C0M3IENT L AMIRAL S ETANT ELOIGNE, QUIBIO VINT ASSAILLIR LES CHRETIENS
Des pluies étaient venues qui, en grossissant les eaux du fleuve avaient rendu possible la sortie des navires. L'Amiral, pensant avoir suffisamment assuré la tranquillité du pays, décida de prendre la mer pour se
rendre d'abord à l'île Espagnole, d'où il poursuivrait sa route vers la Castille, après qu'il aurait fait expédier des secours aux gens qu'il laissait à Bethléem.
Nous sortîmes donc, non sans peine toutefois, du fleuve où nous étions à l'ancre. Ces difficultés, à vrai dire, furent en quelque sorte providentielles; car une de nos chaloupes étant revenue à terre après que nous eûmes gagné la mer, pour reprendre des objets dont nous avions dû nous alléger afin de franchir plus facilement la passe, y arriva juste au moment où les Indiens, sous la conduite de Quibio, attaquaient les Espagnols.
Après avoir vu les navires s'éloigner, ils étaient venus fondre, sans plus de retard, sur les maisons de Bethléem, qu'ils criblaient de leurs traits, et qui, couvertes seulement de feuilles de palmiers, étaient faciment transpercées de part en part.
Déjà quelques-uns des nôtres avaient été blessés, quand le préfet, qui était homme de grand courage, se mettant à la tête de six ou sept Espagnols, fit contre les Indiens une vigoureuse sortie qui les obligea à se retirer dans les bois.
Un peu plus tard, ils revinrent à la charge, la bonne contenance des Espagnols les obhgea de nouveau à la retraite; mais un des nôtres fut tué, et six ou sept, parmi lesquels le préfet, reçurent des blessures assez graves.
Entre temps, les gens de la chaloupe qui venaient du navire, avaient pu apercevoir le combat. Plusieurs d'entre eux avaient voulu se porter au secours des assiégés, mais un certain Tristan qui la commandait, alléguant les ordres précis qu'il avait reçus de l'Amiralr
prétendit que s'il abordait, les Espagnols venant chercher refuge dans la chaloupe, la ferait couler, ce qui serait d'un grand préjudice pour les navires, et, sans plus se soucier de ce qui pourrait advenir aux gens de terre, il s'engagea dans les bras étroits du fleuve, pour aller à la recherche des objets qu'il devait rapporter.
Mal lui en prit, en vérité, car lorsque les Indiens le virent ainsi aventuré, ils \inrent l'assaillir avec de nonabreux canots qui portaient beaucoup d'hommes et qui manœuvraient plus légèrement que la chaloupe. En peu de temps, l'équipage entier fut mis hors de combat et massacré ; il n'en échappa qu'un tonnelier qui, s'étant jeté à l'eau, put gagner à la nage les bords du fleuve, et s'en alla rapporter ce qui venait d'arriver aux gens de Bethléem.
Grande fut l'épouvante de ceux-ci, à l'idée qu'ils ne pourraient donner avis de leur détresse à l'Amiral qui, d'ailleurs, privé de sa chaloupe, serait peut-être hors d'état de les secourir; pour ajoutera leur découragement, ils virent bientôt passer sur le fleuve cette même chaloupe pleine de cadavres, que les corbeaux déchiquetaient déjà, et l'heure leur sembla prochaine où ils auraient un sort semblable.
Comprenant du reste que les Indiens exaltés par leur victoire allaient venir les assaiUir plus résolument encore, et qu'il leur serait impossible de résister dans la faible position qu'ils occupaient, ils gagnèrent près de l'embouchure du fleuve un lieu découvert, où à l'aide des tonneaux, des madriers et des divers autres matériaux dont ils disposaient, ils se construisirent une sorte de camp retranché, où ils installèrent leur artillerie, et d'où ils espéraient pouvoir tenir à distance les
Indiens qui, de crainte des projectiles, n'oseraient guère s'aventiii-er hors du pays boisé .
Plusieurs jours s "étaient écoulés sans que l'Amiral, dont les navires se tenaient à l'ancre en vue de la côte, vit revenir la chaloupe." Il ne savait à quelle cause attribuer ce retard, mais attendant d'heure en heure le retour de ses gens, il différait toujours de faire partir une nouvelle embarcation.
Sur ces entrefaites, il advint qne les Indiens que nous retenions prisonniers aux navires, firent une tentative d'évasion. Un soir, on avait oublié de fermer solidement avec les chaines la trappe du pont où ils étaient enfermés ; ce qu'on avait jugé inutile, parce que plusieurs marins couchaient tout auprès. La nuit, les captifs firent si bien en se groupant, en se portant mutuellement les uns sur les épaules des autres, qu'une grande partie d'entre eux purent atteindre cette ouverture, dou ils se précipitèrent à tout hasard dans la mer; et on ne les revit plus.
Il va de soi que quand on s aperçut de cette évasion, on verrouilla sohdement la trappe pour que ceux qui restaient, ne fussent pas tentés de s'échapper à leur tour ; mais, en rentrant le matin dans le lieu où ils étaient renfermés, on les trouva pendus ou plutôt étranglés avec les cordes qu'ils avaient pu trouver, car, vu le peu d'élévation du plancher, leurs jambes étaient repliées et trainaient à terre. De telle sorte qu'il ne resta plus aucun des prisonniers sur le navire; ceux qui n'avaient pas fui, s'étant tués de désespoir pour n'avoir pu suivre leurs compagnons.
En principe, leur perte nous eût été assez indiâèreate, si, par suite nous n'avions pu craindre que Qiibio,
sachant qu'il ne nous restait plus aucun otage entre les mains , ne déclarât une guerre plus acharnée aux Espagnols restés à Bethléem, dont nous continuions à être sans nouvelles. La chaloupe ne revenait pas, et nous ne disposions plus que d'une seule petite embarcation, avec laquelle nous ne pouvions guère songer à descendre en force sur le rivage.
Un pilote dit à l'Amiral que s'il voulait le faire conduire jusqu'à une certaine distance de la terre, il irai^ à la nage tâcher de savoir ce qui se passait. L'Amiral accepta. Cet homme courageux fit ce qu'il avait proposé, et revint bientôt nous apprendre en quel état se trouvaient réduits nos malhem'eux compatriotes. Dès lors il ne pouvait plus être question de les laisser sur cette terre, car c'eût été les condamner aune mort inévitable et et prochaine.
L'Amiral résolut donc d'attendre à l'ancre que tous fussent venus à bord et y eussent transporté le matériel et les vivres qui leur restaient. On ne put employer à ce transport que la petite chaloupe des navires et un canot, que ceux de terre s'étaient précédemment approprié. Dieu permit heureusement que, pendant les huit ou dix jours nécessaires à ce transbordement, la mer restât bonne ; s'il fût survenu le moindre mauvais temps, ce pouvait en être fait de nous tous, car nos vaisseaux, attaqués des vers, et faisaient eau de toutes parts, n'eussent pu tenir au mouillage. Enfin, ce fut avec une grande joie que nous nous vîmes tous réunis: la flottille, bien qu'en fort mauvais état, fit alors voile pour l'ile la plus rapprochée. Selon les pilotes, nous eussions dû nous diriger vers l'Espagnole, mais l'Amiral, dont l'expérience n'était jamais eu défaut, déclara que nous devions
trouver plus tôt la Jamaïque... La traversée fut longue et pénible, longue, car les vents nous étaient contraires autant que les courants, pénible, car ainsi que je viens de le dire les vers avaient tellement perforé la coque de nos navires que nous devions continuellement travailler aux pompes pour les maintenir à flot.... Enfin, Dieu qui tant de fois déjà était intervenu, daigna encore veiller sur nous. Après avoir trouvé quelques rafraîchissements dans une petite île voisine de Cuba, nous fûmes portés par les courants sur les côtes de la Jamaïque. Nous nous réfugiâmes d'abord dans un port, qu'à son premier voyage l'Amiral avait nommé Bon-Port, parce qu'il offrait un abri très sûr contre la tempête. Nous dûmes cependant le quitter, car outre que le pays environnant était absolument stérile, il n'y avait point là d'habitants dont nous puissions, au cas échéant, recevoir du secours et des provisions. Nous fîmes donc un dernier effort pour gagner un peu plus à l'est , un autre port dit de la Sainte-Gloire ^ où nos vaisseaux n'entrèrent que pour s'y échouer littéralement sur les rochers, car nous étions à bout de forces pour épuiser l'eau et les maintenir à flots. Après les avoir tirés bord à bord, aussi près que possible du rivage dans cette anse, d'ailleurs fort bien abritée de toutes parts, nous les laissâmes se submerger à demi. L'eau les envahit jusqu'à hauteur des ponts, et nous dûmes nous établir sur les châteaux de poupe et de proue, que nous fortifiâmes de notre mieux, pour le cas où les habitants songeraient à venir nous inquiéter.
COMMENT UNE NOUVELLE SEDITION S'ÉLEVA CONTRE l'aMIRAL
Dès que nous fûmes ainsi installés à une portée d'arquebuse de la rive, les Indiens du pays, qui étaient gens doux et paisibles, vinrent avec leurs canots nous offrir des vivres et divers objets qu'ils désiraient vivement échanger contre les choses que nous pouvions leur donner.
Pour que ces relations se gardassent aussi pacifiques que possible, et afin qu'il n'y eût aucun tort causé ni aux chrétiens ni aux Indiens, l'Amiral décida, dès l'abord, que deux des nôtres seraient seuls chargés de conclure tous les marchés, et chaque jour, répartiraient entre les gens des navires les choses achetées des Indiens.
Nous étions, d'ailleurs, à peu près dépourvus de provisions, car outre que nous avions perdu beaucoup de temps à venir jusque-là, il n'avait pas été possible au départ de Bethléem, d'embarquer tout ce qu'on aurait voulu. Mais, grâce à Dieu, l'île abondait en provisioDs de tous genres, et les habitants ne demandaient qu'à trafiquer avec nous.
Toutefois, et justement à cause de cette abondance qui aurait pu être mauvaise conseillère à beaucoup des nôtres, d'ordinaire aussi peu continents que disciplinés, l'Amiral renonça à toute idée d'étabhssement à terre, et déclara qu'il n'y aurait pas d'autre lien d'habitation
que les vaisseaux échoués. Il prévoyait le cas où nos Espagnols, allant cà et là dans l'Ile, entrant dans les cases des Indiens, se croiraient en droit d'}- prendre tout ce qui leur conviendrait, manqueraient de respect aux femmes, ou brutaliseraient les eufants ; ce qui n'eût pas manqué d'amener bientôt des constestations, des querelles, des rixes, et nous eût mis en inimitié avecles indigènes.
Il fut donc établi que nul ne pourrait descendre à terre s'il n'y était régulièrement autorisé, et pour des motifs acceptés de l'Amiral. On fixa en outre, de concert avec les Indiens, une sorte de tarifs des divers objets qui pouvaient leur être achetés, de manière à ce qu'aucun désaccord ne fût possible.
Ces sages règlements, bien obervés des deux parts, avaient d'excellents effets.
Pendant que nous étions très régulièrement fournis de ce qui pouvait nous être nécessaire, les gens du pays conservaient pour nous les meilleurs sentiments. Mais quelque supportable que fût notre situation, elle ne pouvait se prolonger indéfiniment ; il importait de songer aux moyens de retourner en Castille. A cet effet, l'Amiral avait plusieurs fois rassemblé en conseil les principaux de son entourage, afin de délibérer sur les mesures qu'il serait possible de prendre pour gagner au moins l'Ile Espagnole.
Attendre que des navires vinssent jeter l'ancre dans ces parages, c'eût été se fier au plus vague et décevant espoir ; penser à en fabriquer de nouveaux, alors qu'on ne disposait ni d'outils, ni de matériaux convenables, c'eût été s'exposer à faire de longs et pénibles efforts, pour n'arriver qu'aux plus insignifiants résultats
et perdre un temps précieux à consommer notre ruine, au lieu d'y apporter le moindre remède.
Tous conseils pris, il parut à l'Amiral que le plus sage parti serait de faire savoir à Tile Espagnole comment il se trouvait là perdu avec les siens, et de réclamer l'envoi d'un navire de secours.
A cet effet, il choisit, parmi ceux qui s'offraient à lui pour cette très difficile et très périlleuse entreprise, les deux hommes qui lui parurent devoir la remplir avec le plus de prudence et de courage. Je dis de prudence et de courage, car nous ne disposions pour cette traversée d'aucune autre embarcation que de ces grands canots d'Indiens dont j'ai mainte fois parlé, et quand on sait que ces canots, creusés dans un seul tronc d'arbre, n'ont plus, une fois qu'ils sont chargés, que quelque pouces de bordage hors de l'eau, on s'imagine à quel dauger de submersion ils se trouvent exposés, dès que la mer n'est plus parfaitement calme.
Quoiqu'il en fût, l'on prit parmi les canots que nous offraient les Indiens, les deux qui semblèrent convenir le mieux pour un aussi long voyage. Dans l'un devait monter Diègue Mendez, secrétaire de l'expédition, avec six Espagnols et dix Indiens pour rameurs, et dans l'autre Barthélémy Fiesque, gentilhomme génois, avec le même équipage.
Il était dit que lorsque les deux canots auraient touché à l'île Espagnole, Diègue Mendez se rendrait directement à Saint-Domingue, tandis que Fiesque reviendrait vers nous, dans le double but de nous apprendre que la mission s'accomplissait, et de nous prouver que, au cas échéant, la traversée était possible avec des embarcations de ce genre.
Les canots étant préparés, on attendit pour le départ un jour de grand calme, que Dieu nous envoya bientôt.
Alors ils prirent la mer, le long de la côte, pour gagner la pointe de l'ile, accompagnés par le préfet qui, après les avoir perdus de vue à l'horizon, s'en revint au port de la Gloire, où nous étions, en s'efforçant de persuader aux Indiens qu'il trouvait sur son passage de se maintenir avec nous en bonnes et amicales relations.
Mais il arriva que, quelque temps après le départ des canots, un certain nombre des Espagnols restés aux navires, où ils vivaient confinés, tombèrent malades, tant par suite des fatigues et des privations éprouvées au cours du voyage, que du régime d'alimentation auquel les avait forcément soumis l'épuisement de nos provisions de viande, de vin, et même de pain.
Or, pendant que les souffrances arrachaient des plaintes à ceux-ci, d'autres qui se portaient bien, mais qui s'impatientaient de leur réclusion , allaient répétant qu'ils voyaient bien que l'Amiral ne voulait pas retourner en Espagne, d'où les rois catholiques l'avaient banni ; qu'on en avait eu la preuve quand le commandant de l'ile Espagnole lui avait interdit de prendre terre ; que les canots s'étaient rendus en Castille pour traiter de sa grâce et non à l'Ile Espagnole pour demander des secours ; que pendant qu'on négociait en sa faveur, il était tenu de résider dans cette île, qui lui avait été assignée comme lieu d'exil... et maints autres propos, non moins absurdes que ridicules.
Parmi les mécontents, ceux qui traduisaient le plus
énergiquement leur mécontentement dans le but évident de pousser les autres à la révolte, étaient deux frères Porras, qui se disaient en grand crédit à la cour, parce que l'une de leurs sœurs était la maîtresse d'un trésorier royal nommé Morales. Ces deux hommes dirent et firent si bien qu'ils se virent bientôt reconnus pour chefs d'une conjuration, comptant une cinquantaine d'individus. A un jour dit, ayant rassemblé les objets qui pouvaient leur être de première nécessité, ils allèrent en armes trouver l'Amiral, qui, souffrant dune grave atteinte de goutte, était alors couché sur le château de poupe. Puis François Porras, qui d'ailleurs était capitaine d'un des navires échoués, prenant la parole du ton le plus arrogant : « Comment se fait-il, seigneur, demanda-t-il, que vous vous obstiniez à rester ici, et que vous ne songiez pas à retourner en Castille ? »
L'Amiral, bien que fort étonné et froissé de la façon insolente dont cette question lui était adressée, daigna répondre qu'il avait des raisons fort plausibles pour ne pas chercher à quitter l'île, puisque tous les moyens de transport lui faisaient défaut, et que d'ailleurs il n'attendait que la venue du navire qui lui serait probablement envoyé de l'île Espagnole pour reprendre la mer et regagner avec eux la terre castillane.
— Trêve de vaines paroles, interrompit brusquement Porras, embarquez-vous promptement, ou restez ici à la garde de Dieu. Quant à moi, je pars pour la Castille avec ceux qui consentiront à me suivre. »
A peine eut-il articulé ces mots que, de toutes parts, les autres se mirent à crier qu'ils voulaient aller avec lui. Puis, brandissant leurs armes, ils se répandirent
eu tumulte sur le navire, qu'ils semblaient avoir pris d'assaut, et on les entendait répéter : a En Castille ! en Castille ! mort à qui ne nous suivra pas ! Capitaine, que devons-nous faire ? »
En présence de ce désordre, l'Amiral, bien qu'il endurât de cruelles douleurs, voulut se lever pour réprimer l'insolence de ces mutins ; et déjà le préfet, l'épée à la main, se disposait à les attaquer ; mais quelques sages et fidèles serviteurs s'interposèrent, qui retinrent l'Amiral et son frère pendant que d'autres, suppliant Porras de s'éloigner pour n'être pas cause de plus graves malheurs, lui remontraient qu'il était parfaitement libre de mettre à exécution son projet de départ, mais que s'il advenait que par ses violences il fût cause de la mort de l'Amiral, il encourrait, sans nul doute, le plus terrible châtiment.
Les conjurés n'insistèrent pas; s'emparant d'une dizaine de canots, que l'Amiral avait achetés des Indiens, en toute prévision, et qui étaient amarrés autour des navires, ils y descendirent, chargés des choses qui leur appartenaient, où qu'ils avaient prises çà et là.
Puis, comme s'ils eussent levé Fancre d'un port de Castille avec la flotte la mieux équipée, ils s'éloignèrent en poussant de joyeuses acclamations, sans commisération aucune pour les malades, qu'ils abandonnaient privés d'aide et de ressources.
A ceux-là, bientôt, l'Amiral put aller porter, avec sa douceur coutumière, des paroles de consolation et de reconfort qui furent du meilleur effet.
Les séditieux , guidés par leur capitaine Porras, suivirent d'abord les côtes de l'île, pour en gagner la pointe septentrionale, comme avaient fait Diègue Men-
dez et Fiesque. Chemin faisant, ils prenaient souvent terre, et dépouillaient les Indiens du rivage de tout ce qu'ils trouvaient à leur convenance ; ils leur disaient d'aller se faire payer par l'Amiral, et de le tuer au besoin, s'il ne s'exécutait pas de bonne grâce, en ajoutant que, détesté de tous les chrétiens, il devait l'être aussi des Indiens, dont il était le pire ennemi; car, il n'avait établi sa résidence dans leur pays, qu'avec rintention de les opprimer et de les exterminer, quand il leur aurait pris tout ce qu'ils possédaient.
Lorsqu'ils furent arrivés à l'extrémité de l'île, ayant pris avec eux un certain nombre d'Indiens pour ranieurs, ils se lancèrent vers la pleine mer ; mais outre que leurs canots, trop chargés, n'avançaient que lentement, ils trouvèrent bientôt des vents contraires et des flots agités qui les remplirent d'effroi. Ils n'avaient pas encore fait quatre lieues que, désespérant de pouvoir aller plus loin, ils résolurent de revenir sur l'île, et même avec un tel désarroi, qu'une vague, ayant passé par-dessus bord de l'un des canots, les hommes qui le montaient, au lieu d'épuiser cette eau par les moyens ordinaires, se prirent à jeter aussitôt à la mer, pour alléger l'embarcation, les provisions de toutes sortes qu'ils avaient faites, ne gardant rien de plus que leurs armes. Puis, comme leurs canots embarquaient encore quelques lames, et qu'ils pensaient courir de graves périls, ils ne virent rien de mieux, pour décharger les canots, que de précipiter à l'eau les malheureux Indiens, frappant de coups de couteaux ceux qui résistaient, et coupant les mains de ceux qui, en nageant pour se sauver, s'accrochaient aux bordages. Ils en tuèrent ou noyèrent une ving-
taine, ne laissant la vie qu'à ceux qui leur servaient de pilotes, pour conduire ces barques qu'ils ne savaient pas diriger eux-mêmes.
Ayant repris terre, il se trouvèrent fort divisés d'opinion sur la voie à suivre ; tel voulant continuer à louvoyer le long des côtes, tel proposant de retourner aux navires, où, sous prétexte de faire la paix avec l'Amiral, ils s'empareraient de tout ce qu'ils avaient laissés; d'autres songeaient à gagner Cuba, ou bien affirmaient que par l'extrémité opposée de l'ile on aborderait bien plus vite à l'ile Espagnole. A plusieurs reprises même, ils essayèrent de reprendre la mer, pendant les accalmies, mais ils ne s'éloignaient jamais beaucoup du rivage, sans que la peur ne les saisît de nouveau et ne les ramenât sur l'île.
Au total, ils finirent par se disperser dans l'île, qu'ils ravageaient à qui mieux mieux, vivant de rapine et de violence, mangeant ce qu'ils pouvaient extorquer aux Indiens avec plus ou moins de peine ou de danger, selon que les populations qu'ils rencontraient, étaient plus ou moins disposées à se laisser rançonner et dépouiller par eux.