‹ Histoire de la vie et de l'administration du cardinal Ximénès, annotéeChapitre 19 sur 28 · i8 HISTOIRE · texte numérisé non relu

i8 HISTOIRE

de la dextérité d^im ministre d'Estat de cognoistre les hommes, il estudia Tesprit de Laxaiis, et le cognoissant porté aa plaisir et aa rire comme un bon Flamand, bien pins qu'ans affaires sérieuses, il jugea que ses envieux avoient appelé un foible rival pour choquer son authorité, et pour leur tesmoigner qu'il n'en faisoit pas estime, il déféra plus an Doyen Adrian qu'à luy.

Néantmoins, Adrian qui se laissoit mener par les envieux du Cardinal , print une occasion de l'attaquer, quand les mesmes envieux la luy offrirent. Il se rencontra qu'il falloit expédier des lettres patentes et les faire publier pour quelques affaires d'importance ; les Grands conseillèrent aux deux ministres flamands de se les faire apporter et de les signer les premiers. Adrian et Laxaiis le firent, et dans la signature occupèrent le lieu le plus honorable, laissant le dernier pour le Cardinal et luy envoyèrent les lettres. Celuy-cy qui avoit le courage esgal à la grandeur de son esprit, remarqua cette ambition flamande et la mesprisa : il fit biffer en sa présence par le secrétaire les patentes que ceux-là avoient signées, on fit dresser d'autres qu'il signa seul, et les fit mettre à exécution avec autant de force que s'ils les eussent signées tous trois ensemble : ce qu'il continua doresnavant pendant le cours de son administration de 1 Kstat, quoyque auparavant cela, il eust accoustuniê par honneur de les envoyer à Adrian pour les

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signer; ce qu'il ne fist plus, afin que celuy qui l'avoit voulu mespriser souffrit luy-mesme ce mesprîs *. Ces Flamands n'osèrent plus résister à sa puissance, craignant de l'irriter, et qu'en le faisant elle ne nuisit à Charles qui leur eust imputé les désordres qui en fussent arrivez; car Ferdinand, frère de Charles , estoit en Espagne sous la garde et la conduicte du Cardinal. Néantmoins, pour destruire ceste grande authorité par des moyens plus puissans, ils proposèrent à Charles de mettre, pendant son absence, le sceptre d'Espagne entre les mains d'un Pfînce de sa maison , et luy conseillèrent de supplier l'Empereur Maximilian, son ayeul, de passer en Espagne, ou bien Louys, Comte Palatin, son parent. Quelquesuns estoient d'advis de donner à Ferdinand, son frère, la conduicte de cet Estât là, et tous tendoient à mettre le Cardinal hors des affaires. Quelques autres proposèrent Sauvage, Grand Chancelier. Maximilian estoit en Italie assez occupé ; le Comte Pala-

^ Le Cardinal sembla même s'attacher à ne plus faire mention de ses collègues dans la rédaction de ses édits ; il ne les commença plus que par ces mots : Je vous mande. Je vous enjoins, etc. Cependant les courtisans firent encore une tentative qui n eut pas , il est vrai , plus d'efjfet que les premières , mais qu'il convient toutefois de men-> tionner ici. On envoya de Flandre près du Cardinal un Seigneur hollandais nommé AmerstoriT, et on lui donna les mêmes pouvoirs que ceux dont Adrien et Lachaux étaient investis. Les ennemis de Ximénès comptaient beaucoup sur la fermeté d'AmerstorfT; mais ce ne fut encore qu'une nouvelle déception ajoutée à tant d'autres. Le Cardinal parut à peine s'apercevoir de la présence du nouvel envoyé. (Sanooval. )

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tin n'eust pas réussi à gouverner les Espagnols, donl Thumeur est au-dessus de rallemande; de donner le pouvoir absolu à Ferdinand^ il estoit à craindre qu'il ne l'eust pas quitté quand on Feust désiré. Ainsi, le Chancelier demeura seul de ceux qu'on avoit proposés au conseil.

Le Cardinal qui estoit adverti de ce qui se passoit en Flandre dans le Conseil secret de Charles, luy escrivit et le supplia de trouver bon qu'il quittât la conduicte de l'Estat d'Espagne et se retirât en son diocèse, plustôt que de luy donner un nouveau compagnon au gouvernement, avec qui il eust à recommencer les contestations qu'il avoit eues avec les autres; que la nature du gouvernement estoit telle que pour estre avec authorité, il ne devoit estre donné qu'à un seul.

Sauvage, pourtant, vint en Espagne avec le tiltrc de Gouverneur comme le Cardinal; mais il n'y fit autre progrez pour l'Estat, que d'y establir la vénalité des offices dans la Judicature , dans le Conseil , dans la Cour, en chasser la vertu et la probité ; mais il y remplit sa bource, car on remarqua qu'en l'espace de quatre mois qu'il fut eu Espagne , il tira cinq cens mille escus qu'il emporta en Flandre. Le Cardinal, faschéde voirdestruire dans l'Estat ce qu'il y avoit estably avec tant de soins et de travaux , et que les charges qui estoient auparavant la récompence de la vertu et du mérite des hommes, fussent mises en vente par l'avarice de ce Flamand, et occu-

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pécs par ceux qui avoient plus d'argent que de capacité , s'en plaignit à Charles , et avec une respectueuse liberté luy en escrivit ses sentimens. Il luy remonstra : a que les grands Roys avoient obtenu de y> Dieu la durée de leurs couronnes et des hommes la » révérence qui leur est deue, autant de temps qu'ils » avoient gouverné les peuples avec justice et probité ; » mais, parce que le faix du gouvernement des grands » Estats est pesant, Dieu leur permettoit d'appeller » des aydes qui les assistassent à le soustenir, au choix » desquels leur justice et leur vigilance dévoient au- » tant paroistre qu'à la conduicte de leurs sujects ; » que le Prince estoit responsable de ses ministres et » coulpable de leurs crimes d'Estat , s'il les cognois- » soit et les souffroit. » Il le supplia très-humblement de venir luy-mesme en Espagne restablir, par sa présence , l'ordre que les estrangers qu'il y envoyoît y avoient destruict, et contenir les peuples dans leur devoir, lesquels il voyoit monter à une audace qui alloit à la subversion de l'Estat ; a que la licence y )> estoit telle, qu'un chascun disoit ce que bon luy » sembloit et le publioit par escrit ; que les sujects )) qui publient leurs plainctes et les font passer pour » justes contre le Prince, attaquent son authorité \ »

^ Ximénès terminait sa lettre à Charles par ces mots : « Venea , 1 Seigneur, apaiser ces orages. Le peuple est insolent quand il a pris « une fois la liberté de parler; ceux qui se plaignent hautement uc » sont pas éloignés de se révolter, t (Gomez.}

Cette courageuse liberté d'advertir Charles des désordres et des malversations des Flamands en Espagne attira sur le Cardinal la hayne de plusieurs personnes , en telle «orte qu'il fut obligé de pourvoir à la seureté de sa vie. Sa garde estoit plus assideue ; on veilloit à ce que dans son manger ne se glissât du poison; on prenoit garde jusques à son lict, et on faisoit mesme l'essay de Teau dont on arrousoit sa chambre. Mais avec toutes ces précautions , il ne peut esviter le poison lent que les Espagnols escrivent avoir destruict sa santé, et enfin consumé sa vie. Nous le dirons en son lieu.

Alors, la cour d'Espagne estoit pleine de libelles diffamatoires contre les ministres flamands, contre le sieur de Chièvres, de la maison de Croy, favori de Charles, lequel Louys XII, Roy de France, qui avoit la garde noble de sa personne, luy avoit donné pour sa conduicte. Ces libelles estoient aussi contre le Cardinal et contre François Rouys, son confident. Les Flamands portoient impatiemment qu'on parlât et qu'on escrivit contre eux; cela obligea le Cardinal de faire perquisition des autheurs de tels libelles, mais si légèrement qu'il n'y eust autheur ny libraire en peine pour les avoir faicts ou publiez. Car pour luy, quoy qu'il en ayt escrit en Flandre, il estoit de contraire oppinion, dit Gomez, et tenoit qu'il falloit laisser aux inférieurs la liberté de venger leur douleur par dos paroles et par des escrits qui n'ont do

durée qu'autant qu'on s'en ofience; que le mespris estoit l'unique remède pour les esteindre ; que celuy qui s'en olfence les recognoist véritables.

Le gouverneur de Madrid, Alphonse Castille, ayant découvert quelques exemplaires de tels escrits de mesdisanee faicts contre Adrian et Laxaiis , les leur apporta. Ces hommes , non accoutumez à telles satyres que la Flandre ne produit point, en tesmoignèrent un grand ressentiment, et particulièrement Adrian que la légèreté de telles injures mettoit aussitost aux champs ; en telle sorte qu'estant depuis monté à la chaire de Sainct-Pierre et faict Pape sous le nom d'Adrian sixiesme, il ne pouvoit supporter que les esprits de Rome publiassent aux statues de Pasquin et de Morphorio, les saillies de leurs mesdisances. Il commanda un jour qu'on arrachât de leurs places ces statues, que les longs siècles semblent y avoir enracinées, et qu'on les allât jetter dans le Tybre. Le comte de Sessa, ambassadeur d'Espagne, se trouva présent à ce commandement et luy dit : « Sainct Père, si vous faites jetter dans l'eau ces deux î) porteurs de libelles, Morphorio et Pasquin, les gre- » nouilles chanteront leurs vers, et ce que deux " pierres disoient aux hommes, plusieurs bouches )î le publieront aux rives du Tybre ; car il est malaisé » d'oster aux hommes ce que Dieu leur permet , la )> liberté de l'esprit qui trouve assez de moyens de se î> faire entendre. » Adrian receul cet advis et laissa

Pasquin et Morphorio aux places qu'ils occupent encores aujourd'huy à Rome. Certes , ceux-là se sont trompez qui ont creu par leur puissance ensevelir dans l'oubly leurs actions dignes de blasme et en oster la cognoissance à la postérité. La sévérité qu'ils exercent contre ceux qui escrivent authorise les escrits de ceux-cy, et leur donne autant de gloire qu'ils s'acquièrent de blasme à eux-mesmes. Les Grands doivent vivre comme ils veulent qu'on escrive d'eux, et par leurs bonnes actions mériter dans l'histoire l'immortalité d'un nom glorieux K

Les troubles que nous avons veu cy-devant inquiéter la Cour, esmouvoir les peuples et les armer dans l'Espagne, estoient entrez dans les temples et estoient montez jusques aux autels. Les prestres espagnols avoient prins l'alarme ^ et pour la deffence de leurs revenus et la liberté de leurs dignitez estoient aux plainctes et aux menaces. Le suject de ce nouveau trouble estoit tel : Sélim, Empereur des Turcs, avoit porté la guerre en Egypte, avoit osté la couronne et la vie à Tomam-bey et triomphé de tout ce royaume là. Après une si notable conqueste, il faisoit dess^ de porter ses armes victorieuses en Italie, l'adjouster à ses victoires, et rentrant dans Rome par une bresche, faire repaistre son cheval sur l'autel de Sainct-Pierre.

Ces menaces badbaresques avoient obligé les

I TâGiTt, Ammalet, lir. 4.

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Princes Italiens de pourvoir à la seureté de leurs Estais. Le Pape Léon dixiesme, occupant alors le Saint-Siège^, pensoit à la conservation de celuy de l'Eglise, et pour la garde de la coste maritime où les Turcs pouvoient descendre , avoit faict ordonner au Concile de Latran la levée des décimes sur les ecclésiastiques d'Espagne. Cela les avoit mis en rumeur. Le Cardinal tasche encores d'appaiser le trouble comme il avoit faict les autres, et de remettre la paix dans les églises, maisons de Dieu, comme il l'avoit remise dans les villes, demeures des hommes. Il dépescha un courrier à Rome , ordonna à son agent en cette cour , nommé Artéague , d'aller trouver le Pape, et, en son nom, de luy offrir non-seulement les décimes de l'Archevesché de Tolède , mais encores tout le grand revenu qu'il produict, son argent, ses meubles, mesme tout ce qu'il y avoit de riche et de précieux dans le thrésor de son Église, si tant estoit qu'il en eust besoin pour une guerre saincte et pour la deffence des autels de Dieu dans l'Italie ; qu'il luy déclarast que, hors cette nécessité, il ne seroit jamais autheur de ces nouvelles décimes, et ne souffriroit jamais que les prestres d'Espagne devinssent tributaires des étrangers. Il chargea cet agent de s'informer des résolutions du Concile de Latran sur le mesme suject.

Artéague sçeut du Cardinal de Medicis, nepveu

du Pape, que le Concile n'avoit point ordonné telles décimes qu'en cas d'extresmé nécessité, et les ennemis estant ou dans TEstat de l'Eglise, ou proche de ritalie. L'on trouva que la semence de ce trouble des bénéfices d'Espagne avoit esté jettée par le Nonce du Pape résidant en ce Royaume là, désireux de faire lever cet argent, ou indiscret à la conduicte des affaires. Ainsi fut soustenu par le Cardinal Fintérest des ecclésiastiques; ainsi fut calmé ce mouvement. Les prestres ont en leurs personnes une espèce de Royauté spirituelle, marquée mesme par leurs couronnes; les protéger, les deffendre, c'est aller à la gloire par les voyes de la piété.

Or, quoyque le Cardinal eust surmonté les brigues des Flamands contre son authorité, qu'il eust vaincu l'envie de la Cour et les menées de la pluspart des Grands d'Espagne, si luy resloit-il néantmoins une victoire importante à obtenir contre trois puissans ennemis et terrasser leur audace comme d'un monstre à trois testes. Le premier estoit Mendosse duc de l'Infantado, son capital ennemy, à cause du mariage que le Cardinal avoit rompu de sa niepce avec le nepveu de ce Duc. Cette haine fut renouvellée par la perte d'un procez, dont un bourg* du domaine du Duc estoit rejoinct à l'église de Tolède d'où il avoit esté desmembré. Comme le Scindic de cette église en fut prendre possession, le Duc l'y mit luy-

^ La seigneurie de Velennc, près de Guadolajara.

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mesme à coups de bastons. Cet outrage offensa le Cardinal, qui estoît à Madrid; il dict à plusieurs personnes qu'il apprendroit au Duc à révérer la justice, luy feroit perdre son duché et souffrir la peine qu'il méritoit.

Le Duc fut adverti de ces menaces, qui le piquèrent sensiblement. Pour en tesmoigner son ressentiment, il envoya au Cardinal un des siens ^ luy dire qu'il estoit un moine caffart, né de bas lieu, et qu'il estoit monté à la fortune qu'il possédoit par des moyens subtils et des hypocrisies nées sous son froc. Cet envoyé arriva à Madrid, aborda le Cardinal, luy remonstra qu'il estoit domestique du Duc, à ses gages et à son pain, et partant suject à ses commandemens ; qu'il luy en avoit faict un de luy porter des paroles qui le fascheroient peut-estre ; c'estoit pourquoy, avant de les dire, il luy en demandoit la permission et le supplioit de ne luy en imputer aucune chose. Le Cardinal le luy permit. Il luy dit mot à mot tout ce que le Duc luy avoit commandé. Le Cardinal, sans s'esmouvoir de ces injures , luy respondit : ce mon amy, » vous vous estes chargé d'une sotte ambassade ; « mais, puisque je vous ay permis de l'exposer et 5î que vous l'avez faicte, retournez-vous en chez vostre » maistre ; je m'asseure que vous le trouverez plus

^ Le duc de Flnfantado donna cette pénible mission à son chapelain , qui avait autrefois fait partie de la musique du roi Ferdinand.

(A. GoMEz. — Fernand de Pulgar.)

" sage qu'il n'estoit quand vous en estes parly et y> dans le repentir de ses folies. »

Gela fut ainsi. Le Duc estoit marri que la passion eust maistrisé sa raison , et tançoit ses principaux domestiques de n'avoir point résisté à sa colère et empesché d'avoir envoyé cet honune au Cardinal. Vélasque, Gonnestable d'Espagne, qui sçeut l'inconsidération du Duc, l'alla trouver et l'exhorta de réparer sa faute et se réconcilier avec le Cardinal, et en mesme temps retourna à Madrid et supplia le Cardinal de pardonner au Duc ; que sa passion aveugle, et non son bon sens, avoit proféré ses téméraires paroles contre luy. Le Cardinal luy respondit que quand Mendosse viendroit au pardon, le demanderoit et confesseroit de sa bouche qu'il méritoit punition, il ne le trouveroit point inexorable. Vélasque disposa le Duc ; ils prindrent jour et lieu pour se voir ; Fontaine-Carrallo ^, à deux lieues de Madrid, fut choisi pour cela.

Le Cardinal s'y rendit accompagné de peu de personnes de sa famille ' ; * le Connestable et le Duc y

^ XinM^nès «¥mit fait préparer on diner au lieu du rendei-vous : aussi artiva4-îl de bonne heure à Fûen -Carrai pour y recevoir ses convives. Hais ctimme à riieure indiqaée le Connélable et le Dac n'arrivaient pas, le Cardinal se mit à table avec l'Évoque d*Avila, le ttouveraeiir de Caçorla et deux antrrs personnes de sa maison qui Tavaient actompa<^. Le Connétable et le Dac n'arrivèrent qu'une heure apr^s, sttî\îs d*nn seul valet, ^Gomkz. — F. ob riLGiiR )

vindrent; mais à l'abord, le Duc oublia les conditions de Tentreveue, et au lieu de les accomplir, fit tout le contraire, et d'une audace de front et de parole, dict au Cardinal, après l'avoir salué : u pourveu » que je ne viole point les loix de la religion et que » je rende au Roy l'obéyssance que je luy dois, je ne r> me soucie pas beaucoup des desplaisirs, des saillies y> et des boutades des autres. » Le Gardiml, considérant la superbe de l'homme bien différente de ce que le Connestable luy avoit promis, luy fit cette responce : a Mendosse, quand il vous arrivera de faillir en l'un » ou en l'autre, je vous monstreray que je suis Grand » Inquisiteur d'Espagne et Lieutenant Général du Roy n en tous ses Estats; et en ces qualitez, je vous feray yi chastier comme vous le mériterez. »

Le Connestable, qui voyoit la continuation de la haine au lieu de la réconciliation, marri de la boutade du Duc , l'en tança aigrepient , et par ses discours le remettant dans la cognoissance de sa faute, le porta à l'expier sur l'heure : ce qu'il fit, se jettant aux pieds du Cardinal et luy demandant pardon. Le Cardinal l'embrassa et le releva ^ Dans le moment de cette action , on entendit un bruit de gens de guerre et une salve de mousquetades à la porte du logis où ils estoient; la crainte saisit le Connestable et la su-

^ a Si je ne vous aimais , lui dit-il après l'avoir embrasse, et si je V ne vous estimais, je n*en userais pas à votre écjard comme je le

« fais. V (GOMEZ. — F. DE PULGAR.)

perbe du Duc se tourna en frayeur. Ils creurent tous deux qu'il y avolt une partie faicte contre leur liberté ou leur vie. Mais leur terreur fut panique ; on trouva que c'estoit Jean Spinosa, Maistre de camp du régiment des Gardes , lequel ayant sceu que le Cardinal' estoit seul, sans aucunes gardes, avec deux Grands d'Espagne , y estoit accouru et luy avoit emmené ses gardes. Le Cardinal le reprint de ce qu'il estoit venu sans commandement, et ayant licentié le Connestable et le Duc avec un visage d'ami , reprint le chemin de Madrid.

Le second des trois puissans d'Espagne dont le Cardinal avoit à surmonter l'audace et l'envie, estoit Giron, Seigneur de Vienne \ lequel avoit tousjours esté du contraire parti et des principaux chefs de toutes les menées qu'on avoit faictes contre son authorité, homme d'un esprit vif, fort en bouche et hardi dans la raillerie. Un jour, allant visiter le Cardinal, comme il fut arrivé à la porte de sa chambre, il dict à l'huissier par dérision : a mon amy, que faict n le Roy Ximénès ? » L'Espagne a esté jadis gouvernée par un ancien Roy appelle Ximénès, lequel estoit si lourd d'esprit et si grossier de mœurs, qu'il ne se passoit jour qu'il ne fit quelque extravagance. Cela estoit cause que ses sujects demandoient souvent l'un à l'autre que faisoit le Roy Ximénès. Une autre fois, le mesme seigneur , ayant Iraiçlé de quelque affaire

1 Viennatum princcps.

importante avec le Cardinal et prenant congé de luy pour se retirer, à peine le Cardinal osta son chapeau pour le saluer; il se tourna vers ses domestiques, leur demandant si leur maistre avoit la tigne. Ce mespris adjoùsté à tant d'attaques contre Tauthorité du Cardinal, l'avoit irrité et obligé de s'en ressentir lorsque l'occasion s'en offriroit : elle se présenta à propos.

Giron avoit procès contre Gutterio Quixada pour raison du bourg de Villas-Hermanos , qu'il avoit usurpé sur celuy-cy. Dans ce procez, le fort opprimoit le foible ; et Giron tiroit l'affaire en une telle longueur que Quixada ne pouvoit avoir justice. Il s'en plaignit au Cardinal et luy remonstra que comme le Roy devoit la justice à ses sujects, aussi luy qui tenoit sa place, la luy devoit pour le Roy. Le Cardi-* nal la luy fit rendre par arrest de la cour de VaUadolid : Giron fut condamné de restituer à Quixada le bourg de Villas-Hermanos. Un sénateur de Valladolid alla sur les lieux exécuter l'arrest et mettre Quixada en possession. Giron luy fit dresser une partie , mit son fils et ses domestiques dans la place qui reçeurent ce commissaire, et luy donnèrent des coups de bastons '. On dressa procez-verbal d'une rébellion si

1 Les fils du Duc d*Albuquerque , du Connétable et de rAlrairantc furent les complices du fils de Giron dans ce guet-apens. Non contents d*avoir frappé le Sénateur et ceux qui raccompagnaient , ils s*emparèrent de lui, l'accablèrent d'injures et lui déchirèrent cruellement le visage. (Sandoval.)

insolente, et on l'envoya au Cardinal et au Conseil du Roy, qui décréta prinse de corps contre les coulpables, les fit crier à son de trompe, et procéda contre eux comme contre des criminels de lèze-majesté.

Les Grands d'Espagne, qui voyoient Giron dans la voye de sa totale ruine, envoyèrent deux Gentilshommes de marque devers le Cardinal, le supplier de ne perdre point ainsi un homme de la condition de Giron ; <( qu'il avoit de l'intérest à la conservation des n Grands ; que les destruire, comme il faisoit, c'estoit yy se destruire soy-mesme ; car, comme il estoit, par sa yy dignité d'Archevesque de Tolède , Primat parmy les yy prélats d'Espagne , aussi par la mesme dignité il » estoit le premier des Grands du Royaume et les préyy cédoit. » Le Cardinal leur fit response qu'il protégeroit les gens de bien et feroit punir les meschans contempteurs de la justice et perturbateurs du repos public. Comme ils virent que le Cardinal estoit inflexible, ils envoyèrent en Flandre, vers Charles, exposèrent l'affaire autrement qu'elle n'estoit, et obtindrent defiences d'exécuter les arrests donnez contre Giron, jusques à la venue de ce Prince en Espagne.

A l'arrivée de ces defiences, le Cardinal et le Conseil du Roy renvoyèrent en Flandre vers Charles, l'informèrent au vray du crime , luy envoyèrent le procez, luy remonstrèrent qu'ayant esté institué de Dieu gardien des loix , il devoit donner à la justice la liberté de ses fonctions ; le supplièrent de consi-

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dérer la conséquence de l'affaire ; que si telles injures estoient tolérées, il ne seroit pas seul Roy en Espagne ; qu'il y auroit autant de Roys qu'il y avoit de Grands puissans. Charles fit response au Cardinal et au Sénat : qu'on luy avoit donné faux entendre ; que son intention avoit esté qu'on fit justice à un chascun. L'arrest contre les coulpables s'exécuta : le Cardinal envoya des régimens d'infanterie et de cavalerie contre le bourg de Villas-Hermanos * où estoit le fils de Giron et plusieurs autres jeunes seigneurs de sa condition , fils des Grands d'Espagne , et quelques forces avec eux , où ils avoient adjousté aux premières rébellions de nouvelles insolences. Ils avoient faict promener par les rues du bourg l'e£Bgie du Cardinal, revestue d'habits pontificaux, et un trompette qui alloit devant en publioit l'ignominie. Mais quand ils virent qu'on venoit à eux, ils laschèrent le pied et s'enfuirent *. Les murailles du bourg furent abattues jusques aux fondemens, dans lesquels la charrue laboura; on mit le feu aux maisons ; la place où elles avoient esté basties fut semée de sel en signe de malédiction; sept hommes du lieu qui avoient respondu qu'ils ne cognoissoient point d'autre seigneur que Giron , furent fouettez par la main d'un

1 Sanniento fut mis à la tête de ces troupes.

^ Non pas toutefois sans avoir donné des preuves de courage. Au moment où Sarmiento allait donner Tassaut, ces jeunes Seigneurs s'élancent de la ville suivis des leurs , se font jour à travers les assaillants et échappent h leur poursuite. (Gobiez.)

bourreau, ensemble quelques domestiques de Giron, un jour de feste , pour ne retarder point une exécution si importante ; et afin que le dommage et la perte du bourg fussent réparés à Quixada à qui il appartenoit, les biens de Giron y furent condemnez, et pour le surplus fut procédé contre sa famille et sa personne.

Cette exécution fut confirmée par les lettres patentes de Charles, envoyées de Flandre au Conseil d'Espagne, pour oster aux rebelles tonte espérance de salut. Cela mit Giron à la raison : il s'humilia envers le Cardinal et luy demanda grâce ; et a£Bn que ses prières fussent plus fortes, tous les Grands d'Espagne y joignirent les leurs. Le Cardinal escrivit pour luy en Flandre et pria Charles de luy pardonner, alléguant que c'estoit Tavoir assez puny que de Pavoir humilié exemplairement et contraint de demander luy-mesme pardon; que les Grands ne dévoient pas estre traictez consme les autres hommes, quand ils recognoissoient leurs fautes et s'humilîoient

Le troisiesme des puissans ennemis du Cardinal, parmy les Grands d^Espagne, estoit le duc d'Albe, homme de grande aothorilé, comme il estoit de grande maison, en sang illustre^ en richesses, en amis. L'occasion qui s'ofirit au Cardinal de le ranger à la raison cGoune les autres fat telle :

Du vivant du Roy Ferdinand « en h bienveillance

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du quel le Duc avoit bonne part^ il obtint pour Diego, son troisiesme fils, le prieuré de Sainct Jean, en Espagne, de rOrdre des Chevaliers qui estoient pour lors à Rhodes et qui sont maintenant à Malte , pièce de grand revenu et de pareille authorité dans le Royaume. Anthoine Astuniga, d'illustre famille, le possédoit alors légitimement; le duc d'Albe, appuyé de Pauthorité du Roy et du Grand-Maistre de Rhodes , le luy osta de force contre le droict et les loix d'Espagne, et y establit son fils, qui en jouit paisiblement l'espace de six années, jusques à la mort de Ferdinand, après laquelle Astuniga voyant le crédit du Duc dans le tombeau de ce Prince, eust recours à la justice et y appella son usurpateur.

Le procez se décida à Rome , où Diego d'Albe fut condamné à restituer le bénéfice. Astuniga revient en Espagne avec son arrest et implore la protection du Cardinal, qu'il sçavoit estre defienseurde la justice; il l'obtient. Cependant, Charles fut adverti de ce différend, qu'il estimoit d'importance pour l'Estat ; il escrivit au Cardinal et au Conseil qu'ils missent ce bénéfice en main tierce jusqu'à ce qu'il en eust ordonné. Le duc d'Albe refusa d'obéir à ce commandement; il creut qu'on avoit trouvé ce moyen pour luy oster des mains ce prieuré, appella à sa defience les autres Grands ses amis, et fortifia Consabrone, principal lieu du prieuré.

Le Cardinal, qui voyoit que celuy-cy faisoit le Roy

dans l'Espagne, n^estoit pas résolu de le souffrir ; il commanda mille chevaux et cinq mille hommes de pied, de ceux qui esioient pour sa garde dans les fauxbourgs de Madrid ; mais , là-dessus , il tomba malade avec danger de sa vie. Madrid et tout le royaume de Castille instituèrent des prières publiques pour sa guérison d'où dépendoit alors le repos de l'Espagne ; ils l'obtinrent. Le Cardinal retrouvant le duc d'Albe à ne vouloir point obéir, se résolut de l'y forcer. Mais avant que d'en venir là, il luy proposa un bonncste accommodement; car il est remarquable que ce grand ministre ne print jamais la voye de la rigueur, que premièrement il n'eust éprouvé celle de la douceur luy estre inutile pour rendre la justice qu'il devoit dans son administration. Il fit dire au duc d'Albe qu'il donnast au Roy quelque cavalier de condition, mesmedeses parens, qui respondit des places du prieuré , qu'on lui mettroit en main pour les rendre après que le Roy en auroit jugé, si besoin estoit ; que par ce moyen, il demeureroit maistre du prieuré et en tireroit le revenu.

Le Duc se roidit contre cette proposition, et croyant qu'il y alloit du sien , la rejet ta. Alors le Cardinal envoya cette légère armée assiéger Consabrone ; le Duc y envojTi aussi mille hommes de pied et quelque cavalerie avec des vivres et de l'argent *. Les

< A\iiut (W r^ister ooTertement el de se fortifier dans Consnegra VlAnl$«h4^^u<^\ le ihhr «TAIbe esMja de se coiicîlier les bonnes dispo-

troupes du Cardinal les rencontrèrent en chemin, les battirent, les deffirent, prindrent les vivres et l'argent et s'advancèrent vers la place qu'ils investirent. Le fils du duc d'Albe estoit dedans avec un grand nombre de jeunesse de son aage et de sa condition, la plus part enfants de Grands d'Espagne; toute la noblesse de Tolède qui avoit atteint vingt ans l'assistoit en sa deffence. Le héraut les somma d'ouvrir les portes et d'obéir au Roy. Leur responce fut grande sans parler- ils eslevèrent par-dessus les murs de la place des bières à mettre des corps morts , couvertes de noir, faisant entendre tacitement qu'ils mourraient plustot que de se rendre.

Cependant le duc d'Albe estoit travaillé de diverses pensées; d'un costé, il voyoit la honte qui luy estoit préparée , s'il se laissoit arracher des mains cette pièce qui luy estoit bienséante et utile à sa famille , et que de tant de travaux et de tant de préparatifs il ne recueilleroit qu'un affront; de l'autre costé, il voyoit un grand orage prest à fondre , qui portoit avec soy la ruyne totale de sa maison. Le Conseil du Roy avoit desjà confisqué ses biens; cela luy faisoit

sitions de Charles-Quint. La Reine Germaine ût écrire en sa faveur par le Roi de France et le Roi d'Angleterre au Roi Charles , au Duc de Chièvres et aux principaux Seigneurs de la cour des Pays-Bas. Charles fut sur le point de fléchir et de révoquer les ordres qu'il avait donnés; mais Ximénès lui écrivit : i quil était important que les s moindres paroles des Rois fussent inviolables, à plus forte raison « des ordres signés de leur main et scellés de leur sceau. > (Gomez.)

apréhcnder la sévérité du Cardinal qu'il sçavoit estre homme entier dans ses résolutions. L'exemple récent de Villas-Hermanos le pressoit, et l'image qu'il en avoit dans la pensée, travaiUant son imagination, le rendoit quasi aussi misérable que son ami Giron. 11 se résolut de plier pour ne rompre point, s'en alla à Madrid * , s'humilia , moyenna sa paix avec le Cardinal, fit obéir son fils, rendit la place, et obtint de Charles la moitié du prieuré pour son fils; l'autre fut pour Astuniga, étant assez grand, pour tous deux.

Mais dans la jouissance de ce bénéfice, une autre difficulté survint. Le Grand-Maistre de Rhodes, qui a voit injustement despouiUé Astuniga de cette place pour en revestir Diego, ne recognoissoit point aussi d'autre Prieur que luy, et luy conféroit toute l'anthorité de Grand-Prieur ; il luy envoya les ordres pour l'assemblée généralle des Chevaliers en Espagne. Diego les appella et les voulut assembler sans autre authorité que la sienne. Le Cardinal l'en empescha , et l'ayant fait venir en sa présence, luy dict : a si V vous estiez dans l'isle de Rhodes, vous en pourriez ^ user ainsi; mais dans l'Espagne, où je commande,

* Il se rendit cbei le Cardinal pendant la nnit, et, comme il se plaignait de sa riguenr, le prélat Ini répondit : t je n*ai jamais osé de rigueur que malgré moi ; mab ceux qui commandent sons les autres doivent fidèlement exécuter leurs ordres. > Le rapprochement entre le (krdinal et le duc d*Albe fut surtout facilité par la Reine Germaine et par Adrien, que Léon \ renaît de nommer GardinaL (Gomiz.)

DL CARDINAL XIMËXES. 359

» sçaciiez qu'il faut venir à moy et m'en demander )' la permission. »

De cette sorte furent réduicts à la raison les trois Grands d'Espagne qui avoient le plus attaqué l'authorité du Cardinal ; lesquels, après avoir faict force bruit, esprouvèrent à leur honte la grandeur du jugement de cet hoaime , celle de son courage et de sa merveilleuse adresse , et furent contraincts de s'humilier et de se jetter aux pieds de celuy dont ils avoient souvent mesprisé la teste. Certes, la fable qui fait punir l'audace des Géants à coups de foudres et terrasser leur rébellion en renversant sur eux les mesmes montagnes qu'ils avoient entassées , est un enseignement au ministre d'Estat d'user quelquesfois de force et de sévérité contre les puissans qui, pour troubler l'Estat, veulent attaquer l'authorité du Roy par le renversement de la sienne.

Mais ces traverses, la mescognoissance des Grands à l'honneur que le Cardinal avoit acquis à l'Espagne et l'ingratitude des peuples de qui il avoit procuré le soulagement et le bonheur dont ils jouissoient, donnèrent de sensibles desplaisirs à son esprit et l'obligèrent de rappeler en sa mémoire la tranquillité et les douceurs de la vie privée et religieuse qu'il avoit menée au monastère du Castanet : il se représentoit une petite colline couverte d'arbres où il alloit souvent, à leur ombre, chercher la lumière de la vérité dans les livres sacrez; et, après une lec-

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ture de quelques heures, se jettant à genoux, la face et l'esprit eslevez au ciel, il conversoit avec Dieu par ses prières et par ses méditations ; puis , se retirant dans une petite cabane qu'à l'exemple des anciens hermites qui ont été les anges du désert, il avoit faicte de ses propres mains, il ne donnoit à son corps que du pain et de l'eau, tandis qu'il offroit abondamment à son âme des alimens spirituels. Au milieu des traverses et des contrariétés qui se rencontrent au maniement des affaires d'Estat , il soupiroit après les saincts plaisirs de cette douce solitude et disoit à ses plus confidens amis : u s'il m'estoit n permis , je ferois volontiers escbange de ce palais » contre ma cabane du Gastanet, de rauthoriié de » Gouverneur d'Espagne contre le silence de cette T) solitude, de ma mytbre de Tolède et de mon cha- » peau de Cardinal contre les meubles de ce pauvre » lieu ! n Certes le Ministre d'Estat n'a point de plus douce ny de plus solide consolation, parmi le trouble des affaires, que celle de la piété, qui est la politique pour le ciel, s'il en a l'exercice aussi bien que de la politique du monde.

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