PONTIFICATUS SUI ANNO QUINTO
Ce fut le cardinal Jean-Ange Medicis (1 ), frère de Jean- Jacques, marquis de Marignan, l'un des plus grands hommes de guerre de son temps , qui succéda à Paul IV. La faveur dont avait joui naguère en Italie le vainqueur de Sienne, le rival heureux du redoutable Strozzi, avait puissamment contribué à l'élévation de Jean-Ange ; mais cette fois le doigt de Dieu lui-même sembla indiquer aux cardinaux divisés celui d'entre eux qui devait réunir les suffrages unanimes du conclave. Ainsi , une colombe étant entrée dans la chapelle Sixtine, alla, après avoir voltigé çà et là, se poser au-dessus de la cellule occupée par le cardinal Medicis. Cet incident inattendu gagna à Jean-Ange presque autant de partisans que les prières et les promesses de ses amis les plus dévoués lui en avaient obtenu , et son élection , désormais assurée, fut à l'instant proclamée.
A peine le nom du nouveau pape fut-il connu à Milan , que les habitants firent éclater la joie qu'ils ressentaient en voyant l'un de leurs plus illustres citoyens élevé à la pi'emière dignité du monde chrétien. Toutefois, au milieu de
(1) Medicis, Medici ou Mediquin , famille de Milan, reconnue, selon quelques auteurs, par G6me l'S grand-duc de Toscane, comme sortie de rillastre maison dès Medicis de Florence.
14 Hli^TOIlUB
l'allégresse générale, Charles, comme si Pie IV ne lui était attaché ni par les liens du sang, ni par Taffection paternelle qu'il lui avait toujours témoignée , semblait étranger à ce qui se passait autour de lui. Aussi ne vit-il qu'avec indifférence les honneurs extraordinaires qu'on se préparait à lui rendre comme au neveu du souverain pontife, et ne reçuUl que par bienséance , et sans témoigner nul mouvement de joie , les félicitations que les magistrats et les nobles milanais vinrent lui offrir en môme temps qu'à son frère , le comte Frédéric Borromée, « montrant ainsi , dit un écrivain de la vie de saint Charles (1), les sentiments de son cœur, qui était déjà trop bien fondé en l'estime et en l'amour des grandeurs du ciel, pour être transporté de l'éclat des grandeurs de la terre qui s'offraient à lui. »
Tandis que le comte Frédéric s'empressait de se rendre à Rome , impatient d'être mis en possession des charges et privilèges auxquels sa naissance l'appelait, Charles se retirait avec ses sœurs dans le château d'Arona , et là , agenouillé au pied des autels , il priait le Seigneur de fortifier son cœur contre les vanités terrestres , et de répandre ses dons et ses lumières sur le nouveau pontife et sur luimême. Mais cette retraite devait bientôt avoir un terme. Pie rV, qui avait reconnu dans son neveu autant d'aptitude aux affaires temporelles que de vigilance pour les intérêts de la religion , annonça l'intention où il était de confier l'administration de l'Eglise aux mains de Charles. Il le contraignit donc à qtiitter Arona et à venir le rejoindre au Vatican. Quelque désir que Charles eût de continuer à vivre dans la solitude, il s'empressa d'obéir aux ordres du pape. Arrivé à Rome, Pie IV le reçut avec les marques de la plus
(4) A« Godeau, évoque de Vence, Vie 4e mut Çhwle» Bornmée*
DE SAINT GHàBLSS BORROMÉE. 15
tendre affection, et le nomma saocewvement protonotaire {i ), caa-dinal (2), chef de la consulte (3) et archevêque de Milan*
Charles dans Texercice de ces charges éminentes mon-tra que son activité, son savoir et sa prudence n'étaient point au-dessous de la haute mission dont la faveur du sou^ verain pontife Tavait investi. Avide de remplir les intentions du pape, le premier soin du jeune cardinal ftit de s'entourer de doctes ecclésiastiques aux conseils desquels il put recourir toutes les fois qu'il s'agissait de traiter quelque affaire considérable, professant non moins de respect pour leur sapjence que d'admiration pour leurs vertus , et soumettant le plus souvent ses avis à leurs arrête.
Atais de nouvelles faveurs devaient encx)re devenir le partage de Charles, créé par Sa Sainteté grand pénitencier, l^at de Bologne j de la Romagne, de la Marche d'Ancône, protecteur des cantons suisses catholiques, protecteur des ordres de Saint-François, des Carmes, des Humiliés, etc-
Cette vie si nouvelle, ces honneurs inaccoutumés u^ diangèrent pmnt les inclinations intérieures du cardinal Borromée : toutefois, quelque vif penchant qu'il eût pour la retraite, qpielque détaché qu'il fût déjà des vanités du monde, il crut comprendre les devoirs que lui imposait la volonté du souverain pontife, et se persuada qu'il servirait peut-être plus effîcacement encore les intérêts de Di^i si , dans la position élevée où Pie IV l'avait placé, il n'affectait
(4) Le preiaifir éè& notaires aposidiques <|ui étaù càargé d'émre les actes des martyrs «t les circonstances de leur mort.
(2) Sous le titre de cardinal-diacre du litre de samt Martin des Monts.
(5) Sodélé ètai»tie po«r dooTier «on avis mr k» matières qui regaréent a loi (M ia disci^^ne.
point de se dérober trop ostensiblement aux usages de la cour romaine, et se conformait au moins extérieurement aux coutumes observées par la plupart des cardinaux et par les grands. Ainsi sa maison fut nombreuse et brillante. Sa table fut splendide. Ses appartements renfermèrent les meubles les plus somptueux. Les chefs-d'œuvre de peintros illustres, de statuaires habiles, ornèrent ses vastes galeries. L'or, les marbres, l'airain, employés à profusion, annoncèrent la demeure du cardinal-ministre, et attirèrent dans son palais la foule avide de contempler la richesse et la splendeur dont était entouré le neveu bien-aimé du chef de l'Eglise. Mais, au milieu de ce luxe éblouissant, dansées assemblées fastueuses où l'étiquette contraignait Charles à assister, l'humilité et la réserve austère du jeune cardinal, déjà assujetti en secret à la pratique de la plus rigide discipline ecclésiastique, témoignaient assez les pieuses préoccupations de son àme, vertus qui devaient plus tard édifier le monde chrétien, et placer le nom de l'archevêque de Milan à côté de ceux de saint Barnabe, de saint Ëustorge et de saint Ambroise.
Des réunions plus en harmonie avec les inclinations du cardinal Borromée succédaient le soir à ces audiences tumultueuses. Nous voulons parler de V Académie des Nuits vaticanes {Noclesvaticanœ). La fondation de cette société illustre fut un des premiers biens dus à la sollicitude éclairée du jeune ministre. Jaloux de bannir l'oisiveté de la cour de Rome et d'exciter parmi les clercs et les écrivains laïques une noble et utile émulation, Charles voulut que les membres de la nouvelle académie pussent se réunir le soir dans la partie du palais qu'il habitait, et se livrer en commun à la culture des belles-lettres, à la pratique de l'art oratoire et à l'étude des livres saints. Les académiciens pre-
I>£ SAINT CHARLES BORROMÉE. iJ
naient, lors de leur admission dans la compagnie, un nom imaginaire. Charles voulut être appelé le Chaos. Des noms illustres figurent pariai les premiers membres de yJcadémie des Nuits vaticanes : Augustin Valère , qui devint évêque de Vérone et cardinal ; Ugo Buoncompagni, élevé au pontificat sous le nom de Grégoire XIII; Charles Visconti ; François Gonzague ; GuidoFerrier, savant théologien ; Louis Simônetta ; François Alciati, que nous avons vu à Pavie, le maître de Charles, et qui phis tard, à l'instigation de son noble disciple, obtiendra la pourpre du cardinalat. Speronc Speroni (1 ) fut aussi une des lumières de cette docte et chrétienne assemblée, où siégea également Guillaume Sirlet (2). Tandis que Charles travaillait à la gloire de l'EgUse et à l'édification de son siècle , la mort inopinée du comte Frédéric vint jeter le deuil et la consternation au milieu de la famille Borromée. Cet événement funeste, qui enlevait à
(1) Né à Padoue en 4504. Il y professa dès l'an 4528 la philosophie et l'éloquence. Ses compatriotes lui décernèrent les surnoms d'Âristotê, d'Homère et de Démosthène , et lui érigèrent une statue après sa mort.
(2) L'un des plus savants prélats du xvi« siècle. Il était né à Slilo, en Calabce, l'an 4518. Gratian dit de lui (*) que c'était un homme d'une grande érudition et d'une si prodigieuse mémoire qu'il citait sans aucun effort, non- seulement les pensées, mais le texte même des passages les moins connus des principaux ouvrages grecs , latins et hébreux de^ auteurs anciens et modernes. Marcel II, devenu pape, l'appela auprès de sa personne et le chargea de plusieurs missions importantes. Paul IV le nomma protonotaire apostolique. Pie IV, à l'instigation du cardinal Borromée, le décora de la pourpre romaine. Pie V le pourvut de l'évéché de Saint-Marc, et plus tard de celui de Squiliace , en Calabre. Mais en 4 570 Sirlet résigna ce dernier siège à son neveu Marcel , pour se livrer tout entier à la culture des lettres et à son goût pour les livres. Retiré au Vatican , où le pape lui avait confié la direction de sa bibliothèque, il mourut le huitième jour d'octobre de l'an 4 583.
(') VU du eardinai Commendon.
l'Etat on jeuûe seigneur non moins illustra par ses vertus et sa piété que par la haute fortune à laquelle Tavait élevé le chef de l'Eglise , causa une affliction générale à Rome. Pie IV, qui aimait tendrement ses neveux, ne cacha point ses larmes. Seul , le cardinal Borromée sut dissimuler la douleur dont son âme était oppressée, ne quittant point le lit du mourant, assistant ce frère chéri avec un, courage héroïque, et ne paraissant préoccupé que de l'idée consolante que la fin édifiante du comte appellerait sur lui les miséricordes de Dieu, et lui assurerait dans l'éternité les félicités promises aux justes.
Quelque sérénité , quelque résignation que Charles eût témoignée au moment de cette cruelle séparation , la mort prématurée d'un frère qu'il aimait ftit pour le jeune cardinal^ ministre la plus douloureuse épreuve. Convaincu de Tinconstance et de la fragilité des biens terrestres, il résolut d'entrer dans la voie de pénitence la plus austère, et dans la crainte que les instances de sa famille n'ébranlassent ses saintes inclinations, il fit appeler le soir même son oonfes* seuf, le père Ribera, et traça sous les yeux du vertueux et savant religieux de la compagnie de Jésus les règles principales de la réforme qui devait r^ler désormais les moindres actions de sa vie.
Mais, tandis que le cardinal Borromée s'appliquait en secret à échapper aux pompes et aux vanités du monde, le pape, dans l'intention d'augmenter encore la splendeur de sa maison, avait conçu le dessein d'unir Charles en mariage à l'une des plus nobles et des plus riches héritières de l'Etat de Milan. A peine le jeune cardinal eut-il eu connaissance de ce projet, si éloigné de sa vocation, qu'il s'empressa d''y opposer un obstacle insurmontable en recevant le sacrement de l'ordre des mains du cardinal Cesis^ Cotte action hardie
causa un extrême déplaisir an souverain pontife, et comme il témoignait à son neveu son mécontentement et lui reprochait le peu de déférence qu'il avait montré pour sa volonté, le jeune cardinal s*excusa, et répliqua avec une douceur angélique : « Père saînct, que Vostre Saincteté ne se pteigne point de moy , car j'ai pris réponse par moy de longtemps et uniquement désirée (1 ). »
Pendant que ces idées de retraite et de pénitence préoccupaient Charles, la Providence conduisait à Rome un illustre et vertueux prélat, dom Barthélémy des Martyrs, dont les sages et prudents avis devaient triompher des irrésolutions et des scrupules du jeune cardinal-ministre. Humble religieux de Tordre'de Saintr-Dominique, dom Barthélémy avait hésité longtemps avant d'accepter l'archevêché de Bragua ; mais les instances de la reine de Portugal et les ordres formels du père Louis de Grenade , son supérieur et son ami, Tavaient contraint d'obéir. Appelé au concile de Trente, chacun avait été bientôt à njême d'apprécier ses pieuses indinations et son savoir immense. Pendant une suspension des travaux de cette sainte assemblée, le cardinal de Lorraine, qui avait conçu pour l'archevêque de Bragua une grande estime , tenta de le déterminer à l'accompagner à Rome. Dom Barthélémy accepta. Ils partirent le 18 septembre 1563. L'entrée du cardinal dans la capitale du monde chrétien fut brillante et attira un grand concours de peuple. Le cardinal-ministre et le cardinal Altaemps (2) allèrent au-devant du cardinal de Lorraine jusqu'au delà
(4)J.-P. Oiussaao, ^ts^otre delà vie, i)ertu$, ete,, de saint Charle$ Borromée,
(2) Fils d'une des sœurs de Pie IV et de Wolfgang Altaemps» comte de Tempire.
des portes de Rome , et l'accompagnèrent au sacré palais, où un appartement splendide lui avait été préparé. Ce fut ce jour-là que Charles et dom Barthélémy, qui déjà depuis plusieurs années avaient été à portée de se connaître et de s'estimer mutuellement, se virent pour la première fois.
Dans la première audience que le cardinal de Lorraine obtint du pape, il l'entretint de l'archevêque de Bragua et de son jzèle éclairé pour les intérêts et la gloire de l'Eglise. « Je connais , répondit Pie IV, le mérite de ce vertueux évêque, et il y a longtemps que j'ai envie de le voir. » Charles témoigna également un vif désir d'entendre le pieux prélat.
Le lendemain dom Barthélémy se présenta au Vatican.
Le pape le reçut avec les marques de la plus vive affection. « Je sais, lui dit-il, avec quelle ardeur vous avez travaillé au rétablissement de la discipline de l'Eglise. Je la désire comme vous, et voici, ajouta-t-il , en montrant Charles qui était présent, un jeune homme que je vous reuaets entre les mains. Commencez par lui la réformation de l'Eglise , des cardinaux et des évêques. » — « Si j'avais trouvé tous les cardinaux, répondit l'archevêque, dans l'état où Dieu a mis monseigneur le cardinal Borromée, je n'aurais pas proposé au concile de les réformer, mais je les aurais présentés eux-mêmes comme les modèles de la réformation des évêques et des autres ministres de Jésus- Christ (1). »
A peine quelques jours s'étaient écoulés depuis l'arrivée de l'archevêque de Bragua à Rome, que Charles, toujours préoccupé de l'idée de quitter la cour et de fuir le
(4) Le Maître de Sacy, Vie de dom BaHhélemy du Martyrs.
monde, fit prier le prélat de venir le trouver dans l'appartement qu'il occupait auprès de Pie IV. Dom Barthélémy se hâta de se rendre à l'invitation du jeune cardinal. « Je m'étais formé av^nt de vous avoir vu ,une haute idée de vos vertus et de votre savoir, lui dit Charles ; mais, depuis que j'ai pu vous entendre, mon respect et ma confiance vous sont acquis à jamais. Soyez mon guide, faites-moi la grâce d'éclaircir les doutes qui m'assiègent ; » et comme ce prélat semblait étonné, le cardinal ajouta : « Les périls qui m'environnent ici sont infinis. Jeune, sans expérience et n'ayant de vertu que le désir d'être vertueux, ne dois-je point fuir des tentations auxquelles je pourrais un jour succomber ? Neveu du souverain pontife, on cite partout les prétendus services que je rends à l'Eglise , mais Dieu demande-t-il cela de moi ? N'exige-t-il pas plutôt que je me tienne en garde contre ma faiblesse et mon infériorité? Si j'en crois mes pressentiments, sa volonté est que je m'affranchisse des liens qui m'attachent au monde , que je fuie ses joies trompeuses , et que je me retire dans une sainte retraite pour y achever mes jours dans la pénitence et la contrition. »
Cette vertu si pure, cette humilité si sincère, ce mépris si profond des biens terrestres , pénétrèrent l'archevêque de Bragua d'admiratfôn pour le jeune cardinal. « Je ne puis que louer un dessein si pieux , répondit dom Barthélémy, après un moment de silence, car je connais par expérience les avantages de la solitude et de la méditation. Vous voulez sortir du tumulte du monde. J'en suis sorti avec délices, mais en le quittant je n'ai laissé aucun devoir à rempKr. Vous, vous ne pouvez déserter le poste éminent et difficile où vous a élevé la volonté du souverain pontife.
» Si vous étiez avide d'honneurs et de richesses, si votre
humilité et votre prudence ne vous garantissaient point des pièges de l'orgueil , je serais le premier à vous presser de fuir la vie dangereuse de Rome ; mais puisque Dieu vous a fait la grâce d'être insensible aux vanités du monde, puisqu'il semble avoir voulu se servir de vous pour réformer son Eglise, je le loue en louant ses dons et ses œuvres dans votre personne, et je vous adjure de lui rendre grâce et de vous humilier devant lui de ce qu'il a bien voulu vous douer de la prudence , du zèle et de la fermeté qu'il vous a dispensés, et qui ont porté déjà tant d'heureux fruits. Ne désertez donc point un poste auquel vous étiez destiné, et achevez l'œuvre que vous avez si heureusement commencée (1 )- » — (( Ainsi , répondit Charles, votre avis est que je ne dois point suivre mes inspirations secrètes ; que je ne dois point sortir de l'état où la volonté de Dieu m'a placé ; que je ne dois point faillir aux devoirs que l'épiscopat réclame de moi : j'obéirai ! mais ne penserez-vous pas que mon devoir le plus impérieux est avant tout de résider dans mon Eglise, au milieu des âmes confiées à ma vigilance épiscopale, à mon amour ! J'ai déjà demandé à plusieurs reprises et avec instance cette grâce au pape ; mais Sa Sainteté s'est toujours opposée à mon départ (2). »
— (( Votre désir est louable, répliqua l'archevêque, et conforme à ce que le concile de Trente a décrété dans une de ses dernières sessions ; mais il pourrait y avoir du dan^ ger a prendre une pareille détermination avec trop de précipitation. Le souverain pontife a atteint déjà un âge avancé. 11 a besoin d'avoir à ses côtés une personne dévouée. Un
(1) Le Maître de Sacy, Vie de dom Barthélémy des Martyn* it) Tdem.
DE SAINT CRàRUft BORROMÉE. 23
autre que vous pcmrrait abuâer de l'autorité dont a aarait eu possession ; ^ouraez donc à un temps plus opportun votr^ lé^time et louable dessën. Le moment n'est peut-être pas éloigné où vous pourrez le mettre à exécution (4 )• »
Charles, convaincu par ses sages paroles, se jeta dans les bras de l'archevêque de Bragua. « C'est Dieu lui-même qui vous a conduit ici, s'écria-t-il, pour me montrer le chemin que je dois suivre. Avant votre arrivée, mon cœur était oppressé, abattu. J'étais sans courage, sansespoir. Maîsjevous ai entendu, et j'ai retrouvé toute mon énergie, toute mon ancienne ardeur. Non, je ne quitterai point Rome; je ne déserterai point le poste que la confiance du pape m'a départi : puisse du moins mon zèle et mon dévouement aux intérêts de l'Eglise me tenir lieu de talent et ne me rendre point tout à fait indigne de la mission difficile confiée à mes mains inhabiles (2). »
Cette victoire que dom Barthélémy venait de remporter remplit l'âme du pieux prélat d'une joie inexprimable. Dès ce moment, les deux amis devinrent inséparables, et Charles puisa chaque jour dans ces amicales conférences la force dont il avait besoin pour vaquer avec fruit aux affaires importantes dont il avait la direction. Mais les sessions du concile étant sur le point d'être reprises, l'archevêque de Bragua fut contraint de retourner à Trente. Cette séparation causa une vive affliction au cardinal-ministfe. Quoi qu'il en soit, les deux amis se promirent, en se quittant, de s'écrire souvent, et dom Barthélémy, avant de s'éloigner de Rome, remit à Charles, en souvenir de son affection, un
(4) Le Maître de Sacy, Vie de dom Barthélémy des Martyrs. (î) Idem.
petit traité écrit en entier de sa main, l'Jiguillon des pas-teurs {Stimulus pastorum) , qu'il avait œmposé pour son usage, et qui devait servir plus tard de guide à Charles, alors que celui-ci serait de retour dans son archevêché de Milan.