CHAPITRE NEUVIÈME
Ximénès s'applique à rétablir Tordre dans radministration et dans les finances et à réformer les abus. — Deux écrivains , Pierre Martyr et Gonzalve Oviedo , sont rayés du livre des pensions. — Le Roi de Tunis vient réclamer contre Barberousse la protection de FEspagne. — Attaque des Génois. — Édit contre eux. — Conseils à Charles à propos des affaires d*ltalie. — Le Cardinal fait refuser par le Roi les sommes considérables qu'offrent les Juifs pour acheter la tolérance de l'Inquisition. — Bienveillance de Ximénès pour les honmiés de mérite. — L'Évêque Motta.
Or, quoyque le Cardinal, Régent d'Espagne depuis la mort de Ferdinand, eust en main l'authorité royalle, si n'avoit-il encores faict dans l'Estat que les fonctions de médecin pour en guérir les maladies. Maintenant qu'il l'a rendu sain et paisible , il tourne toutes ses pensées à rendre luy-mesme la justice qui est le principal mestier des Roys.
Il la commença par les gouverneurs des villes , envoya des juges incorruptibles pour informer de leurs déportements, et les ayant conneus tyranniques à l'oppression du pauvre peuple qui gémissoit sous leurs violences, il les déposa; et, notant leurs noms d'infamie, les rendit plus misérables que ceux qu'ils opprimorent. Celuy de Tolède fut le premier qu'il
chastia d'une peine semblable. Les officiers de justice qui malversoient en leurs charges furent aussi punis; quelques-uns, pour avoir esté plus avares que justes et avoir vendu le droict du pauvre à la bource du riche , furent fouettez par les rues des villes où ils avoient esté concussionnaires , ayans à leur dos un bourreau et devant eux un trompette qui publioit leur crime et leur honte. De mesme faisoit-il traicter ceux qui, dans les charges de judicature , exigeoient des parties l'argent qui ne leur estoit point deu. Les Gentilshommes puissans qui estoient dans la justice des champs , où ils sont Seigneurs , les aigles qui passent au travers les toiles d'aragnée et les rompent, n'esviloient point le supplice de leurs violences pour estre au-dessus des juges ; car le Cardinal les faisoit traicter avec la rigueur qu'ils méritoient.
Arrojo, Chevalier de l'Ordre de Calatrava, estoit dans sa commanderie de Zoritane comme un tyran dans un pays usurpé : les filles et les femmes à qui la nature avoit donné plus de grâces et la vertu plus d'attraits estoient vouées à ses lubricités; ce que l'amour ne pouvoit avoir d'elles, la force le ravissoit. Les unes estoient enlevées à leurs mères, les autres à leurs maris, et menées à ce desbordé pour en faire à son plaisir. Le Cardinal fist dresser une potence pour l'y faire attacher ; mais s'estant sauvé en Flandre, il changea de lieu, non pas de peine : le Cardinal escrivil à Charles que les crimes de cet homme
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desbordé méritoient une telle fin, et le supplia d'en faire faire la justice.
Les thrésoriers des finances qui avoient volé les deniers publics, qui sont bien souvent le sang du peuple , furent sévèrement recherchez ; les esponges furent pressées et eux-mesmes punis de leurs rapines.
Telles actions si justes acquirent au Cardinal Pamour de toute PEspagne ; les peuples révéroient son nom, la pluspart des Grands revindrent à la recherche de son amitié, et jurèrent de deffendre son authorité comme leur propre vie * : et certes avec raison, car la justice, mère des autres vertus, estant fille du ciel et reyne de la terre, obtient à celuy qui l'exerce les grâces de Dieu et la bienveillance des hommes.
Le but de ce grand homme d'Estat estoit la félicité d'Espagne : or, pour la rendre heureuse entièrement, il continua par la justice de mettre chasque partie de l'Estat dans les voyes du bonheur.
Les Ordres militaires de Chevaliers sont divers et de grande estendue dans l'Espagne ; le pouvoir qu'ils y ont leur avoit fait usurper sur l'autruy aux lieux où ils sont les maistres, et prendre des privilèges avec abus. Il les força de restituer ce qui n'estoit point
^ ^euls, le duc de Flnfantado, le Connétable et le duc d'Albe, par des motifs d'intërêt particulier > ne se rallièrent pas à Ximénés.
(GOMBZ.)
de leur domaine, régla leur jurisdiction et cassa les privilèges qu'ils s'estoient arrogez.
Le Conseil du Roy, dans lequel la faveur de la Cour avoit introduit plus d'hommes que n'avoit faict la vertu et son mérite , estoit remply de personnes indignes d'y avoir rang; il les en mit dehors, et en leur place fist asseoir de plus gens de bien qu'eux , estimant que ce temple de la police dcvoit estre servi par des hommes de grande expérience et de singulière probité.
Ayant donné l'ordre au Conseil et réformé les Conseillers, il le porta au train de la Cour, où l'importunité, relTronlerie des médiocres et la recommandation des Grands avoient introduict un grand nombre d'hommes qui n'avoient pour toute vertu que la mine audacieuse, la démarche superbe et le discours vain. 11 fist dessein de casser ces bouches inutiles qui mangeoient le pain du Roy sans luy rendre service ; ce qu'il fist d'un seul coup de plume , leur rayant l'entretenement qu'on leur donnoit. Ainsi , comme tels hommes estoient vains et légers, la plume les emporta. Certes, le monarque est alors digne d'estre mis en tutèle quand , par les pensions qu'il donne , il repait, des entrailles de ses peuples, des hommes peu néccessaires à luy et inutiles au public '. Ce retranchement ainsi fait par le Cardinal fut de justice;
^ Paroles d'Alexandre Sévrrc, dont le Cardinal en ceWe occaftion imita la conduite.
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mais cduy qu'il fist d'oster à deux illustres historiens de ce temps-là les pensions qu'on leur avoit données et qui estoient deues à leurs travaux , est marqué pour injuste dans Thistoire de son administration.
Pierre Martyr et Gonsalves d'Ovîedo furent rayez de Testât des entretenus; ils ont vengé par leurs plumes la perte de leurs pensions et noirci le nom de Ximénès d'une tache qui dure encores. Mais peut-estre qu'il a esté contraint de le faire ainsi pour l'exemple, et pour osier aux autres subject de plainctc : quel exemple d'ostcr la récompense à ceux qui la méritent et rayer les pensions à deux hommes de lettres qui servoient le public I S'il jugeoit nécessaire de le faire de la sorte , il les leur devoit rendre du sien pour se les acquérir d'avantage, luy qui avoit de revenu annuel assez pour soldoycr une armée. Charles , peut-estre , le voulut ainsi : avoit-il si peu de crédit envers Charles, après luy avoir conserve ses Estats, qu'il ne peut, envers luy, faire conserver les pensions de deux historiens qui pouvoient donner au nom de Charles et au sien l'immortalité de la gloire? Cela semble suffire pour condamner sa sévérité et l'appeller inconsidérée. Mais ayant descrit cy-devant sa grande conduicte en toutes choses, son excellente justice et sa bienveillance singulière envers les hommes de vertu, il n'est pas croyable qu'un
si grand homme, qui a tant faict pour les lettres, ail
failly si lourdement ; ç^a esté plustost quelqu'autre ministre ennemy de ces deux historiens. Aussi , Alvarez Gomez, en Fhistoire qu^il a faicte de la vie du Régent, l'excuse sur ce subject et remarque qu'il se plaignoit souvent qu'on luy donnoit la charge d'oster aux hommes, mais non pas celle de leur donner. Véritablement, faire du bien aux hommes de vertu et de mérite , c'est verser de l'huile dans les lampes qui esclairent aux autres honunes.
Les richesses du thrésor public sont nécessaires à l'Estat; elles le défendent, augmentent sa grandeur et le rendent redoutable à ses ennemis. Le Cardinal avoit faict dessein de remplir celuy d'Espagne pour servir à la gloire de son maistre et au bien de ses Estats. Mais il n'avoit aucune intention que, pour enrichir les coffres du Roy, on appauvrit son peuple de qui il avoit tousjours procuré le soulagement avec grande affection, a L'espargne, disoit-il, à un Roy péy» cunieux comme est celuy d'Espagne est un grand n revenu ; les dons faicts sans raison et sans justice » ostent beaucoup de ses richesses et vuident ses cof- » fres; Charles, depuis quatre mois qu'il règne, donne )> deux millions d'or à ses courtisans , ou plustost aux » sangsues de la Cour. i> Il disoit cela avec douleur de voir tant de profusions, non qu'il n'estimât les libéralitez aux Princes , lesquelles ont rang parmy leurs bonnes qualitez, mais il vouloit qu'elles se fissent avec modération et justice. Henry l'Admirai , Pacieco
d'Ascalone et Henri Fortune avoient obtenu du Roy Ferdinand chascun un million de livres en don sur le revenu du Pérou , et en dévoient estre payez quand les flottes auroient aporté de Tor en Espagne. Le Cardinal cassa tous ces dons-là, et quoyque Fortune fust parent de Ferdinapd son bon maistre, il luy osta son million aussi bien qu'aux autres, a Les Roy s , » disoit-il y doivent faire sentir les effects de leur jus- )> tice indifférenounent à toute sorte de personnes , )) mais ceux de leur libéralité seulement à ceux qui )) servent ou leurs personnes ou le public , et qui de- » vancent les autres hommes par le nombre de leurs » travaux, par la fidélité de leurs services, et par la » dignité de leurs vertus. Le revenu des Princes, » quoyqu'il soit grand de soy, est tousjours trop petit y> pour les nécessitez de PEstat , parce que , passant n par les mains de plusieurs personnes , il est fort » diminué avant qu^l arrive en leurs coffres ^ » Le Cardinal pourveut à cet inconvénient, fist donner les offices des finances à des honunes fort accommodez à qui la nécessité ne conseillast point les rapines , et choisit pour la surintendance de Targent du Roy un seigneur qui fust par sa naissance des plus nobles d'Espagne et par ses biens le plus riche du royaume.
^ Ces réflexions sont extraites d'une lettre que le Cardinal écrivit en Flandre à Charles, pour l'engager à être à l'avenir moins prodigue des deniers publics. (îomcz , dans le livre sixième De rébus gestis à Xim, Cisnerio, reproduit textuellement cette longue et remarquable lettre du Régent.
3SiV HISTOIRE
Car les ospongcg qui sont dcsjà pleines d'eau n^cn prennent point d'advantage quoyqu'ellcs y trempent. Les grands édifices qui ne sont pas soustenus do bons fondemens croulent et tombent enfin en ruine. Le Cardinal en mettoit trois nécessaires pour la Royauté, sur quoy, comme sur de fermes colonnes, elle appuyoit son authorité. Le premier estoit la justice , quand le Roy la rend à ses sujets sans exception des personnes, et que le pauvre et le foible trouvent au sceptre la manutention contre le riche et le puissant; le second, quand le Roy estime les hommes de guerre qui rendent un continuel service et donnent des preuves de leur valeur et de leur expérience à la guerre ; le troisiesme , quand le Roy ne dissipe point son revenu , ains par Tespargne qu'il en fait, met en réserve un fonds pour les royales entreprinses qui doivent estre son ordinaire exercice , et pour ostre grand , faire des choses grandes. L'expérience avoit aprins au Cardinal la vérité et la nécessité de cette sage maxime ; car, en quatre mois qu'il avoit esté Régent sous Charles, par le moyen de l'argent, il avoit conduiel à fin des desseins et des guerres d'importance « avoit calmé les mouvemens d'Kspagms asseuré la Navarre^ reduict Malacca à robois$;^nce ) entretenu de puissantes garnisons sur la frontière ^ avoit asseurt^ la cosie de la mer, fait des iHwrsos sur TAfrique» envoj^é une armée navale iHuUiv Alg^T^ délivré le Pignon^ Bugie et Melila du
Dl CARDIXAL XIMEXKS. 325
siège que Barberousse , grand Admirai des Turcs y y avoit mis. a Si j^ay fait toutes ces choses , disoit-il , y> nonobstant les traverses de mes envieux , que ne » peut faire le Roy par sa puissance absolue, s'il yy laisse dans ses thrésors un fonds pour ses entre* » prinses royales ? » Car l'argent estant le nerf de la guerre et Tobject des affections des hommes , le mo* narque qui en est riche se rend puissant en Tune et maistre absolu des volontez des autres.
La gloire que le Cardinal avoit acquise de conduire sagement TEstat et de bien faire aux hommes fust grandement augmentée par la violence des Turcs et les disgrâces de l'Afrique ; il veid à ses pieds un Roy estranger qui vint implorer son assistance. Le Roy de Thunis , fils et héritier de Jahir Albuzen ' , estoit criminel d'estre voisin d'un monarque plus puissant que luy et convaincu de posséder une cou* ronne qui accommodoit le Turc. Pour cela on luy fist la guerre. Barberousse , qui avoit charge de TOtthoman , son maistre , de Toster du throsne , l'attaqua d'autant plus volontiers qu'il avoit obtenu à la Porte de prendre son sceptre et le nom de Roy, s'il le vainquoit, à condition toutesfois de relever de Constantinople. Ce Corsaire l'entreprend, et, comme il estoit le plus fort, entra dans Thunis et l'en chassa. Ce Roy despouillé alla chercher chez les Chresticns du soula*
' Roi de Tuoif , qoi vcnail dV'frc fait priftootiirr H m\% h mori par BarberouiMP. (Gohe/.)
gement en ses désastres et s'embarqua pour passer en Espagne. Au passage, les tempestes et les tourmentes, moindres pourtant que celles qui Tavoient battu en terre, l'attaquèrent et mirent son vaisseau en péril; mais si ne peut-il faire naufrage en mer, venant d'en faire un plus grand en terré : celuy-cy luy osta la couronne de l'Estat , le repos et la réputation ; celuy-là l'eust délivré de toutes ses pertes par celle de la vie qui luy restoit pleine de misères. Il arriva en Espagne et s'alla jeter entre les bras du Cardinal qui le reçeut, luy donna train de Roy, soulagea sa calamité d'un bon accueil et des promesses de le remettre en son throsne. Le ministre qui représente le Roy et soustient son sceptre en son absence doit faire des actions royalles : tendre la main aux princes affligez en est une des plus grandes*. Car si l'homme secourant l'homme est un Dieu à l'homme, le Roy qui tient rang de Dieu en terre , ensemble son ministre pour luy, secourant un Roy persécuté est Dieu à un autre Dieu.
En ce mesme temps , Jean Rio ou Rivo , Corsaire espagnol *, estoit revenu de course où il avoit prins
^ Le Cardinal s*empressa d'envoyer Diego de Véra à la tête de dix mille hommes combattre Bai'berousse : cette armée aborda vers la fin de septembre non loin d'Alger , qu'elle assiégea; mais elle fut battue et dispersée par les Maures. Lorsque Diego revint en Espagne, les eafants le poursuivaient dans les rues en criant qutxcec ses deux bras il n'avait pu battre Barberousse, qui n'en avait qu'un. (P. Mahtitr.)
- Don Juan Rios, né à Tolède, ((iomez.)
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plusieurs vaisseaux génois, et riche de butin et de brigandage estoit à l'anchre dans le port de Garthagène-la-neufve , où il jouissoit du bien d'autruy par les loix de la piraterie , quand quelques navires de guerre partis de Gênes y entrèrent et l'y attaquèrent ; et, comme ils estoient bien armés et combattoient pour Tintherest de leur République, ils prindrent ce brigand de mer, sa personne, ses vaisseaux, et les emmenèrent '. Mais cette action faicte dans un port d'Espagne offensoit la majesté du Roy ; aussi, le Cardinal s'en ressentit et en tira raison : il fist publier un édict par lequel il commandoit à tous les Génois qui estoient en Espagne d'en sortir dans quinze jours , sur peine de confiscation de leurs biens et de la vie. Cependant il fit saisir leurs biens par tous les endroicts où ils se trouvèrent.
Cela mit la République en alarme : elle voyoit le conmierce, qui est son aliment et sa grandeur, rompu de ce costé-Ià et l'alliance grandement altérée. Cela la fit recourir au remède. Elle envoya en Flandre ses Ambassadeurs vers Charles désadvouer l'audace des navires cpii avoient dans le port de Carthagène violé le respect deu à sa couronne, a lesquels, disorent
^ Cette attaque fut désastreuse pour les Espagnok. Les Génois leur coulèrent à fond une galère et en mirent une autre hors de combat. Le canon de la ville ayant fait feu sur les Génois, ceuzrci y répon* dirent avec vigueur, et abattirent un nombre considérable de maisons et d'édiûces. Barberousse lui-même n'aurait pas fait plus de mal à Carthagène. (P. Martvii.)
» ces Ambassadeurs y avoient rencontré en chemin le » supplice que la République leur eust fait souffrir y» s'ils fussent arrivés jusques à Gènes. » La tempeste les fit périr et le naufrage leur osta leur prinse et leur vie '. lis supplièrent donc Sa Majesté de n'imputer point au Général de leur Estât le crime que deux ou trois particuliers avoient commis,
Charles se contenta de cette satisfaction et révoqua l'édict que le Cardinal avoit fait publier. Mais celuy-cy, qui estoit plus jaloux de l'honneur de son maistre que soigneux de sa propre vie, voulut pénétrer plus avant dans les intentions des Génois, qu'il estimoit de nature cauteleuse , avant que faire publier cette révocation et restituer les biens des marchands de Gènes : on l'avoit adverti que leur République estoit d'intelligence avec les François pour le royaume de Naples; pour s'en esclaircir, il envoya à Gènes des Ambassadeurs. Ceux-cy ne recogneurent autre chose dans l'esprit des Génois que le désir d'estre bien avec l'Espagne : cela le fit relascher et redonner à ces étrangers et la liberté du commerce et la restitution de leurs biens. L'honneur des Rdys y leur vray patrimoine, est préférable à leurs Estais; les ministres doivent et le conserver et le deffendre t car, conlme les corps privez de l'âme , qui leur donnoit vief, se corrompent facilement, les monarchies qui
' Ces vaisseaux périrent dans le port de IViee. (GoMKZ.)
sont sans honneur et sans réputation déclinent et descendent à leur ruyne.
L'Espagne avoit desjà jeté les premiers fondemens de la domination de Tltalie ; la maison d'Austriche entrée dans FEspagne en continue l'édifice. Maximilian , ayeul de Charles , passoit alors les monts pour le mesme dessein. Charles depescha un courrier au Cardinal et luy demanda ses advis sur les affaires d'Italie. Le Cardinal les luy envoya : il luy conscilloit de destoumer Maximilian du siège de Bresse ' qu'il alloit commencer; qu'il estoil plus à propos de mener ses forces vers Milan; que cette ville estant prinse, la conqueste de l'autre luy seroit plus facile; que pour se rendre encores plus considérable dans l'ItaKe, il devoit gaigner l'esprit du Pape et l'employer quand il en seroit besoin à calmer les troubles du pays et faire de sou anthorifé un nouveau Pérou pour fournir aux frais de la guerre , en obtenant de luy des croisades en Espagne qui produiroient, selon la coustume, la croix sur l'or et sur l'argent et luy apporteroient un grand revenu. Il conseilloit à Maximilian de donner quelques fois de la terreur au Pape et user de menace pour le faire condescendre par crainte à ce qu'il refuseroit de luy accorder volontairement , et portoit Charles, son maistre, à choisir pour l'ambassade de Rome un homme vigilant, généreux et de grande authorito ; à obtenir du Pape pour Nonce
' Breâcia.
en Espagne un personnage dont les mœurs fussent dans l'innocence, et qui eût l'esprit doux et traictable ; de là dépendoit, disoit-il, la bonne issue de toutes les grandes affaires et la tranquillité publique : conseils dont les Princes de la maison d'Austriche se servirent alors à leur grande utilité et s'en servent encores aujourd'huy : car les sages responses d'un grand ministre consulté sur des affaires dont les semblables arrivent souvent dans un Estât, sont la voix de l'oracle qui prévoit l'advenir et guide les desseins des hommes.
Les Royaumes d'Espagne avoient esté infectez de la fausseté des religions contraires à la chrestienne. Le& Maures y avoient presché l' Alcoran et ses erreurs ; les Juifs les rêveries de leur Thalmud ; et, quoyqu'on oust rammené les uns et les autres aux lumières de TEvangUe , néantmoins les Juifs , dont la foy est une obstination, retoumoient souvent à leur premier culte et répudioient la religion qu'ils venoient d'espouser. Cela les exposoit aux peines de l'Inquisition, au tribunal de laquelle ils estoient traînez tous les jours* Pour se libérer des rigueurs qu'ils méritoient, ils députèrent les principaux dVntr'eux en Flandre , vers Charles, le supplier de leur acccHider ce que Dieu a voit donné à rhoDune en le mettant au monde, le franc arbitre dans une volonté libre; que la religion ne pouvoit ostre coomiaudtM^ par la force , mais bitMi jH^rsuadtv jvir !o discours: et de permettre à
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ceux qui estoient nais dans le judaïsme, ou de judaïser comme leurs pères, ou de vivre chrestiens à leur volonté. Us offroient, pour recognoissance de cette grâce , huict cents mille escus d'or.
Charles assembla le Conseil sur les propositions des Juifs : les Flamands estoient d'advis d'octroyer aux Juifs leur demande et de prendre les huict cens mille escus qu'ils offroient, dans la nécessité d'argent où Charles estoit réduict. Le Cardinal, adverty par son agent à la cour de son maistre des conseils des Flamands, envoya un courrier à Charles et luy escrivit de ne toucher point au droict de Dieu ; « que la w religion estoit au-dessus des couronnes; que le ciel » sçauroit bien soustenir ses interests contre luy, s'il » les violoit ; qu'il imitast plustot la piété du Roy Fer- » dinand , son ayeul , qui avoit dans l'extrême néces- « site de la guerre de Navarre refusé des mesmes Juifs » six cents mille escus d'or pour la mesme grâce qu'ils y) luy demandoient. v Charles creut le Cardinal et suivit ses bons conseils. Certes, le Roy est indigne de l'assistance du ciel pour la conservation de son Estât, qui mesprise l'Estat de Dieu qui est la religion , et Dieu qui chassa du temple les marchands qui en faisoient un lieu de trafic,' chasse quelquesfois du throsne les monarques qui vendent par argent le respect de son culte, dont la raison doit estre à un bon Roy et à ses ministres préférable à la raison d'Estat.
Les mauvaises coustumes no vieillissent et ne pé-
rissent jamais a la Cour ; les bonnes y passent quelquesfois et n'y arrestent point. Les gouvememens des provinces et des villes d'Espagne souloient estre donnez aux plus qualifiez et aux plus gens de bien du Royaume ; cela fust aboly par le temps qui entraine avec soy les meilleures choses, et la faveur de la Cour y mit des hommes dont elle , qui est aveugle, n'avoit jamais cogneu les deffauts. Le Cardinal restablit ce qu'il trouva de juste dans les anciennes mœurs des Espagnols; il donna les mesmes gouvernemens à des personnes dont la noblesse du sang et la probité de la vie les rendissent les plus considérables du Royaume. Mais afin que la puissance de leur maison ny l'appuy de leurs parens, personnes de condition, ne desbauchast leur intégrité et les porlast à la violence , il les esloignoit de leur pays et les envoyoit à la conduicte des provinces ou des villes si esloignées, qu'ils n'y trouvassent autre soustien qu'en leur vertu ; car l'homme qui adjouste les grandeurs des dignitez à celles de sa naissance et de sa condition, tente sa vertu, et a besoin d'un frein qui le retiemie dans les bornes de la justice.
Tels soins du Cardinal alloient à la gloire de la vertu : l'advancement des hommes qui la possédoient a tousjours esté le but de ses désirs; il les a pendant son administration eslevez en fortune , ou du sien , ou des bienfaicts du Roy par son moyen. Il fit donner au Doyen de Louvain , Adrian Florent d'Ulrek^
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son compagnon à la conduîôte d'Espagne , TEveschc de Tortose et la charge de Grand Inquisiteur d'Espagne, ce qui luy fust un degré advantageux pour monter au Cardinalat et de là à la chaire de Souverain Pontife de l'Eglise de Dieu. Il esleva Alfonse Manriquez à l'Evesché de Cordoue , et le sieur Motte de Burgos y homme sçavant en théologie , secrétaire de Charles, à celuy de Badajos.
L'advancement de ce Motte fust grand en apparence , mais en effect médiocre. Sa vertu et sa doctrine l'avoient rendu considérable à la cour de Charles et à celle de Rome. Après la mort de Ximénès, le Roy luy donna l'Archevesché de Tolède, et le Pape le chapeau de Cardinal. Mais ces dons luy furent faicts lorsqu'il n'en pouvoit jouir , et la fortune luy monstra seulement les grandeurs du monde sans les luy livrer. Les lettres du Roy et celles du Pape qui portoient le don de ces éminentes dignitez, arrivèrent comme il estoit au lict de la mort , de sorte que se voyant en estât de partir de celte vie, il tira ces mesmes lettres d'une cassette et les donna à lire aux principaux de ses domestiques. Après qu'ils les eurent leues , il leur fit un discours de la vanité des prétentions de la Cour et des trompeuses espérances du monde, leur monstra que le plus seur parti de l'homme de vertu estoit de suivre le vouloir de Dieu, et consola leur desplaisir de voir leurs fortunes descendre avec luy dans le tombeau.
Ces soins du Cardinal à l'advancement des personnes de mérite monstrent bien qu'il n'estoit pas coulpable du retranchement des pensions de ces deux historiens dont nous avons parlé cy-devant; mais plustost que, parmy les hœnmes de lettres, les plus sçavans et ceux qui travaillent le plus pour le public ne sont pas les plus favorisez de la fortune, soit qu'ils ne sont point assez importuns à poursuivre, ou soit qu'ils manquent d'hommes qui les portent; et leur vertu demeure dans l'indigence comme sur le bord de la piscine, ce qui a donné subjet de dire que la pauvreté estoit sœur germaine du bon esprit.
Ces choses arrivèrent dans le cours de l'année mil cinq cens et seize ; celle qui la suivra sera la dernière de l'administration et de la vie du Cardinal.