DU CAR DIX AL X1MKNKS
dehors tout ce qu’il y avoit d’infection des corps morts ; et en mémoire de la prinse , il y fonda un hospital , et ordonna dans l’église qu’il y fit bastir un service annuel et perpétuel le quinziesme jour de may, auquel on prierait Dieu pour luy, donnant pour cela trente mille escus du sien.
Alvarez Gomez, qui a le plus escrit des actions du Cardinal qu’aucun autre qui soit venu en mes mains , remarque qu’il avoit intelligence dans Oran avant que partir d’Espagne, avec Acmat Acanixe, qui estoit le premier homme de la ville, et avec Catorre, juifs '. Ceux-ci persuadèrent au peuple de ne laisser point entrer le secours que le Roy de Tremesen leur avoit envoyé pour soutenir le siège , « parce qu’avec ce » secours, disoient-ils, il prendroit luy-mesme vostre » ville ; » et lorsque les Espagnols furent dedans , ces deux hommes firent perdre les clefs d’une porte par où le peuple se pouvoit sauver et esviter le massacre. Les maisons de ces deux hommes furent exemptes du pillage et leurs personnes de violence ; ils passèrent depuis en Espagne , où ils ont toujours
1 Alonso Martos cl Martin Argoto, Capitaines espagnols, qui avaient été faits prisonniers par les Maures lors de la prise de Mers-al-Kibir, furent confiés à la garde d’un des principaux de la ville, nommé Hainet Acanix, qu’ils finirent par gagner. C’est ce Hamet Acanix qui, dit-on, pendant que Navarre délibérait s’il livrerait le combut après le débarquement, avait fait parvenir au Cardinal un avis secret, pour le prévenir qu'un secours important envoyé par le roi de Tlerncem pouvait arriver aux Maures d’un moment à l’autre.
(Prias, de Relia Oran.)
vescu avec pension du Roy jusques à la lin de leur vie. Néanlmoins, le mcsme Gomez el la pluspart des historiens espagnols ne laissent point d’escrire que l’arrivée de l’armée, le siège et la prinse de la ville furent miraculeux, qu’une croix leur apparut à la descente en terre , que le soleil s’arresta plus de quatre heures pour esclairer le combat et qu’il prolongea le jour d’autant de temps.
Ceux de Tremesen rendirent la prinse d’Oran funeste aux chrestiens el aux juifs qui trafiquoient dans leur ville, car en ayant eu les nouvelles, ils les mirent tous à mort.
L’Espagne, de l’autre costc de la mer, en célébroit la joye ; le Cardinal en avoit envoyé l’advis au Roy par Fernand de Vera, fils de Diego, maistre de l’artillerie en cette guerre, qui avoit demandé ce voyage pour son fils. Mais comme Fernand estoil jeune et peu soucieux, il ne fit pas grande diligence; le sommeil el le jeu luy retenoient les meilleures parties du temps. Cela donna sujet à un soldat, désireux de profiter en ce voyage, de le suivre secretlement en chemin ; et comme il cognoissoit la mollesse de ses mœurs, à la première journée en terre, il luy desroba les lettres au Roy, passa outre, fit diligence et arriva à la cour avant que Fernand fut à mi-chemin, où il receut du Roy les dons qui se font aux courriers de nouvelles si heureuses. L’exemple de la négligence de Vera confirma le Cardinal en la résolution qu’il
1)1 CARDINAL XI MENÉS
avoit faicte, lorsque l’OEthiopien le décent à Grenade, de n’envoyer jamais courrier pour affaire importante qui ne fut homme de jugement et de mérite; car un homme qui a ces qualitez, par l’adresse de son esprit ad van ce , aux lieux où l’on l’envoyé , et la gloire du prince et la réputation du ministre.
Si le Cardinal eust des traverses au commencement de celte guerre, il n’en eust pas moins à la fin ; car si la fortune tasche d’empescher les actions de la vertu , l’envie s’efforce d’en obscurcir la gloire quand elles sont faictes. Pierre de Navarre avoit esté par le Cardinal eslevé à la charge de lieutenant de l’armée, et ce qu’il y acquit d authorité et d’honneur il le tenoit de sa main ; mais peu recognoissant de ces bienfaicts, il les employa contre sa personne. Un soldat avoit tué un domestique de la maison du Cardinal, qui commanda que la justice en fut faicle. Navarre non-seulement l’cmpescha, mais d’advantage soustint le criminel et s’emportant jusques-là, parla à son généralissime et bicnfaicteur avec une telle arrogance : « S’il y a du désordre et de l’insolence parmy « les soldats, vous seul en estes la cause ; ils n’ont » jamais à la guerre recogneu deux maistres. Si » j’estois seul dans le commandement , je me promets » de subjuguer toute l’Afrique en peu de mois. Re- » tournez, si bon vous semble, en Espagne faire vostre * charge de Prélat, et sachez que doresnavant vous " ne serez plus considérable icy que comme personne
« privée ; ces armes sont les armes du Roy et non les « vostres. Je sçay bien que le Roy vous a donné le « pouvoir de généralissime , mais c’estoit pour le « siège d’Oran ; vostre pouvoir est fini avec ce mesme « siège. Je ferai par toute l’armée proclamer à son « de trompe le nom du Roy sans le vostre : » ce qu’il fit le mesme jour. A cette boutade d’un ingrat et audacieux le Cardinal ne respondit aucune parole ; car alléguer des raisons à la rage , c’est l’irriter. Moins encores s’estonna-t-il de cette insolente proclamation qui destruisoit son authorité et anéantissoit sa charge. Mais, quelques jours après, il fisl appeler Navarre, et, avec la générosité et la gravité qui luy estoient naturelles, lu y donna l’ordre et luy commanda ce qu’il de voit faire. Celuy-cy obéit, et s’estant recogneu, luj lit des excuses et se réconcilia avec luy, le Cardinal l’embrassa, le loua publiquement et dit qu’il méritoit dignement le nom de Capitaine. Mais quand il fut arrivé en Espagne , il descrivil ses humeurs et ses saillies au Roy Ferdinand , luy conseilla de ne luy donner point le gouvernement d’Oran ni aucune authorité aux affaires d’Afrique; que sa nature farouche n’esloit nullement propre à tel employ ; bien luy pouvoit-il donner le commandement de l’armée; qu’il l’avoit recogneu homme vaillant et d’entreprinse.
Or, pendant cela, le Cardinal avoil commandé aux gardes du port d’Afrique de lui apporter toutes les
DU CAKD1.XAL XIMÉNÈS.
lettres qui viendroient d’Kspagnc à quiconque qu’elles s’adressassent. 11 arrive un paquet pour Navarre, on l’apporte au Cardinal; il l’ouvre et void que le Roy escrivant à celuy-là luy commandoit que si la présence du Cardinal estoit nécessaire en Afrique, il l’y retint tant qu’il pourroit et le dissuadas! de repasser la mer. Le Cardinal, qui estoit fort mélancolique , tempérament naturel à tous les grands esprits , et partant soupçonneux , se va imaginer que le Roy avoit eserit cela pour sa ruine, et que le jugeant, à cause de son âge, trop foible pour les travaux de la guerre , il croyoit qu’il s’y consumeroit et qu’il y mourroit bientost *. Cela luy lit haster son retour. Sur la fin du mois de may *,
1 La lettre de Ferdinand à Navarre était bien de nature à soulever l'indignation du Cardinal. Qu'on en juge par ee passage, cité par Zurita : « Empêchez , écrivait le Roi au Commandant de Tannée » d’Afrique, empêchez le bonhomme de repasser sitôt en Espagne. Il ■> faut user et sa personne et son aryent autant qu'on pourra. Amus sez-le, si vous pouvez, dans üran, et sonycz à quelque nouvelle » entreprise, i
2 Le 23 mai 1509. — Il rentra triomphant en Espayne. Le peuple de toutes les villes courait à sa rencontre et saluait son passaye par des cris de victoire et d'admiration. Deux des principaux docteurs de l’université d’Alcala allèrent en députation au-devant de lui. Hcrnand de Balbao, l’un d'eux, lui ayant dit : * La pâleur de votre visaye, » Monseigneur, marque bien les fatigues que vous avez eues, et après i la conquête que Votre Seigneurie vient de faire, elle a raison de » venir se reposer à l’ombre de scs lauriers , » le Cardinal lui répliqua aussitôt : « Vous ne connaissez pas, Ilernand, la vigueur et le » courage que Dieu m’a donnés ; si la Providence eût permis que •> j’eusse eu une armée fidèle, tout sec et tout pâle que vous me voyez,
il remonta sur mer et arriva à Carthagènc ‘
La première action qu’il Cil estant arrive en Espagne, fut d’exécuter luy-mesme un article de son testament, par lequel il ordonnoit que si la guerre d’Afrique avoil apporté quelque dommage aux villages du diocèse de Tolède, à cause du grand nombre de paysans qu’il avoit emmenés en la mesme guerre, il vouloit que ce dommage fût réparé de son bien ; luy-mesme le fil aux lieux qu’il jugea estre nécessaire : car l’homme sage ne doit pas laisser après sa mort le bien qu’il peut faire durant sa vie.
L’arrivée du Cardinal à la cour fut la continuation de ses bons conseils pour l’advancement de l’Estat. Il proposa au Roy Ferdinand de changer le séjour des Chevaliers de Santiago du monastère de Volsan en Espagne, en la ville d’Oran en Afrique, et que là, pour mériter les commanderics, ils serviraient vingt ans sans en partir; qu’après ce temps-là ils arriveraient aux commanderies par ordre d’ancienneté et de service. « Cela, disoil-il, fortifiera votre milice en » Afrique, et par un grand nombre de gentilshom- » mes, qui sont d’ordinaire plus vaillants que les
» j’aurais clé, dans ia conjoncture présente, planter la croix de J.-C. » dans les principales villes d’Afrique. » (Pikrrk Martvr.)
1 II ne voulut point passer à Valladolid, où se trouvait la cour, de peur, disait-il, d’étre accablé de ces civilités frivoles qui plaisent au.\ jjens oisifs, niais qui sont à charge à ceux qui n’ont point de temps à perdre, ou qui par leur à r qc et par leur profession doivent être sérieux et graves. (Gomkz.)