CHAPITRE HUITIEME
Ximénès retient près de lui l'Infant Ferdinand. — Le Doyen de Louvain dispute à Ximénès la Régence du Royaume. — Le Cardinal consent à partager Tautorité avec le Doyen jusqu'à ce que Charles en ordonne autrement. — Nouveaux troubles en Espagne. — Grâce k la fermeté du Cardinal, Charles est proclamé Roi du vivant de sa mère. — Des commissaires sont envoyés aux Indes pour protéger les Indiens contre les conquérants espagnols. — Destruction des places fortes de la Xavarre. — Révoltes de Malaga et d'Arévalo.
Après l'ouverture du testament du Roy qui le déclaroit Régent d'Espagne , la première action de Ximénès fut de prendre avec soy le Prince Ferdinand qu'il retint tousjours, luy donnant un train digne de sa naissance, afin d'empescher que les Grands d'Espagne ne l'attirassent à leur parti pour l'en faire leur chef, qui se conduiroit pourtant selon le mouvement des membres. Après cela, il fit rendre à la Reyne Germaine les honneurs qui luy estoient dus et mit ordre que sa maison fût entretenue selon sa condition.
1 Ce Prince, qui avait eu connaissance du premier testament de Ferdinand, regai*dait le changement des dispositions de son aïeul comme une injustice ; il en fut contrarié au point dr tomber gravement malade. (Gomkz.)
t98 HISTOIRE
Les traverses qui ont rendu sa conduite plus illustre parurent à ce conunencement. Adrian d'Utrek, Doyen de Louvain, avoit esté envoyé en Espagne par Charles, pendant la maladie de Ferdinand , avec lettres patentes pour gouverner TEspagne advenant la mort de Ferdinand. Ce prince estant mort, il déclara sa charge, montra ses lettres en plein conseil et voulut prendre la souveraine administration des affaires. Le Cardinal Ten empescha, remonstrant que, par le testament de la Reyne Isabelle, le Roy Ferdinand estoit Régent du royaume jusques à ce que Charles eust atteint l'âge de vingt ans; que Ferdinand estant mort avant ce temps-là, il estoit par son testament mis en sa place, et partant qu'à luy seul appartenoit la régence ; d'advantage, que par les loix du royaume il estoit deffendu qu'aucun estranger ne gouvemast l'Estat , et qu' Adrian estant Flamand, sa naissance luy donnoit l'exclusion de ce qu'il prétendoit. Ces contentions ne furent point sans leurs soustenans d'une part et d'autre : le Cardinal avoit les bons Espagnols ; Adrian estoit appuyé de tous les grands ambitieux , qui ne demandoient que le trouble pour en profiter.
Charles, qui estoit en Flandre, devoit vuider le différend ; mais attendant qu'il envoyast son jugement, le Cardinal et Adrian gouvernèrent et signèrent tous deux les ordonnances et les mandemens. Mais Adrian n esloit que l'ombre qui suivoif les mouvemens du
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Cardinal 9 comme du corps qui agissoit dans les affaires publiques.
Le premier qui par les armes attaqua le repos public en Espagne fut Pierre Portocarrero y frère du duc d'Ascalon , dont les successeurs sont maintenant les marquis de Villeneufve. Cet homme puissant parmi les Portugais qui sont au delà le fleuve Guadiana sollicita les peuples d'Arène, au delà de ce fleuve, de prendre les armes et mit le tumulte et la confusion dans cette province-là. Son dessein estoit d'occuper par la force la Grande Maistrise de Sainct Jaques , à quoy ayant prétendu et longtemps attendu le grand Gonzalve, la mort a voit fini ses prétentions, ses espérances, sa vie et ses desplaisirs. Portocarrero en avoit depuis obtenu des bulles du Pape pour succéder au Roy Ferdinand, s'il luy survivoit. D'un autre costé, le prince Charles, qui estoit en Flandre, avoit eu des bulles du Pape pour les trois grandes Conmianderies d'Espagne. Le Cardinal, aux premières nouvelles des armes de Portocarrero, envoya droit à luy sans marchander des troupes de gens de guerre sous la conduite de Villefanno. Elles redonnèrent le calme à la province et forcèrent ce foiblc mutin d'estre plus sage à l'advenir; car l'unique remède aux troubles excitez par un particulier sont les forces publiques.
Ce premier nuage dissipé, le Cardinal mène la Cour et le Conseil à Madrid, où il disoU que la liberté
de la Régence seroit plus absolue contre les Grands d'Espagne. Là , il arriva un courrier de Charles portant ses lettres à la Reyne Germaine , au Conseil , aux Grands , par lesquelles il leur promettoit de venir en Espagne l'esté prochain. Cependant il ordonnoit à tous ceux qui luy dévoient obéissance de la rendre toute entière au Cardinal K II escrivit aussi secrettement au Doyen Adrian de sonder les opinions d'un chascun sur le nouveau tiltre de Roy d'Espagne qu'il avoit prins depuis la mort de Ferdinand , son ayeul. Adrian en parla au Cardinal et au Conseil ; tous trouvant estrange cette nouveauté luy i-espondirent que par la mort de Ferdinand , Charles n'avoit rien acquis en Espagne ; que la Reyne sa mère y vivoit en unique héritière de ces Royaumes-là; et, escrivant à Charles, ils luy remonstrèrent que celte qualité de Roy pourroit troubler TEstal et fournir de prétexte aux séditieux de prendre les armes, et dire qu'il n'étoit pas
' Eo apprenast la noarelle de la mort de son aïeul, Charies, daus son affliction , avait dit hanlement < qo*ii Tenait de perdre le
> meilleur père et le meîOeur maître qui eût jamais clé, an moment « oik il allait recoeillir les fruits de son affection et où il await le plus
* bes^oin de ses conseib ; que si quelque chnse pouvait le consoler de
* celle perle irréparable , c'était le choix que Ferdinand avait fait de ^ la personne de Xiroénès pour gouverner k sa place; qu*il avait
> beaucoup entendu parier de la sagesse et de la probité de ce grand ^ boiume, mais que ce qui le rendait à ses yeux plus grand encore <* que sa n^pulalion même , c'était Testime que son aïeul à son lit de
* mort lui avait lèuKtîguêtv t
(P IUaktih. -* Sjlxooval. Hû'i. de CAorles^Quint.)
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juste de souffrir Fusurpation de la royauté par un autre, tandis que la Reyne légitime estoit en vie. Charles leur respondit qu'il avoit prins la qualité de Roy par les prières du Pape et de l'Empereur, qu'il ne luy seroit pas séant de la quitter , qu'au contraire cela nuiroit à son authorité. Il escrivit au Cardinal d'employer son crédit, non-seulement afin que le nom de Roy luy demeurast, mais aussi afin qu'il fût proclamé Roy par toute l'Espagne.
Le Cardinal y travailla avec soin , convoqua une assemblée de personnes notables du royaume , composée de Prélats, de Grands d'Espagne et de Conseillers d'Estat, où il en fit faire l'ouverture et proposer l'affaire par Laurens Galinde, Conseiller d'Estat, son confident, homme de doctrine et fort éloquent, qui remonstra aux assistans le pitoyable estât de la Reyne Jeanne , aliénée de son esprit et incapable de commander', leur fit voir la nécessité d'avoir un Prince qui remplist au moins de nom ce qu'elle ne pouvoit occuper de faict ; que l'authorité estoit l'âme du royaume, et qu'elle ne se trouvant point en la personne de Jeanne , il la falloit chercher en celle de Charles ; qu'il n'estoit point nouveau en Espagne que les Infants portassent le nom de Roy du vivant
^ L'incapacité de Jeanne était notoire. La Reine Isabelle avait ellemême avoué et reconnu dans son testament cette incapacité , en disant que Jeanne ne pouvant pas gouverner, elle nommait Ferdinand gouverneur des Espagnes jusqu'à la majorité de Charles. (Gomrz )
de leurs pères et mères : il en fit voir les exemples aux règnes des Roys Gots , et depuis eux aux autres qui leur ont succédé. A la fin de son discours, tirant de son sein les lettres de ce Prince qui ne demandoit point advis , ains commandoit , il conclud qu'il falloit plustost congratuler à ce Prince le nom de Roy, qu'il avoit prins , que de le luy refuser.
Les Conseillers d'Estat et tous les Evêques furent de son advis; les Grands d'Espagne prinrent l'opinion contraire. Henry, Almirante, et Frédéric d'Albe jurèrent en présence de l'assemblée qu'ils ne soufifriroient jamais une telle usurpation. Alors le Cardinal se tournant vers eux leur dit d'un visage et d'une voix sévère : « le Roy Charles n'a pas besoin de vos » suffrages pour la qualité qu'il prend ; aussi ne vous » ai -je pas assemblez pour les vous demander. n Comme j'ay tousjours esté porté à vostre bien, de ') mesme je l'ay fait pour vous faire mériter la bien- )) veillance de nostre Prince. Mais puisque vous » croyez que l'on vous doit ce qui vous a esté offert " de courtoisie, je vous ferai cognoistre que vous )) n'estes pas si nécessaires en cette affaire que vous » l'avez creu. » Et , sortant du Conseil , il fit appeller le Gouverneur de Madrid et luy commanda de faire proclamer à son de trompe par tous les carrefours de la ville Charles d'Autriche Roy de Castille. Cela fut faict le même jour avec solemnité. Tolède suivit l'exemple de Madrid , et fit avec réjouissance la
mesme proclamation sans que les Grands qui estoient sortis des villes osassent rien entreprendre. Tel fut lefruict de la sévérité du Cardinal '. Car, où l'honmie d'Estat void que le discours et la persuasion sontfoiblesy il doit apporter la sévérité et la force, ministres de son authorité.
Le royaume d'Arragon n'imita point l'exemple de celuy de CastiUe.
Alphonse d'Arragon, Evesque de Sarragosse, le gouvernoit alors par le testament du Roy Ferdinand. Les Arragonois, merveilleusement jaloux des loixde de l'Estat, refusèrent le nom de Roy à Charles, tandis que la Reyne sa mère vivoit. Et afin que ce refus fût avec violence , Pierre Giron , fils aisné du comte d'Urenne, print les armes, attaqua le duché de Médina Sidonia, prenant son grétexte sur le droict qu'il
1 Le lendemain le Cardinal -Régent, envoyant aux habitants de Valladolid, de Grenade, et de toutes les autres villes de la Castille, Tordre de faire la même proclamation , leur écrivait : c que le Prince, » pour des raisons très-convenables , dont il avait fait part au conseil » d*Etat avait cru devoir, en prenant possession du Royaume , prendre « le titre de Roi du vivant même de la Reine Mère ; qu*il s*y trouvait en- * 3<^3^ P^ ^^ sollicitations du Pape et celles de FEmpereur, son aïeul ; » qu'il n'avait du reste en vue que le bien public et le soulagement de V sa mère infirme ; qu'ils eussent donc à le reconnaître pour Roi et à » faire des réjouissances publiques, après avoir invoqué le Saint-Esprit > et imploré le secours de saint Jacques, protecteur de l'Espagne; I qu'à l'avenir on mît son nom au commencement de tous les actes » publies , après toutefois celui de la Reine , à qui il fallait rendre les » premiers honneurs, i Ces ordres furent ponctuellement exécutés partout. (GoMBZ.)
y prétendoit, et assiégea la place de Luzere \ située sur le bord de la mer. Le Cardinal envoya contre luy une armée légère sous la conduite d'Antoine Fonsèque, et avec ce chef un Intendant de la justice pour punir les rebelles par la hache et le licol. Fonsèque alla droict à Luzere , fit lever le siège et mit les séditieux en fuite ' , d'où ils revindrent quelque temps après et augmentèrent les troubles que Mendosse duc de l'Infantado , faisoit de son costé.
Celuy-cy gardant en soi-mesme le souvenir de l'offense que le Cardinal luy avoit faicte , disoit-il , de rompre le mariage de sa niepce avec son nepveu , déclamoit contre luy et de parolle et d'escrit. Il publioit par ses manifestes que la Noblesse d'Espagne estoit opprimée par le Cardinal qu'il appelloit moine défroqué, et disoit que \çs Grands d'Espagne avoient iousjours deffendu la couronne, et partant qu'il esloit bien plus raisonnable que le Cardinal obéist aux
' S«ii->LiKar.
^ Ftdro GinMi« «prèsaroirsolidlë et obteas sa grâce de Ximénès, n'en mte pas i > mf sm fgmi, H mit to«s ses seins à trenrer Toccasion «le r«llM|wnr encore. Éteat ma à lUrid, oè il pasn qBekpies joors iWms re$|MÙr ^«e le Re^est le lenit appelrr aa palais , <w loi infi- MMtail TarAre de s'ekii^pMr, il fat pîqae de ae paarair ^Urer fatteniMm de \iaw«r$. Féar le iMver à s'a c c ap q de iai, 9 lai fit dire fmil f-^Mt ^nrwf è JImItW fiimr f rocr jraAraKaf jcr aasf et sem rtkmrmtr. Le Canii«»l« i^aî a «tait ^ae da aarpris paar lai, se laaiials de »* p »a d rif : 1/ <3;t Ar iinvarraa, ef. s'il jrVa rvtearae. je Im womkmiit mm ^HM r^'vi/Niir. t> (ir>ift:a fMBsn P^^ra Gîraa à SKÔIcr de <fa a% ^> aù aa R<^çi<^« ^L k ' aw a u eaaf ai pMv FEspa^ae, : ^v^^fs W* Wa.îws «rm'y* cvsitrY Wi rt .'>«arv fÈUL
DU CARDIXAL XIMKNKS. 305
Grands y comme aux protecteurs de l^Estat , que non pas les Grands à un homme comme luy, qui n'avoit rien de relevé que les qualités que la fortune aveugle de la Cour luy avoit données, et ne sçavoit autre chose que les sévérités et les bigearreries que les moines apprennent dans le cloistre quand Us se persécutent les uns les autres.
Le Cardinal, qui estoit excellemment judicieux, mesprisoit telles rodomontades ; il sçavoit que la colère qui n'a point de forces est un vent qui passe sans nuire à personne ; que les Grands d'Espagne , par la vanité et le luxe de leur condition, despendoient jusques au dernier maravidis de leur revenu; de sorte qu'il ne leur restoit autre chose que les cris et la voix, foible soustien de leur fougue : ce qui n'estoit pas ainsi de luy qui pouvoit du revenu de ses bénéfices défrayer une armée. Ainsi, les laissant debatre à la perche , leur donna loisir de recognoistre leur faute, leur foiblesse, son authorité et sa puissance, et de revenir à eux pour se ranger d'eux mesmes à leur devoir : ce qu'ils firent presque tous et entre autres le Duc de l'Infantado , lequel , après tant de saillies, escrivit au Cardinal les tesmoignages de son affection et de son t)beyssanoe ^ : car
^ Si pour dissoudre cette ligue menaçante le Cardinal dédaigna d'employer la force des armes , il eut cependant recours à la menace. Il donna même en cette occasion une preuve de fermeté que Thistoire nous a transmise comme un trait caractéristique. Un jour les mécontents osèrent venir lui demander de quel droit il prétendait les gou-
âo
ik virent que cet homme estoit entier en ses desseins quand ils estoient justes; qu'il s'estoit rendu capable de commander aux armées , apprenant tous les jours le mestier de la guerre et par expérience et par science , se faisant entretenir de tous les points de la milice par les plus sages et les plus vieux capitaines. Outre cela y il avoit d'ordinaire trente mille hommes de guerre qu'il avoit levez des villes et des bourgades d'Espagne, ne leur donnant autre solde que les franchises et les immunitez. Ces troupes le rendoient redoutable et à ses ennemis et aux perturbateurs du repos public ; car, comme les aisles portent l'aigle à la gloire du combat, aussi les armées , qui sont Içs aisles de l'authorité royalle , la portent sur les ennemis de l'Estat, qu'elle dissipe, et s'acquiert la victoire et le triomphe.
L'année suivante mil cinq cens et seize , le Cardinal envoya en Flandre, vers Charies, Diego Lopez Ajala, personnage qui luy estoit confident, pour avoir de luy des lettres patentes qui confirmassent lo testament de Ferdinand qui loy avoit laissé la Régence , approuvassent sa conduite , et de plus luy don-
Vf m«r, et nMMBufrrsl rexkikîtMB de ses panvin : Ximcnès entr'oo- \rvftnl «ne fiMi^lrr et kmr nc^BtraBl deu mîAc ''^■i— »*« ruigés en hAUilW et iMe Kkiii^rie dTartilene qui fit fini sur m signe de Wi ^ % WvkU^ lewr tiil-îl arer calme, roUà les pam^oin qae le Roi > t^«tWxlH)»e m'« dkMiaes ; c'est par eu ^«e je «««rené et gomreneni V ri^^^.vHf', j^^"^'^ c>r i^»e le IVùice M4re mulrr j TÎnne Im-mhMÈe ! « t^^We v^i^w^ «e cv«?r:h«M f»; pe« à irî.TnWîrr 1rs piiJMhdfii rt à U>*r »*n^s»rT s.'U-^>\ S^xm TU , t i
DU CARDIXAL XIMËNES. 307
nassent pleine authorité sur le Conseil > sur les sièges de justice, sur les gouverneurs des villes et sur les receveurs et thrésoriers des finances , donnant pour instruction à Diego de dire que ce n'estoit point assez que le nouveau Roy le luy eust accordé par ses lettres missives et en eust escrit au Sénat : ce qu'il faisoit pour oster tout prétexte aux Grands d'esmouvoir les peuples contre luy en leur faisant entendre que ses actions n'estoient point approuvées du Prince. Car, comme il eust mis trente mUle hommes sur pieds de la milice des bourgs et des villes , à qui il ne donnoit autre solde que les immunitez, ces mesmes Grands d'Espagne publièrent qu'il alloit par ses violences à la subversion de l'Estat ; qu'il armoit les peuples contre eux afin de les destruire et ruiner aussi les peuples ; que son ambition desréglée le portoit à faire le Capitaine , quoyqu'il n'eust jamais porté ny manié d'autres armes que le bréviaire et le froc. De sorte que lorsque le Cardinal eust envoyé Tapie de Ségovie à Valladolid pour y faire la mesme levée de gens de milice , les habitans soulevés par Henry , Almirante, et quelques autres, coururent aux* armes, emprisonnèrent Tapie, fortifièrent leur ville, roulèrent les canons sur les rempars et crièrent par les rues : a c'est contre Ximénès, le tyran du peuple. » Les bourgs voisins de Valladolid se portèrent à la mesme fureur, laquelle passant outre, comme un feu qui gaigne pais dans l'estendue d'une espaisse fo-
ao« HISTOIRE
resl, attit*a dans la mesme révolte les villes de Burgosy de Léon et beaucoup d'autres.
Le Cardinal jugea que les remèdes de la force aigriroient le mal ; qu'il valloit mieux remettre ces mutins dans leur devoir par la voye de la douceur. Il escrivit donc à ceux de Valladolid ^ , qui avoient commencé le désordre, a que son intention n'avoit pas esté d'en- » fraindre leurs privilèges ; que s'ils en avoient aucuns D qui les exemptassent de la milice, ils les fissent voir » au conseil du Roy , où il les protégeroit de son pos- » sible. » La raison et la douceur irritent quelques fois les peuples et les rendent insolens : ceux de Valladolid respondirent au Cardinal avec arrogance a qu'ils » n avoient que faire de luy ny du Conseil pour la Con- » servation de leurs privilèges qu'ils scauroient bien » maintenir par les armes contre sa manifeste tyran- » nie« »Ce langage venoit sans doute des Grands par la bouche du peuple ; aussi envoyèrent-ils en Flandre une célèbre ambassade contre le Cardinal pour îaHre voir à Charies le péril uiqoel cet homme mettolt TEstat d'Espagne.
Le Cardinal, qui estmt prodent et courageux, qualités qui odI fait réussir tootes ses entreprinses , envoya aussi en Randre; et, par la négociation de don Diego Lopex, homme de sois et diligent, pré- Tiiit Charles et hny fit \wr que les réroltes d'Espagne
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estoient des effects de l'envie et de la malice des Grands. Outre cela^ il ordonna au mesme Diego de presser la ccmfirmation qu'il* demandoit, et qu'il déclarast que, si on ne la luy envoyoit, il quitteroit la conduite des affaires et s'en iroit dans Tolède jouir du repos qui ne se trouve point à la Cour.
Cette milice fut quelque temps interrompue pour bannir les séditions d'Espagne; mais comme elle avoit esté sagement instituée par le Cardinal et estoit fort nécessaire au royaume , Philippe second , prince judicieux, la restablit longtemps après le déceds de Ximénès , en l'année mil cinq cens soixante et cinq ; car aguerrir les peuples, c'est fortifier l'Estat. De là, on void que les prudens conseils du ministre qui va au bien public durent, et que le temps, père de la vérité, dissipant les mensonges de ses envieux, leur donne ce glorieux advantage qu'ils servent, mesme après sa mort , de loy pour la bonne conduite.
Les affaires de la marine ne demandoient pas moins les soins du Cardinal que les autres de l'Espagne. La mort de Ferdinand, la maladie de la Reyne Jeanne et l'absence et la minorité de Charles avoient donné sujet au désordre de les ruiner. Le Cardinal les restablit à Séville, remit le nombre des vaisseaux de guerre qu'il falloit pour la garde de la coste et pour les courses contre les py rates , les arma d'hommes et de canons, les munit de poudres, de boulets ot de vivres.
Diego Colomb, Admirai, fils de ce grand Chrislophle Colomb qui a remply le nouveau monde de la réputation d'Espagne et l'Espagne des thrésors du nouveau monde, s'adressa alors au Cardinal, comme au Régent du royaume , le suppliant de faire passer sa compassion et sa justice dans les isles de l'Océan qui dépendent d'Espagne, oii l'on commettoit des cruautez inhumaines; que les Espagnols impitoyables y traictoient mal les insulaires , et pis que des mulets ou des asnes, s'en servant à porter la somme et à des travaux intolérables ' ; que ces pauvres insulaires estoient hommes et portoient sur le front l'image de Dieu aussi bien que les Espagnols ; que s'ils estoient grossiers et plus rudes qu'eux, ils estoient aussi meilleurs. Le Cardinal y envoya des juges de qui il cognoissoit la probité et la su£Bsance ^, pour vuider les différends que l'avarice et la fureur avoient semez dans les isles ; et , quant au soulagement des misérables insulaires que les Espagnols tuoient tous les jours au travail de faire le sucre , il fit une despesche à Charles pour en ordonner à sa volonté.
^ La plapart des historiens espagnols, Alvarez Gomez entre antres, racontent avec d'horribles détails les mauvais traitements et les cmantés qne les conquérants espagnok faisaient subir k ces malheureux insulaires.
^ Cette mission fut confiée à Louis de Figueroai à Alphonse de Saint*Jean et à Bernardin Manzaredo , tons trois religieux de l'Ordre de Saint- Jérôme , et recommandables par leur piété et leur habileté dans les affaires. Il leur adjoignit un habile jurisconsulte nommé .Alphonse Snaz. ((iomk/.)
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Charles, par le conseil des Flamands et sans le sçeu du Cardinal, commanda qu'on fist passer aux isles pour faire le sucre et soulager les insulaires de nature foible , quatre cens Maures noirs , de ceux qui des régions des Négrites viennent en Portugal.
Le Cardinal, qui fut advertide cet ordre, despescha un courrier à Charles , luy escrivit les inconvéniens qui pouvoient arriver d'introduire dans ces isles ces noirs, hommes robustes et belliqueux, qui sans doute apprendroient l'art de la guerre et l'usage des armes aux insulaires , et seroient quelque jour cause d'une notable révolte. Charles communiqua à son Conseil l'advis du Cardinal ; mais les Flamands le destournèrent de le suivre et luy firent entendre que le Cardinal , homme ambitieux , parloit ainsi parce qu'on avoit sans son advis fait passer les Maures dans les isles. Mais cinq ans après la mort du Cardinal, à sçavoir l'année mil cinq cens vingt-deux, Charles cognut le péril auquel le mespris d'un tel conseil avoit porté les isles ; car les Maures prindrent les armes dans l'isle de Sainct-Dominique , attaquèrent la ville du mesme nom, et l'eussent mise à feu et à sang, sans la valeur de Melchior de Castro et de François d'Avila, qui, avec leurs troupes, les repoussèrent et les mirent en fuite vers les montagnes, où l'armée de l'Admirai les ayant forcez puis après , le licol et le gibet punirent le crime de leur rébellion.
La guerre de Navarre, qui arriva presq^ue dans le
niesme temps que le Cardinal ordonnoit les affaires de la mer , fut une preuve certaine de son courage et de sa haute conduite. Il envoya nne armée qui arresta les François plustost par Tadvantage des chemins estroicts et difficiles que par la valeur des armes'. Mais pour oster aux Navarrois tout suject de reprendre les armes et rappeler leurs anciens et légitimes seigneurs, il fit abbattre les murailles de tontes les places, excepté celles de Pampelune, et fit démollir les chasteaux et les forteresses* ; ce qui fut depuis de très-grande utilité à TEspagne, laquelle, ne possédant point la Navarre par aucun tiltre de justice , la retient par la force des garnisons qu'elle y a mises et par la foiblesse des peuples qui Thabitent
Les grands Estats sont sujects aux révoltes, comme les corps replets aux fièvres. Malacca, ville maritime d'Espagne , print les armes et cria liberté. Le suject en fut tel : elle se plaignoit que les voleurs avoient impunité dans la ville, dont on ne faisoit aucune justice; car le criminel appellant de la sentence des
^ Ce soccès fat dû en grande partie k nn Cokmd dTînCuiferie nommé Femand ViUalTa, qne Ximénès, habik à disfingner les hommes de mérile même dans les rangs infiÉrienrs, aTaît éleTé an oommandenieiit derannée, (Goan.)
^ Cependant la plare de llargilla resta debout : elle dut son saint à a fermeté dTAnne de Velasco ilan|aîse de Fakez. Le Comte ^Acnna étant Tenn ^gnifier à cette femme coongense, dont le mari était absent. Tordre de rendre la place, elle fit lerer le pont, et Ini déclara dn baul de k numîlle qu'elle ne rendrait le chiU^au qu'an Roi Charles, $oii unique inAÎtrt\ P. Uiani \
juges de la ville au tribunal de l'Admirai de Cas tille, qui est juge souverain aux lieux voisins de la mer, esvitoit le supplice et la mort. Le peuple doncques accouru aux armes , les porta dans les lieux où les o£Bciers de TAdmirauté tenoient leurs audiances, qu'ils démolirent , abatirent les poteaux et les gibets qui marquoient au dehors leur souveraineté ; et pour soustenir cette sédition, roulèrent les canons sur les rempars, fermèrent les portes de la ville, et publièrent que si le Cardinal vouloit user envers eux de ses violences ordinaires pour esteindre leur liberté, ils la sçauroient bien deffendre par la force. Les habitans portèrent en un lieu public tous les ustensiles de cuivre et de bronze qu'ils avoient en leurs maisons, et en firent de nouveaux canons , y formant dessus les armes de la ville avec ces mots : les deffenseurs de la liberté de Malacea ont faict fondre ces canons. Les Flamands qui estoient à la cour de Charles, cuidans rejetter la rébellion de Malacea sur la conduite du Cardinal qu'ils disoient estre trop rude pour les peuples d'Espagne, escrivirent à ceux de Malacea de se deffendre contre sa violence , leur promettant toute assistance auprès de Charles. Mais le Cardinal, qui conduisoit les affaires avec son courage et sa prudence, mesprisa les menées que les Flamands faisoient, et comme le sage pilote n'abandonne point le timon dans les tempestes de la mer, aussi il continua sa conduite et apporta à ces mouvemens popu-
au HISTOIRE
laires les remèdes quHl jugea convenables. Il envoya six mille hommes de pied et quatre cens chevaux de la milice d'Espagne, sous la charge d'Anthoine de Cueva, droict à Malacca, avec ordre de traicter les habitans comme ennemis de l'Ëstat. Gueva partit avec ces forces ; mais comme il fut à deux journées de la ville , les Malacains s'estans radvisez y luy renvoyèrent leurs députez et obéirent. Il y alla, y entra, désarma les rebelles, et, pour Texemple, en fit pendre cinq seulement. Ainsi, sans despence, sans espandre le sang des citoyens, dont un ministre d'Estat doit toujours estre fort avare, le Cardinal esteignit un feu de rébellion allumé en un lien d^ou il pouvoit s'estendre et embraser les plus saines parties de TEstat; tant il importe que l'authorité de celuy qui gouverne soit entière et semblable à celle du souverain , duquel elle fait une bonne partie en la représentant !
Le feu de rébellion n'estoit pas plustost esteint en un endroict de l'Espagne, que les Grands l'allumoient d'un autre costé ; mais tooqoors avec dessein d'en rejetter rembrasement sur la condulcte du Cardinal. Ils mirent aux champs l elasque Cuellar, Grand-Thrésorier d^Espagne et Surintendant des finances; et, pour luy faire prendre les armes plus ardanmient , gagnèrent Marie Vêlasqoe, sa femme, qui luy persuada de se saisir d'Arevalo '. D le fit et s'y cantonna
* Ufem* de \>U$)rv. qui «nit Hé raraw- isriine &t b Rnne Inbi-llp,
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avec des forces. L'Admirai d'Espagne estoit le principal boute-feu de ce nouveau mouvement : il le fomente, va de nuict dans les fossez de la place, parle aux habitans, les exhorte à tenir ferme, leur promet, en cas qu'on vienne à eux, de les secourir d'hommes, d'argent, de vivres, et d'y estre en personne, afin qu'ils puissent se deffendre des violences du Régent, jusques à l'arrivée de Charles en Espagne, qui les en délivreroit. Le Cardinal sceut aussitost ce trouble et ceux qui le favorisoient ; et, pour ne perdre point Vélasque, homme de condition, tenta premièrement toute autre voye que celle de la force : il escrivit, exhorta, pria, menaça s'il n'obéyssoit; cela fut inutile. Il y envoya doncques quelques régimens de gens de pied et de cavalerie avec du canon, sous la charge de Cornelie \ Ces troupes arrivées devant la place, le chef fist sommer Vélasque de se rendre, et luy fist déclarer que, s'il n'obéyssoit, il mettroit tout à feu et à sang, le feroit mourir luy-mesme par la main d'un bourreau et feroit passer à la postérité l'infamie de son crime. Vélasque, se voyant déçeu par l'Admirai et les Grands d'Espagne qui luy avoient promis ce qu'ils ne luy pouvoient tenir, des forces et autres secours, pensa à son salut, obéit, ouvrit les portes et
avait par cela même voué une haine implacable à Germaine de Foix , seconde femme de Ferdinand, à qui devait appartenir la ville d*Are->valo. (Sandoval.) ^ Cornejo.
reçcut y an lieu du supplice qu'il méritoit , la grâce et le pardon.
Le Cardinal, ayant encore appaisé cette révolte sans dépense et sans espandre le sang, en donna advis à Charles et le supplia de faire punir TAdmiral comme autheur de tous les troubles qui naissoient en Espagne K
Par son procédé , il donna cet exemple véritable que l'obéyssance qui est deue aux Roys est souvent bien fragile, si la crainte et la révérence ne la sous* tiennent. Aussi avoit-il , dans ce dessein , institué la milice dans le royaume, afin d'avoir en main les armes prestes à résister aux mouvemens qui s'y eslèveroient , et , sans leur donner temps de croistre , les estouffer à leur naissance. Pour doncques rendre cette milice plus forte,* il fist faire grande quantité d'artillerie , en fist remplir des arsenaux en quatre divers endroicts d'Espagne, pour la commodité de la rouler aux lieux où il en seroit besoin, et par de tels foudres deffendre l'autborité royalle; car les canons sont la dernière raison des Roys, sinon meilleure que les autres, au moins tousjours forte pour les soustenir.
^ n écrivait à Charies, en le priant de faire châtier Y Amiral : • L'obéittance que les sojets doivent aux sooverainii est nne chose t bien fragile , si elle n'est maintenue par le respect et par la crainte ; > dans tons les États , et principalement en Espagne , la discipline ne « s'entretient qne par les exemples, i (Gombz.) C'est cette pensée qoe rhistorien a en partie reproduite.