‹ Histoire de la vie et de l'épiscopat de S. Charles BorroméeChapitre 18 sur 50 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Mort de Pie V. — Le cardinal Borromée se rend à Rome. — Election de ' Grégoire XIII. — Charles annonce au duc de Savoie cet heureux événement.

Tandis que le cardinal Borromée travaillait si eflicaceinent à la gloire et à la splendeur de l'Eglise dont il était le premier pasteur, un événement inattendu vint jeter la consternation dans toute l'Italie. Nous voulons parler de la mort de Pic V qui survint dans les premiers jours de l'année 1 572. Dès les premières attaques du mal , le souverain Pontife avait reconnu que sa fin était prochaine. Aussi au milieu des souffrances horribles qui l'accablaient, il fut contraint de cesser de célébrer le saint sacrifice de la messe selon la coutume qu'il en avait tous les matins , et comme le cardinal Alexandrin lui présentait le jeudi saint l'hostie consacrée et prononçait ces paroles : « Le corps de Noti-e- Seigneur Jésus-Christ conserve votre âme pour la vie éternelle , » le saint pape lui commanda d'user des termes dont l'Eglise se sert quand elle administre ce divin sacrement aux mouiants : « Le corps de Notre-Seigneur Jésus- Christ conduise votre âme à la vie éternelle. »

Le mal fit de rapides progrès , mais Pie V s'était rendu si familier avec la mort et si doux envers la maladie , que rien n'altérait un seul instant la sérénité de son caractère et de sa physionomie. Jamais on ne l'avait vu si tranquille que depuis l'approche de sa fin , et tandis que ce spectacle arra-

chait continuellement d'involontaires sanglots autour de lui , seul , il se montrait résigné , et s'efforçait de consoler les autres. Parmi les prières qu'on lisait à son chevet une grande partie du jour et des nuits , il affectionnait surtout les sept psaumes de la pénitence , exigeant du lecteur une pause à chaque verset, afin de produire en même temps des actes de contrition conformes à, ceux du roi pénitent. Plusieurs fois on lui lut la passion de Notre-Seigneur Jésus- Christ , et à chaque fois qu'on prononçait ce nom sacré , il se découvrait. Quand ses mains, déjà roides et glacées, lui refusèrent service, il s'acquitta de ce devoir respectueux avec l'aide d'une personne placée près de lui.

Le 30 avril dè^ le matin , il annonça que les heures de son existence étaient désormais comptées , et il pria l'évèque de Segui, préfet de sa chapelle, de lui administra l'extrêmeonction. Il voulut , encore une fois, s'agenouiller et, dans la plus humble attitude , il invoqua Dieu pour les nécessités de son Eglise ; comme elle avait rempli tous ses soins pendant sa vie , elle occupa toutes ses pensées jusqo'à sa mort. C'est pourquoi , rejetant les conseils et les supplications de ses proches, il voulut confier lui-mènie ses dernières instructions à divers membres du sacré colley, et appela près de lui , outre le cardinal Alexandrin qui ne le quittait plus ^ les cardinaux Rusticucci, Mootalte, Aqnaviva et le père Câballi, maître général de l'ordre des dominicains.

On eût dit qu'en les apercevant il cessait tout à coup de mourir^ sans pourtant laisser à personne l'espérance de le voir revivre ; et , avec un accent où respirait encore s(Hi invincible courage , il l^ir adressa ces mots : « Si vcms avez aimé ma vie mortelle, remplie d'une ii^nité de misère», voua devez beaucc»ip plu» aimer cette vie imiituaUe et trè»-

heureuse , de laquelle , par la miséricorde de mou Dieu , j'espèrebientôtjouir dans le ciel. Vous n'ignorez pas que ma plus grande passion eût été de voir renverser 1 empire des infidèles ; mais, puisque mes péchés et mes crimes m'ont rendu indigne de goûter la satisfaction d'un si beau jour, j'adore la profondeur des jugements de Dieu : que sa volonté soit faite ! Je me reconnais indigne de cette grâce ! 11 ne me reste donc qu'à vous recommander de toute mon àme œtte même Eglise que Dieu avait commise à ma garde ; faites vos eiforts pour m'élire un successeur plein du zèle et de la gloire de Dieu ; qu'il ne soit attaché à nul autre intérêt en ce monde , et ne cherche que le bien de la chrétienté. »

Ces paroles avaient été prononcées avec chaleur, et l'agitation de ses bras défaillants fit remonter sa tunique de laine , de façon que^ voyant son bras nu , l'instinct de la rigoureuse modestie fut encore assez puissant pour lui prêter une sorte de vivacité à rabattre sa longue manche. Ce fat là son dernier effort.

A partir de ce moment , les regards fixés sur la croix , il ne laissa plus échapper de ses lèvres que des textes , à peine articulés, de la sainte Ecriture. Il achevait ce passage d'une hymne de vêpres après Pâques , selon le rite romain :

Quaesumus , auctor omnium , In hac pascbali gaudio, Ab omni morlis impelu Tuum défende populum.

lorsque son àme , libre enfin , s'élança vers son Créaleur.

C'était le premier jour de mai 1 572 , à cinq heures et

demie du soir. Il était âgé de soixaate-huit ans. Son règne

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avait duré six ans, trois mois et vingt-trois jours (4). La mort de Pie V fut une calamité pour le monde chrétien. Les larmes coulèrent dans les contrées les plus lointaines , et sainte Thérèse, inspirée par TEsprit-Saint , s'écria tout déplorée devant ses carmélites , « Ne vous étonnez pas , mes sœurs, et pleurez avec moi , car l'Eglise est veuve de son très-saint pasteur (2). »

11 n'est pas un seul trait de la vie de Pie V qui ne renferme l'éloge de ce saint Pontife et ne glorifie sa mémoire. « Remettre les armes aux mains de Lavalette, gr^nd maître de Tordre de Malte ; intervenir dans les diètes orageuses de l'Allemagne ; maîtriser le caractère chancelant de Maximilien ; se jeter au milieu des combats entre les protestants , les hugnenots et les catholiques, exhorter Charles LK à la fermeté , Catherine sa mère à la droiture ; pacifier la Corse, et fléchir ses vainqueurs ; soutenir Marie Stuart de ses conseils, la cause écossaise de ses deniers; affronter la puissance de l'Angleterre , sommer Elisabeth de régnei* selon Dieu ou de descendre du trône ; modérer ou exciter Philippe II ] jeter le manteau de l'Eglise sur toute l'étendue de l'Amérique ; dérober des peuples sauvages à la cruauté de leurs maîtres, ou à l'abrutissement de la servitude; pénétrer dans les secrets complots des Maures, éveiller la surveillance à l'égard de l'islamisme vaincu, et persévérant au cœur de la chrétienté ; combattre dans les Pays-Bas l'hérésie naissante, et trancher avec le glaive de sa toutepuissante parole la révolte de Louvain ; revenir sur ses pas auprès de Maximilien pour consolider une œuvre imparfaite et redresser un esprit qui s'égare ; courir en Po-

(1) Le vicomte (Je Falloux , Histoire de saint Pie V, pape, {t) Çhron.Carmel.^UimA,

logne pour dompter des passions irascibles et calmer d'impatients chagrins; venger, malgré lui, Borromée à Milan ; couronner, malgré l'empire, un serviteur de l'Eglise à Florence ; déjouer les ruses de la politique sans recourir à aucun déguisement ; vaincre les penchants de la nature sans entrer dans aucune faiblesse ; faire prévaloir partout , eu un mot, les principes contre la force, dès qu'elle s'aveugle, et prêter sa propre force aux principes dès qu'ils succombent, telle est l'esquisse d'un grand règne, telle serait la gloire d'un grand pape , et poui tant ce n'est que la moitié des travaux de Pie V! Dans leur immensité on pourrait oublier un grand saint ^ et c'est cependant en lui ce qui ne se doit pas perdre de vue. Il faut se rappeler qu'à la même heure où son nom planait d'un bout du monde à l'autre, comme la terreur des méchants, et l'efficace protection des justes, Rome ne fut touchée que de sa foi , de son humilité , de ses mortifications, des ineffables douceurs de sa tendresse , de sa charité pour les petits et pour les pauvres : l'Europe admira le successeur de Grégoire Vil, Rome vénéra l'imitateur des plus fervents cénobites (1). »

« Dieu même jeta ijn œil de complaisance sur la piété du saint pape ; car il aima mieux opérer un nouveau prodige en sa faveur, que de le voir victime de sa dévotion même, dans une circonstance que les auteurs contemporains s'accordent tous à raconter (2).

» Des pervers, dont la magnanimité de Pie V n'a point laissé connaître le nom, parvinrent à enduire du poison le plus subtil un crucifix , devant lequel le saintr-père se

(\) Le vicomte de Falloux, Histoire de saint Pie V, pape.

(%) Jérôme Calena, Vie de saint Pie F. — Ant. Gabutius, idem, etc., etc.

prosternait habituellement. Un jour, en efiFet, après s'être agenouillé devant l'image du Sauveur en croix , et y être demeuré dans une fervente oraison , il se releva pour y porter ses lèvres selon sa coutume ; mais le pied du christ se retira de lui-même , avertissant ainsi le saint-père de l'embûche sacrilège. Les serviteurs, accourus aux exclamations de Pie V , ne doutèrent pas un instant de la signification de ce miracle ; ils essuyèrent le christ avec de la mie de pain , et ce pain , présenté à des chiens , les fit périr sur-le-champ. Pie V avait trouvé de puissants motifs pour exiger k Milan le châtiment des meurtriers de saint Charles! il n'en reconnut plus aucuns, dès qu'on voulut le défendie lui-même , et ces odieux criminels ne furent pas même recherchés. »

La constante opinion que tous les peuples avaient de la sainteté du bienheureux Pie V a été conservée dans l'ordre sacré des frères prêcheurs, qui en a fait une honorable mention dans son martyrologe, imprimé à Rome en 1 604 , en ces termes ;

« F. Michaël Ghislierius Alexandrinus, vir eximiae sanctitatis et virtutis , inquisitor contra haereticos , postea episcopus Nepesinus et cardinalis a Paulo IV, et anno 1 566 creatus summus Pontifex, Pius V, in ordine et cardinalatu, atque Pontifex summa sanctitatis et pietatis gloria effulsit, per quem Dominus miracula quoque efficere dignatus est , illustrissimum tum catholicae Ecclesiae, tum dominicanae religionis decus* Obiit 1572, i maii (1). »

(4) Frère Michel, de la famille des Ghislieri d'Alexandrie, d'une sainteté et d'une vertu exemplaire , inquisiteur, puis évoque de Nepi et cardinal , puis élu souverain pontife l'an 1 566 , sous le nom de Pie V, brilla par sa grande piété dans son ordre, dans le cardinalat et comme vicaire de Jésus- Gbrist. Dieu se servit de lui pour opérer de nombreux miracles. Ornement

DE SAINT GHAaiifiS BORROMÉE. 479

Humble sous la robe de Saint-Dominique, sous la mitre , sous la pourpre, sous la tiare, Pie V avait choisi le bourg de Bosco pour y être enterré. 11 avait fait bâtir un tombeau fort simple dans l'église des frères prêcheurs , et avait composé lui-même l'épitaphe suivante en recommandant qu'on la plaçât sur le modeste monument :

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