PAR LA MUNIFICENCE ET LA CHARITÉ IIE NOTRE BON PASTEUR
(FERN. UE PtLGAR )
harangua qu’on iaict des vertus et du mérite de ce grand homme.
Peu de temps après cela, il fisl bastir à Torrelagune un superbe monastère avec une église, où les louanges de Celuy qui l’avoil eslevé à sa fortune fussent continuellement célébrées. Il orna cette église de vases , de vestements sacrez et de tout ce qui sert au culte et à la religion. Outre cela, il fit conduire de loing une fontaine d’eau vive pour la commodité de cette saincte maison et du public ; pour la faire couler jusqucs-Ià, il fit fendre le rocher, caver des montagnes pour faire place aux aqueducs fort amples et voûtez, avec une despence royalle que les Espagnols escrivent se monter à un million d’or. Ce lieu là tesmoigne encore aujourd’huy et la générosité de ce Cardinal et son affection au public; car les grands édifices disent sans flatterie à la postérité la grandeur de ceux qui les ont fait faire.
Mais comme il les avoit fait construire du sien pour l’utilité publique , aussi ne vouloit-il point que les magnificences d’autruy fussent à charge aux Espagnols. Alors le Pape Léon dixiesme, successeur de Jules second , avoit fait dessein de bastir à Rome le temple de Sainct Pierre selon la dignité du premier temple de la Chrestienté; mais parce que la despence se monloit à de grandes sommes d’argent, il envoya des bulles en Espagne pour en exiger des Espagnols. Le Roy Ferdinand y consentant, le Cardinal, homme
DL CARDINAL XIMÉNÈS
sévère, et porté au soulagement du peuple, loua le dessein du Pape, mais n’approuva point l’exaction d’argent par les bulles, en empescha l’exécution de toutes ses forces, et escrivit avec une généreuse liberté ses sentimens à Rome.
Ferdinand approchoit la fin de son règne et de sa vie par la maladie dont nous avons parlé ; il en avoit reçeu une rude attaque dans la ville de Burgos , ce qui l’en fist partir, attribuant aux qualitez de l’air la cause qu’il en avoit en luy-mesmc : il vint à Arande, où estant, il y appel la le Cardinal. Celuy-cy se mit en chemin, et, comme il approchoit du lieu, le Roy monta en litière et luy alla au-devant non sans Festonnement de toute la cour; car à peine Ferdinand pouvoit se soustcnir à cause de sa maladie, laquelle croissant tous les jours, le mit enfin au lict de mort. Le Cardinal eust bien désiré de se trouver au dernier moment du règne de son maistre ; mais jugeant que le gouvernement d’Espagne luy pourroit estrc donné , il n’osa y estre présent , de crainte qu’on n’attribuast à son ambition plustost qu’au jugement du Roy et aux advis de ses Conseillers la conduite qu’on luy auroit laissée. Cela fust cause qu’il se retira dans Alcala de Hennarès, attendant que Dieu fist de ce Prince selon le décret de sa volonté.
Cependant, Ferdinand se sentait mourir et ne le
pouvoit croire ; sa raison estoil déeeue par les pré-
HISTOIR K
dictions d’une femme dévote qu’on appeloit la Béate d’Avila. Elle luy avoit dit que sa vie seroit plus longue nonobstant les violences de sa maladie. Cela luy fist rejetler Matreuse, Cordelier, son confesseur, qui estoit venu à luy pour disposer sa conscience à partir de ce monde et aller devant Celuy qui juge les Roys sans avoir esgard à leurs couronnes. 11 disoit que cet homme le venoit voir, non par zèle de piété, mais par ambition et pour se faire accorder quelque don. Le prince Charles, son petit-fils , l’envoya visiter en sa maladie par Adrian, Doyen d’Utrek '. Cet homme ne pouvoit avoir audience de luy; et, quand les secrétaires d’Estat le supplioient de l’ouyr et luy en faisoient instance, il la refusoil et leur respondoil en sa langue : « aque viene es por ventura a ver se me » muerto *. « Il le veid enfin et reçeut les eomplimens de Charles. Certes, tel despart des Grands se faicl avec de grandes difficulté/ qu’ils souffrent, et il n’y a point de place en ce monde plus malaisée à désemparer que celle du throsne! mais la mort qui est de nécessité est aussi inexorable; elle ne respecte point les sceptres.
Les médecins et les principaux Conseillers d’Estat advertirent Ferdinand qu’il estoit arrivé à la dernière
1 Sous prétexte de proposer le mariajje de l’ Archiduc mec Renée de France, tille de Louis XII. (Zirita.)
Adrien dTlrceht était Doyen de Louvain.
- Il vient voir si par hasard je ne serais pas mort.
IH CARD1XAI. XIMKXKS.
heure de sa vie ; que le temps de penser aux affaires de sa conscience et à celles de son royaume n’csloit pas plus long qu’il falloit : cela le fil résoudre de recevoir son confesseur et croire que la Béate d Avila n’avoit point eu ses ad vis du ciel. Pour les affaires de son royaume, il dit qu’il y avoit mis ordre par le testament secret qu’il venoit de faire à Burgos, par lequel il laissoil à Ferdinand, son petit-fils, frère de Charles, le gouvernement des Espagnes, et luy léguoit en propre les Grandes-Mais Irises des trois principaux Ordres d’Espagne, de Saint-Jaques, de Calatrava et d’Alcantara. Ses Conseillers luy remonstrèrent le tort qu’il faisoit à la couronne d’en destacher ces trois pièces que luy-mesme avoit jugé y devoir estre jointes, pour les donner à un prince qui pourroil s’en servir quand il voudroit contre le Roy mesme ; que le meilleur et le plus seur héritage qu’il pourroit laisser à Ferdinand esloit la bienveillance de son frère; quant au gouvernement d’Espagne, qu’il estoit encores dangereux de le laisser à Ferdinand , prince fort jeune et susceptible de mauvaises impressions que les Grands luy pourraient donner à la subversion de l’Estat. Ces remonstrances luy firent changer d’advis : il institua donc Charles gouverneur durant la vie de la Reyne sa mère , seule héritière de ce royaume-là.
Mais pendant l’absence de Charles, il falloit un administrateur qui gouvernast les affaires publiques
avec prudence, probité et générosité. Laurens Galinde Caravajal, l’un des Conseillers, luy proposa le Cardinal comme celuy qui avoit toutes ces qualités-là avec éminence. Ferdinand, tournant la teste de l’autre costé, luy respondit : «ne cognoissez-vous point » l’esprit sévère de Ximénès, nullement propre à » traicter avec les hommes? « rejettant celuy-là dont il avoit admiré la conduite et honnoré la personne , allant au-devant de luy toutes les fois qu’il le venoit servir : telle estoit l’inconstance de ce grand Roy. Mais ce desdain de Ferdinand pour le Cardinal n’estoit point sans quelque sujet bien que léger. Il eust besoin d’une notable somme d’argent, il la demanda en prest au Cardinal, qui la luy refusa, disant hardiment que l’argent de ses renies ecclésiastiques n’esloit ny à luy ny à Sa Majesté, et qu’il appartenoit aux pauvres de l’Archevesché de Tolède, la nécessité desquels s’opposoit à cet emprunt. Néantmoins, le mérite du Cardinal prévalut dans l’esprit de Ferdinand sur le souvenir de ce refus; après avoir un peu pensé, il se ravisa et dit : « véritablement, si on poui» voit former un homme exprès avec les vertus pro- » près pour la conduite de mes Estats, on n’en sçauroit faire un plus capable que le Cardinal , si on pou- » voit adoucir dans son esprit cette trop grande sé- « vérité. Il se resouviendra, dit-il encores, des bien- » faicts de la Rcyne Isabelle et des miens, comme il » s’en est tousjours monstre recoguoissant. » Alors il
DU CARDINAL XI.MÉXKS
le déclara Administrateur Général des Espagnes, et peu de temps après rendit l’esprit '.
Ce changement de testament mit en alarme les gouverneurs du jeune Ferdinand. Ils le portèrent à prendre la conduite du royaume, firent expédier des patentes en son nom par lesquelles il appelloit auprès de soy les Conseillers d’Eslat pour adviscr à la conduicte de l’Espagne. Un d’entr’eux à qui on présenta les lettres, respondit : « nous irons vers le Prince luy » rendre nos devoirs, mais nous ne cognoissons point » d’autre Roy que César ! « alléguant ainsi la Saincte
Ecriture; ce qui fust depuis prophétique, car Charles lust Empereur.
Le Cardinal cependant entra au gouvernement d’Espagne, où il fust si absolu, qu’ayant desjà la pourpre de l’Église, il ne luy manquoit que celle de la monarchie et le nom de Roy. Sa domination, dont la prudence, la probité, la magnanimité furent compagnes inséparables, dura l’espace de deux années. Pendant son cours, il soustint courageusement et appaisa sagement les troubles d’Espagne, réprima l’audace des Grands, et tira de leurs mains violentes les biens des moindres hommes qu’ils avoient injuste-
1 Le 23 janvier 1516, vers les deux heures après minuit; il était dgé de soixante-deux ans et en avait régné quarante-deux. Les peuples regardèrent sa mort comme le commencement de leurs malheurs, les Grands comme le terme de leur servitude. Les Aragonais le pleurèrent et virent avec regret la race de leurs Rois éteinte en sa personne, puisqu'il ne laissait point de fils légitime. (ZrniTA.)
HISTOIRE Dl CA RDI XML XIMEXKS
menl ravis. I)c sorle que l’Espagne recognul alors, et le confesse encores aujourd’huy, qu’elle n’a jamais joui d’un si grand repos que sous la conduite du Cardinal. Car le Ministre d’Estat qui gouverne avec prudence et générosité, s’acquérant à soy-mesinc la gloire, donne au peuple le repos et la félicité.