‹ Histoire de la vie et de l'administration du cardinal Ximénès, annotéeChapitre 10 sur 28 · S26 HISTOIRE · texte numérisé non relu

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pagne s'assemblèrent dans la chambre de Ximénès ' pour consulter sur le gouvernement de la Gastille, où diverses opinions furent proposées avec ardeur. Le Connestable , TAdmiral et le duc d'Albe estoient d'advis qu'on envoyast en diligence vers le Roy Ferdinand qui estoit en mer, le supplier de revenir en Espagne en prendre le gouvernement. Le comte de Bénévent , le marquis de Villena , le duc de l'Infantade et le duc de Najar contredisoient cet advis avec tant de passion qu'ils en vindrent aux grosses paroles avec ceux qui le proposoient. Ximénès, qui jusques alors s'estoit teu pour mieux, recognoistre les intentions des uns et des autres , parla pour détourner le péril que ce divorce pouvoit apporter dans l'Estat, et, pour mieux amuser la passion de ces quatre derniers et destourner leur dessein de brouiller , leur dict : tt Messieurs , il y a plus de quarante ans que le » Roy Ferdinand gouverne ces royaumes ; il est temps )) maintenant qu'il régisse les siens, puisque Dieu a )' donné à la Castille des hommes qui la sçauront bien » gouverner et en rendre bon compte. » Alors l'assemblée d'un commun consentement, esleut gouver-

^ A ce conseil assistèrent : le Connétable , i'Amirante , le comte de Bénévent, le marquis de Villena, le duc de Flnfantado, les ducs d'Albe et de Najare, le comte de Fuensalida, le marquis de Dénia, avec D. Jean Manuel et Antoine Fonseca , les deux Grands-Trésoriers de Castille. Plusieurs autres personnages de la noblesse , que les historiens ne nomment pas , y prirent aussi place. La délibération dura depuis midi jusqu'à minuit. (Mariana.)

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neurs de l'Estat, gardiens de la Reyne, et tuteurs du priuce Charles, qui despuis fut Charles -Quint, Ximénès, le Connestable de Castille et le duc de Najar, comme un triumvirat. Ximénès en advertit Ferdinand , et, croyant qu'il fut encore à Barcelone sur son partement, le supplia de revenir en Castille. Le courrier trouva le Roy à l'isle d'Isbice ', lequel ayant desjà donné à Tltalie l'advis de son voyage , creut qu'il le devoit achever ; mais plustost la passion qu'il avoit d'oster Gonzalve de Naples, qui estoit le sujet de son voyage , ne luy permettoit pas de rebrousser chemin ; il escrivit à Ximénès de gouverner cependant l'Espagne avec la mesme fidélité et la mesme probité qu'il avoit tousjours recogneues en luy.

Ximénès print seul le timon du pouvoir , et nonobstant les résolutions de l'assemblée que nous avons dite, fut par le Conseil Royal esleu seul gardien de l'Estat, de la Reyne et de l'Infant Charles. Aussi, il se mit en ordre de gouverneur du royaume. Il arma et mit sur pieds des régiments d'infanterie et de cavalerie pour la garde des Princes et pour la sienne. Les Grands d'Espagne , estonnez de voir un homme nourri dans le cloistre recourir aux armes et à la force pour authoriser sa conduite , l'en blasmèrent et accusèrent son esprit de légèreté; mais luy qui sçavoit combien il estoit important de donner

' Iviça.

de la crainte aux factieux et d'avoir la force -en main pour arrester leurs nouveautez , les laissa dire et continua son dessein.

La Reyne Jeanne estoit troublée d'esprit, accident qui luy estoit arrivé par les travaux de ses couches, ou plustost, disoit-on , par les sortilèges et le poison que luy avoit fait donner une dame flamande, maistresse de Philippe, son mary '. Ce deffaut la faisoit aller errante par la campagne ; elle quitta Burgos et s'en alla toute enceinte qu'elle estoit au bourg de Benfetriale, où elle enfanta Catherine, princesse posthume, qui fut après mariée au- Roy de Portugal. Pendant cet accouchement, les citoyens de Médine avoient prins les armes , et s'estant mi-partis en deux factions , avoient porté la ville sur le bord de sa perte. La province de Grenade estoit aussi en armes, et les

1 €*est en 1503 qne Jeanne donna les premières marques de folie. Philippe , son mari , était en Flandre ; tourmentée par la jalousie, elle voulut aller le rejoindre pour Farracher aux séductions des dames flamandes. Raisons , prières , rien ne pouvait la détourner de ce dessein ; on fut obligé pour la retenir de faire lever le pont-lens du cliâteau. Un matin, elle parvint à se soustraire à la «jarde des personnes qui Tentouraient , et sortit à pied et en déshabillé sans savoir où elle allait C'est en vain que sa dame d'honneur par ses prières et ses larmes , et son confesseur par ses avis , essayèrent de la faire rentrer au chftteau; refusant de manger et de s'habiller , elle passa un jour et une nuit tristement appujée sur une barrière. Elle obtint enGn aaUer en Flandre : U, elle s'aperçut que son mari, amoureux d'une des filles qu'elle avait amenées d'Espagne , était surtout touché de la beauté de ses cheveux; elle la fit raser sur-le-champ. Depuis, sa raison s'altéra complètement. (Govez. — Pibrrb Martyr. )

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gens de guerre qui gardoient la coste de la mer n^estant pas payez de leurs monstres, de gardiens estoient devenus ennemis assaillants. Ximénès , par sa prudence, appaisa les uns, contenta les autres, et donna le calme partout; mais luy-mesme fut dans les inquiétudes. La Reyne estant relevée de ses couches, non pas de la perte de son esprit, le trainoit à sa suite par la campagne avec de grandes incommoditez qu'elle luy faisoit souffrir , en un âge qui avoit plus besoin de repos que des fatigues de la cour. Cette princesse ne vouloit plus loger qu'emmi les champs dans des méteries avec toute la cour. Ximénès luy remonstroit l'incommodité que ce luy estoit à ellemesme, et le désordre dans lequel ellejettoit la cour faute de logemens. Elle luy respondoit qu'une vefve ne devoit point entrer aux villes, mais seulement vivre par les champs. D'une méterie elle passoit à une autre ou dans quelque meschant hameau, faisant encores porter avec elle le corps embaumé du Roy Philippe, son mary, pour jouir de luy sans luymesme, ne l'ayant peu posséder de son vivant ; et, en quelque lieu qu'elle arrivât , le faisoit porter à l'église de la paroisse, oii des gardes veilloient continuellement autour du cercueil afin qu'aucune femme n'en approchât, estant jalouse jusques à ce point là d'un corps privé de vie, et autant incapable de donner alors cette passion qu'il l'avoit esté de son vii'ant, quand il possédoit ces naturelles beautés et estoit

doué d'une bonté si excellente qui le faisoient aymer des hommes et désirer des dames. Cette princesse affolée de l'amour d'un mort le traîna tousjours avec elle par la campagne jusques au retour d'Italie du Roy Ferdinand , son père , qui le luy fit enlever de nuict et le fit enterrer à cachettes. Les fréquens voyages de cette Reyne ne se faisoient que de nuict aux flambeaux, d'où arrivoient plusieurs inconvéniens , comme des maladies à ceux de la suite , des pertes de bagages et des cheutes des gens de cheval. Ximénès se jetta à ses pieds et la supplia à genoux de vouloir au moins aller de jour, puisqu'elle estoit résolue de rendre la cour champestre ; elle demeura constante en sa folie, et luy respondit qu'une femme ayant perdu son mary , qui estoit son soleil , devoit fuir la lumière du soleil du monde et n'aller que de nuict \ Certes, comme l'art d'un sage pilote est

^ Après la mort de son mari, la malheureuse Jeanne n'existait plus que par sa douleur. A presque toutes les questions qui lui étaient adressées, elle répondait : i Je ne puis plus que prier Dieu pour Tâme de mon mari. 9

Voici en quels termes , Gomez , Zurita et Pierre Martyr parlent de la douleur et de la folie de Tinfortunée Reine :

a A la ville comme dans l'intérieur de son palais, vêtue d'une large robe de drap noir, la tête presque entièrement voilée d'un grand bonnet noir, les mains cachées sous les manches de sa robe , enveloppée de la tête aux pieds d'un long voile noir, elle passait les jours et les nuits sans se plaindre et sans verser une larme, v (Gomez.)

• Le jour de la Toussaint , elle se rendit à la Chartreuse de Miraflores , et après avoir ouï vêpres et le sermon , ayant fait tirer du cer-

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souvent inutile parmi la tempeste et la fureur des vents et des vagues, aussi la prudence et la conduite d'un ministre d'Estat travaillent en vain sur l'esprit des souverains qui sont incapables de bon conseil.

Durant les extravagances de la Reyne Jeanne, Ferdinand revint d'Italie avec Germaine de Foix, sa nouvelle épouse, et faisant chemin par mer, passa à Savonne pour voir le Roy Louys douziesme, oncle de sa femme. Il avoit pendant son séjour d'Italie obtenu du pape Jules second un chapeau de cardinal pour Ximénès, avec tiltre de cardinal d'Espagne, qualité que Pierre cardinal Friasio , sous Henry troisiesme, et depuis Pierre Gonzalve cardinal Mendosse, * sous le mesme Ferdinand, avoient desjà portée. Pour plus grande démonstration de bienveillance , Ferdinand fit porter ce chapeau avec soy : c'estoit l'année mil cinq cens et sept, depuis laquelle, dans la suite de cette histoire, nous appellerons Ximénès du nom de cardinal.

Avec cette dignité, Ximénès eust celle d'Inquisi-

caeil le corps de son mari qui n'avait plus figure d*homme, elle le contempla et le toucha sans répandre une larme. i (Zurita.)

< Pendant qu'elle parcourait l'Espagne , suivant un char attelé de quatre chevaux, sur lequel elle avait fait placer le corps du Roi son mari, comme elle allait de Torquemada à Homillos, ayant aperçu une abbaye, elle eût envie d'y loger et fit arrêter le convoi ; mais en apprenant que c'était un monastère de filles , elle donna le signal du départ et continua son pèlerinage , tant elle était dominée par la jalousie, i

(Pierre Martyr.)

leur général de Castille ; car desjà l'inquisition estoit en grande authorité en Espagne, introduite par Ferdinand et Isabelle, l'année mil quatre cent septante sept, à cause du meslange des Maures avec les Chrestiens et de la superstition de ceux-là si avant enracinée dans le royaume. La rigueur de cette justice ecclésiastique donna de la terreur aux mauvais chrestiens; elle ne les rendit pas meilleurs, mais plus fins et plus hypocrites. Le cardinal Mendosse avoit avant luy le mesme office, et Thomas Torquemata, supérieur du couvent de Sainct-Dominique , à Ségovie , fut le premier qui le posséda.

Ces nouveaux honneurs ne changèrent point les mœurs de Ximénès ; l'amour des lettres et l'advancement de la vertu tindrent tousjours la mesme place dans son esprit ; il acheva son collège d' Alcala ' , le régla sous la forme des bonnes loix , le peupla de professeurs sçavans qui dévoient estre tirés de Paris , de Salamanque, de Valladolid, de Bologne et non d'ailleurs, l'enrichit de grands revenus *, le meubla

^ L'ouverture s en fit par une procession solennelle à laquelle assista le Cardinal ; il ordonna qu'on la renouvelât tous les ans t pour prier 1 Dieu qu'il bénît ses bonnes intentions , et pour lui offrir les fruits 1 qui reviendi*aient de la bonne éducation de la jeunesse. » (Gombz. )

^ Non-seulement il enricbit le collège d* Alcala de revenus importants, mais il assura même l'avenir des professeurs; il obtint du pape Léon X que l'église collégiale de Saint-Just et du Saint-Pasteur serait annexée à l'Université et que les dix-sept canonicats de cette église appartiendraient à d'anciens professeurs. < J'ai donné à ces bonne5

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d'une riche bibliothèque, et le rendit si parfait, que François P% Roy de France, passant par là lorsque le sort de la guerre lui fit esprouver que la bonne fortune n'est pas tousjours compagne de la valeur, et voyant cet admirable collège, dit que le cardinal Ximénès avoit achevé à lui seul un dessein digne d'un Roy, tandis que son Université de Paris estoit l'ouvrage de plusieurs Roys '. Charles-Quint, Roy d'Espagne et Empereur, estant un jour dans Alcala * et dans l'église du collège pour y ouïr la messe, quitta le tapis et le carreau qu'on luy avoit préparés auprès du grand autel, et alla prendre place au chœur dans les sièges ordinaires où estoient les prestres du collège, la pluspart professeurs publics et tous sçavans hommes, disant qu'il ne vouloit pas perdre la gloire d'avoir esté assis ce jour-là parmi des hommes de grande doctrine, et parmi eux faire nombre dans le chœur. Tels sont les fruicts des travaux que les grands ministres employent pour la vertu et pour le bien public : les siècles à venir révèrent leur nom ,

« gens , disait-il , de quoi dîner assez largement , mais il est juste , 1 afin quils n'aient aucune inquiétude, de leur fournir aussi de quoi s souper, s (GoMEZ.)

' Ximénès avait fait construire dans son collège une infirmerie trèsvaste et très-aérée , afin qu'il n y eût jamais plusieurs malades dans une même chambre. Cette précaution sanitaire lui paraissait si essentielle que , les architectes ayant construit les salles de ce bâtiment trop étroites , il lui donna une antre destination et en fit élever un second dans une exposition et dans des conditions meilleures. (Gomez. )

les plus grands Roys du moude en admirent la gloire, et s'estiment honorez d'estre quelquefois au nombre de ceux qui possèdent les o£Gices de lettres qu'ils ont fondez ; car la vertu est tousjours recognoissante et libérale envers ceux qui augmentent son règne.

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