‹ Histoire de la vie et de l'administration du cardinal Ximenès annotée et précédée d'une introduction et d'une notice sur Michel Baudier et ses diverses ouvragesChapitre 69 sur 88 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

Ximéncs s’applique à rétablir l’ordre dans l'administration cl dans les finances et à réformer les abus. — Deux écrivains, Pierre Martyr et (îonzalve Oviedo , sont rayés du livre des pensions. — Le Roi de Tunis vient réclamer contre liurbcroussc la protection de l'Espagne.

— Attaque des Génois. — Edit contre eux. — Conseils A Charles A propos des affaires d’Italie. — Le Cardinal fait refuser par le Roi les sommes considérables qu’offrent les Juifs pour acheter la tolérance de l’Inquisition. — bienveillance de Ximéuès pour les hommes de mérite. — L’Evéque Molta.

Or, quoyque le Cardinal, Régent d’Espagne depuis la mort de Ferdinand, eust en main l’authorilé royalle, si n’avoit-il encores taie! dans FEstat que les fonctions de médecin pour en guérir les maladies. Maintenant qu’il l’a rendu sain et paisible, il tourne toutes ses pensées à rendre luy-mesme la justice qui est le principal mestier des Roys.

Il la commença par les gouverneurs des villes , envoya des juges incorruptibles pour informer de leurs déportements, et les ayant conneus tyranniques à l’oppression du pauvre peuple qui gémissoit sous leurs violences, il les déposa; et, notant leurs noms d’infamie, les rendit plus misérables que ceux qu’ils opprimoient. Celuy de Tolède fut le premier qu’il

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chaslia d’une peine semblable. Les olïiciers de justice qui malversoient en leurs charges furent aussi punis; quelques-uns, pour avoir esté plus avares que justes et avoir vendu le droict du pauvre à la bource du riche, furent fouettez parles rues des villes où ils avoienl esté concussionnaires, ayans à leur dos un bourreau et devant eux un trompette qui puhlioit leur crime et leur boule. De mesme faisoit-il traicter ceux qui, dans les charges de judicature, exigeoient des parties l’argent qui ne leur estoit point deu. Les Gentilshommes puissans qui estoient dans Injustice des champs, où ils sont Seigneurs, les aigles qui passent au travers les toiles d’aragnée et les rompent, n’esvitoienl point le supplice de leurs violences pour estre au-dessus des juges; car le Cardinal les faisoit traicter avec la rigueur qu’ils méritoient.

Arrojo, Chevalier de l’Ordre de Calatrava, estoit dans sa commanderie de Zoritane comme un tyran dans un pays usurpé : les filles et les femmes à qui la nature avoil donné plus de grâces et la vertu plus d’attraits estoient vouées à ses lubricités ; ce que l’amour ne pou voit avoir d’elles, la force le ravissoit. Les unes estoient enlevées à leurs mères, les autres à leurs maris, et menées à ce desbordé pour en faire à son plaisir. Le Cardinal fist dresser une potence pour l’y faire attacher; mais s’estant sauvé en Flandre, il changea de lieu, non pas de peine : le Caidinal escrivil à Charles que les crimes de cet homme

1)1 CARDINAL XIMKNÈS.

desbordé mériloient une telle fin, et le supplia d’en faire faire la justice.

Les thrésoriers des finances qui avoient volé les deniers publics, qui sont bien souvent le sang du peuple , furent sévèrement recherchez ; les esponges furent pressées et eux-niesmes punis de leurs rapines.

Telles actions si justes acquirent au Cardinal l’amour de toute l’Espagne ; les peuples révéroient son nom, la pluspart des Grands revindrent à la recherche de son amitié, et jurèrent de deflendre son authorité comme leur propre vie 1 : et certes avec raison, car la justice, mère des autres vertus, estant fille du ciel et reyne de la terre , obtient à celuy qui l’exerce les grâces de Dieu et la bienveillance des hommes.

Le but de ce grand homme d’Estat estoit la félicité d’Espagne : or, pour la rendre heureuse entièrement, il continua par la justice de mettre chasque partie de l’Estat dans les voyes du bonheur.

Les Ordres militaires de Chevaliers sont divers et de grande estendue dans l’Espagne ; le pouvoir qu’ils y ont leur avoit fait usurper sur l’autruy aux lieux où ils sont les maistres, et prendre des privilèges avec abus. Il les força de restituer ce qui n’estoit point

* Seuls, le duc de l’Infantado, le Connétable et le duc d’Albc, par des motifs d’intérét particulier, ne se rallièrent pas à Ximénès.

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de leur domaine, régla leur jurisdic lion et cassa les privilèges qu’ils s’esloient arrogez.

Le Conseil du Roy, dans lequel la faveur de la Cour avoit introduit plus d’honnnes que n’avoit faicl la vertu et son mérite, estoit remply de personnes indignes d’y avoir rang; il les en mit dehors, et en leur place fist asseoir de plus gens de bien qu’eux, estimant que ce temple de la police dcvoit eslre servi par des hommes de grande expérience et de singulière probité.

Ayant donné l’ordre au Conseil et réformé les Conseillers, il le porta au train de la Cour, où l’importunité, l’effronterie des médiocres et la recommandation des Grands avoient introduict un grand nombre d’hommes qui n’avoient pour toute vertu que la mine audacieuse, la démarche superbe et le discours vain. Il fist dessein de casser ces bouches inutiles qui mangeoienl le pain du Iloy sans luy rendre service ; ce qu’il fist d’un seul coup de plume, leur rayant l’entretencment qu’on leur donnoit. Ainsi, comme tels hommes estoient vains et légers, la plume les emporta. Certes, le monarque est alors digne d’eslre mis en tutèle quand , par les pensions qu’il donne , il repaît, des entrailles de ses peuples, des hommes peu néccessaircs à luy et inutiles au public '. Ce retranchement ainsi fait par le Cardinal fut de justice;

1 Paroles d’Alexandre Sévère, dont le Cardinal en celte occasion imita la conduite.

DU CARDINAL XIMKX’KS

mais celuy qu’il fist d’oster à deux illustres historiens de ce temps-là les pensions qu’on leur avoit données et qui estoient doues à leurs travaux , est marqué pour injuste dans Tliistoirc de son administration.

Pierre Martyr et (îonsalves d’Oviedo furent rayez de l’estai des entretenus ; ils ont vengé par leurs plumes la perte de leurs pensions et noirci le nom de Ximénès d’une tache qui dure encores. Mais peut-estre qu’il a esté contraint de le faire ainsi pour l’exemple, et pour oster aux autres subject de plaincle : quel exemple d’oster la récompense à ceux qui la méritent et rayer les pensions à deux hommes de lettres qui servoient le publie ! S’il jugeoit nécessaire de le faire de la sorte , il les leur devoit rendre du sien pour so les acquérir d’avantage, luy qui avoit de revenu annuel assez pour sokloyer une armée. Charles, peut-estre, le voulut ainsi : avoit-il si peu de crédit envers Charles, après luy avoir conservé ses Estais, qu’il ne peut, envers luy, faire conserver les pensions de deux historiens qui pouvoient donner au nom de Charles et au sien l’immortalité de la gloire? Cela semble sutfirc pour condamner sa sévérité et l’appeller inconsidérée. Mais ayant descrit cy-devant sa grande conduictc en toutes choses, son excellente justice et sa bienveillance singulière envers les hommes (h* vertu, il n’est pas croyable qu’un si grand homme, (pii a tant faicl pour les lettres, ail

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failly si lourdement ; c’a esté plustost quelqu’autre ministre ennemy de ces deux historiens. Aussi, Alvarez Gomez, en l’histoire qu’il a faicte de la vie du Régent, l’excuse sur ce subject et remarque qu’il se plaignoit souvent qu’on luy donnoit la charge d’oster aux hommes, mais non pas celle de leur donner. Véritablement, faire du bien aux hommes de vertu et de mérite , c’est verser de l’huile dans les lampes qui esclairent aux autres hommes.

Les richesses du thrésor public sont nécessaires à l’Estat; elles le défendent, augmentent sa grandeur et le rendent redoutable à ses ennemis. Le Cardinal avoit faict dessein de remplir celuy d’Espagne pour servir à la gloire de son maistre et au bien de ses Estais. Mais il n’a voit aucune intention que, pour enrichir les coffres du Roy, on appauvrit son peuple de qui il avoit tousjours procuré le soulagement avec grande affection. « L’espargne, disoit-il, à un Roy pé- » cunieux comme est celuy d’Espagne est un grand « revenu ; les dons faicts sans raison et sans justice » ostent beaucoup de ses richesses et vuident ses cof- « fres ; Charles, depuis quatre mois qu’il règne, donne » deux millions d’or à ses courtisans, ou plustost aux » sangsues de la Cour. » Il disoit cela avec douleur de voir tant de profusions, non qu’il n’estimàt les libéralitez aux Princes, lesquelles ont rang parmy leurs bonnes qualilez, mais il vouloit qu’elles se fissent avec modération et justice. Henry l’ Admirai, Pacieco

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