CHAPITRE PREMIEK
La maison Bohomée. Le coiiile Gabriel. — Jacques, évéque de Pavie. - Le comte Gilbert, père de saint Charles. — Sa mère Marguerite Medids.
— Naissance de saint Charles, — Son enfance. — Ses premières éludes. -- L'université de Pavie. — Charles y étudie le droit civil et le droit canon.
— Son professeur Alciali. — Mort du comte Gilbert. — Charles est reçu docteur.
II y a peu de noms aussi universellement vénérés que celui de saint Charles , le défenseur des libertés de l'Eglise, le réformateur de la discipline ecclésiastique, le modèle des évêques, le bienfaiteur de l'humanité. En vain trois siècles nous séparent de son glorieux 43piscopat , le souvenir des nombreux et éminents travaux de ce pontife chrétien (1), de son mâle et persévérant courage, de sa piété éclairée, s'est perpétué de génération en génération jusqu'à nos jours , et les catholiques s'unissent , quel que soit leur pays, pour honorer et invoquer « ce nouvel Esdras, envoyé de Dieu pour relever les ruines de son temple , ressusciter la grâce du sacerdoce et rallumer les flammes de
(I) L'abbé de Ravignan^ Conférence du 5 avril 4840«
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cette charité tendre dont les premiers chrétiens étaient si ardemment embrasés (1 ). »
Issu de la très-noble et très-illustre famille Borromée , qui jeta dès son berceau tant d'éclat sur Milan , le saint cardinal dont nous avons entrepris de retracer Thistoire trouTa dans sa maison de pieux et glorieux ex^nples. Dans la longue suite des comtes de ce nom , qui se signalèrent aux XV' et xvi* siècles par leur courage , leur savoir et leur piété, apparaît d'abord le comte Gabriel. Dédaignant le rang et les honneurs qui l'attendent au milieu de ses concitoyens , il quitte le monde pour se livrer au service du Seigneur, il entre dans l'ordre des prêcheurs , il y mène une vie sanctifiée par la pénitence et la prière , et meurt en odeur de sainteté.
Le comte Vitallien, père des pauvres et de la patrie (2), fonda à Milan la pieuse maison dite de VHumiUté {il luogo pio delV humilia) (3).
Le comte Jean , vaillant et habile guerrier, fut gouverneur de Milan.
Le comte Camille dut à sa rare prudence et à ses nombreux exploits la confiance dont l'honora l'empereur Charles^-Quint, qui le chargea de plusieurs négociations et commandements importants.
Jacques Borromée, l'un des plus doctes et des plus vertueux prélats de son siècle, occupa le siège de Pavie de l'an 1446 à l'an U53,
Les annales espagnoles et milanaises ont recueilli les glorieux exploits des comtes René et Jean-Baptiste.
(h) Henri , évoque de Châlons, Lettre pastorale, 6 février ^6H6, (SI) M. Spelta, Hist, délie vite di tutti i vescovi délia città di Pavia. «— Pavia, MDCIL
(3) Idem.
Le eomte Gilbert fut le père de saint Charles. Il avait épousé Marguerite Medicis, gœur du cardinal Ange Medicis, qui plus tard fut élevé au pontificat et prit le nom de Pie IV, L'humilité de ces deux époux était plus grande encore que la noblesse et la splendeur de leurs illustres maifions. Leur piété était émerveillable (4), leur charité était sans bornes, « et pour ce, ils vouloient que tous les jours en leur maison, avant qu'ils se missent à table, on doimast l'aumône aux pauvres, et que lésusr-Christ fast repeu devant qu'eux, pratiquant ainsi ce que le Saintr- Esprit ordonne par la bouche du Sage : Honora Dominum de tua substantia etdeprimitiis omnium Jrugum tua^ rum (2). » Dieu bénit ce ménage chrétien, et lui accorda deux garçons et quatre filles. L'aîné des fils fut le comte Frédéric, qui épousa Virginie de la Rovère, sœur du djuc d'Urbin. Le oadet fut saint Charles. Le monastère des Fierges à Milan, devint l'asile où Isabelle se consacra à Dieu. Les trois autres soeurs furent unies par les liens du mariage aux familles les plus illustres. Camille fut la femme de César Gonzague, prince de Malfette; Jéronime épousa Fabrice Gesualde, fils du prince de Venosa, et Anne fut mariée à Fatoice, fils de Marc-Antoine Colonne, prince romain. Cette dernière soeur de saint Charles se distingua par sa charité, et mérita le surnom de Mère des paus^res. Elle posséda toutes les vertuè chrétiennes : « meiie et excitée qu'elle estoit par l'exemple de son frère le cardinal , se donnant du tout à Notre-Seigneur, praticquant l'oraison et fréquentant les sacrements avec un si grand sentiment et esprit tel, que particulièrement après la sacrée communion, demeu-
{K) Gio. Balt. Possevino, Discorsi délia mtà et atUoni di Carlo Bot'romeo. Roma, MDLXXXXI.
(2) Idem.
rant bien deux heures en oraison, elle paroissoit immobile^ tant elle estoit joincte et unie à Dieu de cœur et d'affection (1).»
Charles naquit au château d'Arona le mercredi deuxième jour d'octobre 1 538. Au moment même où la comtesse Marguerite mit au monde ce noble fils, une clarté miraculeuse illumina spontanément ce dernier, non pour proclamer l'éclat de l'antique et glorieuse maison dont le nouveau-né était sorti , mais pour enseigner à tous que sa venue était agréable à Dieu, et que ce faible enfant serait plus tard, par sa piété, son savoir et ses vertus évangéliques, le flambeau de l'Eglise romaine et Tun de ses plus saints pasteurs. Le jeune Borromée commença de bonne heure à donner des signes d'une raison précoce, « fuyant les légèretés et entretènements enfantins, abhorrant toutes les choses contraires au culte divin, et n'ayant d'autre délectation et plaisir qu'à élever et orner de petits autels, et à chanter les louanges du Seigneur (2). » La charité aussi était déjà une des vertus du noble enfant, qui s'étudiait avec les ménagements les plus délicats à secourir les pauvres et à cacher avec modestie ses généreuses libéralités (3),
Ces innocentes récréations occupèrent ainsi les premières années de Charles. Mais le temps de l'étude survint, et les progrès que fit le studieux élève firent concevoir dès lors à ses instituteurs les plus heureuses espérances pour l'avenir. L'extérieur décent du jeune Borromée, sa conduite exemplaire, sa piété dans un âge si voisin de l'en-
(4) J.-P. Giussano, Histoire de la vie, vertus^ mort et miracles de saint Charles Borromée , etc» ; traduction en françois de Nicolas de Soiilfour, prestre de la congrégation de l'Oratoire. Paris, MDCXV.
(î) Idem.
(3) Gio. Batt. PossevinO; Discorsi.
fance, fixèrent sur lui tous les regards. Un vénérable prêtre nommé Bonaventure Castiglion, prévôt de l'église collégiale de Saint-Ambroise le Majeur, se faisait surtout remarquer parmi les partisans de Charles. Le bon vieillard ne le rencontrait jamais en son chemin sans l'arrêter, le questionnant avec bonté, et applaudissant à ses réponses inspirées. Interrogé sur l'empressement qu'il mettait à écouter le jeune Borromée , Castiglion répondit ces paroles prophétiques : « Vous ne connaissez point ce sage enfant. Il sera un jour le réformateur de l'Eglise et exécutera d'admirables choses. »
A mesure que Charles croissait en âge, il croissait aussi en sagesse; aussi, lorsqu'il eut atteint sa douzième année, le comte Jule&-César Borromée, son oncle, lui résigna l'abbaye de Saint-Gratinien, située non loin d'Arona, et dont les revenus étaient considérables. A peine instruit des obligations Canoniques des abbés commendataires, le pieux enfant alla trouver le comte Gilbert son père, qui jusque-là avait pris le soin d'administrer les revenus de ce riche bénéfice, et le conjura de trouver bon que le produit de ce patrimoine de Jésus-Christ et des pauvres ne fût point distrait de sa sainte destination , mais qu'il fût consacré en entier à l'entretien et au soulagement des indigents. Cette résolution du jeune abbé, loin d'affliger le comte, le remplit d'une joie incomparable; aussi s'empressa-t-il de remettre dès cet instant à Charles l'administration temporelle de l'abbaye, afin qu'il put suivre les généreux mouvements de son cœur et exercer sa charité si ardente envers les pauvres, les veuves et les orphelins, qui ne cessaient à l'envi d'appeler sur leur jeune protecteur les bénédictions du ciel. « Et si quelques fois il avenoit que pour cause occurrente il prestast quelque argent à son père , il en faisoit mémoire , et
vouloil en quelque façon que ce fust, qu'il lui ftist rendu, pour le distribuer aux malheureux, tant il se monstra, dès ses jeunes ans , juste dispensateur des biens ecclésiastiques (1). »
Charles venait d'atteindre sa seizième année lorsque le comte Gilbert se décida à se séparer de lui et à l'envoyer à Pavie pour y étudier le droit civil et le droit canonique. L'université de Pavie, la cité aux cent towr^^étaitdéjàconsidérée à cette époque comme l'un des plus célèbres gymnases de l'Italie. Des privilèges considérables étaient le partage des savants professeurs qui y enseignaient , et des nombreux écoliers accourus de toutes parts pour suivre leurs doctes leçons. Toutefois à son arrivée à Pavie la surprise de Charles dut être grande. Les universités les plus illustres étaient alors un champ d'armes, plutôt qu'un lieu d'études. Ce n'étaient point les plus studieux, les plus instruits, ceux dont la conduite était la plus régulière qui acquéraient le nom de jeunes hommes distingués. Cette qualification était le plus souvent le partage de ceux qui surpassaient leurs camarades en dissipation, qui se faisaient remarquer par l'éclat de leurs vêtements et la licence de leurs mœurs. Au milieu d'une société semblable, il ne faut pas s'étonner si des tentations de toutes espèces vinrent assiéger Charles, candide jeune homme, d'une maison illustre, riche des biens de sa famille et des revenus des opulents bénéfices ecclésiastiques dont on a vu qu'il avait été pourvu dès sa première jeunesse. Quoique étranger à la manière de vivre de la multitude des autres jeunes gens, il eut plus d'une fois à subir les épreuves si difficiles auxquelles est exposée
(1) J.-P. Giussano, Histoire de la vie, vertus, etc., de saint Charles Borroméeé
la vertu d'un jeune homme excité par les instigations et les sarcasmes de ceux qui se font une gloire de mener une vie dissipée et scandaleuse. Mais Dieu ne permit point qu'il succombât. Fuyant la dissipation et les mauvais exemples, il s'adonna à l'étude avec une louable opiniâtreté, se faisant un devoir rigoureux de remplir au delà de la tâche que lui imposaient ses maîtres, et goûtant à ce travail un plaisir toujours nouveau.
Cette conduite régulière , ces laborieuses veilles attirèrent sur le jeune écolier les regards de ses professeurs. L'un des plus illustres, François Alciati, parent d'André (1 ) qui l'institua son héritier, charmé de la candeur et de l'application de son jeune disciple, lui voua une affection toute paternelle. Charles ne devait point être ingrat. Il se ressouvint plus tard de son ancien maître. Il l'appela à Rome, lui confia les plus hauts emplois, les missions les plus importantes, et obtint de Pie IVqu'Alciati, déjà honoré de l'épiscopat et en possession de riches bénéfices ecclésiastiques, ftkt élevé à la dignité de prince de l'Eglise.
Les progrès du jeune Borromée furent donc rapides; mais la modestie, qui dans ce pieux jeune homme s'unissait à toutes les autres vertus , paralysait ses moyens et l'empé-^ chait de faire preuve vis-à-vis du monde du savoir qu'il avait su acquérir. Ainsi il évitait de prendre part aux confé-
0) Illustre jurisconsulte milanais, le restaurateur delà science du droit, à Milan, au xvi' siècle. Ses Emblèmes le placèrent au premier rang des poêles italiens de cette époque. Comblé d'honneurs et.de dignités pendant sa vie, il mourut en 4550, comme rapprend l'épitaphe suivante, gravée sur son tombeao élevé dans Téglise de Saint-Epiphane, àPavie : Andreœ Alciato Mediolanensi /. C. comiti, protonotario apostolioo, eœsareoqvie senatori, qui omnium doctrinarum orbem absohit, primus legum étudia aniiquo reslituit decori, Vixit annos LVII m. VIII d. IV obiU pridie Idusjanuarias, anno MDL,
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rences publiques, dans lesquelles, selon Tusage de ce siècle, on traitait les questions scientifiques «t littéraires avec une grande abondance de paix)les et les plus subtils arguments. Néanmoins la renommée qu'il fuyait vint le trouver dans sa retraite, et, grâce aux bienveillantes indiscrétions d'Alciati, le savoir du jeuniB Borromée ne fut plus irn mystère pour personne. Quelque attentif, quelque appliqué pourtant que fût Charles aux enseignements de la science , jamais il ne négligeait aucun des devoirs que la religion impose au véritable chrétien. Il consacrait ordinairement ses momentsde récréation à la méditation ou à des exercices de piété, fuyant le désœuvrement et la dissipation. Etait-il contraint de i-ecevoir les visites de quelques-uns de ses condisciples dont les familles étaient alliées ou amies de sa maison , il savait par son maintien réservé , son visage austère, ses expressions chastes, écarter de la conversation toute parole futile ou condamnable, et forcer ses interlocuteurs, quelque hardis qu'ils fussent, à s'observer devant lui et à respecter ses croyances et sa vertu.
La mort du comte Gilbert Borromée, qui advint en 1 558, contraignit Charles à suspendre le cours de ses études. Cette perte cruelle d'un père qu'il honorait et aimait tendrement le jeta dans une affliction profonde et le plus douloureux découragement. Mais sa famille réclama son assistance et son appui, lui confiant la direction et l'administration des intérêts de la noble maison à laquelle il appartenait, et qui devait un jour lui devoir une illustration nouvelle , une splendeur plus grande encore. Charles ne resta point sourd à l'appel des siens; il quitta Pavie, se rendit à Milan, à Arona, et visita également les autres fiefs que le comte Borromée avait possédés, prenant connaissance de l'état de ces biens, des abus qui s'étaient introduits dans leur adminis-
tration, des améliorations à y apporter, et donnant les ordres nécessaires pour que tout fût exécuté avec justice , vigilance et économie. Cette sage et équitable conduite du jeune Borromée était de bon augure pour l'avenir, suivant la maxime de saint Paul , qui dit : « Si quelqu'un ne sait pas gouverner sa propre famille, comment prendra-lr-il soin de TEglise de Dieu ? »
Mais Charles avait bâte de retourner à Pavic, et d'acquérir les connaissances qui lui manquaient encore pour obtenir le grade de docteur. Dès que sa présence ne fut plus nécessaire à sa famille, il s'achemina de nouveau vers cette docte cité, où à peine arrivé, il s'adonna au travail avec une telle opiniâtreté, que sa santé en fot visiblement altérée. Alciati, alarmé de l'état critique de son jeune disciple, exigea qu'il cessât toute occupation sérieuse et se livrât quelque temps au repos et à la dissipation. Charles obéit; mais évitant, comme par le passé , le contact pernicieux de la plupart de ses condisciples, ce fut à la solitude et aux charmes de la musique qu'il dut le retour de la santé et la faculté de reprendre les leçons qu'il avait été contraint d'interrompre. Néanmoins le mal ne cessa point entièrement, et il lui resta • une l^re toux qui dégénéra plus tard en un catharre opiniâtre « qui lui demeura familier jusques à quelques années près de sa fin , que l'humeur pituiteux à force d'abstinence se sécha, en sorte qu'il donna lieu au proverbe italien ; Il remédia del cardinale Borromeo (le remède du cardinal Borromée(l). »
Ce fut vers la fin de l'année 1 559 que Charles , parvenu à sa vingts-deuxième année, reçut le grade de docteur en droit
(I) J.-P. Gîussano, Histoire de la vie, vertus, etc., de saint Charles Borromée,
Frascati et ceux d'Ostie et de Velletri. Enfin , étant âgé de quatre-vingts ans et doyen du sacré collège , il fiit élu pape le jour de la fête de l'Ascension de Tan 1 555, et succéda à Marcel II, dont le court pontificat n^avait point duré au delà de trente et un jours. Le dévouement de Paul IV à la foi catholique, son savoir, son éloquence, sa libéralité, lui attirèrent dans les premiers temps des louanges universelle»^ mais la sévérité qu'il fut contraint de déployer plus tard contre quelques cardinaux ambitieux irrita ceux-ci contre lui et le rendit odieux au peuple. On résolut d'attenter à sa vie. Heureusement cette trame exécrable fut déjouée et l'ordre maintenu dans Rome. Quoi qu'il en soit , le calme qui succéda à ces jours de désordres ne dura que peu de temps , et dès que le peuple eut appris que le pape avait cessé de vivre, il retrouva son implacable et aveugle furem*; il se rua sur la statue du souverain pontife, l'abattit, en traîna la tète et les bras dans les rues de Rome , et à la fin de la troisième journée les précipita dans les eaux profondes du Tibre.
Tandis que ces scènes impies jetaient la terreur et la désolation dans les âmes des hommes religieux et craignant Dieu, les obsèques de l'illustre trépassé se célébraient sans pompe au Vatican , et les restes mortels du pieux successeur de saint Pierre étaient déposés sans bruit dans un humble tombeau en briques , où ils devaient demeurer oubliés jusqu'au temps du pontificat de Pie V, qui, jaloux de conserver à la postérité une des gloires de l'Eglise romaine, fit élever à Paul IV dans l'église de la Minerve un mausolée splendide sur lequel on grava cette épitaphe :
« PAU.LO QUARTO CARAViE POHTIVIGI MAXIMOy
ELOQUEIfTIA, DOCTRINA, SAPIXNTIA SINGULARI
INNO€KNTIA, LIBERATJTATE, ANIMI M.\.GNITUDIME
PR^STANTI, SCÉLERUM YINDICI IHTEGERRIMO ,
CATHOMCjE FIDEI ACRRRINO PROPUGNATORI
Plus V. PONTIFEX MAX1MU8 GRATI ET PII
AlflMI MOKUMKNTUM POSUIT. TIXXT
AlfNOS LXXXIII. MRNSEM 1. DIES XX.
oBiiT Anno MOLIX.xr. kal. septemsris,