‹ Histoire de la vie et de l'épiscopat de S. Charles BorroméeChapitre 21 sur 50 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Humilité de Charles. — Ses Jeûnes , ses austérités. — Ses vêtements grossiers. » Sa petite chambre sous les toits. •— Son ameublement. — Conduite de sa maison. ~ Sa munificence épiscopale. — Sa charité.

Aux vertus des Pères de l'Eglise le cardinal Borromée ajouta les austérités des Pères du désert. Indépendamment des jeûnes ordonnés par les commandements de TEglise, toutes les veilles des fêtes patronales des saints archevêques de Milan il jeûnait, et le nombre de ces fêtes s'élevait au delà de trente -six par année. Il s'abstenait également de prendre aucune espèce de nourriture, pendant un certain nombre d'heures, les jours qui précédaient ceux employés par lui à la consécration d'une église ou d'une chapelle. Les mercredis, vendredis et samedis étaient dans toute saison, pour le cardinal, des jours de jeûnes inviolables; dans les derniers temps de sa vie, il s'était même fait une obhgation de jeûner l'année entière, à l'exception des dimanches et des fêtes solennelles. Il observait deux carêmes par an. Le premier commençait a la Saint-Martin et finissait à Noël. Le second, qui se terminait à Pâques, commençait au dimanche de la Septuagésime.

A l'époque où le saint archevêque vint résider pour la première fois dans son diocèse de Milan, sa table, sans être splendide, était convenable. Toute conversation mondaine en était écartée. On faisait la lecture à haute voix pendant la première moitié du repas , et le reste du temps était

consacré à entendre les réflexions que ces pieux écrits inspiraient à quelques-uns des théologiens admis dans la compagnie du prélat. Mais à ces saintes conférences se mêlèrent plus tard des discours mondains. Plus d'une fois ces dialogues dégénérèrent en discussions passionnées, et jetèrent parmi les assistants surpris un mécontentement voisin du scandale. Le cardinal se hâta d'apporter un prompt remède à ce mal , en décidant que désormais la lecture en commun continuerait jusqu'à la fin du repas, évitant ainsi toute conversation frivole, intempestive ou peu édifiante. Pendant la durée de ces lectures, Charles, quoi qu'il arrivât, écoutait avec l'attention la plus soutenue, notant en quittant la table les passages qui lui avaient fait le plus d'impression et dont il voulait garder le souvenir. Toutefois ces repas mêmes, où régnaient la frugalité et l'édification, ne furent tolérés que peu de temps par le prélat réformateur. Son ardeur pour la pénitaace et les austérités lui fit prendre la résolution de cesser de se faire servir une table particulière, et il commença dès lors à manger au réfectoire commun avec les gens de sa maison , repoussant les mets délicats, et se réservant de préférence les viandes grossières, des légumes cuits à l'eau (1), quelques herbes ou quelques, fruits.

Si quelque circonstance le contraignait de manger en la société de prélats étrangers ou de personnages de distinction, il n'enfreignait point pour cela sa manière ordinaire de vivre, et évitait de toucher aux viandes et aux pâtisseries qu'on lui présentait. Un matin qu'il dînait avec la duchesse de Brunswick, « comme on lui avait coupé et mis devant lui des volailles et de la chair de di-

(1) Certains pois fort amers appelés lupins.

verses sortes, feignant d'en manger, c'est-à-dire, touchant ces viandes quand il s'apercevait qu'on le regardait, et les quittant lorsque les autres baissaient les yeux, il ne mangea que des cerises et quelques autres fruits (1 ). » .

Ces abstinences continuelles, jointes aux travaux multipliés et aux austérités sans exemple auxquelles se livrait quotidiennement le cardinal, ne pouvaient manquer journellement de porter une violente atteinte à sa santé délabrée. La crainte que ces privations réitérées ne misseiit des jours aussi précieux en danger détermina quelques-uns de sesamis à recourir à la sage prudence dû saint-père lui-même. Ces personnages respectables supplièrent Grégoire XIII d*nser de son autorité dans cette occasion, et d'enjoindre à Charles d'apporter quelque changement à une manière de vivre aussi dangereuse. Sa Sainteté, jalouse de conserver le plus longtemps possible un si honfils, frère et coadjuteur (2), adressa au cardinal un bref empreint d'une paternelle affec^tion , l'exhortant à ménager ses jours et ses forces pour continuer de les consacrer au service de Dieu et des âmes, en lui prescrivant une façon de vivre non moins pieuse ni moins pénitente, mais plus convenable à son tempérament fatigué par des jeûnes trop austères et des mortifications trop souvent renouvelées. Le cardinal de Borromée reçut les ordres du vicaire de Jésus-Christ avec respect et soumission. Toutefois il écrivit à Sa Sainteté, lui déclarant qu'il était prêt à obéir à tout ce qui semblerait utile à sa volonté apostolique de lui ordonner, lui exposant cependant que ces austérités qu'il condamnait , loin d'exposer en

(4) Gio. Balt. Possevino, LHscorsi délia mta et attioni di Carlo Barronieo, (2) Idem.

rien sa santé, avaient contribué à l'entretenir dans un état satisfaisant qui lui avait permis d'accomplir jusque-là sa mission , et de se livrer sans réserve aux soins du diocèse qui avait été confié à son zèle et à sa charité. Le pape, touché de Thumilité et de l'héroïsme du pieux archevêque, n'insista pas davantage, et lui permit de persévérer comme par le passé dans sa sainte et louable coutume.

Ces jeûnes, ces austérités n'étaient point les seules mortifications par lesquelles le saint prélat espérait rencontrer la voie du salut. Gomme cardinal , ses vêtements extérieurs étaient semblables à ceux des autres princes de l'Eglise. Il portait, selon les circonstances, la robe rouge de cardinal ; mais sous ces vêtements éclatants l'humble archevêque cachait les habits les plus grossiers : un pourpoint de toile, des chausses de drap commun, etc. Lorsqu'on lui présentait des habits neufs qui coûtaient au delà du prix qu'il avait indiqué lui-même, il refusait d'en faire usage, et les envoyait à l'hôpital des pauvres vieillards. Ses camériers avaient toutes les peines du monde à remplacer ses vieux bas et les vêtements qu'il portait sous sa roI)e de cardinal par de neufs, quoique ces derniers fussent ordinairement délabrés au dernier point. Un de ses serviteurs ayant donné à un pauvre une vieille robe du cardinal, celui-ci, s'imaginant que le maître de chambre voulait rire de lui, s'en alla se plaindre au cardinal lui-même (1 ). Au logis, sa robe ordinaire était de gros drap bleu, sans broderies, et, comme il n'en possédait point une seconde, un soir que sa lampe était tombée sur cet unique vêtement , et l'avait couvert du haut en bas d'une huile épaisse et infecte, un ecclé-

(4) J.-P. Giussano, Histùire de la vie, vertus, mort, etc., de saint Œarles Borromée.

siastique qui se trouvait en sa œmpagnie lui ayant représenté qu'il serait convenable qu'il remplaçât cette robe souillée par une nouvelle : « Hé! lui répliqua le cardinal en souriant, si je n'en ai point d'autre! je veux garder celleci jusqu'à ma mort , parce que j'estime qu'elle est mon bien propre; les autres, rouges ou violettes, ne sont pas miennes, mais les signes de la dignité de cardinal, laquelle il a plu à Dieu, Notre-Seigneur, coUoquer en moi, son trèspauvre serviteur, non point par nécessité, mais par sa pure et seule volonté (1). »

Quoique comprise dans la vaste enceinte du palais archiépiscopal, la petite chambre où couchait le cardinal était située à Tétage le plus élevé. Placée immédiat^nent sous les toits, en été c'était une fournaise, et en hiver le froid y était insupportable. Mais Charles s'applaudissait d'endurer ces incommodités. C'était donc dans ce réduit retiré que l'archevêque de Milan prenait chaque nuit trois ou quatre heures de repos, étendu sur un étroit ais de bois ou sur quelque peu de paille (2), et le plus souvent sans avoir quitté ses vêtements. Tandis qu'il dormait, il tenait allumée une lampe, afin, étant éveillé, de pouvoir se livrer à la prière ou à l'étude, sans incommoder ses serviteurs en les faisant lever pour lui donner de la lumière ou l'aider à s'habiller.

« Les murailles de cette cellule solitaire étaient couvertes

(1) J.-P. Giossano, Histoire de la vie, vertus , mort, etc., de sotnl Charles Borromée.

(2) Après la peste de Milan, les évéques ses suifragants l'ayant sollicité avec instances de mettre fin à une si dure austérité, il consentit à faire usage d une courte-pointe de paille cousue entre deux toiles grossières, et d'un sac de toile aussi rempli de paille et qui lui servait de chevet.

de tableaux représentant les divins mystères ou les images des saints et des saintes que le cardinal aimait le plus à in-^ voquer, saint Barnabe, saint Gervais et saint Protais. L'image de saint Ambroise était placée de façon que Charles ne pouvait cesser un seul instant de l'avoir devant les yeux.

Une croix de bois , une petite horloge , un coffre et quelques livres de piété étaient répandus çà et là et formaient Tunique ameublement de ce lieu de pénitence (1). »

La conduite et la réforme de sa maison occupaient incessamment le pieux archevêque. Sa dignité de cardinal l'obligeait à entretenir une maison considérable. Le nombre des ecclésiastiques , des gentilshommes , officiers et serviteurs, qui la composaient , s'élevait au delà de cent. Tous depuis le plus noble jusqu'au plus infime étaient traités par l'éminentissime prélat comme ses frères, ses enfants. Parcimonieux jusqu'à l'excès en tout ce qui le touchait personnellement, la munificence épiscopale de Charles était sans exemple :

(( A son vicaire général il donnait trois cents écus d'état et la dépense , avec deux serviteurs.

Au vicaire civil , deux cents écus et la dépense.

Au procureur fiscal , au maître d'hôtel ou prévôt , au vicaire de la maison, cent écus à chacun et la dépense.

A douze chambriers, quasi tous prêtres et docteurs, entre lesquels quelques-uns lui servoient de secrétaires, cinq écus le mois chacun et la dépense.

Au chancelier , cent écus le mois.

(4) Gio. Batt. Posseyino^ IHscarsi délia vità 9t attioni di Carlo Bor^ romeo.

A trois ou quatre écrivains^ deux écus et demi le mois»

A tous les officiers de sa maison , à Técayer, au bouteiller, au dépensier et à plusieurs autres , tels à qui plus à qui moins (1). »

Une famille aussi nombreuse et composée d'individus de conditions et de nations diverses n'était point une chose facile à gouverner; mais la sainteté du maître avait attiré sur toute la maison les bénédictions célestes : aussi chacun à Tenvi s'efforçaitr-il de remplir avec zèle et amour ses devoirs de serviteur et de chrétien. Parmi ces hommes si dé- ' voués au cardinal se trouvaient de doctes et pieux personnages qui plus tard furent pourvus des dignités de l'Eglise les plus élevées et les plus importantes. De ce nombre étaient : Silvius Antonianus, cardinal et maître de chambre de Clément VIII ; Nicolas Ormaneto , évêque de Padoue , nonce en Espagne ; Jean-Baptiste Gastello , évéque de Rimini, nonce en France; Jérôme Federic, évêque de Lodi , gouverneur de Rome et nonce en Savoie ; Jean-François Bonome, évêque de Verceil , nonce en Suisse et en Allemagne; César Speciano, évêque de Crémone, nonce en Espagne ; Louis Audonnus , évêque de Cassano , nonce en Suisse ; Bernardin Morra , évêque d' Aversa ; Nicolas Mascardo , évêque de Ferrare ; Charles Bascapé , évêque de Novare, et Antoine Senèqué, évêque d'Agnani et secrétaire de la congrégation des Indulgences.

Avant que Pie IV eût confié au cardinal Borromée, son neveu, le gouvernement de l'Eglise de Milan , le logis des archevêques de cette cité n'offrait à la vue qu'un bâtiment

[i) Gio. Batl. Possevino, Discorsi délia vità et attioni di Carlo Borromeo.

exigu , incommode et d'une architecture vulgaire. Charles , qui dans l'espace de quelques années dota Milan d'un grand nombre d'églises, d'oratoires, de monastères, de séminaires , de collèges pieux , voulut que la majesté et la pompe du palais archiépiscopal apprissent à chacun que ce lieu splendide était la demeure du premier pasteur de la cité. Dans son zèle ardent pour la gloire du Très-Haut, le cardinal pensait que la résidence d'un délégué du vicaire de Jésus-Christ ne devait le céder en rien à celle des seigneurs les plus illustres. Mais sous ces élégants portiques, dans ces somptueuses galeries , au milieu de ces salles que l'art s'était efforcé d'orner de marbres aux mille couleurs et où de nombreux chefs-d'œuvre attiraient les regards éblouis des princes et des prélats qui accouraient de toutes parts à Milan pour voir et entendre le saint archevêque , on eût en vain cherché les antiques et glorieuses armoiries de l'humble et pieux descendant de la noble famille des Borroraées ; heureux seulement, quand, parvenant à se dérober un moment à ce faste et à ces grandeurs mondaines , il se retirait dans sa petite cellule solitaire pour prier et s'humilier devant l'image des souffrances et de la sanglante agonie de notre divin Rédempteur (1 ) .

Toutefois , personne mieux que le cardinal-archevêque n'exerçait avec plus d'empressement , plus d'éclat, l'hospitalité, cette noble vertu prescrite par saint Paul. Charles, pour complaire à ses hôtes , dans certaine circonstance , consentait même à rompre son régime austère et prenait ses repas avec eux. Mais à peine ceux-ci s'étaient-ils éloignés

(4 ) Plus tard le sainl archevêque fit retirer ces sculptures et ces peintures. Ou enleva également les riches tapisseries et les meubles somptueux qu'on avait fait transporter de Rome , à Tépoque où il était venu pour la première fois prendre possession de son siège archiépiscopal.

qu'il recommençait ses jeûnes , ses abstinences , les redoublant même avec plus de sévérité qu'auparavant.

Ix)rsque le cardinal tenait ses conciles provinciaux ou qu'il traitait du gouvernement des âmes avec ses vicaires forains, il logeait et hébergeait jusqu'à dix ou douze évêques à la fois, lesdits vicaires et un grand nombrede prêtres , les traitant tous splendidement et au delà même de ce qu'ils pouvaient attendre. Il honorait surtout par mille égards et attentions les évéques , envoyant ses gentilshommes au-devant d'eux , hors de la ville , et les faisant accompagner et conduire à l'église métmpolilaine , puis au l>alais archiépiscopal, où il les recevait avec toute sorte de politesse et d'effusion.

Il allait au-devant des cardinaux qui survenaient, et les accompagnait à leur départ au delà des portes de la ville de Milan. Pendant leur séjour au palais archiépiscopal il visitait, en leur compagnie, les églises, les séminaires, les collèges , et pour leur complaire il les accompagnait même en litière.

Tous les jours les prélats disaient la messe dans sa chapelle particulière, revêtus de splendides ornements et pourvus de riches vases sacrés tirés à cet effet du trésor archiépiscopal . Ils étaient assistés et servis par un certain nombre de prêtres destinés à cet office.

Les gentilshommes de la chambre du pieux archevêque étaient attachés au service des cardinaux et des évêques |)eudant la durée de leur séjour à Milan. Le maître de la chambre avertissait chaque jour Charles de la présence des j^rsonnes nobles survenues au palais afin que le cardinal pût leur rendre les honneurs dus à leur condition.

c( Les autres étrangers étaient simultanément visités par le prévôt de la maison et par le père spirituel ; le prêts

Dwer pour leur readre les boas offices et caresses qu'il couvenait , et le second pour leur offrir avec toute modestie toutes les nécessités spirituelles , comme des confesseurs et choses semblables (1). »

La libéralité, mais une libéralité charitable etchrétienue, était une des vertus particulières du cardinal. Son trésorier, messire Jules Petrucci , homme d'une singulière pruden^je avec une grande crainte de Dieu , révèle dans ses lettres (2) quelques-uns des pieux dons de Charles.

« En 1 570 il y eut a Milan une grande disette durant laquelle le cardinal nourrit trois mille pauvres.

» En 1 574 le 1 1 août , Henri , roi de France , étant à Monza avec les ducs de Savoie , de Ferrare , de Nevers , te marquis d'Aiamont , gouverneur de Milan et toute la noblesse de l'Etat, le cardinal Borromée alla rendre irisite à Sa Majesté , et lui présenta un crucifix d'or orné de diamants et de pierreries , lequel fut agréé avec joie par le roi.

» L'an 1576 le 11 juillet, plusieurs gentilshommes ayant pris congé du cardinal , à cause de la crainte qu'ils ressentaient à l'approche de la peste, celui-ci les récompensa tous et donna jusqu'à deux cents écus d'or à quelques-ungi.

» L'an 1 581 , le 1 1 octobre, le cardinal alla en Bresse audevant de l'impératrice , et peu après à Boroco où il parla derechef à Sa Majesté, dit la messe dans sa maison , et prit congé, lui ayant fait présent d'une croix d'or contenant de saintes reliques, d'un très-riche chapelet et de deux livres spirituels reliés en un volume. Il fit également présent à Tin- Ci) Gio. Batt. Possevino, Discorsi délia vita et attioni di Carlo Borromeo,

(%) Lettres deJ. Petrucci au révérendissime César Speciani, évéque de Novartt, nonce apostolique en Eapagne, etc., etc.

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ftinte d'an très-précieux agnus Dei enchâssé d'or, avec un chapelet aussi garni d'or, et deux livres spirituels. Et après, le saint cardinal donna la communion en Téglise métropolitaine à la grande dame de chambre de Sa Majesté, ensemble à d'autres demoiselles de chambre et plusieurs seigneurs. Le cardinal fit encore présent de plusieurs agnus Dei ^ chapelets , livres spirituels et telles autres dévotions , richement ornés, à l'archiduc d'Autriche et aux seigneurs principaux de la cour de Sa Majesté.

» En 1569, le cardinal donna aux pères Jésuites, pour les aider à faire construire les bâtiments de Sainte-Fidèle , deux mille écus d'or, et en outre il leur résigna son abbaye d'Arona du revenu de deux mille écus l'an (1 ;. »

» Il dota de dix mille écus la grande église et la gratifia encore d'un parement brodé de perles de la valeur de trois mille écus , de plusieurs tapisseries d'or et de soie , estimées cinq mille écus et de plusieurs vaisseaux d'argent grands et petits (2). »

Chaque mois les aumônes ordinaires et extraordinaires distribuées aux indigents nobles, et aux veuves, par le trésorier du cardinal , ne s'élevaient point à moins de deux cents écus d'or.

Enfin, pour subvenir aux besoins incessants de sa pieuse libéralité, le cardinal vendit en 1576 sa principauté d'Oria, située dans le royaume de Naples, moyennant quarante mille écus d'or. Mais cette somme exorbitante à cette épocpie ne dura point au delà d'uft mois entre les mains du libéral archevêque qui l'employa jusqu'au dernier écu en

(4) Gio. Batt. Possevino, Discoi'si delta vita et attioni di Carlo Borromeo, {i,) Ideai.

dons , aumônes et œuvres pies. A cette occasion un des serviteui^s du cardinal chargé d'établir les listes de distributions l'ayant averti que le chiffre de ces listes s'élevait à quarante-deux mille et non à quarante mille écus, et s'excusant d'avoir commis une erreur aussi considérable, Charles l'arrêta, lui disant que cette erreur était trop avantageuse aux pauvres pour la faire disparaître et qu'il fallait aviser uniquement au moyen de compléter les quarante-deux mille écus afln de les distribuer jusqu'au dernier.

La volonté du cardinal fut suivie ponctuellement, et un mois était à peine écoulé que la somme intégrale était employée, comme nous l'avons vu plus haut, selon les vues charitables du pieux archevêque.

Ce besoin d'exercer abondamment la libéralité et la ciiarité du cardinal fit qu'il arriva plusieurs fois que les eoiîres de Charles furent épuisés. Dans une de ses occatHions, son économe crut devoir lui représenter qu'il était urgent d'éviter qu'une semblable gêne se renouvelât, et comme il rengiii^eait à borner à l'avenir avec prudence ses libéralités excessives et ses aumônes continuelles, le saint prélat, loin de se résoudre à suivre cet avis, répondit : (( que la charité n'avait ni bornes ni limites , et que les auniônes qui en sont les effets ne doivent avoir non plus ni limites ni l3ornes (1 ). » Lorsque les ressources du cardinal étaient tout à fait épuisées , il avait recours à l'oraison , priant Dieu avec ferveur, le suppliant de ne point abandonner son humble serviteur et de jeter un regard miséricordieux sur les pauvres confiés à sa garde et à sa charité. La prière de Charles était toujours efficace, et les secours

(1) J.-P. Giussano, Histoire de la vie, vertus, mort, etc., de saint Charles Borromée.

qu'il recevait pour être distribués par ses soins s'élevaient chaque année à des sommes considérables. Sa confiance en Dieu était infinie , sans bornes. Son trésorier Jules Petrucci dont il a été fait mention plus haut, étant venu lui déclarer un jour qu'il ne pouvait acquitter les dépenses de sa maison , ses libéralités et aumônes quotidiennes ayant employé et au delà l'argent qu'il avait destiné à payer les fournisseurs , le cardinal répondit qu'il fallait se confier en la bonté de Dieu qui n'abandonnait jamais ceux qui suivaient ses saints commandements. Comme le trésorier insistait pour que Charles avisât au moyen de se procurer la somme dont il avait besoin , on vint apporter au cardinal un paquet de lettres parmi lesquelles il trouva un mandat de trois mille écus qui ne devait lui être expédié que deux mois plus tard.

« Tenez , homme de petite foi , dit Charles à Petrucci en lui remettant la lettre de change , voyez, Notre-Seigneur ne nous a point abandonnés comme vous croyiez ; » le pieux cardinal regardant avec raison cette ressource inattendue comme un effet particulier de la divine Providence (1 ).

On comprend combien les pauvres étaient nombreux dans un diocèse aussi vaste et aussi populeux que celui de Milan. Jamais cependant un seul d'entre eux ne quittait le palais archiépiscopal sans être secouru, consolé. Les pauvres honteux, les veuves, les orphelins étaient assistés, les uns en secret, les autres ouvertement et avec une sollicitude toujours nouvelle. Le cardinal se plaisait à secourir luimême les plus nécessiteux. Ainsi , il avait l'habitude de porter sous sa robe une ample bourse dans laquelle il puisait incessamment.

(1) Gio. Batt. Possevino, Discorsi délia vita et attioni di Carlo Bor- Tûmeo.

t98 HISTOIRE

Cette Sollicitude pour les pauvres, qu'il regardait, disaitil^ comme ses parents les plus proches, ne se démentit point un seul jour durant le long épiscopat du saint archevêque ; elle lui survécut même, puisqu'il légua par son testament tous les biens qui lui appartenaient en propre au grand hôpital ; digne et vertueux exemple qui fut imité par plusieurs pieux prélats , parmi lesquels on cite le cardinal Cusani et Gaspard Yisconti, le successeur immédiat de Charles comme archevêque de Milan.

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