‹ Histoire de la vie et de l'administration du cardinal Ximénès, annotéeChapitre 2 sur 28 · I\TR0DU0T10M · texte numérisé non relu

I\TR0DU0T10M

pensées , lear ouvrent les voies fécondes où l'activité nationale n'a plus qu'à marcher à leur suite.

Abandonnées à elles-mêmes, livrées à mille courants contraires, ignorant leurs véritables intérêts, ou, si elles les connaissent, impuissantes u leur donner satisfaction , il faudrait aux nations des siècles pour faire un pas dans la voie des améliorations, si la sagesse divine ne suscitait quelques-uns de ces esprits supérieurs qui, interprètes des besoins généraux et animés de la pensée commune, concentrent les forces divisées, multiples, et par cela même incapables d'agir spontanément et avec ensemble , prennent résolument en main le gouvernail, conduisent le vaisseau, et dirigent l'humanité vers le but qui lui est assigné par les décrets de la Providence.

Si l'étude des faits, si les enseignements de l'histoire suffisaient pour faire tomber le voile qui couvre les yeux d'hommes impatients de toute direction , acharnés à discréditer toute autorité , et à ébranler tout ce qui a l'apparence du pouvoir, ils puiseraient de grandes leçons dans les annales de l'Espagne. Nulle autre histoire ne fait mieux comprendre l'influence des grands hommes, la

f; l\TIODlCTIO\.

aéressité iTone pensée direelrice, et la force da principe monarchique.

Xolle part on ne ¥oit pins clairement par qœUe chaîne indestroctibie la nationalité d'un peuple est liée à ce principe : en Espagne, comme en France , c'est la monarchie qui a créé la nation. Ainsi se troore démentie par les faits Fassertion andacieiise des sophistes qui ¥oodraient donner à me prétendoe son^eraineté nationale le pas snr la monarchie héréditaire.

Enrahie par les peuples bdliquenx du Nord an temps de la destruction de Fempire romain , rEspagne commençait à peine à respirer, lorsque les intrépides et fanaticpes enfants de Mahomet Tinrent s'établir an sein de ses riches et fécondes provinces , qn ils devaient occuper pendant huit siècles, n n'existait plus de lien entre les diverses parties de la Péninsule ; il n^y avait de commun , as nord et au midi , à Foccident et à Forient , que Fimpatience et la haine du joug étranger. Mais ce sentiment, malgré son énergie, trouvait un formidable obstacle dans la création successive d'états fédératifs dont le nombre affaiblissait , en les subdivisant , les ressources et la vigueur du pays. Heureusement , au sein des Asturies s'est conservé

liXTRODUCTIOM. 7

un germe de vie qui, en se développant et en étendant son empire, devient bientôt le symbole du salut et Tinstrument de la délivrance. Retranchée d'abord dans les montagnes des Asturies, la monarchie espagnole élargit peu à peu sa sphère , grandit au milieu des luttes qu elle soutient contre des vainqueurs détestés, et rallie enfin autour d'elle les éléments patriotiques que son influence tutélaire unit en un brillant faisceau. Et lorsque ce vivifiant principe a fait de la moitié de l'Espagne, qu'il a préservée de la conquête, une puissance capable de lutter ouvertement contre le géant de l'invasion , il marche hardiment au siège de son empire, lui porte le coup mortel, le rejette au dehors, et l'Espagne délivrée ne sépare plus son respect pour ses rois de son enthousiasme pour l'indépendance.

Mais il faut que la monarchie achève sa tâche : il ne lui suffit pas d'avoir délivré le territoire du joug étranger; il faut faire de tous ces peuples un seul peuple, de tous ces royaumes un royaume. Ximénès apparaît, au moment où Isabelle et Ferdinand , ces deux grandes figures placées sur la limite du moyen âge et des temps modernes , venaient, en confondant leurs droits, de reHinir l'A-

8 IXTftODLGTlON.

ragon à la Castille; sa main poissante continue l'œuvre politique commencée par cette union , groupe et resserre les nationalités espagnoles , et en accomplissant cet important travail, qui devait assurer sa gloire , le grand ministre prépare le règne de Charles-Quint

Bien que l'histoire delà vie et de l'administration du cardinal Ximénès nous reporte à une époque dont l'esprit et les tendances ressemblent peu à ceux des temps on nous vivons , on ne peut s'empêcher de reconnaître que les notions de respect et d'amour pour la religion et l'autorité dont û a établi l'empire en Espagne , ont conservé jusqu'à nos jours dans ce noble pays leur force et leur action salutaire.

C'est à leur heureuse influence que l'Espagne doit d'avoir retrouvé le calme après de terribles épreuves, et de se voir aujourd'hui préservée des foreurs anarchiques et des perturbations sociales.

L'Espagne religieose et monarchique offre en ce moment plos d'on exemple ao monde. Entrée après la France dans la carrière constitotionnelle et parlementaire , la patrie de Ximénès s'y est placée ao premier rang par la sage mesore avec

IX^TRODLGTION. 9

laquelle elle a appliqué les idées nouvelles. Bile n'a pas pensé que le progrès consistât à creuser un abîme entre les institutions du passé et celles que sollicitent les sociétés modernes. Elle a, plus qu'aucune autre nation , conscience de ses besoins , de ses instincts, de ses croyances , de tout ce qui constitue sa forte et énergique individualité. Elle comprendrait difficilement ce qu'elle aurait à gagner en abjurant le respect profond qui caractérise ses habitants pour la royauté , et surtout pour la foi catholique, ardent mobile de son patriotisme. Elle sait arrêter son zèle pour les innovations à la limite d'un légitime respect pour les doctrines fondamentales. Elle dédaigne avec raison les reproches d'ignorance si souvent adressés à ses populations, tenues prudemment en garde contre la communication rapide d'un enseignement fatal qui porte à la fois de fausses lueurs dans les esprits , et le poison de la corruption dans les cœurs. Si le progrès est intimement lié, comme tend à le prouver en France la tourbe des novateurs, à l'invasion du matérialisme, à la propagation d'un scepticisme universel, à l'infiltration de dogmes de la plus révoltante immoralité, que l'Espagne se félicite d'en avoir été pré-

10 INTRODUGTIOM.

servée par ]a sagesse de ses rois et de ses hommes d'Etat. Leurs constants efforts pour donner au peuple les bienfaits d'une instruction utile , pratique, à la fois religieuse et moralisante, témoignent de leur défiance envers ce faux système qui jette toutes les intelligences dans le même moule, et verse au hasard un enseignement encyclopédique, à peine profitable au petit nombre, pernicieux et fatal au plus grand.

Ce n'est pas non plus une médiocre gloire pour l'Espagne que d'avoir cherché avec persévérance le moyen de conserver à la fois le pouvoir dans son action forte et la liberté dans sa fécondante activité. Là encore, exercer l'autorité publique, c'est se distinguer par ses lumières , son activité , sa prudence, son dévouement; c'est être à la fois bienveillant et ferme , tolérant et résolu ; c'est à la fois se faire aimer, respecter et craindre.

C'est dans cet usage du pouvoir immense dont l'avait investi la confiance des souverains et des peuples que Ximénès trouva sa grandeur et sa force ; et c'est ainsi qu'il put accomplir les grandes choses qui lui valent encore aujourd'hui la reconnaissance de la nation dont son vaste génie a fait pcloro la puissance.

LXTRODCJCTIOX. 11

Quelle que soit notre admiration pour les ministres dont les talents ont illustré notre pays , nous en trouvons bien peu qui puissent être comparés à Ximénès. Pieux comme Suger, mais avec plus de lumières ; exact et laborieux comme d'Amboise , mais avec une rigidité de conscience et une moralité plus grandes encore ; ferme et intrépide comme Richelieu, mais d'une fermeté qui n'exclut ni la justice ni la mansuétude; habile et adroit comme Mazarin , mais d'une souplesse qui se concilie avec la droiture des intentions et la probité du caractère, Ximénès a de plus l'avantage d'avoir vécu à une époque de l'histoire et en présence d'événements qui ont imprimé à son éclatante carrière un caractère de grandeur chevaleresque et un intérêt véritablement dramatique.

Prêtre irréprochable , ministre dévoué , homme

d'Etat à conceptions vastes et profondes, diplomate plein de pénétration , de finesse et de ressources, général habile, Ximénès a déployé, dans sa longue et glorieuse vie, une énergie indomptable , une dignité héroïque , au milieu des obstacles sans nombre que les événements, les haines et l'envie avaient semés sous ses pas. Rien n'a

12 IXTRODUGTIOM.

manqué à sa gloire , pas même l'ingratitude des maîtres qu'il avait si puissamment servis.

Ximénès commença, comme la plupart des hommes d'Etat du moyen âge, par entrer, dans les ordres et par servir dans les rangs les plus humbles du clergé. Victime d'abord de cette forte hiérarchie ecclésiastique qui , pour gouverner le monde , devait avant tout peser sur ceux qu elle admettait dans son sein , Ximénès est jeté en prison par don Alfonso Carillo, Archevêque de Tolède , qui lui contestait un bénéfice dont Ximénès avait pris possession sans son agrément, en vertu d'une de ces provisions que donnaient les papes , et que l'on désignait sous le nom de grâces expectatives. Là , un prêtre , prisonnier comme lui , le console en lui rappelant l'histoire de don Juan de Gerezuela , devenu , au sortir de la même prison , Archevêque de Tolède, et lui prédit le même sort.

Délivré de sa captivité , Ximénès éprouve un de ces amers chagrins qui saisissent les âmes ardentés et leur inspirent la résolution de fuir les ennuis et les injustices du monde. Il résigne son bénéfice en faveur de son frère Bernardin , et entre dans l'ordre de Saint-François, dont il pratique la règle avec une piété ardente et austère. Mais

IXTRODUCTION. 13

le cardinal de Mendoza, qui avait succédé à l'arehevéque Garillo , eut l'occasion de voir le frère François Ximénès, et sa perspicacité devina rhomme supérieur sous Thumble vêtement du moine. Par ses conseils , la reine Isabelle va chercher Ximénès au fond de son couvent, et le choisit pour confesseur, l'itiitiant ainsi tout à coup nonseulement aux secrets de sa vie intime, mais encore aux affaires les plus importantes de l'Etat, et à toutes les complications de la politique extérieure.

L'époque était grande , et ouvrait une large carrière aux vastes entreprises. C'était en cette mémorable année 1492, où l'Espagne , à la veille de compléter sa nationalité parla défaite des derniers Maures, saluait le retour des vaisseaux qui lui annonçait la découverte d'un nouveau monde.

Bientôt, l'influence de Ximénès se fait d'autant mieux sentir dans les conseils de la couronne que sa personne paraît moins. La charge éminente dont il était revêtu n'avait rien changé à la rigidité de ses habitudes monastiques. Il quittait souvent la cour pour accomplir les rudes pratiques de son ordre ; le bâton de frère-mendiant à la main, il visitait les couvents , en quêtant de porte en

14 IXTRODUCTIOX.

porte le denier que la charité ne laissait pas toujours tomber dans sa main et qu'il oubliait parfois de demander.

Mais c'est en vain qu'il semble vouloir, à force d'humilité et de modestie, se dérober aux brillantes destinées qui l'attendent. A la mort de l'archevêque de Tolède (1495), Isabelle s'empresse de demander au pape Alexandre. VI et obtient la bulle qui donne pour successeur au cardinal de Mendoza , le seul homme qu'elle juge digne d'être promu à cette importante dignité. Elle présente inopinément cette bulle à Ximénès , mais il refuse d'accepter, et sa résistance , après avoir duré plus d'une année , ne cesse que devant un ordre formel de la reine et l'injonction solennelle du souverain pontife.

L'Archevêché de Tolède a toujours été considéré eu Espagne comme une des premières dignités de l'Etat II comportait, outre la Primatie, qui en faisait une sorte d'Ëvêché général du royaume , la charge de Grand Chancelier de Castille et l'entrée afBcielle au conseil. Ximénès avait près de soixante ans quand il accepta ces hautes et difficiles fonctions.

Dès le début de son élévation , il déploya cette

IMTRODUCTIOISI. 15

sévérité despotique qui lui fit tant d'ennemis, et le mit vingt fois à deux pas de sa perte> mais qui, par la suite , abattit les résistances féodales et sauva l'Espagne en la reconstituant sur des bases inébranlables. Ses essais persévérants pour la réforme des ordres religieux le placèrent souvent en état d'opposition directe avec le saint-siége, comme son zèle de prosélytisme le mit en désaccord avec Ferdinand et Isabelle lors de la prise de Grenade, où, pour avoir voulu procéder avec trop de hâte à la conversion des Maures , il faillit compromettre les fruits récents de la conquête. Mais il rendit tant de services et montra une telle capacité dans l'administration des affaires publiques, que ses fautes, nées en quelque sorte de l'excès même de ses vertus , contribuèrent encore à accroître sa renommée, en faisant ressortir l'inflexible austérité de ses principes.

A la mort de la reine Isabelle, arrivée en 1504, commence le rôle providentiel qui assigne à Ximénès un rang si élevé dans les annales de son pays.

IsaJiielle, héritière de Castille, en épousant Ferdinand, héritier de la couronne d'Aragon, avait assuré l'unilé du territoire espagnol ; peu

S en fallut même que la Péninsule entière ne fût réunie sous un sceptre unique , puisque Fhéritière. présomptive du trône, qui s'appelait Isabelle comme sa mère, avait épousé le roi de Portugal. Mais la mort prématurée de cette jeune reine reporta tous ses droits à sa sœur cadette , Jeanne , qui avait épousé Philippe-le-Beau , archiduc d*Autriche , dont les Etats de Castille et d'Aragon reconnurent les droits.

La mort de la reine mère faillit briser cette unité obtenue au prix de tant de luttes sanglantes.

En Espagne , comme en France , la nationalité fondée par les monarques, fut menacée par les intérêts féodaux. Ferdinand ne régnait sur la Castille qu'à titre de mari de la reine; la reine morte, les droits de Ferdinand s'éteignaient et la Castille passait aux mains de Jeanne et de Philippe. Dès lors, Ferdinand, malgré son chagrin de redevenir simple roi d'Aragon après avoir gouverné toutes les Espagnes, déposa solennellement la couronne de Castille, et prit, en vertu du testament d'Isabelle , le titre modeste d'administrateur de ce royaume, en attendant l'arrivée de la reine Jeanne, sa fille, et du roi Philippe, son gendre. Une autre difficulté se présentait : la reine Jeanne

IXTRODUGTIOA^. 17

était folle, et par conséquent inhabile à gouverner. On pouvait soutenir que l'incapacité de la femme s'étendait au mari ; telle était atissi la tendance de l'opinion nationale qui supportait impatiemment l'idée d'un roi allemand': mais l'intérêt des grands l'emporta; ils préférèrent l'archiduc d'Autriche au Roi d'Aragon , parce que cette combinaison menaçait moins leur indépendance seigneuriale. Philippe, excité par eux, signifia à son beau-père d'avoir à sortir du royaume de Castille, et Ferdinand s'étant assuré l'appui de la France en se remariant à Germaine de Foix , princesse du sang de Louis XII , partit pour achever la conquête du royaume de Naples, entreprise en son nom par le grand Gonzalès de Cordoue.

Ximénès, dont le diocèse était en Castille, apporta son expérience et l'influence de ses idées dans les conseils du nouveau roi, qui mourut presque subitement. Il y eut un interrègne. La reine Jeanne était complètement folle : il fallait donc pourvoir au gouvernement, et la perplexité des seigneurs fut grande. Quelques-uns voulaient rappeler Ferdinand , mais ce rappel immédiat eût soulevé une vive opposition , et sans doute amené la

guerre civile. On attendait avec anxiété que Ximénès

se prononçât. L'habile politique pensa qu'il valait mieux différer le retour de son ancien maître pour le rendre plus assuré, et, sur sa proposition, on Forma un gouvernement provisoire , dont il fut le président, et dont les autres membres étaient le duc de Najare et le connétable de Castille. Au bout de dix jours, grâce aux divisions de la noblesse et à la prudente fermeté du président, le triumvirat était dissous, et Ximénès fut supplié de se charger seul du fardeau de l'Ëtat, avec le titre et l'autorité de régent du royaume.

Il accepta , et ne songea plus qu'à négocier le retour de Ferdinand.

Il connaissait bien les grands ambitieux qui l'entouraient ; il savait qu'ils étaient à vendre et connaissait leur prix. » J'honore le roi d'Aragon, )> disait le duc de Najare , et si le connétable n'était » pas son gendre, je ne voudrais pas d'autre roi. y> Le marquis de Villena disait de son côté : (c Qu'il )' me rende ce qui m'appartient, et qu'il ne se laisse » pas gouverner par le duc d'Albe , et je ne l'em- )) pécherai pas de régner. » Le duc de l'Infantado laissait entendre qu'il verrait le retour du roi avec plaisir si l'on donnait l'évêché de Placencia à l'un de ses fils; on rencontrait en un mot, dans l'Es-

pagne du seizième siècle, les éléments et en même temps les difficultés d'une fusion. Les créatures du feu roi Philippe , voyant qu'elles se maintiendraient difficilement dans leurs places, ne songeaient plus qu'à s'en défaire pour quelque argent. Tout paraissait marcher le mieux du monde ; mais cette affaire coûtait trop à l'orgueil de la grandesse et elle aima mieux profiter du trouble universel pour se fortifier aux dépens de l'Etat. Le comte de Lemor s'empara de Pontferrat; quelques-uns traitèrent avec l'empereur Maximilien, d'autres avec le roi de Portugal, d'autres encore recoururent au roi de Navarre. L'amirante de Castille levait des troupes ; le duc de Najare, don Manuel , le connétable et le marquis de Villena enrôlèrent leurs vassaux. Ximénès tint tête à l'orage, et avec cinquante mille ducats qu'il avait autrefois prêtés au roi Philippe , il retint au service les compagnies des gardes , force redoutable qui imposa respect à tout le monde. Il n'était pas de ceux qui s'abandonnent à la merci des factions, et il eut toujours pour principe qu'un pouvoir n'obtient jamais mieux l'obéissance que lorsqu'il est en état de faire prévaloir sa volonté de vive force.

Enfin , quand Ferdinand arriva couvert des lau-

riers de son expédition de Naples, il trouva toutes les résistances abattues. Le dévouement et Theureux succès de Ximénès furent récompensés par le chapeau de Cardinal , avec le titre de Cardinal d'Espagne , précédemment porté par Tarchevêque Pedro de Mendoza. Il fut en même temps pourvu de la charge de Grand Inquisiteur, rendue vacante par la démission de l'archevêque de SéviUe (1507>

Entre cette époque et la mort de Ferdinand , se place l'un des traits les plus caractéristiques de la vie de Ximénès. Il avait considéré que c'était peu d'avoir refoulé les infidèles en Afrique, si la frontière maritime n'était mise à l'abri de leurs incursions et de leurs pirateries. Aussi nourrissait-il depuis longtemps le dessein d'aller les attaquer dans leurs repaires. La paix dont on jouissait depuis le retour du roi lui parut favorable à l'exécution de son plan. Le trésor était trop obéré pour se charger des dépenses de l'expédition ; Ximénès y pourvut de sa bourse^ sous la simple promesse d'un remboursement ultérieur. Lui-même se mit à la tête de l'armée ; il s'empara d'abord du grand port , puis de la ville et de la citadelle d'Oran , où il fit son entrée au milieu de ses chanoines et des

gens de guerre, précédé de sa croix épiscopale portée par un religieux. L'enthousiasme fut général en Espagne ; une seule personne ne le partagea pas : ce fut le roi Ferdinand. Ce monarque avait à Ximénès de trop fortes obligations , et l'on est fondé à croire qu'il avait consenti à ce que le cardinal entreprit la campagne d'Afrique à peu près par les mêmes motifs qui, vers la fin du siècle dernier, portèrent le Directoire à confier l'expédition d'Egypte au général Bonaparte. Le retour du cardinal triomphant chagrina amèrement le roi, et Ximénès vit bientôt qu'il était en disgrâce^ car on lui refusa le remboursement des frais de la guerre, et on ne le lui accorda plus tard qu'après s'être livré sur ses affaires privées à un examen inquisitorial des plus blessants. Mais, après un long refroidissement , l'intérêt de la chose publique triompha de la mauvaise humeur de Ferdinand , qui, pendant qu'il allait tenir les Etats d'Aragon, remit à Ximénès le gouvernement de la Gastille. A partir de cette époque , le roi ne fit plus que souifrir et languir, consumé par un philtre amoureux que Germaine de Foix lui avait fait boire, et bientôt il mourut (1516) reconnaissant pour son héritier l'aîné de ses petits-fils, Charles, archiduc

22 INTRODUGTIOX.

d'Autriche, fils de Philippe et de Jeanne la Folle» que le monde devait bientôt connaître sous le nom de Charles-Quint.

Un article du testament du roi Ferdinand donnait la régence^ à Ximénès jusqu'à ce que l'archiduc fût arrivé de Flandre, où il faisait son séjour habituel. Ici, Ximénès se montre ministre supérieur, sujet fidèle , politique profond. Aguerri contre les tendances féodales des grands dignitaires , il les contient dans le devoir et use envers eux d'une répression impitoyable. La tâche de Richelieu, son imitateur en France , peut seule être comparée à cette œuvre colossale. L'analogie de la situation est d'ailleurs frappante; il n'est pas jusqu'à la branche cadette, représentée en deçà des Pyrénées par Gaston d'Orléans , au delà par le jeune prince Ferdinand, puîné de Charles, qui ne se retrouve , inspirant l'intrigue et fomentant la révolte. Pour premier acte d'autorité, Ximénès fait prendre à Charles le titre de Roi de Castille et d'Aragon , bien que sa mère Jeanne la Folle existe encore. Les grands résistent et protestent contre cette violation des coutumes royales, u II ne s'agit » pas ici de donner vos avis , s'écrie le cardinal , » mais de montrer votre soumission. Le roi n'a

r> pas besoin du suffrage de ses sujets... Il sera pro- » clamé aujourd'hui dans Madrid, et les autres » villes suivront cet exemple. ^

L'intrigue se porta sur un autre terrain ; on contesta les droits du cardinal. Une députation de la noblesse vint lui demander d'exhiber le titre en vertu duquel il gouvernait le pays. Alors, l'auguste vieillard mena les envoyés dans la tour où les trésors du roi et les siens étaient renfermés; il ouvrit gravement les fenêtres et leur fit voir les gardes rangés en bataille dans la plaine ; il fit un signe, et une triple salve d'artillerie ébranla les airs. Puis, montrant ses coffres et ses soldats : « Voilà, dit-il, mes pouvoirs, y)

A partir de ce jour, il frappe à coups redoublés sur les rebelles , quels que fussent leur rang et leurs titres, et pour augmenter ses forces militaires contre la rébellion, il institue en Espagne une force révolutionnaire , la garde nationale. La noblesse intimidée n'osa résister ouvertement. Que devenaient ses ressources défensives? Que pouvait-elle avec ses hommes d'armes et ses bans de vassaux enrôlés malgré eux? La haine redoubla, mais peu à peu la résistance faiblit et la grandessc fut enfin domptée.

Pendant qu'il réprimait à l'intérieur les tenta^ tives de rébellion, Ximénès était obligé de défendre l'Espagne contre les attaques du corsaire fiarberousse : vingt galères sont armées et bientôt les Turcs sont repouissés.

Ainsi , l'Espagne pacifiée au dedans était débarrassée de ses ennemis de l'extérieur. Charles put quitter la Flandre et venir prendre paisiblement possession de son vaste royaume. Mais le jeune Archiduc, devenu Roi, ne pouvait souffrir qu'il y eût dans l'Etat un homme plus grand que lui. Au moment où il mit pied sur la terre d'Espagne, il signa la disgrâce de Ximénès ; il le remerciait de ses services et le renvoyait dans son archevêché. La dépêche arriva trop lard... Ximénès venait d'expirer»

Chose remarquable! Ximénès mourut sans avoir jamais vu le prince à qui son génie léguait la couronne de toute» les Espagnes, la dommation des mers et l'expectative de l'empire du monde.

Ximénès avait les talents de l'administrateur autant que ceux du politique. Il réforma profondément les finances, et pour obvier aux exactions des subalternes préposés à la recette des contri-

butions publiques, il établit un système exactement-semblable à ce que nous appelons l'assiette et la répartition de l'impôt ; puis il admit les bourgeois de chaque ville à en opérer eux-mêmes le recouvrement , à la charge de verser au Trésor les sommes entières. En qualité de justicier de son diocèse, il y institua des tribunaux de paix, jugeant en conciliation et en matière sommaire , sans écritures et sans frais ; il introduisit en Espagne l'usage des instructions données aux enfants par le clergé sous le nom de catéchisme. Enfin » service immense, il créa l'état civil, en forçant, comme Primat d'Espagne, les curés de chaque paroisse à enregistrer exactement chaque naissance, chaque baptême, chaque mariage et chaque enterrement. La France ne tarda pas à copier cette utile institution. Il fit beaucoup pour les lettres et les sciences, il fonda l'Université d'Alcala, et fit exécuter cette fameuse Bible hébraïque, grecque, latine et chaldaïque qui lui coûta plus de cinquante mille écus d'or , et qu'il dédia a Léon X \

> Plus tard, Philippe II accorda h Christophe Plantin, imprimeur à Anvers , le titre d'architypographe du roi d'Espagne , et pour que ce 'titre ne fàt pas vain , il le chargea de donner une nouvelle édition do

La vénération qu'inspira Ximénès à ses contemporains fut telle , qu'on lui attribua des miracles. Néanmoins nous croyons que sa béatification n'a jamais été prononcée par la cour de Rome , ce qui ne l'empêche pas d'être inscrit dans la plupart des martyrologes de l'Espagne.

La vie de cet homme illustre, bien qu'appartenant spécialement à l'histoire d'Espagne, a été presque simultanément l'objet de l'attention de trois écrivains français du dix-septième siècle , Baudier, MarsoUier et le célèbre évêque de Nîmes, Esprit Fléchier.

Tous trois ont puisé aux sources originales , tous trois ont pris pour guides les historiens du grand ministre de Ferdinand et dlsabelle , mais tous trois n'ont pas tiré le même parti de leurs documents.

Le plus complet des trois ouvrages est celui de Baudier ; le plus savant celui de MarsoUier; le plus

la Bible d'Alcala. Cette édition parut de 1569 à 1572, en 8 volumes, grand in-folio. La Bibliothèque Nationale de Paris en possède un magnifique exemplaire sur l'élin. (Auguste Vitu, Histoire pittoresque de la Typographie. Paris, 1846.)

agréablement écrit , on le croira sans peine, celui de Fléchier.

L'ouvrage de Fléchier, composé , comme il l'atteste lui-même, dans un temps où, n'étant charge que de sa propre conduite, il n'avait à rendre compte qu'à lui-même de ses études et de son loisir, est dû à une circonstance qui mérite d'être rapportée. Un jour, au sortir d'un sermon, un religieux de l'ordre de Saint-François, qui lui était entièrement inconnu, lui remit des mémoires sur Ximénès et disparut sans que Fléchier ait jamais pu savoir ce qu'il était devenu. Cet écrit l'intéressa vivement en faveur du grand homme dont les talents et les vertus étaient tout à coup signalés à son admiration, et c'est ainsi qu'il fut amené à écrire la vie du célèbre archevêque de Tolède.

Le livre de Fléchier se distingue , comme tous les ouvrages sortis de sa plume, par un style attrayant et facile. On y souhaiterait plus de mouvement, une appréciation plus approfondie des effets et des causes, une critique plus indépen-^ dante ou plus éclairée; mais on peut signaler la sage ordonnance de l'ouvrage et surtout l'art avec lequel l'écrivain discerne , saisit et met en lumière les points les plus importants, en négligeant les

détails inutiles et fastidieux dans lesquels se perd ]a maladroite exactitude des chroniqueurs vulgaires.

Une partie des éloges que nous donnons ici à l'ouvrage de Fléchier revient de droit à Fauteur espagnol à qui l'évêque de Nîmes a, cpmme Marsollier et Baudier, emprunté la plupart des faits et des documents qu'il a fait entrer dans sa narration. Cet auteur est Alvarès Gomez de Castro.

Né dans le bourg de Sainte-Eulalie^ près de Tolède, Gomez avait de bonne heure formé le projet d'élever un monument historique à la gloire du cardinal Ximénès. Il put mettre ce projet à exécution lorsque le savant Bernardin de Sandoval , théologal de l'église de Tolède, l'appela à professer la rhétorique au collège qu'il venait de créer dans cette ville. Là, il trouva tous les documents dont il avait besoin. L'université d'Alcala vint ajouter un caractère plus officiel et plus grave encore à son œuvre, en lui confiant l'honorable tâche de travailler en son nom à l'histoire du cardinal Ximénès, son illustre fondateur. Jean Vergara, ancien secrétaire du cardinal , Diego Lopez Ayala , nourri dans la maison de Ximénès et employé par

I\TRODUCTIOX. 29

loi dans ses affaires les plus importantes , Florian Ocampo, historiographe des rois catholiques, qui avait entrepris aussi d'écrire la vie de Ximénès , avaient déjà réuni les riches et nombreux maté* riaux qui furent mis à sa disposition. Gomez disposa encore d'un commentaire composé par Vallejo, chanoine de Siguença, maître de la chambre du cardinaL II se trouva ainsi possesseur d'une foule d'instructions, de dépêches , de traités et de lettres propres à lui faire connaître dans leurs plus minutieux détails, et les particularités de la vie de ce grand homme , et la part immense qu'il avait prise aux événements de son époque. Enfin, il compléta ces renseignements officiels par des conversations avec les hommes éminents qui , s'étant trouvés en rapport avec Ximénès, racontèrent au scrupuleux historien beaucoup de choses dont il s'est servi, et beaucoup d'autres, dit Fléchier, tt qu'il fallait taire par prudence , mais qu'il fallait y» savoir par nécessité, y^

De nos jours on aime à connaître non-seulement ce qu'il faut savoir par nécessité , mais surtout ce qu'il a fallu taire par prudence. Si donc on ne voulait pas se contenter des documents que fournit l'ouvrage de Gomez, dont la substance est

passée presque tout entière dans les trois historiens français , on pourrait les compléter en consultant les écrivains ^ui l'ont suivi.

Tels sont : Eugène de Roblès, curé delà paroisse des Mozarabes de Tolède , Ferdinand de Pulgar, chanoine de Téglise de Palencia, et quelques auteurs moins estimés qui ont fait aussi des recherches sur les actions , les mœurs ou le caractère du célèbre prélat.

Les Annales d'Aragon de Jérôme Zurita, Ffiïstoire d! Espagne de Jean Mariana, V Abrégé des chroniques d'Espagne d'Etienne Garibay ont été pareillement mis à contribution par Michel Baudier et ses deux rivaux, et contiennent des documents intéressants à consulter.

La partie anecdotique pourrait se grossir encore des particularités que renferment les lettres si précieuses du Milanais Pierre Martyr, qui, établi en Espagne après une vie romanesque et aventureuse , présenté à la reine Isabelle par don Lopez de Mendoza , comte de Tendille (lequel joue un rôle important dans l'histoire de Ximénès), avait porté les armes contre les Maures, s'était trouvé en rapport avec tous les hommes importants de ce pays , et avait entretenu une active correspon-

dance avec les plus grands seigneurs et les plus illustres prélats de FEspagne.

Enfin, Fécrivain qui pourrait être tenté aujourd'hui de refaire Fœuvre de Michel Baudier (et nous connaissons peu de sujets plus intéressants que Fhistoire du cardinal de Xi menés qui est encore à faire d'une manière complète) trouverait des détails nouveaux dans les papiers d'État du cardinal de Granvelle, dont une partie seulement avait été communiquée à Fléchier par Baptiste Boisot, Abbé de Saint-Vincent, entre les mains de qui se trouvaient alors ces précieux manuscrits. Ils figurent aujourd'hui parmi les documents inédits de l'histoire de France et ont été imprimés par ordre du gouvernement.

Nous avons tiré de ces divers écrivains la plupart des notes que nous avons ajoutées au texte de notre auteur.

L'histoire du cardinal Ximénès est sans contredit le meilleur ouvrage qu'ait produit la plume féconde de Michel Baudier. Soutenu dans son travail par les écrivains espagnols et sans doute aussi par la beauté et la grandeur de son sujet, il a mis plus de vivacité dans sa marche, de vigueur et de clarté dans son style. Les réflexions et les digres-

sions n y sont pas plus épargnées sans doute que dans ses autres ouvrages, maïs elles se rattachent plus naturellement aux événements qu'il raconte.

Aussi, nous sommes convaincu qu'on la lira avec plaisir , et l'estime qu'elle inspirera pour son auteur nous fait espérer qu'on ne regrettera pas de connaître ses autres productions.

Nous avons cru devoir les passer toutes en revue dans une rapide analyse.

Page 1