges, quelques hospitaux et grand nombre de bains publics. D’un costé, elle est mouillée des flots de la mer; de l’autre, elle a sa veue sur un grand nombre de vergers et de fontaines agréables, dont cette campagne est si belle et si riante qu’elle invite les hommes à venir prendre part à ses plaisirs et à ses délices.

Les cartes et les représentations de Vianelli apprennent à Ximénès qu’avant d’entreprendre sur l’Afrique , il se faut rendre maistre du port de Mersal-Cabir, qui en est la plus seure entrée.

Ce dessein projeté pour le bien de la religion et pour la liberté d’Espagne, il en proposa l’exécution

DU CARDINAL XI MENÉS

au Roy Ferdinand et luy conseilla celte guerre qu’il luy fit voir utile et glorieuse par les raisons qu’il luy desduisit. Ferdinand luy respondit que l' ad van t âge de la religion se retrouvant dans cette guerre, sans autre considération, le sien s’y trou voit aussi tout entier comme inséparable de celuy-Ià; qu’il ne tiendroit point à luy qu’un dessein si pieux ne fut exécuté; mais qu’ayant fait de grandes despences aux guerres de Grenade et d’Italie, ses coffres cstoienl espuisez d’argent, et que de là cette guerre se trouveroit foible et sans nerf. Ximénès luy en offrit du sien et promit fournir les monstres et les vivres de son armée six mois durant : car ce prélat généreux avoit fait amas d’argent de l’espargne des grands revenus des bénéfices dont il jouissoit. Cela fit conclure la guerre d’Afrique. On prépare l’armée navale; Diégo Fernand de Cordoue en est fait général ; il prend avec soy de vieux et expérimentez capitaines, entre autres Raymond Cardone, qui est fait vice -admirai de l’armée, et Diego de Vera, maistre de l’artillerie. Vianelli estoit le principal personnage de la troupe, comme le guide des autres.

Cette armée estant en ordre part de Malaga le cinquiesmede septembre, et environ le quinziesme arrive à Mers-al-Cabir. Les Maures advertis par leurs espions estoient sur la deffensive, aüendans qu’elle parut.

Ils la voyent venir et vont au port pour lui empescher la descente. Le combat fut rude, mais quelque

résistance que sceussent faire ces Africains , les Espagnols fout leur descente et vont assiéger la forteresse qui deffend le port : c’est la roche du phare dont nous avons parlé cy-devant, contenant un petit bourg assez peuplé; la mer l’environne de tous coslés , excepté de celuy qui regarde le midy. Le Roy de Trernesen 1 envoya un secours de Maures et de Numides pour faire lever le siège; mais comme les Espagnols estoient les plus forts, ils les défirent. Ceux de la roche se deffendoient courageusement quand un accident rallentit leur courage : le capitaine de la garnison , homme de valeur et de créance parmi les siens, donnant ordre aux lieux où il en cstoit besoin, alloil et venoit à l’entour des fortifications, quand une mousquetade partie des navires d’Espagne le renversa mort sur la place. La perte de cet homme estonna la garnison , qui parlementa et promit de se rendre si dans trois jours elle ne recevoit un plus grand secours du Roy de Trernesen. Les trois jours se passèrent sans qu’ils fussent secourus , ils en demandèrent encores trois autres , on les leur accorda ; estans passez, les Maures receurent la composition qu'ils auroient la vie sauve, hommes, femmes, enfans, avec ce qu’ils pourroient porter sur leurs espaules , et ouvrirent leurs portes. Diego Fernand , homme de foy , voulut qu’on leur gardast cette composition, et, pour la faire observer, se tint luy-

1 Tlemcrn.

Dt CARDINAL XIXIKYKS.

rnesme à la porte de la forteresse par où sortoient les Maures portant sur leurs espaules ce qu’ils pouvoient de leurs biens. Un soldat, poussé d’amour et d’avarice , se jeta sur une femme africaine qui sortoit avec les autres , chargée des richesses de la fortune et de celles de la nature , qui obtiennent rarement sauf conduict parmi l’insolence du soldat, car elle estoit parfaitement belle et portoit sur elle les plus précieux de ses meubles. Celuy-cy la despouilla des unes, et, pour jouir des autres, la força. Diego le fist prendre et tout à l’heure le fisl, en sa présence, tuer à coup de pieques.

Ainsi les Espagnols furent maistres de cette forteresse cinquante jours après estre partis de Malaga, et envoyèrent en Espagne une galère porter à Ferdinand et à Ximénès les nouvelles agréables de leur victoire. Elles réjouirent toute la cour '. Ximénès en fit rendre grâces à Dieu par des prières de huict jours continuels; car, si les desseins de la guerre et les armées dépendent des Roys, Dieu seul est celuy qui donne les victoires.

La prinse de cette forteresse de Mers-al-Cabir apporta tant de terreur à ceux d’Oran , que plusieurs habitans quittèrent la ville et se retirèrent à Treme-

1 D'autant plus qu’on avait été plus d'un mois sans recevoir de nouvelles de la flotte. Cette conquête ne coûta à l’Kspafpie que trois mille écns d’or; pareille somme fut employée tous les ans à la con-

server.

H ISTOJ R K

son. Mais quoique temps s’estant escoulé sans qu’Oran veid les armes espagnoles, ils prindrent résolution d’y retourner; et comme ils estoient en chemin et assez proche de la ville, ils rencontrèrent un Maure des plus qualifiez et des plus riches d’Oran, qui l’avoit abandonnée et se retiroit àTremesen, faisant conduire avec soy un chameau chargé d’or. A la veue de ce chameau , ils s’en retournèrent à Trernesen et suivirent les richesses qui attirent les hommes partout où elles sont. Leur terreur pourtant fut panique, car les Espagnols manquans d’argent pour la guerre a voient un autre dessein. Diego Fernand choisit les meilleurs soldats pour la garnison de Mcrs-al-Cabir, et renvoya le reste de l’armée en Espagne, ne jugeant pas à propos d’attaquer Oran qu’il n’eust de plus grandes forces ; car la ville estoit forte d’assiette , d’armes, d’hommes, et quasi inexpugnable.

Au retour de celte armée en Espagne, Pierre Lopez Horosco, homme de valeur et l’un des capitaines en celte guerre, fit présent à Ximénès d’un baston d’ébène parfaitement bien tourné et poli , qui estoit la marque de la souveraineté du Cady ou juge de la forteresse. Ximénès le porta quelques jours à la main et puis le dédia à son Académie d’Alcala, pour mémoire d’une victoire si importante, et avec grande raison; car, si les lettres font revivre les belles actions des hommes, il est bien juste de leur consacrer les trophées et les marques de telles actions.

DU CARDINAL XlftlKNES.

Diego Fernand fut appelé en Ëspagne où, ayant esté bien receu du Koy et loué de Ximénès en présence de Sa Majesté, il receut les patentes du gouvernement de Mers-al-Cabir, comme l’ayant conquise par sa valeur et bonne conduite. Sa lieutenance fut donnée à Roderic Driasio, homme de grande valeur, que le Roy envoya en Afrique 1 , et retint Diego Fernand à la cour.

Ce lieutenant ne fut pas plustosl arrivé à Mers-al- Cabir qu'il fist cognoistre aux Maures de la coste ce qu’il valoit. 11 faisoit tous les jours des courses sur eux et les despouilloit des richesses de la campagne , des bleds, des chevaux, des moutons. Ces hommes, outrés des maux qu’il leur faisoit soulfrir, se résolurent ou de périr du tout, ou de le perdre. Ils luy dressèrent une embuscade : Driasio y ayant donné comme il estoit sorti sur eux, et se voyant le plus foible au milieu de ses ennemis qui luy avoient fermé le passage pour retourner à sa garnison, monstre sa vertu dans cette nécessité, et se resoult de mourir comme il avoit vescu , en vaillant homme , exhorte ses soldats de vendre leur vie à leurs ennemis et ne

la donner point laschement; ils le croyent et le sui-

vent ; avec eux Roderic se fait chemin au travers des Maures, les bat, les deffait, les met en fuite et laisse à cette coste cet exemple mémorable de valeur et de force, dont le souvenir y est encores aujourd'hui' :

1 Avec crut chevaux et cinq cents fantassins. (Gômez.)

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poursuivant le javelot à la main un Maure qui fuyoit à cheval, il luy darda le javelot ou l’hazegaye de telle roideur qu’il perça de mesme coup le cavalier d’outre en outre, l’arçon de la selle et le col du cheval. Les Maures ont depuis gardé ce proverbe parmi eux que, quand à la guerre la colère leur fait dire des imprécations les uns contre les autres, ils se disent celle-cy : « Que le coup du Capitaine de Mers-al-Cabir te puisse » frapper! »

Toutes ces choses arrivèrent avant la venue de Philippe en Espagne, et avant que Ximénès fût Cardinal : remises en ce lieu pour suivre sans interruption le récit des pièces de cette histoire.

Mais la mesme année que Ferdinand revint dTtalie et que Ximénès receut le Chapeau, les Maures, non encores domptez par la perte de Mers-al-Cabir, vindrent courir la coste d’Espagne et y prindrent un bourg fortifié, mirent au fil de l’espée les hommes, les femmes, les enfans; et, enflez de cette victoire à leur retour en Afrique, menacèrent Roderic de l’assiéger et le mettre en pièces dans sa forteresse.

Le Cardinal Ximénès, qui avoit en son esprit la continuation de la guerre d’Afrique, n’en voulut pas demeurer là; il fit dessein d’y aller en personne si le Roy Ferdinand n’y passoit luy-mesme, et en fit les ouvertures et les propositions au Conseil. Elles esveillèrent l’envie de ses ennemis et donnèrent à toute l’Espagne sujet de divers discours, selon les diverses

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