III ST 0 1 R K
:rn
do la dextérité d’un ministre d’Eslat de cognoislre les hommes, il estudia l’esprit de Laxaiis, et le cognoissant porté au plaisir et au rire comme un bon Flamand, bien plus qu’aux affaires sérieuses, il jugea que ses envieux avoient appelé un foible rival pour choquer son authorité, et pour leur tesmoigner qu’il n’en faisoit pas estime, il déféra plus au Doyen Adrian qu’à luy.
Néanlmoins, Adrian qui se laissoit mener par les envieux du Cardinal , print une occasion de l’attaquer, quand les mesmes envieux la luy offrirent. Il se rencontra qu’il falloit expédier des lettres patentes et les faire publier pour quelques affaires d’importance ; les Grands conseillèrent aux deux ministres flamands de se les faire apporter et de les signer les premiers. Adrian et Laxaiis le firent, et dans la signature occupèrent le lieu le plus honorable, laissant le dernier pour le Cardinal et luy envoyèrent les lettres. Celuy-cy qui avoit le courage esgal à la grandeur de son esprit, remarqua celte ambition flamande et la mesprisa : il fit biffer en sa présence par le secrétaire les patentes que ceux-là avoient signées, en fil dresser d’autres qu’il signa seul, et les fit mettre à exécution avec autant de force que s’ils les eussent signées tous trois ensemble : ce qu’il continua doresnavant pendant le cours de son administration de 1 Estât, quoyquc auparavant cela, il eust accoustumé par honneur de les envoyer à Adrian pour les
I)U CARDINAL XIMÉNÈS
signer; ce qu’il ne fisl plus, afin que celuy qui l’avoil voulu mespriscr souffrit luy-mesine ce rnespris *.
Ces Flamands n’osèrent plus résister à sa puissance, craignant de l’irriter, et qu’en le faisant elle ne nuisît à Charles qui leur eust impute les désordres qui en fussent arrivez; car Ferdinand, frère de Charles, estoil en Espagne sous la garde et la conduicte du Cardinal. Ncantmoins, pour destruire cesle grande authoritc par des moyens plus puissans, ils proposèrent à Charles de mettre, pendant son absence, le sceptre d’Espagne entre les mains d’un Prince de sa maison, et luy conseillèrent de supplier l’Empereur Maximilian, son ayeul, de passer en Espagne, ou bien Louys, Comte Palatin, son parent. Quelquesuns estoient d’advis de donner à Ferdinand, son frère, la conduicte de cet Estât là, et tous tendoient à mettre le Cardinal hors des affaires. Quelques autres proposèrent Sauvage, Grand Chancelier. Maximilian esloit en Italie assez occupe ; le Comte Pala-
1 Le Cardinal sembla môme s’attacher à ne plus faire mention de ses collègues dans la rédaction de ses édits ; il ne les commença plus que par ces mots : Je vous mande, je vous enjoins, etc. Cependant les courtisans iirent encore une tentative qui n'eut pas, il est vrai, plus d’effet que les premières, mais qu’il convient toutefois de mentionner ici. On envoya de Flandre près du Cardinal un Seigneur hollandais nommé Amers torff, et on lui donna les mêmes pouvoirs que ceux dont Adrien et Lachaux étaient investis. Les ennemis de Ximénès comptaient beaucoup sur la fermeté d’Amerstorff ; mais ce ne fut encore qu’une nouvelle déception ajoutée à tant d’autres. Le Cardinal parut à peine s’apercevoir de la présence du nouvel envoyé. (S av do val.)
lin nYust pas réussi à gouverner les Espagnols, dont l'humeur est au-dessus de l’allemande; de donner le pouvoir absolu à Ferdinand, il estoil à craindre qu’il ne l’eust pas quitté quand on l’eust désire. Ainsi, le Chancelier demeura seul de ceux qu’on avoit proposés au conseil.
Le Cardinal qui estoit adverti de ce qui se passoit en Flandre dans le Conseil secret de Charles, luy escrivit et le supplia de trouver bon qu’il quittât la conduicte de l’Estat d’Espagne et se retirât en son diocèse , pluslôt que de luy donner un nouveau compagnon au gouvernement, avec qui il eust à recommencer les contestations qu’il avoit eues avec les autres; que la nature du gouvernement estoit telle que pour estre avec authorité, il ne de voit estre donné qu’à un seul.
Sauvage, pourtant, vint en Espagne avec le tiltre de Gouverneur comme le Cardinal; mais il n’y fit autre progrez pour l’Estat, que d’y establir la vénalité des offices dans la Judicature, dans le Conseil, dans la Cour, en chasser la vertu et la probité ; mais il y remplit sa bource, car on remarqua qu’en l’espace de quatre mois qu’il fut en Espagne , il tira cinq cens mille escus qu’il emporta en Flandre. Le Cardinal, faschéde voirdestruire dans l’Estat ce qu’il y avoit estably avec tant de soins et de travaux , et que les charges qui esloient auparavant la récompencc de la vertu et du mérite des hommes, fussent mises en vente par l’avarice de ce Flamand, et occu-
DI CARDINAL \IMK.\KS. iVJ
pées par ceux qui avoicnl plus d 'argent que de capacité, s’en plaignit à Charles, et avec une respectueuse liberté luy en escrivit ses scnlimens. Il luy remonstra : « que les grands Roys avoient obtenu de « Dieu la durée de leurs couronnes et des hommes la » révérence qui leur est deue, autant de temps qu’ils » avoient gouverné les peuples avec justice et probité ; « mais, parce que le faix du gouvernement des grands » Estats est pesant, Dieu leur pennettoit d’appellcr » des aydes qui les assistassent à le soustenir, au choix » desquels leur justice et leur vigilance dévoient au- » tant paroistre qu’à la conduicte de leurs sujects; « que le Prince estoit responsable de ses ministres et » coulpable de leurs crimes d’Estat, s’il les cognois- « soit et les souffroit. » Il le supplia très-humblement de venir luy-mesme en Espagne restablir, par sa présence, l’ordre que les estrangers qu’il y envoyoit y avoient destruict, et contenir les peuples dans leur devoir, lesquels il voyoit monter à une audace qui alloit à la subversion de l’Estat ; « que la licence y « estoit telle, qu’un ehascun disoit ce que bon luy » seinbloit et le publioit par escrit ; que les sujects « qui publient leurs plainctes et les font passer pour » justes contre le Prince, attaquent son aulhorilé »
1 Ximénès terminait sa lettre à Charles par ces mots : « Venez , » Seiyneur, apaiser ces orajjcs. Le peuple est insolent quand il a pris » une fois la liberté de parler; ceux qui se plaignent hautement ne » sont pas éloignés de se révolter. » (Gomkz.)
Cctlc courageuse liberté d’advertir Charles des désordres et des malversations des Flamands en Espagne attira sur le Cardinal la hayne de plusieurs personnes, en telle sorte qu’il fut obligé de pourvoira la seureté de sa vie. Sa garde estoit plus assideue ; on veilloit à ce que dans son manger ne se glissât du poison; on prenoit garde jusques à son Iiet, et on faisoil mesme l’essay de l’eau dont on arrousoit sa chambre. Mais avec toutes ces précautions, il ne peut esviter le poison lent que les Espagnols escrivent avoir destruict sa santé, et enfin consumé sa vie. Nous le dirons en son lieu.
Alors, la cour d’Espagne estoit pleine de libelles diffamatoires contre les ministres flamands, contre le sieur de Chièvrcs, de la maison de Croy, favori de Charles, lequel Louys XII, Roy de France, qui avoit la garde noble de sa personne, luy avoit donné pour sa conduicte. Ces libelles estoient aussi contre le Cardinal et contre François Rouys, son confident. Les Flamands portoient impatiemment qu’on parlât et qu’on escrivît contre eux; cela obligea le Cardinal de faire perquisition des autheurs de tels libelles, mais si légèrement qu’il n’y eust autheur ny libraire eu peine pour les avoir laids ou publiez. Car pour luy, quoiqu’il en ayt escrit en Flandre, il estoit de contraire oppinion, dit Gomez, et tenoil qu’il falloit laisser aux inférieurs la liberté de venger leur douleur par des paroles et par des cscrils qui n’ont de
DU CARDINAL X1MÉXÈS.
aw
durée qu’autant qu’on s’en offence; que le mcspris esloil l’unique remède pour les eslcindre; que celuy qui s’en olfence les rccognoist véritables.
Le gouverneur de Madrid, Alphonse Castille, ayant découvert quelques exemplaires de tels cscrils de mesdisancc faicts contre Adrian et Laxaüs, les leur apporta. Ces hommes , non accoutumez à telles satyres que la Flandre ne produit point, en tesmoignèrent un grand ressentiment, et particulièrement Adrian que la légèreté de telles injures meltoil aussilost aux champs ; en telle sorte qu’estant depuis monté à la chaire de Sainct-Pierre et faiet Pape sous le nom d’ Adrian sixiesme, il ne pouvoit supporter que les esprits de Rome publiassent aux statues de Pasquin et de Morphorio, les saillies de leurs mesdisances. Il commanda un jour qu’on arrachât de leurs places ces statues, que les longs siècles semblent y avoir enracinées, et qu’on les allât jetler dans le Tybrc. Le comte de Sessa, ambassadeur d’Espagne, sc* trouva présent à ce commandement et luy dit : « Sainct Père, si vous faites jetter dans l’eau ces deux « porteurs de libelles, Morphorio et Pasquin, les gre- » nouilles chanteront leurs vers, et ce que deux » pierres disoient aux hommes , plusieurs bouches » le publieront aux rives du Tybrc; car il est malaisé » d’oster aux hommes ce que Dieu leur permet, la » liberté de l’esprit qui trouve assez de moyens de se r> faire entendre. » Adrian receut cet advis et laissa
Pasquin et Morphorio aux places qu’ils occupent encores aujourd’huy à Rome. Certes, ceux-là se sont trompez qui ont creu par leur puissance ensevelir dans l’oubly leurs actions dignes de blasme et en oster la cognoissance à la postérité. La sévérité qu’ils exercent contre ceux qui escrivent authorise les escrits de ceux-cy , et leur donne autant de gloire qu’ils s’acquièrent de blasme à eux-mesmes. Les Grands doivent vivre comme ils veulent qu’on escrive d’eux, et par leurs bonnes actions mériter dans l’histoire l’immortalité d’un nom glorieux l .
Les troubles que nous avons veu cy-devant inquiéter la Cour, esmouvoir les peuples et les armer dans l’Espagne, estoient entrez dans les temples et estoient montez jusques aux autels. Les prestres espagnols avoient prins l’alarme , et pour la deffence de leurs revenus et la liberté de leurs dignitez estoient aux plainctes et aux menaces. Le suject de ce nouveau trouble estoit tel : Sélim, Empereur des Turcs, avoit porté la guerre en Egypte, avoit osté la couronne et la vie à Tomam-bey et triomphé de tout ce royaume là. Après une si notable conqueste, il faisoit dessein de porter scs armes victorieuses en Italie, l’adjouster à ses victoires, et rentrant dans Rome par une bresebe, faire repaistre son cheval sur l’autel de Sainct-Pierre.
Ces menaces barbaresques avoient obligé les
1 TitciTK , Annales, liv. 4.
DU C A RDI X AL XIMKXKS. 3V5
Pi •inces Italiens de pourvoir à la seurclé de leurs Estais. Le Pape Léon dixiesme, occupant alors le
Saint-Siège 1 , pensoit à la conservation de ccluy de
l’Eglise, et pour la garde de la coste maritime où les Turcs pouvoient descendre , avoit faict ordonner au Concile de Latran la levée des décimes sur les ecclésiastiques d’Espagne. Cela les avoit mis en rumeur. Le Cardinal tasche encorcs d’appaiscr le trouble comme il avoit faict les autres, et de remettre la paix dans les églises, maisons de Dieu, comme il Pavoit remise dans les villes, demeures des hommes. 11 dépescha un courrier à Rome , ordonna à son agent en cette cour , nommé Artéague , d’aller trouver le Pape, et, en son nom, de luy offrir non-seulement les décimes de rArchevesché de Tolède , mais encores tout le grand revenu qu’il produict, son argent, ses meubles, mesme tout ce qu’il y avoit de riche et de précieux dans le thrésor de son Église, si tant estoit qu’il en eust besoin pour une guerre saincte et pour la deffence des autels de Dieu dans l’Italie; qu’il luy déclarant que, hors cette nécessité, il ne seroit jamais autheur de ces nouvelles décimes, et ne souffriroit jamais que les prestres d’Espagne devinssent tributaires des étrangers. Il chargea cet agent de s’informer des résolutions du Concile de Latran sur le mesme suject.
Artéague sçeut du Cardinal de Mcdicis, ncpveu
du Pape, que le Concile n’avoit point ordonné telles décimes qu’en cas d’extresme nécessité, et les ennemis estant ou dans l’Estat de l’Eglise, ou proche de l'Italie. L’on trouva que la semence de ce trouble des bénéfices d’Espagne avoit esté jettée par le Nonce du Pape résidant en ce Royaume là, désireux de faire lever cet argent, ou indiscret à la conduicte des affaires. Ainsi fut soustenu par le Cardinal l’intérest des ecclésiastiques; ainsi fut calmé ce mouvement. Les prostrés ont en leurs personnes une espèce de Royauté spirituelle, marquée mesme par leurs couronnes; les protéger, les deffendre, c’est aller à la gloire par les voyes de la piété.
Or, quoyque le Cardinal eust surmonté les brigues des Flamands contre son authorilé, qu’il eust vaincu l’envie de la Cour et les menées de la pluspart des Grands d’Espagne, si luy restoil-il néantmoins une victoire importante à obtenir contre trois puissans ennemis et terrasser leur audace comme d’un monstre à trois testes. Le premier estoit Mendosse duc de l’Infantado, son capital ennemy, à cause du mariage que le Cardinal avoit rompu de sa niepee avec le nepveu de ce Duc. Celte haine fut renouvellcc par la perte d’un procez, dont un bourg 1 du domaine du Duc estoit rejoinct à l’église de Tolède d’où il avoit esté desmembré. Comme le Scindic de celle église en fut prendre possession, le Duc l’y mil luy -
1 La seigneurie de Vcleune, près de Guadalajara.