Histoire de la vie et de l'administration du cardinal Ximénès, annotée
En choisissant , parmi les nombreux ouvrages de Michel Baudier , celui qu'il a composé dans le but de rendre hommage à Fun des plus grands génies dont l'Espagne s'honore , nous n'avons pas cédé seulement au désir de venger d'un injuste oubli un historien estimable^ un savant laborieux : notre admiration pour le personnage illustre dont il a raconté la vie a été plus grande encore que notre vénération pour la mémoire de l'auteur dont nous réimprimons aujourd'hui l'ouvrage.
Nous avons pensé aussi que , de nos jours , on ne saurait trop mettre en lumière le tableau de ces grandes destinées, vouées à la plus haute comme à la plus difiBcile des fonctions , celle de gouverner les peuples.
Gouverner! c'est un de ces mots qui semblent avoir perdu leur signification propre* et leur sens
primitif depuis l'invasion des doctrines révolutionnaires, qui, en proclamant le dogme absurde de la souveraineté individuelle, ont substitué le nombre à Fintelligence, l'égoïsme au dévouement, et l'anarchie à l'unité sociale.
Les conditions essentielles de l'existence des nations sont-elles donc changées? L'ordre, l'harmonie et la stabilité , qui doivent présider, sous peine de mort , à toutes les institutions humaines, peuvent-ils donc résulter du caprice, du hasard et de la confusion érigés en prétendus systèmes?
Nous ne le pensons pas.
Tant que la nature humaine, qui ne se modifie pas au gré de visions chimériques et d'aspirations insensées, présentera les caractères de passion, de faiblesse et d'imperfection que lui reconnaît l'histoire, les peuples devront se résigner à remettre entre les mains d'un petit nombre d'hommes la direction et l'administf^ation de leurs affaires. Enlever aux sociétés les gouvernements monarchiques ou oligarchiques, c'est chasser à la fois du monde la lumière qui l'éclairé et le moteur qui le dirige.
tt Vous tous qui faites partie de l'État, dit Pla-
IXTRODIJGTION. a
)' ton , vous êtes frères ; mais le Dieu qui vous a » formés a mêlé de Tor dans la composition de » ceux d*entre vous qui sont propres à gouverner )> les autres, et qui, par cela, sont les plus pré-
^ cieux Comme vous avez tous une origine
y> commune, vous aurez pour Tordinaire des eny> fants qui vous ressembleront »
«Ne sont-ils pas rares, ceux qui peuvent s'éle- » ver jusqu'au bien lui-même et le contempler » dans son essence? y>
a Le parti le plus sage que nous ayons à pren-
» dre, c'est d'établir gardiens de l'Etat ceux qui
)) seront reconnus capables de veiller à la garde
» des lois et des institutions. Or, quelle dif-
D férence mettez-vous entre les aveugles et ceux
» qui , privés de la connaissance des principes des
» choses, n'ayant dans l'âme aucun exemple qu'ils
» puissent contempler , ne pouvant tourner leurs
» regards sur la vérité comme les peintres sur leur
)' modèle» sont par conséquent incapables d'en ti-
» rer, par une imitation heureuse, les lois qui
yj doivent fixer ce qui est honnête , juste et bon ,
)' et , après avoir établi ces lois , de veiller à leur
» garde et à leur conservation? — Certes, il n'y a
» pas grande différence entre ces hommes et les
4 IMRODUCTIOiV.
" aveugles. — Eh! bien, les établirons-nous gar- » diens de l'Etat plutôt que ceux qui connaissent )) les principes des choses ? Ce serait folie de ne '> point choisir ces derniers.
u N'appartient-il pas à la raison de commander,
yy puisque c'est en elle que réside la sagesse ? »
( Platon. — VEiat — Passim. )
En résumé , d'après le philosophe grec , l'Etat le plus juste et le plus heureux est celui qui se gouverne par le plus pur de ses éléments , par le petit nombre d'hommes d'élite que leur génie appelle à la contemplation du bien et de la vérité. C'est là, du reste, un principe si évident, si impérieux, du sort des nations, qu'il a presque toujours fini par prévaloir, au moins en fait, même chez les peuples qui avaient consacré dans leurs lois les principes de la démocratie la plus avancée.
C'est dans l'histoire des grands hommes, rois ou ministres , qui ont fait servir leurs talents à gouverner les peuples, qu'il faut apprendre, d'une part , tout ce qu'une pareille tâche exige de science , de fatigues , d'application et de dévouement; de l'autre, tout ce que les peuples gagnent à maintenir à leur tête ces génies puissants qui , portant le poids et la responsabilité de leurs