CHAPITRE QUATRIÈME
Ximénès prépare une expédition contre les Maures d'Afrique. — Embarquement de l'armée à M alaga. — Prise de Mers-al-Kibir. — Nouvelle expédition dirigée contre Oran et commandée par le Cardinal. — Ximénès parvient à surmonter les obstacles que l'envie lui suscite. — Mutinerie de l'armée. — Embarquement de l'armée et du Cardinal à Carthagène.
Or, comme Tesprit de Ximénès estoit grand, aussi estoit-i] capable de toutes choses; les estudes de la paix, les affaires de la guerre y trouvoient place, conmie estant propre à toutes les deux. Pendant qu'il faisoit imprimer des livres, qu'il fondoit des monastères, faisoit bastir des collèges, les rentoit, les peuploît de régents et d'escoliers, il méditoit la guerre d'Afrique, et en son âme en formoit les desseins et en faisoit les préparatifs dans le repos et le calme de l'Estat; il levoit des gens de guerre, envoyoit des commissions et faisoit provision d'argent pour mieux asseurer l'Estat. Car il tenoit pour maxime que les esprits des hommes estans nais libres , ils ne souffrent point la servitude et l'empire d'autruy que par la force , et disoit souvent que jamais prince n'a esté redouté des estrangers, ny révéré des siens, qu'il
n'ait levé une armée et fait tous les préparatifs d'une guerre. Le désir d'estendre la religion chrestienne jusques dans l'Afrique et de délivrer l'Espagne des courses et ravages des pyrates de ce pays-là , qui venoient jusques dans ses ports enlever les vaisseaux des chrestiens , luy fit entreprendre une guerre de telle conséquence.
Alors estoit à la cour de Ferdinand un Vénitien appelé Hierosme Vianelli, personnage fort pratic aux voyages d'Afrique où il avoit souvent navigué , en sçavoit tous les ports et les endroits de la costo de plus facile abord ^ Celui-cy sceut le dessein de
^ Jérôme Vianelli était venu à Médina del Gampo poor saluer les Rois catholiques ; Isabelle , qui était à son lit de mort , consentit à recevoir le célèbre voyageur : c'est alors que Ximénès vit le Vénitien et qu'il conçut le dessein de s'éclairer de ses lumières pour mener à bonne fin le projet qu'il avait de jeter une expédition en Afrique.
Plusieurs historiens assurent è tort que Ce projet fut inspiré à Ximénès par Vianelli : Ximénès le nourrissait depuis longtemps ; dès qu'il eut entrée dans les conseils comme Archevêque de Tolède , il s*attacha à négocier entre le Roi Ferdinand, Manuel, Roi de Portugal, et Henri , Roi d'Angleterre , une ligue dont le but était la conquête de la Terre-Sainte. Petrus Quintanilla, de Bello africano, cite une lettre où le Roi de Portugal écrit au Cardinal : < Je joindrai volontiers • mes forces à celles du Roi Ferdinand , mon beau-père , espérant 1 que Dieu bénira nos armes , et qu'il exaucera les vœux d'un grand V Archevêque, qui n'a rien tant à cœur que d'abolir la secte de « Mahomet et de réduire tous les infidèles à reconnaître J.-G. Le 1 zèle que j'ai remarqué en vous pour cette expédition est une preuve « que Dieu la désire. Je compte plus sur vous que je ne ferais sur un 1 des plus puissants Rois de l'Europe ; car , outre l'argent que vous » offrez si généreusement, l'autorité de votre caractère, votre vertu
Ximénès; il l'alla trouver, TiDstruisit des advenues de la coste et particulièrement du grand port appelle Mers-al-Cabir, proche d'Oran , de telle estendue qu'il peut contenir une grande armée navale. Ximénès l'escouta , et le trouvant capable de servir à son dessein, le pria de le voir souvent et commanda à ses portiers que toutes les fois que Vianelli se présenteroit à eux , ils le. fissent entrer , qu'il n'estoit point empesché pour luy. La difficulté d'avoir entrée chez les grands ministres d'Estat a tousjours esté dans la cour; elle les délivre d'une infinité d'importuns et les prive aussi de la cognoissance de beaucoup de personnes de mérite, lesquelles ne sçavent point prier les valets qu'ils leur permettent l'entrée. Mais les mesmes ministres manquent souvent d'hommes qui esloignent les uns de leur présence et y appellent les autres. Vianelli , doncques , par ce libre accez à Ximénès , va souvent vers luy et l'entretient de ce qu'il a veu en Afrique. Ximénès ^ pour mieux comprendre ce qu'il luy en dit , luy commande d'en faire une carte, mesme de la relever en cire. Par telles
« et votre présence que vous promettez à Tannée, assurent le succès ; t vos conseils seront d'un grand secours , et votre présence un puis- > sant encouragement. Ce serait une grande joie pour les Rois chrét tiens que de recevoir de votre main , après la victoire , le coi*ps et le V sang de J.-C. sur le tombeau de J.-G. lui-même, i
L'arrivée de Philippe en Espagne et les difTérends survenus entre le pape Jules II et le Roi de France vinrent rompre cette ligue et retarder le projet de Ximénès.
représentations, il void une forteresse sur un rocher presque inaccessible, dont sur une tour reluisoit un fanal, non dissemblable au phare des Grecs, pour servir dans les ténèbres de la nuict de seure guide aux navires qui naviguent.
Ce rocher avoit d'un costé le port de Mers-al-Cabir, de l'autre la ville d'Oran, que les Maures appellent Guharan , c'est-à-dire lieu eslevé et exposé aux vents. Son éthymologie pourrait aussi descendre du grec ; Oran en cette langue veut dire voir. Cette place eslevée fournit l'advantage d'une belle veue; c'estoit jadis un petit bourg, mais par la fréquentation et le commerce des marchands, il creut à la grandeur d'une ville contenant dans l'enclos de ses murs six mille maisons, plusieurs mosquées, plusieurs collèges, quelques hospitaux et grand nombre de bains publics. D'un costé , elle est mouillée des flots de la mer; de l'autre, elle a sa veue sur un grand nombre de vergers et de fontaines agréables , dont cette campagne est si belle et si riante qu'elle invite les hommes à venir prendre part à ses plaisirs et à ses délices.
Les cartes et les représentations de Vianelli apprennent à Ximénès qu'avant d'entreprendre sur l'Afrique , il se faut rendre maistre du port de Mersal-Cabir, qui en est la plus seure entrée.
Ce dessein projeté pour le bien de la religion et pour la liberté d'Espagne , il en proposa l'exécution
DU CARDINAL XIMËNES. 239
au Roy Ferdinand et luy conseilla cette guerre qu'il luy fit voir utile et glorieuse par les raisons qu'il luy desduisit. Ferdinand luy respondit que l'advantage de la religion se retrouvant dans cette guerre, sans autre considération, le sien s'y trouvoit aussi tout entier comme inséparable de celuy-là; qu'il ne tiendroit point à luy qu'un dessein si pieux ne fût exécuté ; mais qu'ayant fait de grandes despences aux guerres de Grenade et d'Italie , ses coffres estoient espuisez d'argent, et que de là cette guerre se trouveroil foible et sans nerf. Ximénès luy en offrit du sien et promit fournir les monstres et les vivres de son armée sl\ mois durant : car ce prélat généreux avoit fait amas d'argent de l'espargne des grands revenus des bénéfices dont il jouissoit. Cela fit conclure la guerre d'Afrique. On prépare l'armée navale ; Diego Fernand de Cordoue en est fait général; il prend avec soy de vieux et expérimentez capitaines, entre autres Raymond Cardone, qui est fait vice -admirai de l'armée, et Diego de Vera, maistre de l'artillerie. Vianelli estoit le principal personnage de la troupe, comme le guide des autres.
Cette armée estant en ordre part de Malaga le cinquiesme de septembre, et environ le quinziesme arrive à Mers-al-Cabir. Les Maures advertis par leurs espions estoient sur la deffensive, attendans qu'elle parût.
Ils la voyent venir et vont au port pour lui empescher la descente. Le combat fut rude, mais quelque
résistance que sceussent faire ces Africains , les Espagnols font leur descente et vont assiéger la forteresse qui deffend le port : c'est la roche du phare dont nous avons parlé cy-devant , contenant un petit bourg assez peuplé; la mer l'environne de tous costés, excepté de celuy qui regarde le midy. Le Roy de Tremesen ' envoya un secours de Maures et de Numides pour faire lever le siège; mais comme les Espagnols estoient les plus forts , ils les défirent. Ceux de la roche se deffendoient courageusement quand un accident rallentit leur courage : le capitaine de la garnison , homme de valeur et de créance parmi les siens, donnant ordre aux lieux où il en estoit besoin, alloit et venoit à Tentour des fortifications, quand une mousquetade partie des navires d'Espagne le renversa mort sur la place. La perte de cet homme estonna la garnison , qui parlementa et promit de se rendre si dans trois jours elle ne recevoit un plus grand secours du Roy de Tremesen. Les trois jours se passèrent sans qu'ils fussent secourus , ils en demandèrent encores trois autres , on les leur accorda ; estans passez , les Maures receurent la composition qu'ils auroient la vie sauve , hommes , femmes , enfans, avec ce qu'ils pourroient porter sur leurs espaules , et ouvrirent leurs portes. Diego Fernand , homme de foy , voulut qu'on leur gardast cette composition, et, pour la faire observer, se tint luy-
* Tlemceii.
DU CARDINAL XIHENKS. 241
mesme à la porte de la forteresse par où sortoient les Maures portant sur leurs espaules ce qu'ils pouvoient de leurs biens. Un soldat , poussé d'amour et d'avarice , se jeta sur une femme africaine qui sortoit avec les autres , chargée des richesses de la fortune et de celles de la nature , qui obtiennent rarement sauf conduict parmi l'insolence du soldat, car elle estoit parfaitement belle et portoit sur elle les plus précieux de ses meubles. Celuy-cy la despouilla des unes, et, pour jouir des autres, la força. Diego le fist prendre et tout à l'heure le fist, en sa présence, tuer à coup de picques.
Ainsi les Espagnols furent maistres de cette forteresse cinquante jours après estre partis de Malaga, et envoyèrent en Espagne une galère porter à Ferdinand et à Ximénès les nouvelles agréables de leur victoire. Elles réjouirent toute la cour '. Ximénès en fit rendre grâces à Dieu par des prières de huict jours continuels ; car , si les desseins de la guerre et les armées dépendent des Roys, Dieu seul est celuy qui donne les victoires.
La prinse de cette forteresse de Mers-al-Cabir apporta tant de terreur à ceux d'Oran , que plusieurs habitans quittèrent la idlle et se retirèrent à Treme-
I D'aotant plus qu on avait été plus d'un mois sans recevoir de nouvelles de la flotte. Cette conquête ne coûta à TEspagne que trois mille écus d'or ; pareille somme fut employée tous les ans à la conserver.
ut HISTOIRE
sen. Mais quelque temps s'estant escoulé sans qu'Oran veid les armes espagnolles y ils prindrent résolution d'y retourner; et comme ils estoient en chemin et assez proche de la ville, ils rencontrèrent un Maure des plus qualifiez et des plus riches d'Oran, qui Favoit abandonnée et se retiroit à Tremesen , faisant conduire avec soy un chameau chargé d'or. A la veuc de ce chameau j ils s'en retournèrent à Tremesen et suivirent les richesses qui attirent les hommes partout où elles sont. Leur terreur pourtant fut panique, car les Espagnols manquans d'argent pour la guerre avoient un autre dessein. Diego Fernand choisit les meilleurs soldats pour la garnison de Mers-al-Cabir, et renvoya le reste de l'armée en Espagne, ne jugeant pas à propos d'attaquer Oran qu'il n'eust de plus grandes forces; car la ville estoit forte d'assiette, d'armes , d'hommes , et quasi inexpugnable.
Au retour de cette armée en Espagne, Pierre Lopez Horosco, homme de valeur et l'un des capitaines en cette guerre, fit présent à Ximénès d'un baston d'ébène parfaitement bien tourné et poli , qui estoit la marque de la souveraineté du Cady ou juge de la forteresse. Ximénès le porta quelques jours à la main et puis le dédia à son Académie d'Alcala, pour mémoire d'une victoire si importante , et avec grande raison ; car, si les lettres font revivre les belles actions des hommes, il est bien juste de leur consacrer les trophées et les marques de telles actions.
Diego Fernand fut appelé en Espagne où, ayant esté bien receu du Roy et loué de Ximénès en présence de Sa Majesté, il receut les patentes du gouvernement de Mers-al-Gabir, comme l'ayant conquise par sa valeur et bonne conduite. Sa lieutenance fut donnée à Roderic Driasio, honune de grande valeur, que le Roy envoya en Afrique ' , et retint Diego Fernand à la cour.
Ce lieutenant ne fut pas plustost arrivé à Mers-al- Cabir qu'il fist cognoistre aux Maures de la coste ce qu'il valoit. Il faisoit tous les jours des courses sur eux et les despouilloit des richesses de la campagne , des bleds, des chevaux, des moutons. Ces hommes, outrés des maux qu'il leur faisoit souffrir, se résolurent ou de périr du tout, ou de le perdre. Ils luy dressèrent une embuscade : Driasio y ayant donné comme il estoit sorti sur eux , et se voyant le plus foible au milieu de ses ennemis qui luy avoient fermé le passage pour retourner à sa garnison , monstre sa vertu dans cette nécessité, et se resoult de mourir comme il avoit vescu, en vaillant homme, exhorte ses soldats de vendre leur vie à leurs ennemis et ne la donner point laschement ; ils le croyent et le suivent ; avec eux Roderic se fait chemin au travers des Maures, les bat, les deffait, les met en fuite et laisse à cette coste cet exemple mémorable de valeur et de force, dont le souvenir y est encores aujourd'huy :
^ Avec cent cbevaoz et cinq cents fantassins. (Gomez.) •
su HISTOIRE
poursuivant le javelot à la main un Maure qui fuyoit à cheval, il luy darda le javelot ou Thazegaye de telle roideur qu'il perça de mesme coup le cavalier d'outre en outre , l'arçon de la selle et le col du cheval. Les Maures ont depuis gardé ce proverbe parmi eux que, quand à la guerre la colère leur fait dire des imprécations les uns contre les autres, ils se disent celle-cy : (( Que le coup du Capitaine de Mers-al-Cabir te puisse » frapper I v
Toutes ces choses arrivèrent avant la venue de Philippe en Espagne , et avant que Ximénès fût Cardinal : remises en ce lieu pour suivre sans interruption le récit des pièces de cette histoire.
Mais la mesme année que Ferdinand revint d'Italie et que Ximénès receut le Chapeau , les Maures , non encores domptez par la perte de Mers-al-Cabir, vindrent courir la coste d'Espagne et y prindrent un bourg fortifié , mirent au fil de l'espée les hommes , les femmes, les enfans; et, enflez de cette victoire à leur retour en Afrique, menacèrent Roderic de l'assiéger et le mettre en pièces dans sa forteresse.
Le Cardinal Ximénès, qui avoit en son esprit la continuation de la guerre d'Afrique, n'en voulut pas demeurer là; il fit dessein d'y aller en personne si le Roy Ferdinand n'y passoit luy-mesme, et en fit les ouvertures et les propositions au Conseil. Elles esveillèrent l'envie de ses ennemis et donnèrent à toute l'Espagne sujet de divers discours, selon les diverses
DU CARDINAL XIMEMKS. 245
passions des hommes. Les Grands furent de contraire advis au sien dans le Conseil; dehors, ils disoient que l'ambition du Cardinal estoit desmesurée ; que sa condition n'estoit point pour les armes , mais plustost pour les affaires ; que cela estoit abominable à un prestre , à un moyne , à un Archevesque , à un Cardinal, de ne respirer que la guerre et le carnage, et se vouloir dans tous les deux souiller du sang des hommes; que le changement seroit aussi estrange que ridicule , si , au lieu de sa croix , il prenoit une pique, et, mettant à part son bonnet, couvroit sa teste d'un casque.
Alors Gonzalve, qui dans les conquesfes du royaume de Naples avoit acquis le nom de Grand Capitaine , estoit en Espagne où Ferdinand l'avoit mené à cause de la grande authorité qu'il s'estoit acquise : sa valeur et ses victoires luy estoient suspectes , tant les affaires de la fortune et de la Cour sont de périlleuse nature ! Qui sert mal , mérite punition ; qui sert bien , la souffre par l'envie des grands et la jalousie du maistre. Gonzalve estoit alors à Vaîlladolid, souffrant l'ostracisme dans sa patrie ; mais le nom des grands hommes ne meurt point : celuy de Gonzalve acquéroît hors d'Espagne l'immortalité de la gloire, et dedans le royaume une singulière vénération. Le respect que tous les Espagnols luy portoyent, l'honneur que le Cardinal luy a rendu ont des exemples dans les histoires d'Espagne , et , dans celle-cy , celuy
qui suit est digne de remarque. Après les guerres de Grenade , un prince du sang royal des Maures, appelé Zégri, proche parent de ce fameux Roy Abenhamar, quitta les erreurs de Mahomet et se convertit à la foy chrestienne par les soins du Cardinal ^ Quand on vint à le baptiser, il pria ses parrains de le nommer Gonzalve Femandez Zégri, leur disant qu'il désiroit, avec la grâce spirituelle du baptesme , celle de porter le nom de ce grand capitaine Gonzalve de qui il avoit esprouvé la valeur aux guerres de Grenade contre sa nation.
Mais pour revenir aux discours des envieux du Cardinal , a cela est comique , disoit-on à la Cour , )> que le grand capitaine Gonzalve s'amuse à dire » son chapelet à Vailladolid, et que le Cardinal » vueille commander aux armées ; qu'il fasse le mes* )) tier de Gonzalve et que Gonzalve fasse le sien. » Les moins passionnez disoient que de tout temps, aux guerres de religion, les Archevesques de Tolède avoient prins le soin des armes contre les ennemis de la foy, et qu'il n'estoit point nouveau de voir les prestres à cheval à la teste d'une armée ; les autres, plus spéculatifs des afiaires de la Cour et qui raffinent sur les nouvelles du temps , disoient que le dessein du Cardinal estoit d'envoyer en Afrique , à cette guerre , toute la noblesse d'Espagne , pour gouverner tousjours seul et n'estre point contredit en sa domi-
* Et ceux de l'aumônier Pierre Léon.
nation ; que ce seroit le bien punir de luy accorder ce qu'il demandoit, la généralité de cette armée et l'envoyer outre mer pour le tirer de la cour : « Qui » s'esloigne de l'œil, s'esloigne du cœur, n di* soient-ils. Certes, le mestier de gouverner les hommes est très-pénible, et les grands ministres doivent, avec la prudence de conduire les affaires , avoir une généreuse patience pour résister à l'envie et à la calomnie de la Cour.
Ferdinand, qui cognoissoit mieux la probité du Cardinal que tout ce monde-là, en jugea plus équita* blement ; il escouta ses advis , les pesa, les receut et le remercia de ce que, pour le bien de la religion et de ses Etats, il s'alloit exposer aux fatigues de la guerre , en un âge qui semblait ne demander que le repos de la paix , car il avoit alors soixante et dix ans. Le Général des galères et l'Admirai receurent du Roy l'ordre de disposer les galères et les vaisseaux du royaume et les tenir prêts à Malaga ou à Carthagène-la-Neufve à la volonté du Cardinal. Les capitaines des vaisseaux , les officiers de la marine , les commissaires' des vivres et des guerres se rendirent chacun au devoir de leurs charges ; on prépara avec diligence des vaisseaux, des hommes, des vivres, des poudres, des armes. Le grand Gonzalve conseilla au Cardinal de se servir en cette guerre de Pierre de Navarre comte d'Olivarez , homme de condition , de valeur et d'expérience, et de luy donner sous luy le
commandement de l'armée \ Le Cardinal déférant à ce conseil appela Navarre.
D'un autre costé, les commissaires des vivres et ceux des navires, les thrésoriers et payeurs des gens de guerre, soit qu'ils fussent gaignez par les ennemis du Cardinal, ou qu'ils aimassent mieux le séjour d'Espagne que le voyage d'Afrique, apportèrent euxmesmes tout le retardement qu'ils peureot à ce partement; les uns divertirent les fonds des monstres, les autres emmenèrent le» vaisseaux et consommèrent ailleurs le biscuit. Les Conseillers d'Estat estoient encore contraires au Cardinal, quand il communiquoit avec eux de cette guerre et du partement de l'armée. Ils alléguèrent la rigueur de la saison d'hiver non encore du tout escoulée; après cela, l'hiver estant du tout passé , ils disoient que les chaleurs de l'esté venant seroient plus insupportables aux soldats que les attaques des Maures. L'armée cependant diminuoit dans cette attente et le trop long-temps la pouvoit dissiper. Le Cardinal avoit fait battre le tambour par toute l'Espagne et fait resonner le bruit de ses desseins bien plus loing; l'Europe et l'Afrique les sçavoient. Les préparatifs qu'il avoit faits estoient grands, et si tout cela n'avoit point de suite, ses grands desseins seroient l'accouchement des monta-
* PieiTe de Navarre, que rhistorien Aoquetil appelle le Vauban de ces temps-là, s'était surtout rendu célèbre par Finvention et la pratique des mines , dont seul il possédait le secret.
DU CARDINAL XIMËNKS. 249
gnes qui enfantent des souris. Tout le monde ]uy estoit contraire ; le Roy seul ne s'estoit point déclaré sur les advis qu'on luy avoit donnez : il s'adressa à luy par une lettre qu'il lui escrivit de Carthagène y le suppliant, par tant de travaux qu'il avoit soufferts dans l'admlùistration des affaires dont il l'avoit honoré, par l'intérest de la religion et l'honneur de Dieu dans la mesme religion, de ne souffrir point qu'une armée si complète et tant de préparatifs de guerre périssent inutilement; que le dessein de ses envieux alloit à la diminution de sa gloire royale et pour luy faire encourir à luy le blasme de téméraire ; enfin il luy déclara la facilité de son entreprise et l'amas d'argent qu'il avoit fait ^ ; que du sien il avoit de quoy soldoyer l'armée pour trois moys , et qu'au cas que sa mauvaise fortune luy apportast cette honte de voir ses desseins avortez et l'armée dissipée , il le supplioit de trouver bon qu'il se retirast en sa maison de Tolède , où il essayeroit par ses conseils et ses prédications de faire la guerre aux vices dans son diocèse.
Le Roy, qui estimoit Ximénès et le jugeoit nécessaire à l'Espagne , luy donna la satisfaction qu'il désiroit , mesprisa les advis de ses envieux , luy rescrivit
' Non content de consacrer à cette guerre les économies qu'il avait réalisées , il écrivit au chapitre de Tolède pour le prier de contribuer à une si sainte entreprise , et en obtint des secours considérables.
(GOMKZ.)
de partir et commanda à toute Tannée de se tenir preste pour faire voile au printemps prochain , qui seroit de Tannée 1508 \ Mais ces difficultez ostées par le courage du Cardinal et Tauthorité du Roy , d'autres obstacles Tarrestèrent encores à Carthagène. Comme il fut prest de monter sur mer , les soldats se mutinèrent, abandonnèrent leurs enseignes et se retirèrent aux collines proches de la mer. La sédition arriva pour un tel sujet : le Cardinal avoit ordonné que la monstre se feroit en Afrique aussitost que Tarmée y auroit prins terre, et que pour éviter les pilleries que les Capitaines font sur leurs soldats , chaque soldat recevroit sa paye des mains des Thrésoriers. Pierre de Navarre, accoustumé aux rapines des guerres d'Italie, ne trouva pas cela bon; il le fit entendre sous main aux Capitaines et ceux-cy le desguisèrent et le dirent aux soldats, qui se desbandèrent '. Vianelli , qui avoit de Tauthorité dans Tarmée, au lieu d'appaiser la sédition , Taugmenta. Il estoit d'intelligence avec Navarre , et avoit avec luy délibéré de porter les mutins au dernier désespoir : car lout autant de soldats mutins qu'il pouvoit trouver ,
* Pierre Martyr dit que cette année se composait d'environ seize mille hommes.
3 En criant insolemment : t Qa*i! paye ! qu*il paye, le moine, il est asses riche ! • — Un tailleur d'Alcala de Henarès qui s'était enrôlé dans les milices excita cette sédition : hardi et bavard , il parvint à faire douter aux soldats du succès d*une guerre difficile que le Roi n'avait pas osé entreprendre et qu un moine entreprenait. (Gombz. )
il les faisoit pendre tout à l'heure , et , sous couleur de justice, mettoit dans la terreur et la fureur tous ceux qui avoient gaigné les collines. Le Cardinal , voyant ce remède estre pire que le mal , envoya vers Vianelli Villaroel, gouverneur de Castorle, luy remonstrer qu'il usast d'une voye plus douce , et qu'il ne perdit point ainsi les hommes dont on avoit besoin à la guerre qu'on alloit faire. Vianelli, qui estoit superbe , receut mal cette remonstrance et luy respondit arrogamment qu'il sçavoit mieux que le Cardinal et que luy mesme comme il falloit appaiser les mutineries des gens de guerre. ViUaroel mit l'espée à la main, le chargea^ le blessa à la teste et se retira dans la citadelle de Carthagène , où commandoit un sien parent. Cela retarda le partement de l'armée , car Vianelli estant le principal guide de ce voyage , il estoit nécessaire d'attendre sa guérison.
Mais si falloit-il appaiser le soldat mutiné et le rappeler de sa retraicte. Le Cardinal envoya vers eux le Capitaine Salazar, maistre de camp du régiment de Tolède, homme de guerre doué d'éloquence soldatesque et puissant en la persuasion militaire. Il les alla trouver, les appaisa et les appella à la monstre qui se devoit faire, leur disoit-il, dans la galère réalle , et leur fist voir les sacs d'argent qu'on portoit là-bas sur la plage un peu esloignée d'eux vers la mesme galère : ces sacs estoient couronnez de rameaux verds. A la veue de l'argent, les mutins
descendirent des collines et vindrent vers la mer, comme les oyseaux au leurre. Cet artifice les fit embarquer '.
^ Le dimanche soir, 13 mai 1508.