‹ Histoire de la vie et de l'administration du cardinal Ximénès, annotéeChapitre 21 sur 28 · CHAPITRE DOUZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIEME

Portrait de Ximénès. — Son caractère. — Ses habitudes.

Ximénès estoit de taille haute et droicte , de façon sérieuse y portant sur le front une naturelle gravité ; la voix masle et ferme, le visage long et maigre, le front large , sans rides ; les yeux médiocres , un peu enfoncés dans la teste , mais fort vifs ; le nez long et aquilin ; les dents un peu avancées vers les lèvres , dont les railleurs de la Cour l'appeloient Eléphant par derrision; rencontrans pourtant, sans y pens(er, la vérité dans leur bouffonnerie : éléphant devoit-il estre en force pour porter le faix de tant d'affaires et de tant de traverses. Vingt-huict ans après sa mort, comme l'on refaisoit la cave qui servoit de tombeau à son corps, on tira ses os; et sa teste, autresfois le palais du plus grand jugement qui ayt paru en Espagne, fut trouvée sans sutures, le crâne estant tout d'une pièce , marque d'une forte cervelle : mais aussi il estoit suject à cause de cela à des continuelles douleurs de teste, les vapeurs ne trouvant point d'yssue. C'est le pourtraict de son corps.

Celuy de son esprit me semble avoir esté dépeint

cy-devant en tant d'illustres actions et de conseils si sages ; néantmoins nous en adjousterons encores quelque traict , comme retouchant le tableau. Il expliquoit ses pensées en fort peu de paroles , mais belles et signifiantes, respondoit fort intelligiblement, et discourant d'une afiaire ne s'en escartoit jamais. Il estoit fort retenu en paroles. Soit qu'une juste colère le portât à menasser quelqu'un , ou soit qu'il promist son assistance à ceux qui l'imploroient, il donnoit tousjours davantage qu'il n'avoit promis. Son entretien estoit de choses sérieuses ; aussi avoitil souvent en la bouche ce dire de l'orateur romain : u que la nature ne nous a point faict naistre pour le » jeu , mais bien pour nous occuper en des choses )> sérieuses et de grands poids '. »

Son plaisir estoit à l'estude des lettres ', et sa récréation après le repas aux discours de théologie.

^ Nequaquàm ita nos à naturâ generatos esse, ul ad iodain et jocum lacti ezistiiDaremar, sed ad severilatem potins et ad qnaMiam stndia graviora.

^ Pierre Martyr dit que Ximénès t n'await pas Fnsage des lettres humaines. « est certain néanmoins fjne le Cardinal déroba quelques ÎMlants à ses grares et Mnafaraiscs occnpatioos religienses et poUtiqnes pour les consacrer à Tétode de la littérature. Xicolo Antonio , dans sa Bibliothèqoe dTEspagne , cite de lui :

i* Un Traîiè de la Xahirt AmgéGqme, dont Foriginal, écrit de sa main , est eonserré dans le monastère de Xotre->Dnme de la Soieeda , dont il aTait été le Gardien;

S** Une Histoire dm Roi Wamiha, qui fil bâtir les ainraiUes de Tolède et qui rétablît Tusat^e des ronriles proTincianv en Espagne ;

^ De$ Xoirs smr divers pmsstffes de rKrriimre smimie, qu'on trouve

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Il est bien vray aussi que la mélancolie estoit en luy l'humeur qui dominoit les autres , comme en la pluspart des grands hommes : mais lorsqu'elle le travailloit, il se retiroit des affaires et ne se laissoit voir à personne qu'à ses plus familiers ; elle l'a porté à des saillies remarquables : le baptesmé des Maures de Grenade avec un aspergez à la main en est une , le dessein de conquérir l'Afrique en est une autre.

Ce qu'il avoit une fois résolu, il l'exécutoit d'une incroyable promptitude. Saluste luy fournissoit ce conseil qu'on luy a souvent ouy dire : ce aux affaires >) d'importance la diligence à l'exécution doit suivre » de près la délibération du conseil '. »

Comme il estoit impatient au mespris qu'on faîsoit de son authorité^ aussi estoit-il très-patient à souffrir la liberté des paroles. Un prestre d'Osma luy demandoit un juge extraordinaire pour un procez qu'il avoit et luy en faisoit grande instance comme au chef du Conseil : le Cardinal luy fit response que les juges ordinaires luy rendroient justice et qu'il se contentast de ceux-là; que dans toutes les villes d'Espagne il ne luy en sçauroit trouver de meilleurs. tt Est-il possible , dit le prestre , qu'un chétif bourg » de Torrelagune ait donné un Primat à l'Espagne ,

encore dans les Archives d*Alcala, et qui depuis ont été confondues avec celles de Nicolas de Lyra.

^ Ubi consulùeris , mature opus est facto.

y* et que tant de villes ne sçauroient donner un juge » à un petit procez ?» Le Cardinal , voyant cette liberté, creut qu'il estoit à quelque Grand qui le faisoit parler ainsi. Il luy demanda qui estoit son maistre. «C'est moy-mesme, respondit le prestre, et » n'en veux point avoir d'autre. — Vous avez bien y* raison, luy dit le Cardinal, vous n'en pourriez y> point trouver un meilleur. » Il luy donna un juge comme il le désiroit et le renvoya.

Contrera, prédicateur espagnol, preschoit un jour en présence du Cardinal avec plus de zèle que de discrétion, et sans considérer que les habits de prix sont bien souvent nécessaires aux personnes qui occupent les dignitez éminentes et qu'ils excitent le peuple à la révérence, se tourna vers luy, et en pleine assemblée le tança de ce qu'il portoit une robe fourrée de riches peaux. Le Cardinal receut cette réprimande avec une grande patience, et, au sortir de la chaire, le mena disner avec luy et ioiia son sermon. Quelques-uns ont escrit qu'après le sermon il mena ce prédicateur dans la sacristie de la mesme église oii il avoit presché, et là, ouvrant scm sein, luy fit voir une hère très piquante qu'il pmtoit sous son riche habit : ce que je n'ose croire, pour, ne rendre point coulpable d'une telle légèreté le pins solide jugement de ce siècle-lk

Le temps estoit une des choses qu^il estimoit le plus, et comme la perte ne s'en recouvre jamais.

il en estoit fort avare : de crainte d'en employer le jour à quelques nécessitez de sa personne qu'il pouvoit remettre , il se faisoit faire le poil la nuict; encores faisoit-il lire alors quelque livre sérieux.

Il prenoit un indicible plaisir à donner des bénéfices qui estoient de sa collation aux hommes capables et qui n'y prétendoient point, ignorans qu'ils eussent vacqué ; rejettoit sévèrement ceux qui les luy venoient demander, comme effrontez et peu respectueux de sa personne ; de sorte que pour n'avoir point un bénéfice de luy, il le luy falloit demander. Un de ses Aumosniers eust l'advis d'un qui vacquoit et qui estoit à sa bien-séance : il sçavoit que ne le demander pas, le Cardinal le pourroit donner à quelque autre qui n'y penseroit point ; que le demander aussi estoit le perdre : il se présenta à son maistre , et luy dict : (c Monseigneur, un tel bénéfice est vacquant ; le vous )) demander seroit violer vos loix et les defienses que î> vous en avez faictes, ce que je ne feray jamais ; » aussi ne suis -je pas venu pour cela, mais bien » pour vous supplier très-humblement de me dire » comment il faut faire pour l'obtenir. )> Le Cardinal estima l'addresse de cet homme et luy respondit : u je le vous aprendray volontiers ; c'est de vous en » faire expédier les provisions; » et commanda tout à l'heure à son secrétaire de le faire. Mais pour estre

sévère à rejetter les demandes quelquesfois impor-

tunes de ses domestiques, il n'estoit pas moins recognoissant de leurs services ; il vouloit que ses bienfaicts prévinssent leurs demandes, pour se les obliger avec plus de grâce et plus puissamment. On remarque de ce grand ministre que jamais homme ne l'a servi, dedans ou dehors sa maison , qu'il n'en ayt esté largement rémunéré. Dieu a faict naistre l'homme libre, et la fortune le despouille de cette liberté quand elle le réduict à servir les Grands , qui sont euxmesmes coulpables de luy ravir ce qu'il a de plus précieux, la liberté et le temps, s'ils ne luy restituent les fruicts de l'un et de l'autre par la récompense qui seule peut réparer la perte de ce dernier, irréparable en toute autre façon.

Or, comme le Cardinal Ximénès estoit fort sensible aux injures et aux mespris , aussi estoit-il très recognoissant des plaisirs qu'on luy avoit faicts , lesquels il n'oublioit jamais. Brunet, Espagnol dont nous avons parlé au commencement de cette histoire, qui l'avoit assisté en son voyage de Rome lorsque les voleurs le despouillèrent sur les chemins* de telle sorte qu'il ne luy resta que la voix pour demander l'aumosne , en est un exemple remarquable. Cet homme le vint voir pendant sa grande authorité dans l'Estat : les honneurs, les privautez que le Cardinal luy tesmoigna, furent en admiration à toute la Cour. Après le Roy, personne ne'n receut jamais tant de luy dans l'Espagne ; il taseha de le retenir

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auprès de soy, luy offrit , luy donna des préseas, et promit tel entretenement , telle condition qu'il voudroit; les Eveschez, les grands emplois ne pouvoient manquer à sa fortune. Brunet, qui préféroit le repos d'une médiocre condition aux troubles des grandes dignitez du monde, remercia le Cardinal des honneurs, des offres, des promesses qu'il luy fit, et alla jouir chez soy de la tranquillité dans les commoditez qui luy suffisoient.

Ce que Ximénès a donné du sien et aux particuliers et au public est digne de remarque. Les hospitaux qu'il fit bastir en Espagne et qu'il renta de revenus , les maisons religieuses qui y sont encores les durables ouvrages de sa piété et de sa bénéficence, les greniers publics que les rentes qu'il a laissées remplissent de bled au soulagement des pauvres, les séminaires ou plustôt les pépinières de vertu pour l'Estat, où il faisoit eslever les jeunes gens et les damoiselles que la pauvreté destituoit de ce secours nécessaire, disent et diront éternellement en Espagne que le Cardinal Ximénès n'a pas seulement esté grand par ses dignitez et par son employ, mais bien d'avantage par sa libéralité et par sa bonté. Possesseur du plus riche revenu du royaume, s'il eust remply ses coffres d'argent ou s'il eust enserré l'or qui devoit servir ailleurs, il eust creu retenir ce qui donne le rachapt aux esclaves, rend la liberté aux prisonniers , donne la guérison aux malades , la

consolation aux affligez et sustente la vie des pauvres; il les faisoit largement distribuer selon les pressantes nécessitez d^un chacun '.

Le sieur de Chièvres , qui envioit le crédit de ce grand ministre et en redoutoit la liberté de parler au Roy Charles contre luy, et despuis le Cardinal de Granvelle , ont dict de luy, après avoir considéré ses grandes actions, qu'il falloit que ce Cardinal fût issu du sang royal et que le temps, qui cache aussi bien qu'il descouvre les plus belles choses du monde, avoit caché son extraction, asseurant qu'un homme particulier ne pouvoit estre capable de choses si grandes, s'il n'avoit en luy les semences des vertus qui se trouvent aux grands Roys, et s'il n'en estoit descendu.

Telle fut la vie et les actions de François Ximénès, surnommé, par les effects de sa prudence, Grand

1 Femandès de Pulgar, parlant de la charité du Cardinal envers les pauvres , rapporte que lorsqu'il passait par quelque ville , sa première pensée était de se rendre à l'église pour prier Dieu, et sa seconde de visiter les hospices pour consoler les malades, assister les pauvres et augmenter les revenus de l'établissement

Femand Valdès, qui avait été élevé dans la maison du Cardinal, assure que le pieux prélat envoyait tous les ans par tout son diocèse on théologien et un jurisconsulte chargés de doter et marier d'honnêtes jeunes Glles pauvres. Femandès de Pulgar ajoute qu'il donnait tous les jours à manger à trente pauvres , qu'il servait souvent luimême. Ses aumôniers, à la fin de chaque mois, lui présentaient un état des pauvres honteux et des infirmes nécessiteux; aussi il n'y avait point un seul malheureux qui ne ressentit les efTets de sa bienfaisance.

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Cardinal d'Espagne ' , dont les conseils durent encores aujourd'huy dans ce royaume-là, et les vertus servent dans le monde d'adresse pour la conduicte aux Estats. Car si les portraicts et les images des grands hommes ont cela de propre que d'inciter à l'imitation de leurs bonnes qualitez ceux qui les contemplent y leurs vertus par leurs belles lumièreç servent de guide aux hommes dans le chemin du monde.

^ Ceci n'est peut-être pas tout à fait exact. Ximénès a certainement mérité le surnom de Grand y mais le titre « d'Espagne « est celui de son cardinalat.

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