‹ Histoire de la vie et de l'administration du cardinal Ximenès annotée et précédée d'une introduction et d'une notice sur Michel Baudier et ses diverses ouvragesChapitre 78 sur 88 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

Portrait de Ximénès. — Son caractère. — Ses habitudes.

Ximénès estoit de taille haute et droicte, de façon

sérieuse, portant sur le front une naturelle gravité;

la voix masle et ferme, le visage long et maigre, le

front large, sans rides; les yeux médiocres, un peu

enfoncés dans la teste, mais fort vifs; le nez long et

aquilin ; les dents un peu avancées vers les lèvres,

dont les railleurs de la Cour Pappeloient Eléphant par derrision ; rencontrans pourtant, sans y penser, la vérité dans leur bouffonnerie : éléphant de voit-il estre en force pour porter le faix de tant d’affaires et de tant de traverses. Vingt-huict ans après sa mort, comme l’on refaisoit la cave qui servoil de tombeau à son corps, on tira ses os; et sa teste, autresfois le palais du plus grand jugement qui ayt paru en Espagne, fut trouvée sans sutures, le crâne estant tout d’une pièce, marque d’une forte cervelle : mais aussi il estoit suject à cause de cela à des continuelles douleurs de teste, les vapeurs ne trouvant point d’yssue. C’est le pourtraict de son corps.

Coluy de son esprit me semble avoir esté dépeint

cy-devanl en tant d’illustres actions et de conseils si sages ; néanlmoins nous en adjousterons encores quelque traict , comme retouchant le tableau. II expliquoit ses pensées en fort peu de paroles, mais belles et signitiantes, respondoit fort intelligiblement, et discourant d’une affaire ne s’en escartoit jamais. Il estoit fort retenu en paroles. Soit qu’une juste colère le portât à menasser quelqu’un, ou soit qu’il promis! son assistance «à ceux qui l’imploroient, il donnoit tou sj ours davantage qu’il n’avoit promis. Son entretien estoit de choses sérieuses; aussi avoitil souvent en la bouche ce dire de l’orateur romain : a que la nature ne nous a point faict naistre pour le » jeu , mais bien pour nous occuper en des choses * sérieuses et de grands poids l . »

Son plaisir estoit à l’cstude des lettres % et sa récréation après le repas aux discours de théologie.

1 Xequaquàm ita nos à naturà generatos esse, ut ad ludum et jocum lacti existiiuaremur , scd ad sevcritatcm poliùs et ad qua>dam studin graviora.

2 Pierre Martyr dit que Ximenès t n'avait pas l’usage des lettres humaines * Il est certain néanmoins que le Cardinal déroba quelques instants à ses graves et nombreuses occupations religieuses et politiques pour les consacrer h l’étude de ln littérature. Xicolo Antonio, dans sa Bibliothèque d’Espagne, cite de lui :

1° Un Traite de ln Nature Angélique, dont l'original, écrit de sa main , est conservé dans le monastère de Notre-Dame de la Salceda , dont il avait été le Gardien;

2° Une Histoire du Roi Wamba, qui lit bâtir les murailles de Tolède et qui rétablit l’usage des conciles provinciaux en Espagne;

3° Des Notes sur dirers passages de T Ecriture sainte, qu’on trouve

1)1 CARDINAL XIII EN ÈS

Il est bien vray aussi que» la mélancolie estoit en luy l’humeur qui dominoit les autres , comme en la pluspart des grands hommes : mais lorsqu’elle le travailloit, il se retiroit des affaires et ne se laissoit voir à personne qu’à ses plus familiers ; elle l’a porté à des saillies remarquables : le baptesme des Maures de Grenade avec un aspergez à la main en est une, le dessein de conquérir l’Afrique en est une autre.

Ce qu’il avoit une fois résolu, il l’exécutoit d’une incroyable promptitude. Saluste luy fournissoit ce conseil qu’on luy a souvent ouy dire : « aux affaires » d’importance la diligence à l’exécution doit suivre » de près la délibération du conseil *. »

Comme il estoit impatient au mespris qu’on faisoit de son authorité, aussi cstoit-il très-patient à souffrir la liberté des paroles. Un prestre d’Osma luy demandoil un juge extraordinaire pour un procez qu’il avoit et luy en faisoit grande instance comme au chef du Conseil : le Cardinal luy fit response que les juges ordinaires luy rendroient justice et qu’il se contentast de ceux-là; que dans toutes les villes d’Espagne il ne luy en sçauroit trouver de meilleurs. « Est-il possible, dit le prestre, qu’un chétif bourg » de Torrelagune ait donné un Primat à l’Espagne ,

encore dans les Archives d’Alcala, rt qui depuis onl clé confondues avec celles de Nicolas de Lyra.

1 (Jbi consulueris , malurè opns est faclo.

» et que tant de villes ne sçauroient donner un juge » à un petit procez ? » Le Cardinal , voyant cette liberté, creul qu’il estoit à quelque Grand qui le faisoit parler ainsi. Il luy demanda qui estoit son maisire. «C’est moy-mesme, respondit le prestre , et » n’en veux point avoir d’autre. — Vous avez bien » raison , luy dit le Cardinal , vous n’en pourriez » point trouver un meilleur. » Il luy donna un juge comme il le désiroil et le renvoya.

Contrera, prédicateur espagnol, preschoit un jour en présence du Cardinal avec plus de zèle que de discrétion, et sans considérer que les habits de prix sont bien souvent nécessaires aux personnes qui occupent les dignilez éminentes et qu’ils excitent le peuple à la révérence, se tourna vers luy, et en pleine assemblée le tança de ce qu’il portoil une robe fourrée de riches peaux. Le Cardinal receut celte réprimande avec une grande patience, et, au sortir de la chaire, le mena disner avec luy et loiia son sermon. Quelques-uns ont escrit qu’après le sermon il mena ce prédicateur dans la sacristie de la rnesme église où il avoit presché, et là, ouvrant son sein, luy fit voir une hère très piquante qu’il portoit sous son riche habit : ce que je n’ose croire, pour ne rendre point ioulpable d’une telle légèreté le plus solide jugcineht de ce siècle-là.

Le temps esloit une des choses qu’il estimoit le plus, et connue la perle ne s’en recouvre jamais,

DU CARDINAL XIMÉXKS.

il en estoit fort avare : de crainte d’en employer le jour à quelques nécessitez de sa personne qu’il pouvoit remettre , il se faisoit faire le poil la nuict; encores faisoit-il lire alors quelque livre sérieux.

Il prenoit un indicible plaisir à donner des bénéfices qui estoient de sa collation aux hommes capables et qui n’y prétendoient point, ignorans qu’ils eussent vacqué ; rejettoit sévèrement ceux qui les luy venoient demander, comme effrontez et peu respectueux de sa personne; de sorte que pour n’avoir point un bénéfice de luy, il le luy falloit demander. Un de ses Aumosniers eust l’advis d’un qui vacquoit et qui estoit à sa bien-séance : il sçavoit que ne le demander pas, le Cardinal le pourroit donner à quelque autre» qui n’y penseroit point; que le demander aussi estoit le perdre : il se présenta à son maislre, et luy dicl : « Monseigneur, un tel bénéfice est vacquant ; le vous » demander seroit violer vos loix et les deffenses que » vous en avez faictes , ce que je ne feray jamais ; » aussi ne suis-je pas venu pour cela, mais bien » pour vous supplier très-humblement de me dire » comment il faut faire pour l’obtenir. » Le Cardinal estima l’addresse de cet homme et luy respondit : « je le vous aprendray volontiers ; c’est de vous en » faire expédier les provisions; » et commanda tout «à l’heure à son secrétaire de le faire. Mais pour estre

sévère à rejetter les demandes quelquesfois impor-

tunes de ses domestiques, il n’estoit pas moins recognoissantde leurs services; il vouloit que ses bienfaicts prévinssent leurs demandes, pour se les obliger avec plus de grâce et plus puissamment. On remarque de ce grand ministre que jamais homme ne l’a servi, dedans ou dehors sa maison , qu’il n’en ayt esté largement rémunéré. Dieu a faict naistre l’homme libre, et la fortune le despouille de cette liberté quand elle le réduict à servir les Grands , qui sont euxmesmes coulpables de luy ravir ce qu’il a de plus précieux, la liberté et le temps, s’ils ne luy restituent les fruicts de l’un et de l’autre par la récompense qui seule peut réparer la perte de ce dernier, irréparable en toute autre façon.

Or, comme le Cardinal Ximénès estoit fort sensible aux injures et aux mespris , aussi estoit-il très recognoissanl des plaisirs qu’on luy avoit faicls, lesquels il n’oublioit jamais. Brunet, Espagnol dont nous avons parlé au commencement de cette histoire, qui l’avoit assisté en son voyage de Rome lorsque les voleurs le despouillèrent sur les chemins de telle sorte qu’il ne luy resta que la voix pour demander l’aumosne, en est un exemple remarquable. Cet homme le vint voir pendant sa grande authorité dans l’Estat : les honneurs, les privautez que le Cardinal luy tesmoigna, furent en admiration à toute la Cour. Après le Roy, personne ne’n receut jamais tant de ltiy dans l’Espagne ; il tascha de le retenir

1)1 CARDINAL XniKNKS. :J87

auprès de soy, luy offrit, iuy donna des présens, et promit tel entretenemenl , telle condition qu’il voudroit; les Eveschez, les grands emplois ne pouvoient manquer à sa fortune. Brunet, qui préféroit le repos d’une médiocre condition aux troubles des grandes dignitez du monde, remercia le Cardinal des honneurs, des offres, des promesses qu’il luy fit, et alla jouir chez soy de la tranquillité dans les commoditez qui luy suffisoient.

Ce que Ximénès a donné du sien et aux particuliers et au public est digne de remarque. Les hospitaux qu’il fit haslir en Espagne et qu’il renia de revenus , les maisons religieuses qui y sont encores les durables ouvrages de sa piété et de sa bénéficence, les greniers publics que les rentes qu’il a laissées remplissent de bled au soulagement des pauvres , les séminaires ou plustôt les pépinières de vertu pour l’Estat, où il faisoit eslever les jeunes gens et les damoiselles que la pauvreté destituoit de ce secours nécessaire, disent et diront éternellement en Espagne que le Cardinal Ximénès n’a pas seulement esté grand par ses dignitez et par son employ, mais bien d’avantage par sa libéralité et par sa bonté. Possesseur du plus riche revenu du royaume , s’il eust remply ses coffres d’argent ou s’il eust enserré l’or qui devoit servir ailleurs, il eust creu retenir ce qui donne le rachapt aux esclaves, rend la liberté aux prisonniers, donne la guérison aux malades, la

consolation aux affligez et sustente la vie des pauvres ; il les faisoit largement distribuer selon les pressantes nécessitez d’un chacun *.

Le sieur de Chièvres, qui envioit le crédit de ce grand ministre et en redoutoit la liberté de parler au Roy Charles contre luy, et despuis le Cardinal de Granvelle, ont dict de luy, après avoir considéré ses grandes actions, qu’il falloit que ce Cardinal fut issu du sang royal et que le temps, qui cache aussi bien qu’il descouvre les plus belles choses du monde, avoit caché son extraction, asseurant qu’un homme particulier ne pouvoit estre capable de choses si grandes, s’il n’avoit en luy les semences des vertus qui se trouvent aux grands Roys, et s’il n’en estoit descendu.

Telle fut la vie et les actions de François Ximénès,

surnommé, par les effects de sa prudence, Grand

1 Fernandès de Pulgar, parlant de la charité du Cardinal envers les pauvres , rapporte que lorsqu'il passait par quelque ville , sa première pensée était de se rendre à l’église pour prier Dieu, et sa seconde de visiter les hospices pour consoler les malades, assister les pauvres et augmenter les revenus de l’établissement.

Fernand Valdès, qui avait été élevé dans la maison du Cardinal, assure que le pieux prélat envoyait tous les ans par tout son diocèse un théologien et un jurisconsulte chargés de doter et marier d'honnêtes jeunes filles pauvres. Fernandcs de Pulgar ajoute qu’il donnait tous les jours à manger à trente pauvres, qu’il servait souvent luimême. Ses aumôniers, à la fin de chaque mois, lui présentaient un étal des pauvres honteux et des infirmes nécessiteux; aussi il n’y avait point un seul malheureux qui ne ressentît les efTets de sa bienfaisance.

DU C A RDI X AL XIMKXKS.

Cardinal d’Espagne 1 , dont les conseils durent encores aujourd’huy dans ce royaume-là, et les vertus servent dans le monde d’adresse pour la conduicte aux Estats. Car si les portraicts et les images des grands hommes ont cela de propre que d’inciter à l’imitation de leurs bonnes qualitez ceux qui les contemplent , leurs vertus par leurs belles lumières servent de guide aux hommes dans le chemin du monde.

1 Ceci n’est peut-être pas tout à fait exact. Ximéncs a certainement mérité le surnom de Grande mais le titre « d'Espagne » est celui de son cardinalat.

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