‹ Histoire de la vie et des découvertes de Christophe ColombChapitre 13 sur 22 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

COMMENT L AMIRAL EUT RAISON DES OBSTACLES QUE LES IN- DIENS AVAIENT RÉSOLU DE METTRE AU RAVITAILLEMENT DES ESPAGNOLS

■ Après le départ des séditieux, l'Amiral eut la satisfaction de voir, grâce à Tabondance relative qui régnait parmi les Espagnols, la plupart des malades revenir à la santé. Cette abondance était due surtout aux Indiens qui d'abord nous avaient très régulièrement approvisionnés; mais, outre qu'ils n'étaient pas gens à faire de grands travaux, dans leurs champs pour en tirer d'abondants produits, et que d'ailleurs la consommation d'un seul Espagnol équivalait à celle d'au moins vingt Indiens, ils ne laissèrent pas, grâce aux propos et aux actes vexatoires des séditieux, de concevoir pour nous des sentiments hostiles; ils résolurent de ne plus venir nous apporter des vivres.

La situation était embarrassante et délicate. Pour les obliger de force à nous ravitailler, il eût fallu que la plupart des nôtres s'en allassent guerroyer à terre, en laissant pour ainsi dire seul sur les navires l'Amiral, que ses accès de goutte tourmentaient et accablaient de plus en plus. Le désir de posséder les choses que nous avions coutume de leur donner en échange n'était plus assez vif chez eux pour que nous pussions y trouver un moyen de les attirer, à moins peut-être de décupler le prix ordinaire des moindres choses, ce

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De quelque soumission et de quelque zèle qu'eussent fait preuve ces pauvres gens, ils n'avaient pu longtemps supporter une tâche aussi accablante. Les Espagnols, prenant les rames à leur tour, les relayaient, mais les jours et les nuits se passaient sans que, par suite des courants contraires, on eût fait beaucoup de chemin, et les provisions de toutes sortes touchaient à leur fin, sans qu'on pût se croire encore rapproché de l'île Espagnole. Déjà un des Indiens était mort de soif, la plupart des autres gisaient exténués au fond des cauots, lorsque, la température s'étant un peu rafraîchie, tous reprirent assez de vigueur et d'espoir pour fournir une nouvelle somme d'efforts; enfin ils découvrirent une petite île sur laquelle ils relâchèrent, mais où ils ne trouvèrent rien que des rochers complètement arides, dans les creux desquels cependant ils purent recueiUir un peu d'eau de pluie, qui leur procura un véritable soulagement, et quelques coquillages qu'ils firent cuire et qui leur rendirent un peu de force.

De là, du reste, à quelques huit ou dix lieues au nord, une grande terre se montrait qui pouvait être celle qu'il désirait atteindre. Un peu reconfortés, ils se remirent courageusement en mer au couchant du soleil, et le matin, ils se trouvèrent à proximité de cette terre qui n'était autre, en effet, que l'île Espagnole, où ils abordèrent à hauteur du cap Saint-Michel.

Après que, pendant deux jours, il se furent reposés sur ce rivage où ils trouvèrent quelques fruits pour apaiser leur faim, et de Teau vive pour étancher leur soif, Fiesqae, qui était homme d'honneur et qui avait à cœur de tenir la parole donnée à l'Amiral, voulut se

rembarquer pour la Jamaïque, mais ni Espagnols,, ni Indiens ne consentirent à l'accompagner, il dut donc renoncer à toute idée de retour.

Diègue Mendez, lui, était déjà parti en côtoyant l'île avec son canot, pour se rendre à la résidence du gouverneur. Très aflaibli par la traversée, malade de la fièvre quarte, après avoir fait un long trajet par mer il s'engagea dans les montagnes pour gagner Suragna, où lui avait-on dit se trouvait le commandeur de Lorès, et où il arriva après avoir enduré, lui et les siens, les plus rudes fatigues.

Le gouverneur le reçut avec tous les témoignages de sympathie, mais, requis par lui d'envoyer des secours à TAmiral, il sut alléguer toutes sortes de prétextes pour ne pas faire droit à sa demande. Mendez, cependant, fidèle au mandat reçu de l'Amiral, redoublait sans cesse d'insistance ; enfin^ après mainte réponse évasive, après mainte vaine promesse, le gouverneur consentit à lui permettre de se rendre à Saint-Domingue, et d'y fréter un navire des deniers et revenus que l'Amiral avait en ce pays. Mais, quelque diligence qu'il put faire, luttant contre un mauvais vouloir évident, ce ne fut qu'au mois de mai de l'année 1504, que Mendez réussit à compléter l'armement de ce navire, et qu'il put l'expédier à l'île Espagnole.

COMMENT L AMIRAL, MALGRE TOUT SON BON VOULOIR, NE PUT ENTRER EN ARRANGEMENT AVEC PORRAS ET COMMENT PRIT FIN CETTE SÉDITION

Quand l'Amiral eut reçu la visite de la caravelle envoyés par le gouverneur de l'Espagnole, et quand il sut que Mendez affrétait un navire pour venir le délivrer de sa fâcheuse situation, il crut qu'il devait en faire informer Porras et les siens, pour que, toute dissension oubliée, ils vinssent se joindre à lui en prévision du départ qui devait être prochainement possible. Il députa donc vers eux, deux de ses plus graves compagnons qu'il chargea, d'ailleurs, de leur remettre la moitié des salaisons qu'il avait reçues du gouverneur.

Arrivés au lieu où se tenait Porras, les envoyés de l'Amiral eurent toutes les peines du monde à obtenir de lui un sérieux entretien. Il les reçut avec hauteur et défiance, tenant pour suspectes toutes leurs affirmations, ne voulant voir dans la démarche qui était faite auprès de lui, qu'un de ces actes de perfidie dont l'Amiral avait été, disait-il, coutumier à toutes les époques de sa vie, et déclarant qu'il se refusait aussi bien aux pardons qu'aux arrangements.

En fin de compte, les avances pacifiques de l'Amiral semblèrent avoir produit l'effet contraire à celui qu'il en attendait, car non seulement Porras et ses gens persistaient ouvertement en leur rébellion contre lui, mais

encore nous fûmes bientôt prévenus qu'ils se disposaient à se rendre aux navires, pour prendre tout ce qui pourrait leur convenir et faire prisonnier l'Amiral, sur le sort duquel ils délibéreraient ensuite.

Ils ne tardèrent pas, en effet, à se mettre en marche, vers ce port de la Gloire, où nous habitions les œuvres hautes des vaisseaux^ échoués, et s'arrêtèrent, pour prendre leurs dernières dispositions, auprès d'une bourgade d'Indiens, alors nommée Maima, sur l'emplacement de laquelle les Espagnols ont élevé depuis une cité qu'ils ont appelée Séville. En apprenant leur venue, l'Amiral, qui connaissait leurs méchantes intentions, envoya au-devant d'eux son frère le préfet, avec mission de leur faire entendre une dernière fois de sages remontrances, et de les exhorter à la conciliation.

Il crut prudent, toutefois, de le faire accompagner de telle sorte que, au cas échéant, il fut en état de leur tenir tête.

Le préfet partit donc avec cinquante hommes, aussi bien armés que résolus à faire leur devoir. Arrivé à quelque distance de la bourgade où se tenaient les rebelles, il leur envoya les deux mêmes hommes qui déjà étaient allés leur proposer la paix, et qui la leur proposèrent de nouveau. Mais Porras et les siens, jugeant que ces démarches pacifiques témoignaient de la faiblesse de ceux qui les faisaient faire, ne voulurent rien entendre; et, en brarldissant leurs épées et leurs lances, ils se prirent à courir sur la troupe du préfet en criant Tue l tue L.. bien décidés d'ailleurs, comme ils en étaient convenus d'avance, à mettre d'abord à mal le préfet, après la mort duquel, pensaient- ils, la défaite des autres serait chose facile et certaine.

Leur attaque assez vive réussit d'autant moins qu'ils croyaient ne trouver qu'une insignitiante résistance; mais, reçus de pied ferme , ils eurent dès le premier choc cinq ou six des leurs abattus, et les gens du préfet, profitant de leur désarroi, les assaillirent en bon ordre, les cernèrent, en tuèrent quelques-uns, en blessèrent plusieurs autres, et finalement firent prisonnier Porras, dont la capture fut le signal de la débandade pour ceux qui étaient encore eu état de s'enfuir. Le préfet, toujour-s impétueux, se disposait à les poursuivre, mais les principaux de ses compagnons l'en dissuadèrent, en lui remontrant que la leçon déjà donnée devait être suffisante pour que les fuyards revinssent d'eux-mêmes plus tard implorer leur pardon.

Toujours est-il que la défaite des séditieux avait eu dès lors pour effet de ramener à notre parti les Indiens dont les esprits avaient été tournés contre nous, et qui attendaient l'issue de l'engagement, pour faire cause ^>ommuneavec les vainqueurs. Nos gens, ramenant leur important prisonnier, revinrent aux vaisseaux où l'Amiral ne put que les féliciter de cet heureux coup de main, en rendant grâce au Seigneur de les avoir particulièrement protégés dans ce combat pour la justice; car il n'y avait d'autres blessés que le préfet, égratigné à une main, et un matelot atteint d'un coup de lance au flanc, dont cependant il mourut quelques jours plus tard, bien que sa blessure parût fort légère.

Le jour suivant (20 mai 1504), ainsi qu'on l'avait pu prévoir, les derniers compagnons de Porras envoyèrent demander à l'Amiral qu'il voulût bien les recevoir avec indulgence, affirmant qu'ils avaient un vif repentir de leurs actes d'indisciphne et de rébel-

lion, et qu'ils étaient prêts à lui jurer obéissance. L'Amiral proclama un pardon général, dont serait toutefois excepté Porras, qu'il importait, selon lui, de garder en prison, pour qu'il ne pût fomenter de nouveaux troubles dans la malheureuse colonie. Tous rentrèrent et furent reçus en grâce, avec oubli absolu du passé, mais, comme le peu d'espace dont nous disposions sur la partie emmergée des navires n'aurait pas suffi à loger convenablement les nouveaux venus, l'Amiral, leur assignant un commandant pour les diriger et maintenir en bon ordre, en fit une brigade, qui dut camper à terre, avec charge d'acheter des Indiens, contre des menus objets dont on pouvait se défaire, les vivres qui nous étaient nécessaires pour attendre la venue des navires que nous avait annoncée Diègue Mendez.

COMMENT L AMIRAL SE RENDIT A L ILE ESPAGNOLE, PUIS EN CASTILLE, OU NOTRE-SEIGNEUR LE REÇUT EN SA SAINTE GLOIRE

Une année s'était écoulée depuis que nous avions abordé à la Jamaïque, lorsqu'y arriva le vaisseau frété à Saint-Domingue par Mendez, des deniers de l'Amiral, Amis et ennemis s'embarquèrent ; et, le 28 juin 1504, nous mîmes à la voile pour l'île Espagnole. Contrariés que nous fûmes par les vents et les courants qui, en

ces parages, portent toujours sur les cotes dont nous voulions nous éloigner, nous ne pûmes atteindre au port de Saint-Domingue que le 13 août.

Le gouverneur, dissimulant ses véritables sentiments, lit à l'Amiral la plus honorable réception, et lui donna même sa maison pour logement; ce qui n'empêcha pas que de son autorité privée, il ne mit en liberté Porras, et parlât de poursuivre ceux qui l'avaient fait prisonnier, empiétant ainsi sur les attributions de la justice royale, qui seule pouvait instruire ce procès.

Quoi qu'il en fût, la plupart des gens qui étaient venus de la Jamaïque, désirant rester à l'ile Espagnole, l'Amiral partit pour la Casti'lle, le 12 septembre, n'emmenant guère avec lui que sa famille et les plus fidèles de ses serviteurs.

La traversée, d'abord facile et heureuse, devint bientôt pénible et périlleuse; à plusieurs reprises nous eûmes nos mats brisés, nos voiles emportées, et plus d'une fois nous pûmes croire que nous ne reverrions pas la terre espagnole. Mais, après de longs et pénibles retards, nous abordâmes au port de Saint-Lucaz de Barameda, puis nous gagnâmes Sévilie, où l'Amiral, d'ailleurs fort souffrant, put enfin se reposer après tant de travaux et de peines.

Ce ne fut qu'au mois de mai de l'année 1505 qu'il put songer à se rendre à la cour du roi catholique, — je dis du roi, parce que l'année précédente, la glorieuse reine Isabelle s'en était allée à une vie meilleure.

En apprenant ce lamentable événement, l'Amiral éprouva une profonde affliction, car cette princesse l'avait toujours soutenu de son estime et de sa puissante protection, tandis que son époux, prêtant l'oreille

aux insinuations de ses ennemis, s'était souvent montré contraire à ses projets.

Il eut d'ailleurs des preuves manifestes de cette disposition, lorsqu'il se présenta devant le roi, qui, tout e:i semblant lui faire le meilleur accueil, et tout en exprimant l'intention de le maintenir dans ses dignités, l'en eût immédiatement privé s'il n'eût été retenu par les convenances, qui s'imposent d'elles mêmes aux personnages de haut rang.

Appréciant seulement alors à leur juste valeur les immenses avantages qui pouvaient résulter de la découverte des Indes, il regretta de voir l'Amiral investi d'un pouvoir aussi étendu sur les terres conquises, et associé pour une aussi large part aux bénéfices qui devaient en revenir. Il lui proposa donc de l'investir d'autres titres, et de lui assurer d'autres récompenses. Mais Dieu ne lui permit pas d3 donner suite à ces injustes desseins, car non seulement à cette époque il dut céder le trône au roi Philippe (1), mais encore TAmiral, doublement accablé par la goutte et par le chagrin de voir tous ses droits méconnus, rendit rame, k Valadolid, le 20 mai, jour de l'Ascension de l'année 1506.

Après avoir reçu avec grande dévotion tous les sacrements de l'Eglise, « mon Dieu! — s'écria-t-il, et ce furent ses dernières paroles, — je remets mon esprit entr^' vos mains (2) » et nul doute que le Seigneur de miséricorde et de bonté ne l'ait reçu dans sa Rloire.

(1) Qui était son gendre, et qui le déposséda des Étuts composant !.i :SUCcession de la reine Isabelle.

(2) Ce sont 1), comme on lésait les dernières paroles de Jésus-Christ.

Son corps fut porté à Séville, où il fut enterré avecgrande pompe dans la cathédrale (1).

Pour immortaliser le souvenir de ses grandes ac-lions, l'on mit sur son tombeau, par ordre du roi, cette inscription en langue espagnole :

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