CHAPITRE DIXIÈME
Ximéncs apprend lu défaite de l'armée espagnole envoyée contre Barberonssc. — Nouvelles menées des Grands d’Espagne contre le Récent.
— Un nouvel administrateur est adjoint k Ximénés et à Adrien. — I.e Régent maintient son autorité. — Les ennemis du Cardinal conseillent k Charles de couficr le gouvernement d’Espagne k un Prince de sa maison. — Le Chancelier Sauvage est envoyé en Espagne.
— Respectueuses remontrances du Cardinal au Roi. — Sentiment du Cardinal sur les médisances et les libelles. — Ximénés refuse de laisser lever la dîme sur le clergé d’Espagne au profit de la cour de Rome. — DémiMé entre le Cardinal et le duc de l’Infantado. — Leur réconciliation. — Don Giron. — Sa révolte et sa punition.
— I.e duc d’Albe s’humilie devant les ordres du Cardinal.
Au mois d’octobre do la mesme année (151G), le Cardinal s’cnlretenoit un soir avec quelques théologiens de réputation, et leurs discours, qui estoient de choses sainctes, l’avoient mené bien avant dans la nuict; un de ses domestiques luy vint dire qu’un courrier arrivé d’Afrique estoit à sa porte et désiroit luy parler. Il commanda qu’on le fit entrer. Le courrier luy rendit ses lettres ; le Cardinal les leut tout bas, et les ayant leues, se tourna vers les assistans, et d’un visage scrain et tranquille, leur dict : « les » nouvelles sont que les Turcs et les Maures nous y> ont vaincus devant Alger, et que notre armée est
» dcftaiclc; mais noslrc perte n’en est pas grande.
« L’Espagne est aujourd’huy délivrée d’un grand » nombre de malfaicteurs , d’hommes vagabonds et » assassins dont nostre armée estoit eomposée. Fcr- » dinand, mon maistre, disoil aussi souvent qu’il « falloit envoyer des armées au dehors pour purger » le Royaume de meurtriers, de larrons, de bandou- » liers et de semblable sorte de malvivans. » Cela dit, il continua la dispute de théologie avec une admirable force d’esprit. La constance dans les disgrâces publiques doit eslre compagne de la prudence de celuy qui gouverne, et par son visage et ses discours en amoindrir les maux. Le ministre mérite du public qui, nonobstant les grandes pertes, espère bien de l’Estat.
La nature des Espagnols est telle qu’ils poursuivent constamment leurs résolutions et ne démordent pas souvent de leurs entreprinses, non plus que de ce qu’ils ont une fois prins. Les Grands d’Espagne, envieux de l’authonlé du Cardinal, avoient entreprins de la ruiner, nous l’avons veu cy-devant, et quelque démonstration d’amitié qu’ils luy fissent depuis, si leur restoit-il en l’âme le levain de cette jalousie ; ils reprindrent le mesme train de ruiner ceste grande authorilé par l’establissement d’une autre. Ils portèrent Adrian, son associé à la conduicte d’Espagne, à escrire en Flandre et remonstrer à Charles que le Cardinal estoit un homme superbe, qui ne pou voit
ni CA RD IX AL XI MENES.
souffrir de compagnon; qu’il faisoit toutes les affaires à sa fantaisie , sans mesme luy en demander advis ; que pour luy, il n’estoit pas assez fort pour résister aux saillies de son esprit hardy et entreprenant ; qu’il le supplioit humblement de luy envoyer un second , qui fut tiers en la conduite du Royaume, pour tempérer cette grande authorité qui, enfin, pourroit nuire à la sienne.
Charles y envôya Laxaiis, Flamand, homme de son Conseil, pour faire le triumvirat des gouverneurs d’Espagne.
Les Grands, qui voyoient que ce qui est divisé a moins de force, se réjouissoient que le crédit du Cardinal le fust; et comme Laxaiis arriva, ils furent tous au-devant de luy avec grande démonstration d’honneur; le Conseil d’Estat en fist de mesme ‘. Le Cardinal demeura dans son logis et l’y attendit. Lorsque Laxaiis y vint descendre, il ne le fut recevoir qu’à l’antichambre avec la gravité de sa personne, de sa dignité, de ses mœurs; et comme c’est une partie
1 Laxaüs ou Larhaux, qui avait acquis une jjrande réputation d’adresse diplomatique, avait été favori de Philippe I er et était devenu Gentilhomme de la Chambre de Charles. Parmi les personnages éminents qui allèrent au-devant du nouvel envoyé de Charles, Gômez cite : le Nonce du Pape, l'Evéque de Burgos, les Commandeurs des Ordres militaires, le Gouverneur de Madrid, les Députés d’Aragon , les Officiers de l’Inquisition, de la Justice et des Finances, l'Evéque d’Avila , le .Marquis de Villena , etr. Adrien marchait en tète du cortège.