CHAPITRE ONZIEME
Charles quitte la Flandre pour se rendre en Espagne. — Le Cardinal est empoisonné. — Réforme de la maison de Tlnfant. — AJouvelle révolte de D. Pedro Giron. — La ville d*Oran menacée par les Turcs. — Arrivée de Charles en Espagne. — Sages conseils que le Cardinal donne au Roi. — Graves difficultés. — Le Régent dépouillé de ses pouvoirs. — Derniers moments et mort du Cardinal.
Charles, si souvent adverti par le Cardinal de venir en Espagne jouir de sa couronne et dissiper par sa présence les troubles qui naissoient tous les jours y partit enfin de Flandre \ et montant sur mer, en donna advis au Cardinal par un courrier qu'il luy envoya. Le Cardinal sortit de Madrid avec toute la Cour et s'advança pour aller au-devant de son maistre. Il choisit le bourg d' Arande , situé sur les bords du fleuve de Guadalajar , pour l'y attendre , menant tonsjours avec soy le Prince Ferdinand , de la bonne garde duquel dépendoit le repos et le salut de l'Espagne. En faisant chemin, il passa par Bozeguilles, village assis sur la montagne , et y disna , mais aussi mal qu'il ait jamais faict ; car la commune croyance
1 Les Flamands, craignant qu'il n'arrivât quelques désordres en Espagne , avaient eux-mêmes déterminé le Roi à s'y rendre vers la fin de l'automne. (P. Martyr.)
(les Espagnols est qu'en ce disner il fut empoisonné d'un venin lent qui depuis consuma sa vie : et il y a bien de l'apparence.
Le Provincial des Observantins de Saint-François estoit en chemin avec quelques religieux de son ordre qui alloient trouver le Cardinal y quand un homme de cheval qui tiroit vers Madrid vint à eux le visage couvert d'un mouschoir pour n'estre pas cogneu , et leur dict : u mes pères, si vous allez vers le Cardinal , w hastez-vous pour arriver vers luy avant qu'il disne, yy et l'advertissez qu'il ne mange point d'une tourte y> qu'on luy servira, qui est empoisonnée. » Ce Provincial, appelé Marquine, arriva à Bozeguilles et raconta au Cardinal ce que ce cavalier incognu luy avoit dict. Le Cardinal le remercia du soin qu'il avoit de luy et luy fit cette responce : a mon père , >) si je suis empoisonné, je ne le suis pas d'aujour- '' d'huy; il y a quelque temps que lisant à Madrid » une lettre de Flandre, il me sembloit avaler du )' poison par les yeux , et depuis ce temps-là je vous » advoue que je me sens mourir tous les jours ; néant- ?) moins je ne voudrois point encore tenir cela pour » véritable. Nous sommes tous sous la conduicte de la » Providence de Dieu : elle nous oste et nous redonne )) la santé, selon qu'elle le juge nécessaire à notre sa- >' lut ; suivons ses saincts décrets qui ne faillent point. )>
Mais, comme son mal le pressoit, il revenoit à sa première opinion^ et disoit à ses médecins qu'il pé-
DU CARDIIVAL XIMENKS. 363
rissoit par la trahison des meschans qui avoient attenté à sa vie. Les Espagnols escrivent que depuis le disner qu'il print à Bozeguilles son mal accreust si manifestement que Thumeur pourrie luy sortoit par les ongles des mains. Cela n'empêcha pas pourtant qu'il n'achevast le peu de vie qui luy restoit au service de l'Estat.
Il avoit escrit à Charles qu'il falloit oster d'auprès de Ferdinand, son frère, Alvarez Osorio, dominicain, Evesque d'Asturie, précepteur de ce prince, et Pierre Nonnius Gusman , Grand-Prieur de l'Ordre de Calatrava, son gouverneur, lesquels appréhendant sa venue en Espagne, pourroient donner à ce jeune prince des conseils contre son service. Le bruit estoit desjà partout le royaume que ces deux hommes ne pourroient point souffrir l'arrivée des Flamands qu'ils hayssoient, et que, pour en éviter la rencontre, ils se retireroient en Arragon avec Ferdinand, qu'ils feroient couronner Roy de cet Estât là '. Mais le ciel
^ Non contents de promettre à Ferdinand le trône d'Aragon , Alvarez Osorio f Nunez de Gusman, et Gonsalez de Gusman, son chambellan, dont il n'est pas fait mention dans cette histoire, tâchaient de lui persuader qu'il avait droit à la couronne de toutes les Espagnes. Ces trois hommes ne négligeaient aucune circonstance, aucun moyen pour pousser Ferdinand à la révolte. Un jour que ce prince était à la chasse, un ermite se présente et lui dit avec un accent prophétique : s Courage, Prince ! le ciel te destine à de grandes choses! Tu seras Roi de Castille ! Dieu le veut ! » Puis il disparaît. Antonio de Vera et Sandoval, qui rapportent ce fait, croient que l'ermite prophète avait été inspiré , non pas précisément par Dieu , mais par
Tavoit fait naistre pour une plus grande fortune : il fut Empereur après Charles cinquiesme, son frère; eust aussi les couronnes royales de Hongrie et de Bohême , à cause de la Royne Anne y sa femme , héritière de Ladislaus et de Louys y ses père et frère , monarques de ces deux Royaumes. De luy naquirent quatre fils et unze filles, dont Jeanne d'Austriche fut mariée à François de Médicis, Grand-Duc de Toscane. De ce mariage naquit Marie de Médicis, Royne de France et de Navarre, femme de Henry le Grand, et mère de Louys XIII, à présent régnant, princesse de très-éminente vertu , de bonté singulière et d'incomparable magnanimité, laquelle tire son origine maternelle des Maisons de France et d'Austriche, outre celles de Hongrie et de Bohême; car l'Empereur Ferdinand, son ayeul, estoit petit-fils de Marie de Bourgogne , fille unique du Duc Charles et d'Isabel de Bourbon.
Cependant Charles, jugeant Féloignement d'Osorio et de Gusman nécessaire à son service, commanda qu'on le fît et l'écrivit au Cardinal. Le maistre des courriers qui en receut la dépesche , au lieu de la rendre au Cardinal selon l'adresse , l'apporta au Doyen Adrian ^ , lequel ouvrit le paquet qui n'estoit
Osorio et les deux Gusman. Cette apparition et cette prophétie flrent une grande impression sur Fesprit du jeune prince.
t II est bon de dire que le nom d'Adrien se trouvait écrit sur l'enveloppe de la lettre après celui du Cardinal.
Après avoir exposé les griefs qu'il avait contre les hommes qui en-
DU CARDINAL XIMENKS. 365
point à luy, et sans autre considération, rendit à Ferdinand la lettre de son frère *. Ce jeune prince y leust que Charles lui ordonnoit d'esloigner Osorio et Gusman ; il alla trouver le Cardinal , et le pria, la larme à Tœil, de ne rieii changer dans sa
touraient son frère , Charles écrivait : c Vous prendrez en particulier rillustrissime Infant , et vous lui ferez connaître ma volonté et les raisons que j'ai d'en user ainsi. Vous emploierez les paroles les plus douces et les plus polies que vous pourrez , pour qu'il prenne en bonne part ce que vous avez à lui déclarer, et qu'il vous regarde tous deux (on voit que Charles n'écrivait pas seulement au Cardinal) comme ses amis. Je remets tout cela à votre prudence. Dites-lui que nous avons résolu de mettre près de lui , à la place de ceux qui y sont , D. Diego de Guévare , Clavier de Calatrava , M. de Lachaux , mon ambassadeur, et, en attendant qu'ils soient arrivés, Alonse Tellez de Giron, frère du marquis de Villène. Vous lui ferez savoir aussi que nous désirons qu'il se conforme en foutes choses à nos usages et à nos manières de vivre ; qu'ainsi que nous voulons que M. de Chièvres couche dans notre chambre , nous désirons que D. Guévare ou M. de Lachaux couchent toujours dans la sienne , et, en leur absence , D. Alonse Tellez , afin que lorsqu'il s'éveillera il trouve quelqu'un avec qui il puisse s'entretenir, s'il en a envie, n Après plusieurs recommaudations minutieuses qu'il serait trop long de rappeler ci, Charles ajoutait : c Je reviens encore à vous prier et à vous recommander que CCS ordres soient sur-le-champ et secrètement exécutés , afin que tout soit fait avant qu'on puisse l'empêcher ou même le prévoir, i {Mémoires du Cardinal de Grandvelle.) ^ C'est au milieu de mille protestations d'amitié que Charles fait connaître ses désirs impérieux à son frère. Dans cette lettre à Ferdinand , qu'on trouve aussi dans les Mémoires du Cardinal de Grandvelle y le Roi se plaint en frère, mais ordonne en maître. Elle devait nécessairement irriter l'Infant. Adrien commit une grande faute en la lui remettant avant de s'être concerté avec Ximénès qui était alors à Aguiléra : le Cardinal, par son habile fermeté, pouvait seul réparer la fausse démarche de sou collègue.
maison que Charles son frère ne fus! arrivé en Espagne; que Gusman et Osorio luy estoient très- 6delles et avoient une grande affection pour luy ; qu'ils luy avoient esté donnez de la main du Roy Ferdinand et de la Royne Isabelle , ses ayeulx ; que les luy osier seroit offenser le jugement et mespriser la mémoire d'un Roy et d'une Royne que toute la terre avoit révérés.
Le Cardinal, quoique surprins, comme ne sçachant rien de l'affaire^ qu'Adrian avoit peut-estre ainsi découverte pour luy en rejetter la haine, exhorta ce jeune prince d'obeyr au Roy , son frère , duquel dépendoient sa fortune et sa grandeur ; qu'il devoit préférer l'intérêt de Charles à celuy de ses domestiques, et suyvre sa volonté. Ferdinand, voyant qu'il ne gaignoit rien sur l'esprit du Cardinal, luy repartit en colère : a Puisque vous avez résolu de me perdre, y> moy et les miens, me pouvant assister en différant ^ quelque peu de temps d'exécuter ce qu'on vous ^ a escrit de Flandre, je dooneray ordre que les ^ miens ne souffriront point la ruine que vous leur ^ avez préparée. >» Le Cardinal s'émeut à ces menaces, et comme il estoit homme entier et courageux à soustenir les intérests de son maistre, luy dit : ^ Monsieur, vous ferez ce qu'il vous plaira. Cepen- ^ dant avant que le soleil soit demain couché, quand -* toute TEspagne me seroit contraire, le Roy sera " obey, et vous luy obeyrez le premier, r
DU CARDINAL XIAIËNES. 367
Ferdinand, picqué de ces parolles, se retira vers Arande. Le Cardinal le fit suyvre , et donna la garde de sa personne et de tout le bourg à Cabanille et à Spinose , Capitaines des gardes , avec charge d'estre sur pied toute la nuict , avec leurs troupes , et empescher que personne de la famille du Prince ne sortist du bourg. Us le firent, et le lendemain Osorio et Gusman furent congédiez, et la volonté de Charles exécutée avec fidélité et courage , qui doivent estre les deux principalles qualitez du Ministre d'Estat, dans les affaires qui regardent les interests du Roy avec les princes de son sang ^
^ Gomez donne sur ce fait important quelques détails qu'il n*est peutêtre pas inutile de consigner ici. Pendant que Gabanillas et Spinosa fermaient tontes les issues d^Aranda , le Cardinal se fît amener Osorio , Nunez et Gonsalez Gusman. Il les reçut et les écouta avec calme ; puis il leur présenta la dépêche de Charles et leur donna à lire l'article qui les concernait, observant leur visage et résolu de les faire arrêter sur-le-champ s*ils mettaient la moindre hésitation à obéir; il leur accorda le reste du jour pour mettre ordre à leurs affaires , et avant le coucher du soleil^ les ordres de Charles étaient pleinement exécutés. — Vingt-sept autres personnes de la maison de Ferdinand reçurent leur congé : Alphonse Castilléjo, Gentilhomme ordinaire, qui n'avait guère de passion que pour la poésie, fut seul laissé près du prince.
Les Flamands ,' qui avaient douté du succès de ce coup d'Etat de famille, avaient conseillé à Charles, pour prévenir une guerre civile, d'écrire au marquis d'Astorga et au comte de Lémos , proches parents d'Osorio et de Gusman, et de leur faire connaître sa volonté. Les lettres avaient été envoyées ouvertes à Ximénès, afin qu'il en prît connaissance avant de les faire parvenir au Marquis et au Comte ; il les lut, et les jetant au feu : a tout fait peur à ces gens-là, dit-il; ces 1 timides précautions attirent plus souvent qu'elles n'évitent les maux
Quelques Grands d'Espagne, voyant qu'il en usoit ainsi envers l'Infant Ferdinand et envers eux avec authorité absolue, le furent trouver, et luy demandèrent qu'il leur monstrât le pouvoir qu'il en avoit. Le Cardinal, leur monstrant au doigt quelques troupes de gens de guerre qui estoient sa garde ordinaire, leur dit : <( voilà le pouvoir que j'ay de commander )) à la Castille avec la volonté du Roy I » Puis , prenant à la main le cordon de son ordre dont il estoit ceint et le branlant des doigts, adjousta ces paroles : tt cecy me suffit pour mettre à la raison et chastier n les vassaux superbes. » Et peu de temps après fît tirer quelques coups de canon et fit descharger une salve de mousquetades, qui fut sa dernière responce, mais plus terrible que la première ; elle ferma la bouche et donna la terreur à ces hommes qui avoient esté plus curieux que prudens \
A peine le Cardinal avoit achevé ceste affaire importante de la maison de Ferdinand, qu'un courrier luy apporta la nouvelle de la prinse de Médina- Sydonia par Pierre Giron, fils de Giron, Seigneur de Vienne, lequel, prenant les armes, s'estoit rendu maistre de la campagne et avoit saisi cette place
« que l'on redoute. Lorsqu'on a en main la justice et Fautorité royale, « supposer que quelqu'un puisse opposer de la résistance est une * faute. I
^ Ce trait est raconté diversement par les historiens : Sandoval le place dans d'autres circonstances. ( Voyez la note page 305 ; voyez aussi page 23.)
DU CARDINAL XIMËNES. 369
pour venger Tinjure de Villas-Hermanos. Le Cardinal envoya contre luy les troupes de la milice du royaume, qu'il avoit lousjours sur pied, sous la conduicte du comte Quignonio de Luna , avec ordre de prendre ce rebelle et de le luy amener mort ou vif '. Un autre courrier arriva en mesme temps de la part de Charles advertir le Cardinal du dessein des Turcs contre la ville d'Oran. Ce prince estoit parti de Flandre le neufviesme de septembre de ceste mesme année mil cinq cens dix sept, et faisant voile, avoit rencontré quelques corsaires qui Tadvertirent que l'armée des Turcs alloit droict à Oran. Ce qui l'avoit obligé d'en donner advis au Cardinal, le priant de pourvoir à ceste place avec la plus grande diligence qu'il pourroit ; qu'il avoit dans Tâme le dessein d'étendre le nom chrestien dans l'Afrique; et qu'Oran estoit une place fort commode pour y faire l'armement avec seureté. Le Cardinal l'asseura par le mesme courrier qu'il pourvoiroit à la conservation d'Oran le mieux qu'il luy seroit possible , loua son pieux dessein, l'exhorta à le continuer, luy disant que de tant de Roys qui avoient par les siècles passez porté la couronne d'Espagne , ceux-là avoient adjousté de continuelles félicitez à un long règne, qui avoient le plus travaillé à l'accroissement de la religion. Mais Oran n'eust pour ceste fois-là que l'ap-
^ Anne d'Aragon, femme du duc de Médina-Sidonia, donna ses perles et ses pierreries pour payer les frais de cette expédition. (Gombz.)
370 HISTOIRK
préhension des armées turques; car les Maures africains, craignans la violance des Tares, s'opposèrent à leur passage et défirent leur armée.
Charles cependant avoit navigué heureusement \ et estoit enfin arrivé à Villadichosa, terre d'Espagne, avec la princesse Eléonor, sa sœur, qui fut après Reyne de Portugal et depuis Reyne de France par le mariage avec François I'^ Il advertit le Cardinal de sa venue, et luy demanda ses conseils à ceste entrée du royaume pour y entrer en Roy et y estre receu de ses peuples, selon ses désirs et sa dignité. Le Cardinal les luy envoya '. Ils contenoient les advis à ce Roy a de recevoir ceux qui iroient au-devant de luy
1 Selon Sandoval, Eugène de Roblès et Pierre Martyr, le ¥oyage de Charles ne fut pas des plus heureux, quoi qu*en dise Michel Baildier. Ces trois historiens assurent que le Roi fut poussé par une affreuse tempête sur les côtes des Asturies. La flotte aborda dans la principauté d'Oviédo, près du bourg de ViUavidosa; eUe y était si peu attendue que les habitants des montagnes, à la vue de ces vaisseaux inconnus, croyant avoir affaire à des ennemis, coururent aux armes , et après avoir mis en sûreté les femmes , les enfants et les vieillards, se rangèrent en bataille sur le rivage et firent fen sur Tennemi supposé. Les cris réitérés : Espagtu! le Roi Catholique! et les drapeaux de la nation qu'on se hâta d'arborer rassurèrent ces bonnes gens , qui , jetant leurs mousquets , se précipitèrent aux pieds de leur Roi qu'ils voulurent escorter jusqu'à Villaviciosa.
^ Le Roi, dès son entrée en Espagne, voulut, avant toutes choses, aller à Tordesillas pour y voir la Reine Jeanne sa mère ; il écrivit à l'Infant , à Ximénès et à tous les Grands du royaume pour leur faire part de son intention. Ximénès loua la piété filiale du Roi, mais n'approuva point l'espèce de circulaire qu'il avait adressée aux Grands, et qui semblait élre plutôt une justification qu'une exposition de sa conduite. (Sandovai., 1. 3. — P. Martvr, ép. 602. — Gombz, 1. 7.)
» le plus bénigoement qu'il pourroit ; de composer 7) son visage , ses discours , mesmes ses habits à TEs- » pagnole ; de se résoudre d'envoyer son frère Ferdi- » nand en Allemagne ; que sa présence en Espagne >) seroii inutile à sa personne et peut-estre préjudi- )) ciable à son authorité ; mais qu'il falloit exécuter n cette résolution, quand il l'auroit prinse, le plus )) accortement que faire se pourroit; feindre du des* » plaisir en cette séparation , qui seroit imputée à » Maximilian , son ayeul, et non à luy. » Car les peuples d'Espagne aimoient passionnément Ferdinand , qui avoit esté nourry parmy eux , avoit le langage , les mœu^s et les inclinations espagnoles. II lui conseilloit en outre de ne rien résoudre contre les Siciliens, qui avoient massacré leurs Sénateurs, que premièrement il ne l'eust entretenu du fonds de son espargne et des forces du royaume ; de s'advancer plus avant dans l'Espagne et venir le plus tôt à Madrid. Mais ce dernier poinct icy n'estoit pas l'intention des Flamands, qui retenoiedt Charles jusques à ce que le Cardinal fût mort , ce qui devoit arriver bientost après, selon les advis qu'ils avoient de son indisposition. Ils ne désiroient rien moins que l'abouchement de cet homme avec le Roy ; ils appréhendoient sa liberté et sa probité qui eussent adverti ce prince de leurs rapines.
Charles receut ces advis comme des lumières de
sa conduicle, l'en remercia par un courrier exprès,
confessant devoir beaucoup à ses soins ^ à sa prudence et à sa fidélité. Le Cardinal luy fit responce par le mesme envoyé : a que les services qu'il luy n avoit rendus estoient de son devoir ; qu'il faîsoit » gloire d'avoir, en le servant, soustenu l'envie près- » que de tout le monde ; que la plus forte passion de » son âme estoit de voir Sa Majesté et de luy remettre y* en main le royaume plus sain et plus entier qu'il » ne l'avoit receu à l'entrée de son administration. » Toute l'Espagne alloit au-devant de ce nouveau Roy. Le Connestable Vélasque l'alla trouver accompagné de sept cens chevaux. Le Conseil alla aussi luy rendre ses devoirs, et croyant n'avoir plus à faire du Cardinal , puisque Charles estoit en Espagne , partit sans l'en advertir \ Le Cardinal les fit devancer par un courrier qu'il dépescha au Roy, et supplia Sa Majesté de ne souffrir point ce désordre et ce mauvais exemple dans son Estât, que le Conseil, qui en estoit le principal corps , se démembrast et se séparast de son chef, et le pria de leur commander de retourner vers lui à Arande. Charles le fit ; il escrivit à tout le Conseil de reprendre le chemin qu'ils avoient tenu et de retourner auprès du Cardi-
^ Le Conseil se décida à partir sans Ximénès à Tinstigation de sou président, Antoine de Rojas, Archevêque de Grenade, que la jalousie avait rendu Fennemi mortel du Cardinal. Les Conseillers d'État firent même tous leurs efforts pour emmener Flnfant avec eux; mais le marquis d*Aguilar leur répondit que Flnfant ne partirait que sur un commandement du Roi ou du Cardinal. (Savdov.il.)
DU CARDINAL \IMENËS. 373
nal; qu'il les verroit tous plus volontiers avec luy. Ces hommes se trouvèrent en désordre ; ils avoient avec eux leurs femmes et leurs enfants ; de rebrousser chemin, cela ne se pouvoit faire sans grande incommodité. Us envoyèrent vers le Cardinal y le supplièrent de trouver bon qu'ils s'arrestassent au lieu où le courrier du Roy les avoit trouvez , pour y attendre Sa Majesté. Le Cardinal , offensé d'un mespris qu'il ne sceut jamais souffrir de personne , n'en tesmoigna point de ressentiment; mais si estoit-il résolu de ne leur en pardonner point une lieue de leur retour dans Arande. Il leur fit responce : » qu'il » se resjouyssoit qu'ils fussent tous en santé ; qu'au » surplus ils sçavoient eux-mesmes comme il avoit » tousjours esté exact de faire rendre au Roy l'obéis- » sance qui luy estoit deue ; et que puisque Sa Majesté )> avoit commandé qu'ils retournassent dans Arande, » son advis estoit qu'ils luy obéissent le plus diligem- » ment qu'ils pourroient. » Ainsi, comme ils estoient partis témérairement, aussi ils revindrent avec honte. Le Ministre d'Estat doit estre jaloux du respect qui luy est deub, car le respect conserve son authorité et le mespris la détruit \
^ L*Almirante de Castille , dit Gomez , tint une tout autre conduite. Il fit prier le Cardinal de lui permettre de raccompagner quand il irait saluer le Roi. Le Cardinal se contenta de répondre : a que les péril sonnes de la qualité et du mérite de l'Almirante n'étaient pas faites v pour suivre les autres dans une occasion conome celle-là ; qu il allât •n de son chef, avec sa maison , et qu'il montrât au Roi par sa ma^ni-
A cesle aiTivée du Roy en Espagne , les peuples s'esmeuvent et demandent avec ardeur l'assemblée des Estats du Royaume. Le Cardinal n'estoit pas d'advis qu'on la leur aceordast si tost, que premièrement le Roy n'eut esté receu , et que les affaires ne fussent dans une asseurée tranquillité. Il disoit qu'on devoit mettre peine que les Roys fussent, à leur avènement à la couronne , receus des peuples avec grande révérence ; que cela importoit grandement à leur autborité. Ce conseil ne fut pas suivi , et le mespris qu'on en fit cousta cber à l'Espagne : elle fut en trouble et l'Estat en péril, sur les contestations qui arrivèrent de l'eslection du lieu et de la ville où se tiendroient les Estats. Enfin on accorda que le Roy viendroit pour cela à Valladolid.
En ce mesme lieu , l'envie des ennemis du Cardinal appella le mespris à son secours pour luy faire une attaque. Les fourriers de ce grand Ministre luy avoient retenu une maison pour son logement ; les mareschaux des logis du Roy, qui estoient Flamands, et suscitez par les Grands, le leur ostèrent, et dirent pour raisons que ce logis devoit estre marqué pour la Reyne Germaine. Le Cardinal , qui estoit jaloux de son autborité et impatient du mespris autant qu'bomme du monde, le disputa, et ayant
» ficence quelle dilTërenrc il y avait entre les Seigneurs d^Espagne et » ceux de Flandre. »
descouvert la fourbe des Flamands, Temporla et s'y logea \
Mais si devoit-il desloger bientost de la Cour et du monde , ce fut pourtant avec honneur et gloire , de mesme qu'il y avoit vescu. Les Flamands luy dressèrent une partie pour le faire partir de la Cour. Motte, Ëvesque de Badajos, dignité qu'il devoit toute au Cardinal, pour complaire, disent les Espagnols, au sieur de Chièvres, favori du Roy, et encores pour son interest particulier, conseilla à Charles d'esloigner cet homme de la Cour et de le renvoyer à Tolède, son diocèze. Charles, qui ne devoit pas moins au Cardinal qu'à celuy qui luy avoit laissé la couronne d'Espagne, oublia les services de ce grand Ministre, creut l'advis de Motte, le suivit, et par son inconstance confirma cette vérité qu'à la Cour le service qu'on, rend aux Grands n'est pas à celuy qui sert un héritage certain et stable. Il se relascha à escrire cette lettre au Cardinal :
tf Monsieur le Cardinal , je continue mon chemin
^ Toutefois il n'obtint pour loger ses gens qu'une pauvre maison située dans un village assez éloigné et se vit ainsi séparé de ses domestiques, dont les soins lui étaient cependant bien nécessaires à cause de sa maladie. Aussi fut-il vivement piqué de cette dureté des Officiers de Charles et lui échappa-t-il de dire : a que sous les Rois « Catholiques et sous Philippe , quoique la Cour fût alors encombrée 1 de Princes et de Généraux renommés, on ne lui avait jamais suscité « de pareilles difficultés. Mais ce sont , ajouta-t-il , des Officiers étran- « gers qui ne connaissent personne en Espagne ; et le Roi ni la Cour T n'ont pris part à cet outrage. > (Gombz.)
» par TurdesUIas, dont j'ay bien voulu vous adver- » tir, afin que vous vous rendiez à Mojados, maison n de l'Evesque de Ségovie , où je désire vous voir et y> recevoir vos bons conseils y non-seulement pour la )> conduite de mon Estât, mais aussi pour Tordre de » ma maison , que je réglerai selon vos sages advis. » C'est le dernier secours que je puis recevoir de » vous dans mes affaires j car vos longs services mé- » ritent du repos et vostre aage le demande. Aussi je » le vous accorde volontiers, et vous conseille de yy VOUS retirer en vostre maison pour en jouir plus )) doucement. Dieu seul vous peut donner la juste » récompense de vos longs travaux à la conduite de » ce royaume; pour moy, je ne les oublieray ja- » mais et vous rendray tousjours le mesme respect n que doit un enfant bien né aux soins et aux bien- » faicts de son père. »
Le Cardinal ayant receu c^tte lettre et cet honeste congé, en conceut un tel desplaisir qu'il tomba en une fièvre qui le mena au tombeau. Quelques historiens espagnols, disent que la mesme lettre ne luy fut point rendue ' p.ar Iç courrier qpi l'apporta, lequel l'ayant trouvé à l'extrémité (la fièvre mortelle le tenoit depuis dix-buit heures), et estant adverti par les médecins qu'il n'avoit plus k vivre que six heures , porta la lettre au Conseil du Roi et la mit entre les nptains d'Adriçin. Les autres escrivent qu'il
^ C*çst h vçrsjon (a plu& accréçiitée.
DU CARDINAL XIMEIVES. 377
la receut dans le lict où il estoit malade , et que l'ayant leue, il demanda du papier et une plume pour y respondre ; mais que , comme il eust escrit deux ou trois lignes , les forces luy manquèrent , la plume luy tomba des mains , et que peu de temps après il rendit l'esprit. Ces lignes et cette pièce de lettre n'ont point paru, le destin ne voulant pas que rien d'imparfaict de ce grand homme vint à la cognoissance du monde.
Mais il est certain que le Cardinal, se sentant mourir, fit une fin digne de sa bonne vie ' ; il as-
^ Jusqu'à son dernier nioment, Ximénès, nonobstant son grand âge et ses infirmités , voulut demeurer fidèle à la règle de Saint François et se conformer, malgré les pressantes et puissantes sollicitations dont on Taccablait , à toutes les austérités qu'elle prescrit. Le Pape Léon X lui-même lui écrivait : « Nous avons appris qu'encore que vous soyez » âgé de près de quatre-vingts ans et usé par la fatigue des affaires s diocésaines et royales , cependant , contre l'avis de vos médecins et
> sans avoir égard à votre âge , vous continuez à observer non-seule- * n ment les jeûnes et les abstinences que l'Eglise ordonne, mais encore
s à pratiquer toutes les austérités qui sont en usage dans l'ordre de
V Saint-François; que vous portez l'habit et la ceinture; que vous
> couchez durement, tout habillé, sans linge et avec une tunique de
V laine. Quoique cette manière de vie , notre cher fils , soit édifiante , » et que nous connaissions par là qu'à la fin de votre carrière vous n marchez à grands pas pour atteindre la couronne que vous donnera
V le juste juge , toutefois , par rapport à votre grand âge et à vos trat vaux , considérant combien vous êtes nécessaire à la Sainte Eglise ,
V à la religion et aux royaumes, de notre propre mouvement, mais v de notre pleine puissance apostolique , en vertu de l'obéissance que * vous nous devez et de la soumission que vous avez toujours moni> trée, et sous peine de notre indignation, nous vous mandons et
V ordonnons que durant le temps qui vous reste à vivre , vous adou-
sembla dans uo corps débile les forces de son esprit, discourut pieusement et doctement de Tinconstance du monde, de la vanité de la Cour et de la miséricorde de Dieu, embrassa Timage du Crucifix, et mouillant sa face de larmes, demanda à Dieu pardon de ses péchez, protesta qu'il n'avoit pas employé la valeur d'un réal du revenu de ses bénéfices à l'avancement de ses parents. Après avoir receu le viatique des Chrestiens, la saincte Eucharistie, redisant souvent ces paroles de David : Mon Dieu,fmj mis en vous mon espérance, il alla jouir au ciel des couronnes que Dieu donne à ceux qui gouvernent les peuples avec prudence, probité et religion. Ce fut
> cissiez votre genre de vie, selon Tordonnance des médecins; que n vous couchiez dans un lit, que vous quittiez voà'e robe, que vous 9 dormiez dans le linge , afin que votre santé se maintienne.
» Donné à Rome le dernier jour de mai 1517 et le cinquième de « notre pontificat. >
Après la lecture de cette lettre , en présence de plusieurs de ses amis qui joignaient leurs prières aux ordres du Pape dans le but de vaincre sa pieuse obstination, le Cardinal s'écria : « Que me cons seille-t-on ! Les gens du monde se font un honneur de mourir dans 1 rhabit de Saint-François, et Ton veut que je le quitte en mourant, f moi qui l'ai porté pendant toute ma vie ! Je veux mourir sous les V armes de la milice spirituelle, et j'espère que Dieu me fera plus de « miséricorde quand je paraîtrai devant lui , non conmie Archevêque , f ni comme ministre des États , mais comme un pauvre religieux de 1 Saint-François. » Les ordres du souverain pontife étaient si précis qu'il fut toutefois contraint d'obéir au moins en partie ; il ne jeAna plus, mais il ne quitta point sa robe et ne renonça point à son grabat : aussi, selon son désir, mourut -il dans l'habit dr Saint- François. (GOMEZ. )
DU GARDIMAL XIMENKS. 379
le neufviesme de novembre Tan mil cinq cents dix sept, un dimanche, aagé de quatre vingts ans, après avoir porté la mytre de Tolède vingt deux ans, gouverné l'Espagne tout autant de temps , soubs les Roys Ferdinand, Isabelle, Jeanne, Philippe et Charles. Son corps fut enteri'é au collège de Saint-IIdephonse d'AIcala de Hennarès, qu'il avoit fait bastir. Son sépulchre , relevé de marbre blanc , et son effigie de mesme estoffe , s'y voyent encores aujourd'huy , avec cet épitaphe digne de ses illustres actions, qui comprend en peu de paroles ce qu'il a esté avant sa glorieuse administration et ce qu'il a faict dans l'Estat :
Condideram Mosis Franciscus grande licieuiii ,
Condor in exiguo nunc ego sarcophago :
Pnetextam junxi sacco , galeamqne galero , .
Frater, Dux, Presul, Gardineusque pater; Quin virtute meâ junctum est diadema cucuUo ,
Gum mihi regnanti paruit Hesperia.