‹ Histoire de la vie et de l'administration du cardinal Ximenès annotée et précédée d'une introduction et d'une notice sur Michel Baudier et ses diverses ouvragesChapitre 68 sur 88 · CA R DIX AL XIX1KXÈS · texte numérisé non relu

CA R DIX AL XIX1KXÈS

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Charles, par le conseil des Flamands et sans le sçeu du Cardinal, commanda qu’on fist passer aux isles pour faire le sucre et soulager les insulaires de nature foible, quatre cens Maures noirs, de ceux qui des régions des Négritcs viennent en Portugal.

Le Cardinal, qui fut adverti de cet ordre, despescha un courrier à Charles, luy escrivit les incon venions qui pouvoicnt arriver d’introduire dans ces isles ces noirs, hommes robustes et belliqueux, qui sans doute apprendroient l’art de la guerre et l’usage des armes aux insulaires, et seroient quelque jour cause d’une notable révolte. Charles communiqua à son Conseil l’advis du Cardinal; mais les Flamands le destournèrent de le suivre et luy firent entendre que le Cardinal , homme ambitieux , parloit ainsi parce qu’on avoit sans son advis fait passer les Maures dans les isles. Mais cinq ans après la mort du Cardinal, à sçavoir l’année mil cinq cens vingt-deux, Charles cognut le péril auquel le mespris d’un tel conseil avoit porté les isles; car les Maures prindrent les armes dans l’isle de Sainct-Dominique, attaquèrent la ville du mesme nom, et l’eussent mise à feu et à sang, sans la valeur de Melchior de Castro et de François d’Avila, qui, avec leurs troupes, les repoussèrent et les mirent en fuite vers les montagnes, où l’armée de l’Admiral les ayant forcez puis après , le licol et le gibet punirent le crime de leur rébellion.

La guerre de Navarre, qui arriva presque dans le

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iucsmc temps que le Cardinal ordonnoil les affaires de la mer, fut une preuve certaine de son courage et de sa haute conduite. Il envoya une armée qui arresta les François plustost par l’advantagc des chemins estroicts et difficiles que par la valeur des armes'. Mais pour oster aux Navarrois tout suject de reprendre les armes et rappeler leurs anciens et légitimes seigneurs, il fit abbaltre les murailles de toutes les places, excepté celles de Pampelune, et fit démollir les chasleaux et les forteresses* ; ce qui fut depuis de très-grande utilité à l’Espagne, laquelle, ne possédant point la Navarre par aucun libre de justice, la retient par la force des garnisons qu’elle y a mises et par la faiblesse des peuples qui l’habitent.

Les grands Estais sont sujectsaux révoltes, comme les corps replets aux fièvres. Malacca, ville maritime d’Espagne, print les armes et cria liberté. Le suject en fut tel : elle se plaignoit que les voleurs avoient impunité dans la ville, dont on ne faisoil aucune justice; car le criminel appellant de la sentence des

1 Ce succès fut dû en grande partie à un Colonel d’infanterie nomme Fernand Villalva, que Ximénès, habile i\ distinguer les hommes de mérite mémo dans les rangs inférieurs, avait élevé au commandement de l’armée. (Gomkz.)

2 Cependant la place de Margilla resta debout : elle dut son salut a a fermeté d’Anne de Velasco Marquise de Falsez. Le Comte d’Acuna étant venu signifier à cette femme courageuse, dont le mari était absent, l’ordre de rendre la place, elle fit lever le pont, et lui déclara du haut de la muraille qu’elle ne rendrait le clulteau qu’au Koi Charles, son unique maître. (P. Martyr.)

DU CARDINAL XlMKXKS.

juges de la ville au tribunal de l’Admiral de Castille, (jui est juge souverain aux lieux voisins de la mer, esviloit le supplice et la mort. Le peuple doncques accouru aux armes, les porta dans les lieux où les officiers de l’Admirauté tenoient leurs audiances, qu’ils démolirent, abatirent les poteaux et les gibets qui marquoienl au dehors leur souveraineté ; et pour soustenir cette sédition, roulèrent les canons sur les rempars, fermèrent les portes de la ville, et publièrent que si le Cardinal vouloit user envers eux de ses violences ordinaires pour esteindre leur liberté, ils la sçauroient bien deffendre par la force. Les habitans portèrent en un lieu public tous les ustensiles de cuivre et de bronze qu’ils avoient en leurs maisons, et en firent de nouveaux canons, y formant dessus les armes de la ville avec ces mots : les deffenseurs de la liberté de Malacca ont faict fondre ees canons.

Les Flamands qui estoient à la cour de Charles, cuidans rejetter la rébellion de Malacca sur la conduite du Cardinal qu’ils disoient eslre trop rude pour les peuples d’Espagne, escrivirent à ceux de Malacca • de se deffendre contre sa violence, leur promettant toute assistance auprès de Charles. Mais le Cardinal, qui conduisoit les affaires avec son courage cl sa prudence, mcsprisa les menées que les Flamands faisoient, et comme le sage pilote n’abandonne point le timon dans les tcmpestes de la mer, aussi il continua sa conduite et apporta à ces mouvcincns popu-

laires les remèdes qu’il jugea convenables. Il envoya six mille hommes de pied et quatre cens chevaux de la milice d’Espagne, sous la charge d’Antlioine de Cueva, droict à Malacca, avec ordre de traicler les habitans comme ennemis de l’Estat. Cueva partit avec ces forces; mais comme il fut à deux journées de la ville, les Malacains s’estans radvisez, luy renvoyèrent leurs députez et obéirent. 11 y alla, y entra, désarma les rebelles, et, pour l’exemple, en lit pendre cinq seulement. Ainsi, sans dcspcnce, sans espandre le sang des citoyens, dont un ministre d’Estat doit toujours estre fort avare, le Cardinal esteignit un feu de rébellion allumé en un lieu d’où il pouvoit s’estendre et embraser les plus saines parties de l’Estat; tant il importe que l’authorité de celuy qui gouverne soit entière et semblable à celle du souverain , duquel elle fait une bonne partie en la représentant !

Le feu de rébellion n’esloit pas plustosl esteinl en unendroict de l’Espagne, que les Grands l’allumoient d’un autre costé; mais tousjours avec dessein d’en rejetter l’embrasement sur la conduicte du Cardinal. Ils mirent aux champs Vélasque Cuellar, Grand-Thrésorier d’Espagne et Surintendant des finances; et, pour luy faire prendre les armes plus ardamment , gagnèrent Marie Vélasque, sa femme, qui luy persuada de se saisir d’Arevalo ‘. Il le lit et s’y cantonna

1 Marie de Velasco, <|tii avait etc l'amie intime de la Reine Isabelle,

DU CARDINAL XIMÉXKS.

avec tics forces. L’Admirai d’Espagne esloit le principal boule-feu de ce nouveau mouvement : il le fomente, va de nuict dans les fossez de la place, parle aux habitans, les exhorte à tenir ferme, leur promet, en cas qu’on vienne à eux, de les secourir d’hommes, d’argent, de vivres, et d’y eslre en personne, afin qu’ils puissent se deffendre des violences du Régent, jusques à l’arrivée de Charles en Espagne, qui les en délivreroit. Le Cardinal sceut aussitost ce trouble et

ceux qui le favorisoient ; et, pour ne perdre point Vélasque, homme de condition, tenta premièrement toute autre voye que celle de la force : il escrivit, exhorta, pria, menaça s’il n’obéyssoit; cela fut inutile. 11 y envoya doneques quelques régimens de gens de pied et de cavalerie avec du canon, sous la charge de Cornelie '. Ces troupes arrivées devant la place, le chef fist sommer Vélasque de se rendre, et luy fist déclarer que, s’il n’obéyssoit, il mettroit tout à feu et à sang, le feroit mourir luy-mesme par la main d’un bourreau et feroit passer à la postérité l’infamie de son crime. Vélasque, se voyant déçeu par l’Admiral et les Grands d’Espagne qui luy avoient promis ce qu’ils ne luy pouvoient tenir, des forces et autres secours, pensa à son salut, obéit, ouvrit les portes et

avait par cela môme voué une haine implacable à Germaine de Foix, seconde femme de Ferdinand, à qui devait appartenir la ville d’Arevalo. (Sandoval.)

1 Cornejo.

H 1 ST O lit K DI CARDINAL XIMÉXKS.

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reçeut, au lieu du supplice qu’il méritoit, la grâce et le pardon.

lie Cardinal, ayant encore appaisé cette révolte sans dépense et sans espandre le sang, en donna advisà Charles et le supplia de faire punir l’Admiral comme autheur de tous les troubles qui naissoient en Espagne

Par son procédé, il donna cet exemple véritable que l’obéyssance qui est deue aux Roys est souvent bien fragile, si la crainte et la révérence ne la soustiennent. Aussi avoit-il , dans ce dessein , institué la milice dans le royaume, afin d’avoir en main les armes prestes à résister aux mouvemens qui s’y eslèveroient, et, sans leur donner temps de croistre, les estouffcr à leur naissance. Pour doncques rendre celte milice plus forte, il tist faire grande quantité d’artillerie, en tist remplir des arsenaux en quatre divers cndroicts d’Espagne, pour la commodité de la rouler aux lieux où il en seroij besoin, et par de tels foudres deffendre l’authorité royalle; car les canons sont la dernière raison des Roys, sinon meilleure que les autres, au moins tousjours forte pour les soustenir.

' Il écrivait à Charles , en le priant de faire chiltier l'Amiral : « l/obéissance que les sujets doivent aux souverains est une chose » bien fragile, si elle n’est maintenue parle respect et par la crainte; » dans tous les Ktats, et principalement en Kspajjne, la discipline ne » s’entretient que par les exemples. * (Coûtez. ) C’est cette pensée que l'historien a en partie reproduite.

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