QUELLES FURENT LES OCCUPATIONS DE L AMIRAL AVANT SA VENUE EN ESPAGNE
Quand l'Amiral eut acquis les connaissances nécessaires, il se mit en mer et fit plusieurs voyages en Orient et en Occident. Je dois avouer que je suis fort imparfaitement renseigné sur tout ce qui concerne les premiers temps de sa vie (1), car lorsque la mort le surprit, le respect filial m'avait jusqu'alors empêché de le questionner d'une manière suivie sur ce sujet,
(1) Cette assertion ne doit pas nous surprendre, Fernand Colomb n'avait que seize ans quand son père mourut; il n'en avait que quatre quand celui-ci partit pour son premier voyage. Il s'était donc fort rarement trouvé avec lui. Lorsqu'il prit part à la dernière expédition, Fernand n'avait que quatorze ans. Au cours de ce voyage, qui fut très difficile, très pénible, l'Amiral, presque toujours souffrant et même alité, devait converser peu, et encore moins sans doute après son retour.
OU, pour parler plus franchement, étant alors bien jeune, je n'attachais pas à ces choses tout l'intérêt dont elles étaient dignes.
Mais je puis me rapporter aux écrits qu'il a laissés, que je possède, et qui sont d'irrécusables témoignages.
Dans une lettre qu'il adressait en 1501 aux rois catholiques (1), à qui certainement il n'eût rien osé dire qui fût contraire à la vérité, je trouve les lignes suivantes :
« Princes Sérénissismes, tout jeune j'embrassai la carrière maritime que depuis j'ai toujours suivie. Ce genre de vie inspire à celui qui s'y livre, le désir ardent de connaître les secrets de l'univers.
(( A l'heure actuelle, j'ai consacré plus de quarante années à parcourh' en naviguant les diverses parties du monde connu. J'ai été en relation, au cours de mes voyages, avec maints personnages pleins de science et de sagesse : clercs et séculiers, latins, grecs, mores, gens enfin de toutes les races et de toutes les croyances.
« Notre-Seigneur combla mes désirs, en me donnant l'esprit de pénétration. Il permit, qu'après avoir acquis un savoir suffisant en géométrie, en astronomie, je devinsse fort entendu en l'art de navigation. De plus il me fit industrieux, et rendit mes mains habiles à retracer convenablement les divers aspects de notre sphère, avec ses villes, ses montagnes, ses fleuves, ses îles, ses ports... Tout en acquérant ces différentes connaissances, je m'appliquais à voir, à étudier tous
(1) On sait que ce titre de Bois catholiques avait été conféré par le pape Innocent VIII à Fernand V, d'Aragon, et à sa femme Isabelle de Castille, pour avoir définitivement délivré l'Espagne de la domination des Maures.
les ouvrages traitant d'histoire, de cosmographie, de philosophie et d'autres sciences : c'est ainsi que l'évidente main de Notre-Seigneur, m'ouvrant l'intelligence, la dirigea vers l'idée d'aller à la recherche des Indes, et m'inspira la ferme volonté de poursuivre l'exécution de ce projet. Plein de cette pensée, je m'adressai à Vos Altesses. Tous ceux à qui jusque-là j'avais parlé de cette entreprise n'avaient fait qu'en rire, et en nier avec mépris la possibilité.
« C'était en vain que je m'autorisais de mes études, de mon savoir. Vos Altesses seules eurent foi en mes paroles, et me prêtèrent un ferme appui... »
Dans une autre lettre écrite de l'île Espagnole (l), au mois de janvier 1495, aux mêmes souverains, les entretenant des erreurs qui peuvent être commises dans la direction des navires, il dit :
<c J'avais été envoyé à Tunis pour m'y emparer d'une galère ennemie. Il arriva qu'étant prêt de l'île de Saint-Pierre sur les côtes de Sardaigne, j'appris que cette galère était escortée de deux vaisseaux et d'une caraque; cette nouvelle ayant causé une grande terreur parmi les gens de mon équipage, ils résolurent de ne pas aller plus avant, et de gagner Marseille par un autre navire.
« Voyant que je ne pourrais sans artifice les contraindre, je parus me rendre à leur désir; et faisant carguer les voiles, je changeai le sens de la boussole. C'était le soir, le lendemain au lever du soleil nous nous trouvâmes en vue du cap de Carthagène, tandis
(1) Saint-Doiningue. On verra plus loin la raison de cette dénomination d'île Espagnole.
que tous avaient la certitude d'avoir fait route sur Marseille ...»
Dans une sorte de mémoire que l'Amiral avait rédigé pour démontrer que les cinq zones sont également habitables, et arguant de sa propre expérience, il dit encore :
« L'an 1477, au mois de février, je poussai en naviguant jusqu'à cent lieues au delà de l'île de Thulé (1), qui est éloignée de soixante - quatorze degrés de la ligne équinoxiale. En cette île, les Anglais, notamment ceux de Bristol, vont porter leurs marchandises. A l'époque où je m'y trouvai, la mer n'était point prise par les glaces, il y avait des marées si fortes que sur certains points elles atteignaient jusqu'à vingt-six brasses... »
« J'ai séjourné, dit-il ailleurs, dans la forteresse de Saint-George des Mines du roi de Portugal (2), qui est située sous la ligne équatoriale, et je puis attester que ces régions ne sont nullement inhabitables comme plusieurs ont voulu le prétendre. »
Dans le livre de son premier voyage, il dit qu'il vit jadis sur la côte de Maneguette quelques sirènes qui n'ont pas avec les femmes la ressemblance que les peintres ont coutume de leur prêter.
Dans un autre endroit, « mainte fois en allant par
(1) La Thulé antique, sur le compte de laquelle on a beaucoup discuté, ne serait autre que l'Islande. Ce passage a donné lieu d'ailleurs à plusieurs observations, que nous n'avons aucun intérêt à reproduire, Tauteur n'ayant ici pour but que de montrer que l'Amiral avait navigué sous toutes les zones connues.
(2) Les Portugais qui, les premiers, avaient poussé d'aventureuses expéditions le long de la côte faricaine, exploitaient des mines d'or en Guinée. D'où le nom de Côte d'or resté à la région où se trouvait le plus important de leurs établissements.
mer de Lisbonne en Guinée, j'ai été à même de reconnaître que l'on graduait mal les lignes méridiennes ; » ailleurs, il dit qu'à Chio, île de l'Archipel, il vit extraire le mastic de certains arbres...
Ailleurs encore, il affirme que pendant plus de vingttrois ans il n'a pas quitté la mer, et qu'il a visité tous les pays connus de l'orient à l'occident, du nord au midi.
Tous ces passages de ses écrits, dont je pourrais multiplier les citations, témoignent, en somme, qu'il avait acquis, par une longue pratique de la mer, le savoir et l'expérience qui devaient assurer le succès de ses merveilleuses entreprises.
COMMENT L AMIRAL CONÇUT, EN PORTUGAL, LA PREMIERE IDÉE DE SES DÉCOUVERTES
Si nous cherchons la cause première de la venue de l'Amiral en Espagne, nous devrons la rapporter à un homme qui portait le môme nom que lui, et qui d'ailleurs était son parent en même temps que son compatriote.
Ce Colomb avait acquis une grande réputation d'homme de mer pour avoir notamment dirigé des flottes destinées à combattre les infidèles. Telle était d'ailleurs la nature de son renom que les enfants n'en entendaient parler qu'avec efTroi et comme d'une sorte d'être terrible. Il fallait en réalité que sa valeur fût
grande, car une fois, avec des forces bien inférieures, il captura quatre grandes galères vénitiennes. On l'avait surnommé Colomb le Jeune pour le distinguer d'un autre Colomb qui avant lui avait été aussi un habile et intrépide navigateur. Sabellicus, qui fut le Tite Live de notre temps, a dit dans son histoire que vers l'époque où Maximilien, fils de l'empereur Frédéric III, fut élu roi des Romains, Jérôme Donato alla en Portugal, comme ambassadeur de Venise, afin de remercier au nom de cette république le roi Don Juan II d'avoir secouru les équipages de ces quatres grandes galères que Colomb le Jeune, après les avoir capturés et dépouillés avait déposés sur le rivage. Or l'Amiral naviguait en ce temps-là sous les ordres de ce Colomb le Jeune, qui, ayant appris que les galères vénitiennes revenaient de Flandre, se mit à leur recherche et les trouva entre Lisbonne et le cap Saint- Vincent.
Les vaisseaux s'accostèrent, et une lutte ardente, terrible, s'engagea, où les combattants, animés de la même fureur et soutenus par un courage égal faisaient usage de toutes les armes, usaient de tous les moyens pour nuire à leurs ennemis.
Commencé dès le matin, le combat, qui avait fait beaucoup de victimes des deux parts, durait encore à la chute du jour, quand le feu se déclara en même temps sur le vaisseau génois où se trouvait l'Amiral, et sur une des grosses galères vénitiennes, ces deux navires étant liés ensemble par les grapins et les chaînes dont les marins usent en cas d'abordage.
Le désordre était trop grand pour que, d'un côté ni de l'autre, il fût possible de songer à conjurer le désastre. En peu de temps, l'incendie prit de telles pro-
portions que tous ceux qui s'effrayaient à l'idée de mourir dans les flammes n'eurent d'autres ressources que de s'exposer à une mort relativement plus douce en se jetant à la mer.
Excellent nageur, mais voyant que la côte était à plus de deux lieues, l'Amiral saisit un aviron qui se trouvait à sa portée, et, tantôt s'aidant de cet appui , tantôt fendant l'eau par ses propres forces, et se recommandant à Dieu, qui mainte fois déjà l'avait protégé en de périlleuses aventures, il fut assez heureux pour atteindre le rivage, où il arriva toutefois en un tel état de fatigue qu'il lui fallut plusieurs jours pour se rétablir.
Il avait abordé non loin de Lisbonne, où il savait qu'habitaient beaucoup de Génois. Il se rendit donc le plus tôt qu'il put dans cette ville, où ses compatriotes lui firent un si cordial accueil, qu'il résolut de s'y fixer et y prit en effet résidence.
Comme il tenait là une conduite irréprochable , et qu'au demeurant il était bien fait de sa personne, il arriva qu'une demoiselle de noble maison, nommée Phihppa Mogniz, le rencontrant au monastère de Tous-les-Saints, où il avait coutume d'aller entendre la messe, le remarqua, se prit pour lui d'affection, et enfin l'épousa.
Pietro Mogniz, père de la demoiselle, était mort quelque temps auparavant ; les nouveaux époux habitèrent avec sa veuve. Or la belle-mère de l'Amiral, voyant qu'il avait une grande passion pour l'étude de la cosmographie, lui apprit comme quoi son mari défunt avait été un marin très expert et très aventureux, qui de concert avec deux autres capitaines de navire était
allé découvrir plusieurs îles dans les eaux africaines (1). Elle lui donna toutes les cartes, tous les papiers qu'avait laissés son mari.
Entre temps, l'Amiral s'informait de tous les détails relatifs aux fréquents voyages que les Portugais faisaient alors sur les côtes de Guinée. Son plus grand plaisir était de s'entretenir avec les marins qui revenaient de ces contrées.
Je ne saurai dire au juste, ce qui toutefois est probable, si ce fut durant son établissement en Portugal qu'il fit lui-même le voyage des mines et de Guinée, mais toujqurs est-il qu'alors il commença à poursuivre cette idée que si l'on naviguait vers l'occident, comme les Portugais naviguaient vers le midi, on ne saurait manquer d'y faire d'importantes découvertes.
Pour s'affermir mieux encore dans cette idée, il se prit à relire les écrits des principaux cosmographes qu'il avait étudiés autrefois, et à méditer les raisons astronomiques qui pouvaient corroborer son opinion. Il notait en conséquence tout ce qui dans les ouvrages qu'il lisait, aussi bien que dans ses entretiens avec les marins, lui semblait venir en aide à sa manière de voir. De l'ensemble de ses remarques il déduisit la certitude qu'à Poccident des îles Canaries et du Cap-Vert devaient se trouver des terres qu'il était possible d'aller découvrir. Mais afin que l'on puisse voir comment^ partant de ce simple raisonnement, il arriva à édifier un aussi grand projet, pour répondre au désir de beaucoup de gens qui veulent connaître les données
(1) Notamment Madère dont, paraît-il, il avait été le premier gouverneur.
exactes qui lui confirmèrent l'existence de ces terres, et lui communiquèrent l'audace de son entreprise, j'exposerai ici tout ce que j'aurai pu découvrir dans ses écrits.
LES PREMIÈRES RAISONS QUI PORTERENT L AMIRAL A PENSER QUE l'on pouvait DECOUVRIR LES INDES OCCIDENTALES
Je trouve trois principales sortes de raisons qui portèrent l'Amiral à admettre la possibilité de la découverte des Indes.
Tout d'abord, et comme considération fondamentale, l'amiral s'était dit que l'ensemble des terres et des mers forme une sphère qu'on devait pouvoir contourner de l'orient à l'occident, de telle façon que les hommes qui marchent sur les divers points de ce globe, ont forcément les pieds en complète opposition les uns aux autres (1). En second lieu, et sur la foi d'auteurs sérieux, il se convainquit que si la sphère terrestre avait été explorée en grande partie, encore pouvait-on croire qu'il restait beaucoup de points à découvrir, notamment en ce qui concerne cette étendue qui, selon P.tolémée, touche à l'extrémité orientale des Indes, de sorte qu'en partant de cet orient l'on devait venir aborder aux Açores ou aux îles du Cap-Vert
(1) Allusion à la théorie des Antipodes, si longtemps et si souvent débattue avant la découverte du nouvel hémisphère.
qui étaient alors les plus occidentales des terres connues. Il pensa, en troisième lieu, que l'étendue qui existe entre l'extrémité orientale des Indes et les dites îles du Cap -Vert ne pouvait mesurer plus du tiers du cercle général de la sphère, et que, puisque on avait poussé à l'orient jusqu'à la quinzième des vingt-quatre heures (1) ou parties qui divisent l'ensemble du globe, il ne devait rester que neuf parties à franchir pour aller d'un point extrême à l'autre.
Il ajoutait à cela ce que dit Strabon, au quinzième livre de sa géographie, qu'aucune armée (2) n'était parvenue en réalité à l'extrémité orientale des Indes ; puis l'assertion de Ctésias disant que l'Inde est aussi grande que tout le reste de l'Asie ; de Pline et d'Onésicrite estimant qu'elle occupe le tiers de la sphère ; de Néarque lui prêtant des plaines qu'on ne saurait franchir qu'en quatre mois de marche : ce qui le conduisait à penser, que si cette terre des Indes s'étendait aussi loin qu'on le supposait, c'était autant à retrancher entre les plus extrêmes des points connus et les îles du Cap-Vert.
De toutes ces raisons il déduisait non seulement la possibilité d'entreprendre la recherche de ces terres ignorées, mais encore il trouvait normal que, si ces terres étaient un jour découvertes on dût les nommer îndcs. C'est donc bien à tort qu'on lui a reproché d'avoir appelé de ce nom des terres, qui en réalité ne sont pas les Indes proprement dites ; mais qui , soit qu'elles confinent à l'extrémité orientale des Indes par d'autres
(1) Les cercles des anciens cosmographes étaient des heures en nombre égal à celles de la révolution diurne,
(2) Le texte porte armata qu'il faudrait peut-être traduire par flotte, sens du mot armada que devait porter le texte espagnol.
terres, soit que des mers les en séparent, n'étaient pas moins pour lui la continuation des Indes d'au delà du Gange, dont aucun géographe n'avait jusqu'alors déterminé les limites; et comme ces terres n'avaient encore reçu aucun nom, l'Amiral leur donna celui du pays le plus voisin, et les appela du reste Indes Occidentales, pour les distinguer des Indes Orientales.
Par-dessus tout d'ailleurs, vu ce que chacun pouvait savoir de la richesse et de la beauté des Indes connues, il pensa que ce nom sonnerait bien aux oreilles des rois catholiques, et qu'en leur disant qu'il comptait découvrir les Indes par l'Occident, il vaincrait leur dernière indécision touchant l'appui qu'il demandait pour son entreprise ; et il faut croire qu'il n'eut pas tort de penser et d'agir ainsi.
DES SECONDES RAISONS QUI PORTERENT L AMIRAL A PROJETER LA DECOUVERTE DES INDES
Pour se confirmer dans l'opinion qu'il était possible de découvrir des terres à l'occident, et que ces terres une fois découvertes devaient recevoir le nom d'Indes, l'Amiral trouvait dans les auteurs célèbres mainte autre affirmation.
C'étaitpar exemple Aristoteattestant dansle deuxième livre du Ciel et du Monde, que l'on devait pouvoir aller en quelques jours des Indes à Cadix ; Averroës confirmant ce dire;Sénèque disant dans ses Questions na-
tiirelîes, qu'un navire poussé d'un vent propice, devait aller en peu de jours de la pointe extrême de l'Espagne aux Indes. Et si, comme on le pense généralement ce Sénèque est le même que l'auteur des tragédies, il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il ait fait dire par le chœur de sa Médée (1) :
« Un temps viendra au cours des siècles, où l'Océan (( élargira la ceinture du globe, pour découvrir à « l'homme, une terre immense et inconnue; la mer « nous révélera de nouveaux mondes, et Thulé ne (( servira plus de borne à l'univers. »
Strabon, Pline, Marc Polo , Jean de Mandeville, Pierre d'Aiily, Jules Capitolin lui offraient aussi de notables témoignages; mais ce fut un physicien florentin, nommé maître Paul (2), qui acheva de lui fournir les raisons décisives servant de base à son grand projet.
Ce Paul était l'ami d'un chanoine de Lisbonne nommé Fernand Martinez, avec lequel il entretenait une correspondance assez suivie. Dans les lettres qu'échangeaient les deux amis, il était question des expéditions maritimes qui se faisaient vers le midi des côtes africaines, et de celles qui pourraient être dirigées vers l'occident. L'Amiral ayant eu connaissance des lettres du physicien florentin, qui l'avaient vivement intéressé, eut Fidée de lui écrire, en lui envoyant par l'entremise d'un Florentin qui se trouvait alors à Lisbonne, une petite sphère, où il avait marqué
(1) Acte II, scène m.
(2) Contemporain du pape Léon X, le physicien Paul est cité par plusieurs écrivains. Il s'était notamment fait connaître et apprécier en établissant un gnomon ou cadran solaire à Saintô-Marie-Nouvelle de Florence, en 1468.
les terres qui lui semblaient pouvoir être découvertes. Le physicien lui répondit une lettre en latin qni fut, comme je l'ai déjà dit, d\me grande et décisive autorité sur son esprit, et dont voici la teneur :
YIII
LETTRE DE PAUL , PHYSICIEN FLORENTIN , A L AMIRAL, SUR LA DÉCOUVERTE DES INDES, PAR LA VOIE d'oCCIDENT
« A Christophe Colomb, Paul, physicien, salut.
« J'apprends le grand et noble désir que tu as de passer dans les régions où croissent les épices (i), c'est pourquoi, en réponse de ta lettre, je t'envoie la copie d'une autre que j'ai dernièrement adressée à un de mes amis qui se trouvait au service du roi de Portugal avant la guerre de Castille, et j'y joins une carte marine semblable à celle que je lui ai envoyée. »
« A Fernand Martinez, chanoine de Lisbonne.
« Je suis heureux de savoir que tu es en grand crédit auprès de ton illustre roi. Tu m'annonces que malgré nos fréquents entretiens au sujet de la route qui doit exister entre l'Europe et les Indes, chemin que je crois beaucoup plus court que celui que suivent ordinairement les Portugais en côtoyant la Guinée; tu m'annonces, dis-je, que Sa Majesté désirerait encore quelques éclaircissements sur cette nouvelle route, afin que ses vaisseaux pussent la -tenter. Quoique je ne doute pas que l'étude de la sphère ne vienne à l'appui de mon opinion sur la conformation du globe,
(l) Les ludes Orientales ou Asiatiques.
pour rendre mes observations plus faciles à saisir, j'ai jugé à propos d'y joindre une carte semblable à celles dont on fait usage sur mer, carte qui a pour limites à l'occident les côtes comprises depuis l'Irlande jusqu'à la Guinée inclusivement; j'y ai tracé toutes les îles qui, selon moi, se trouvent le long de la route qui, de l'occident doit mener aux Indes, et représente Textrémité orientale du continent asiatique avec les îles et les ports où l'on doit mouiller. Tu peux soumettre cette carte à Sa Majesté en lui communiquant mes remarques... Ne t'étonne point que je désigne sous le nom de couchant les contrées où croissent les aromates et que l'on appelle vulgairement aujourd'hui orient, puisqu'en faisant voile vers le couchant on doit finir par trouver ces régions, que l'on prétend ne pas s'étendre au delà du levant... J'ai eu soin de dessiner encore sur cette carte plusieurs endroits de l'Inde où l'on pourrait s'abriter en cas de vents contraires, de tempêtes ou de quelque autre accident imprévu. Mais pour te donner une idée exacte de ces contrées que tu désires connaître, j'ajouterai qu'elles ne sont fréquentées que par des marchands qui ont un nombre considérable de navires et de matelots, et que les marchandises y aftluent comme dans les autres pays les plus commerçants, surtout à Zaiton, port très considérable, où tous les ans l'on charge au moins cent navires de poivre, sans préjudice du grand nombre de ceux qui emportent d'autres produits.
« Ce pays, considérablement peuplé, est divisé en beaucoup de provinces et même de royaumes contenant d'innombrables villes, qui sont sous la domination d'un prince appelé le grand Can (ce qui signifie le
roi des rois), qui fait le plus souvent sa résidence dans la province du Catai.
« Les prédécesseurs de ce prince furent très désireux d'entrer en relations avec les princes chrétiens. Il y a environ deux siècles, l'un d'eux envoya des ambassadeurs au souverain pontife, pour l'engager à lui donner des savants, des docteurs qui Tinstruisissent lui et ses peuples dans notre foi ; mais les envoyés trouvèrent sur leur route de tels obstacles qu'ils durent s'en retourner sans avoir accompli leur mission.
(c Le pape Eugène IV (1) reçut aussi de la part de ces souverains un ambassadeur qui lui rappela l'estime que sa nation professait pour les chrétiens. Me trouvant alors à Rome, je m'entretins longuement avec lui de son pays et notamment de la beauté, de l'importance des villes, des monuments, des rivières qui s'y trouvent. Il me rapporta toutes sortes de choses merveilleuses sur la multitude des bourgs, des cités bâtis le long des cours d'eau ; il m'en cita un notamment qui baigne plus de deux cents villes, où l'on voit des ponts de marbre très larges, ornés de milliers de colonnes...
« Cette contrée mérite donc à tous égards qu'on en recherche le chemin; car il peut nous en venir de grandes richesses en or, argent, pierres précieuses, outre une grande quantité d'épices rares qui n'ont pas encore été apportées chez nous... Cette vaste contrée est, parait-il, gouvernée de fait par des philosophes, des savants qui excellent dans les arts, dans les lettres et qui ont aussi le commandement des armées.
« Tu verras que, à partir de Lisbonne, en allant vers
(1) Qui occupa le saint-siège de 1431 à 14-17.
l'occident, j'ai tracé sur la carte vingt- six divisions, dont chacune équivaut à deux cent cinquante milles pour atteindre la célèbre et grande cité de Quittai, qui mesure environ cent milles ou trente-cinq lieues de tour, et qui est ornée de douze ponts de marbre. Son nom signifie la Ville céleste. On raconte des merveilles des hommes de génie auxquels elle a donné le jour, de ses richesses, de ces édifices. Résidence ordinaire des rois, elle est située dans la province de Mango, près du Calai. Depuis l'île d'Antilia, que tu connais et que tu appelles des Sept-Villes, jusqu'à l'île Cipango,je compte dix espaces ou deux mille cinquante milles, c'est-à-dire deux cent vingt-cinq lieues : on trouve dans cette île une quantité considérable de perles et de pierres précieuses. C'est avec des plaques d'or fin qu'on y couvre les temples et les demeures des souverains. La route pour atteindre cette île est inconnue, mais je suis certain cependant qu'on peut s'y rendre avec sûreté. J'aurais encore beaucoup d'autres remarques à faire, mais nous nous en sommes entretenus de vive voix, et j'ai l'assurance que tu m'as bien compris... Assure Sa Majesté qu'elle me trouvera sans cesse plein de zèle pour tout ce dont elle daignera me charger. »
De Florence, le 25 juin 1474(1).
Depuis, l'Amiral reçut du même savant florentin, une autre lettre ainsi conçue :
A Christophe Colomb, Paul, physicien, salut. « Je considère comme très noble et très digne d'ap-
(1) Remarquons que cette lettre, datée de 1474, est antérieure de dix. Iiuil ans au premier voyage de découverte de Christophe Colomb, qui n'eut lieu qu'en 1492.
probation le projet que tu as formé de naviguer du levant à roccident, selon les indications fournies par la carte que je t'ai envoyée et qui seraient encore plus évidentes sur une sphère. J'ai plaisir à voir que j'ai été bien compris et je me réjouis non seulement de la possibilité de ce voj^age, mais encore de l'honneur et des avantages qui en doivent revenir à tous les chrétiens. « Je voudrais que tu pusses en prendre aussi nettement l'idée que moi, qui la dois aux entretiens que j'ai eus en cour de Rome avec toute sorte de savants et de voyageurs. J'ai la certitude que lorsque ce voyage aura été accompli, il en résultera pour nos contrées une grande abondance de richesses, notamment en épiceries et en métaux précieux. Et, d'ailleurs, ce bénéfice en reviendra aussi aux rois, aux princes de ce pays qui désirent si vivement contracter alliance avec les chrétiens, afin de recevoir d'eux les enseignements de la science et de la religion. C'est pourquoi je ne m'étonne point que toi, qui as le cœur fort et aventureux, et que la nation portugaise (1), qui compta toujours beaucoup de gens prêts aux grandes et nobles entreprises, vous songiez à effectuer cette glorieuse expédition (2) ? »
(1) La lettre de Colomb à Paul étant datée du Portugal, il était tout naturel que le physicien pensât que les Portugais dussent être associés à l'entreprise si elle avait lieu.
(2) Malgré les erreurs fondamentales qu'expriment les lettres du savant Florentin, nous avons cru devoir les conserver dans toute leur teneur, comme indiquant un des singuliers points de départ que purent avoir les projets du navigateur génois. Ce Catai dont il parle, avonsnous besoin de le remarquer, n'est autre que la Chine : et à ce propos, il fait particulièrement usage de la narration du célèbre voyageur vénitien, Marco Polo, qu avait visité ces contrées, au milieu du treizième siècle. (Voy. les Récits de Marco Polo, dans la Bibliothèque d'Aventures et de Voyages, dont le présent volume fait partie.)
DE CHRISTOPHE COÎ^OMB 31
Ces lettres, je le dis encore une fois, achevèrent d'exciter l'Amiral à poursuivre le projet de ses découvertes, — bien qu'elles continssent de graves erreurs, puisqu'il y était affirnaé que les premières terres qu'on trouverait seraient le Catai et l'empire du grand Can, tandis que, — ainsi que depuis l'a démontré l'expérience, — il y a une grande distance de ces pays à ceux qu'a découverts l'Amiral.
LES DERNIERES RAISONS QUI POUSSERENT L AMIRAL A LA DÉCOUVERTE DES INDES
Ajoutons à toutes ces raisons l'espoir que l'Amiral avait conçu de rencontrer, avant d'atteindre au pays cherché, quelques îles ou terres plus importantes, qui eussent été pour lui comme une station intermédiaire d'une grande utilité.
11 avait pour se confirmer en cette idée, l'opinion de beaucoup de philosophes et savants qui tenaient comme certain, que sur l'étendue de la sphère, la terre occupe plus d'espace que l'eau. Il pensait qu'entre l'extrémité de J'Espagne et les limites de l'Inde, devaient se trouver des îles, comme la chose a depuis été démontrée ; et il était d'autant plus porté à penser ainsi, qu'il avait souvent entendu des marins ayant fréquenté la mer Occidentale, des îles Açores à Madère, faire à ce sujet, maints récits étranges ou merveilleux qu'il ne manquait pas de fixer en son esprit, comme venant à l'appui de ses propres suppositions.
Je ne dois pas laisser de rapporter quelques-unes de ces choses, qui peuvent intéresser les curieux.
Certain jour, notamment un pilote portugais nommé Martin Vincent, lui dit que se trouvant à quelque quatre cent cinquante lieues à l'occident du cap Saint- Vincent, il avait aperçu et prit en mer une pièce de bois sculptée, qui certainement n'avait pas été travaillée avec des outils de fer ; et que, comme depuis plusieurs jours le vent soufflait de l'occident, il ne faisait pas doute pour lui que cette pièce de bois ne fût venue des îles qui doivent exister dans ces régions maritimes.
Un nommé Pierre Correa , mari d'une des bellessœurs de l'Amiral, lui affirma qu'il avait vu à l'île de Port-Saint (1), un morceau de bois du même genre qui avait dû être poussé là par les mêmes vents ; et qu'en outre on montrait au même lieu des espèces de cannes ou roseaux d'une grosseur telle que, en les coupant d-'un nœud à l'autre, on aurait pu en faire des barils contenant au moins neuf bouteilles de vin. Or, aucun des pays alors connus ne produisant de semblables végétaux, il fallait que la mer eût apporté ces cannes, dont parle d'ailleurs Ptolémée, de l'une des îles qui sont dans la mer Occidentale, si ce n'est des Indes ellesmêmes.
On avait aussi rapporté à l'Amiral qu'aux îles Açores, et particulièrement à Gracieuse et à Fagial, quand le vent avait soufflé longtemps de l'occident, on trouvait communément sur les rivages, une espèce de pin qui ne croît sur aucune des terres connues des navigateurs ;
(I) L'une des stations des Portugais sur la côte équatoriale de l'Afrique.
qu'en outre, dans l'île des Fleurs, qui est une des Açores, la mer avait un jour rejeté deux cadavres dont le visage, très large, avait un aspect tout autre que celui des chrétiens. On ajoutait qu'au cap de la Verga, on avait un jour aperçu au loin sur la mer plusieurs almédies ou barques couvertes, que le mauvais temps avait dû — à ce que l'on supposa, ~ entraîner hors de leur route dans le trajet de l'une à l'autre des îles occidentales.
Au surplus, non seulement l'Amiral recueillait des indices de ce genre, mais encore il rencontrait des marins lui déclarant qu'ils avaient vu ces îles mêmes. Parmi ceux-là se trouvait un certain Antonio Leme, établi aux îles de Madère, qui lui assura qu'ayant un jour couru longtemps vers l'occident avec sa caravelle, il avait aperçu trois îles. A la vérité, l'Amiral n'accordait pas beaucoup de créance à ces assertions qui lui paraissaient venir de gens qui, en somme, n'avaient pas poussé au delà d'une centaine de lieues sur la mer Occidentale et qui avaient fort bien pu prendre pour des îles quelques simples récifs ou des nuées immobiles. Tout au plus supposait-il qu'ils avaient rencontré de ces îles flottantes dont Pline et Sénèque ont parlé dans leurs ouvrages et desquelles, sous le nom d'îles de Saint-Brandan, on a conté toutes sortes de fables. On lui affirmait d'ailleurs que parmi les habitants de l'île de Fer, des Açores, beaucoup prétendaient qu'à un certain moment de l'année, l'on découvrait à l'horizon des terres lointaines. On disait même qu'une fois un marin de Madère s'étant rendu auprès du roi de Portugal, lui avait demandé une caravelle pour aller découvrir un pays qui, tous les ans, à la même époque,
devenait visible aux confins de la mer. On racontait d'ailleurs, qu'au huitième siècle de l'ère chrétienne, sept évèques portugais, suivis de leurs ouailles, s'étaient embarqués pour gagner cette ile, où ils avaient bâti sept villes, et qu'ils n'avaient plus voulu quitter, ayant d'ailleurs brûlé tous leurs vaisseaux, tous leurs agrès pour s'interdire toute possibilité de retour. On ajoutait que du temps de l'infant don Henri de Portugal 11), un vaisseau de cette nation fut poussé par la tempête sur cette ile. Les gens de l'équipage étant descendus à terre, furent conduits à l'éghse par ceux du pays, qui.tenaient à s'assurer s'ils pratiquaient les cérémonies romaines; les ayant reconnus pour bons chrétiens, ils voulurent les retenir jusqu'au retour de leur chef qui était alors absent, et qui, disaient-ils, les combleraient de présents. Mais le capitaine et les marins craignirent que ce ne fût une ruse de ces gens, qui pouvaient ne pas vouloir être connus du reste du monde, et qui auraient peut-être brûlé leur vaisseau. Ils reprirent donc la mer en toute hâte et firent voile pour le Portugal, certain que l'infant les louerait de leur conduite. Le prince, tout au contraire, les en blâma très sévèrement, et leur ordonna de retourner vers cette ile, d'y séjourner et de venir lui rapporter ce qu'ils y auraient vu. Mais ces gens pris de frayeur, s'en allèrent avec leur navire et ne reparurent plus en Portugal. Entre autres détails, ils avaient dit que, pendant qu'ils étaient à l'église, les mousses du navire ayant ramassé sur le rivage du sable pour nettoyer leiirs us-
(t Henri, doc de "NTsea. quatrième fils du roi Jean I", mérita le surnom du yavir;ateur. pour avoir très ardemment encouragé les découvertes des marins portugais : mort en 1460.
tensiles de euisine, ils avaient reconnu que ce sable était pour les deux tiers d'or fin 1 .
Et combien d'autres histoires couraient, qui, pour ctre plus ou moins fabuleuses ou imaginaires, ne laissaient pas cependant d'avoir aux yeux de l'amiral un même fonds de probabilité, et s'ajoutaient comme autant de puissants témoignages de plus en faveur de ses idées '2).
COMMENT L AMIRAL, APRES AVOIR PROPOSE LA EECOUVERTE DES tXDES AU ROI DE PORTUGAL, ROMPIT AVEC CE SOUVE- RAIN
L'Amiral, tenant pour très certaines ses prévisions, résolut de poursuivre l'exécution de ses projets et d'aller à la découverte des terres qui, selon lui. existaient au delà de l'océan Occidental. Mais comprenant qu'une pareille entreprise ne saurait réussir si elle n'avait le
(Ij Xoire auteur, dom la concision n'est pas le prineipal meriie, cite ici beaucoup d'autres faits analogues.
{2] Nous supprimons un interminable chapitre où le nls de l'amiral, potir garder entière la gloire paternelle, réfute point par point en en démontrant le mal fondé les diverses allég-ations de l'historien Gonzalre d'Oviedo, qui, dans son Histoire générale et naturelle des Indes occidentales, avait laissé entendre, avec une évidente intention d'amoindrir les mérites de Colomb, que déjà les Indes avaient été découvertes. e: placées même à un cenain moment sous la domination espagnole. Cette thèse, mais] au point de vue des pures recherches historiques, a é:é reprise en principe de nos jours, et donné lieu à de remarquables travaux. \,Tov. G. Gravier : Déccuvertf? '^'- '' .^^neriq\:e par les -Yi>r mands, au dixième siècle.)
puissant appui d'un monarque, il alla en exposer le plan au roi de Portugal.
Bien que don Juan, le roi qui régnait alors, eût prêté une sérieuse attention aux propositions de l'Amiral, ce fut avec une grande froideur qu'il parut accueillir l'idée d'une expédition de ce genre, ce qui s'explique par cela qu'en ce moment il était engagé dans de grandes dépenses pour la découverte et l'exploration de la côte occidentale de l'Afrique (la Guinée). Cette entreprise, fort onéreuse pour le trésor royal, ne semblait promettre aucun avantage; la flotte portugaise en effet n'avait pu dépasser le cap de Bonne-Espérance, — nom qui, selon quelques-uns fut donné à cette pointe de terre, au lieu de celui d'Agesingua, nom primitif, parce qu'elle formait en quelque sorte le terme des espérances des explorateurs, selon d'autres parce que, au contraire, c'était à partir de là qu'ils pouvaient concevoir de meilleures espérances pour leur navigation.
Quoi qu'il en fût, après a^^oir tout d'abord semblé faire la sourde oreille, sous prétexte que moins que jamais il pouvait s'engager en de pareilles dépenses, le roi revint à d'autres sentiments. Il déclara donc à l'Amiral que l'acceptation du projet pourrait dépendre des conventions à faire en prévision de la réussite.
La question étant ainsi posée, l'Amiral tout naturellement envieux de renommée et de gloire, laissa entendre qu'il comprenait qu'en cas de succès d'une entreprise aussi importante que méritoire, il en revint à lui et à sa maison de grands honneurs et de notables
Le roi l'écouta et demanda quelque temps pour réfléchir. Conseillé alors par un certain docteur Calzadiglia, très influent sur ses décisions, il résolut d'expédier secrètement une caravelle qui tâcherait de mettre à exécution le projet de l'Amiral; de telle sorte qu'il pourrait se faire que les terres occidentales fussent découvertes sans que le roi eût à récompenser l'Amiral.
Une caravelle fut donc armée, qui, sous le semblant d'aller rejoindre la flotte du cap Vert, prit le chemin qu'avait indiqué l'Amiral.
Mais à ceux qui la montaient, manquaient la science, la constance ou, pour mieux dire, la présence de l'Amiral. Après avoir pendant quelque temps tenté la mer au delà du cap Vert, ils revinrent à cette station, en alléguant qu'il était impossible de se diriger dans ces parages éloignés.
La chose étant venue à sa connaissance, l'Amiral qui d'ailleurs venait de perdre sa femme, conçut un tel mépris et une telle aversion pour le Portugal qu'aussitôt il décida de quitter ce pays et de se rendre en Castille avec son jeune fils, — Diègue, qui devait plus tard lui succéder dans les rangs et honneurs obtenus par ses mérites. — Craignant toutefois que les rois de Castille, auxquels il projetait d'aller exposer ses projets, ne consentissent pas à en favoriser l'exécution, il crut qu'il serait bon d'en faire parler à d'autres princes.
A cet effet, il envoya en Angleterre, un de ses frères, qui vivait auprès de lui.
Ce frère, nommé Barthélémy Colon, bien qu'il ne fût nullement versé dans les lettres, n'était pas moins homme de grand sens, fort entendu dans les choses maritimes, et notamment très apte (car il avait reçu
les leçons de l'Amiral) à dresser des cartes et à fabriquer les divers instruments utiles pour la navigation.
Barthélémy Colon partit donc pour l'Angleterre ; mais un sort malheureux voulut qu'il tombât en mer aux mains des corsaires, qui le dépouillèrent ainsi que ses compagnons.
De là un grand retard dans son ambassade, car dénué de tout, malade, il ne put qu'au bout d'un certain temps, après avoir erré misérable en divers pays, réaliser en fabricant des cartes marines, les ressources qui devaient lui permettre d'atteindre le but de son voyage.
Enfin, il put gagner l'Angleterre où régnait le roi Henri VIT. Il fit présenter à ce roi une mappemonde sur laquelle étaient indiquées les terres que TAmiral se proposait de découvrir. Une inscription en vers latins, plus curieux qu'élégants, placée au-dessous de la carte disait que l'existence de ces terres avait été affirmée par Strabon, Ptolémée, Pline, Isidore et beaucoup d'autres.
Le roi d'Angleterre, ayant examiné cette mappemonde, fit aussitôt appeler Barthélémy, qu'il écouta avec un grand intérêt; et séduit par l'entreprise dont celui-ci l'entretint, il lui commanda de faire venir son frère.
Mais, comme bien des jours s'étaient écoulés depuis le départ de Barthélémy, lorsque parvinrent en Espagne les offres du roi d'Angleterre, déjà l'Amiral, que Dieu avait secondé en Castille, avait pu réaUser avec succès son entreprise, ainsi que nous allons le raconter en observant l'ordre des événements.
€OMMEiNT L AMIRAL QUITTA LE PORTUGAL ET ENTRA EN RELA- TION AVEC LES ROIS CATHOLIQUES FERDINAND ET ISABELLE
Laissant de côté les négociations inutiles de Barthéiemy Colon en Angleterre, je retourne à l'Amiral, qui, Ters la fin de Fannée 1484, sortit du Portugal avec son fils Diègue. Ce fut en secret qu'il effectua son départ, de crainte d'être retenu par le roi, qui, vu le honteux insuccès de sa caravelle secrètement expédiée, voulait rappeler l'Amiral et traiter définitivement avec lui pour l'exécution de ses projets. Mais c'était trop tard s'en aviser. Déjà TAmiral était passé en Castille, où son premier soin avait été de conduire son fils à Palos au monastère de la Rabida, et de l'y laisser, pour se rendre à la cour des rois catholiques, qui se tenait alors à Cordoue.
Là il ne tarda pas à lier amitié avec plusieurs personnages qui firent le meilleur accueil à l'idée de son entreprise. Parmi ceux-ci, je dois citer particulièrement Louis de Saint-Ange, gentilhomme aragonnais, écrivain de mérite, occupant un grand rang à la cour, où il jouissait d'une réelle autorité. Ce seigneur parla de l'Amiral et de son entreprise aux souverains. Ceux-ci jugèrent qu'une question de cette importance ne pouvait être résolue par le simple effet de la faveur accordée à tel ou tel solliciteur, mais qu'il importait qu'elle fût débattue, discutée dans un conseil de gens
compétents. Ils ordonnèrent donc au prieur de Prado, qui depuis fut archevêque de Grenade, d'assembler les cosmosgraphes les plus experts, qui prendraient pleine connaissance des projets de l'Amiral et en diraient ensuite leur sentiment. Mais comme à cette époque il y avait beaucoup moins de véritables cosmographes qu'aujourd'hui, ceux qui furent réunis n'entendirent rien aux explications de l'Amiral qui, peut-être, il faut bien le dire, n'avait pas voulu s'expliquer trop clairement pour éviter une mésaventure pareille à celle dont il avait failli être victime en Portugal. Toujours est-il que les rapports que firent ces arbitres sur les idées de l'Amiral témoignèrent d'autant d'ignorance que de bizarrerie d'esprit.
Les uns dirent qu'alors que tant de milliers d'années s'étaient écoulées depuis la création de l'univers, il serait bien étonnant qu'on fût venu jusque-là sans que, parmi tant de savants et de marins très instruits, très habiles, nul n'eût songé à découvrir les terres indiquées par l'Amiral, et qu'il n'y avait aucune vraisemblance que celui-ci fût plus instruit que tous les marins passés et présents. D'autres, qui s'appuyaient sur des raisons purement cosmographiques, affirmaient que telles devaient être les dimensions du monde, qu'il n'était pas probable que trois années de navigation suffisent pour arriver à ces limites de l'orient que l'Amiral prétendait atteindre , et ils étayaient leur raisonnement de l'autorité de Sénèque, qui, traitant de l'étendue infinie de la mer, dit que cette question laisse des doutes dans l'esprit des savants, mais que, en supposant que la mer fût partout navigable, rien n'indiquait qu'il y eût, au delà, des terres
habitables surleqaelles ont put aborder. Ils ajoutaient que de ce monde inférieur, composé d'eau et de terre, il n'y avait réellement d'habitable que la petite partie où nous nous trouvons, et que tout le reste était couvert par les eaux, lesquelles n'étaient navigables que le long des côtes, ou lorsqu'elles coulent en forme de rivières. D'ailleurs, disaient-ils encore, s'il arrivait qu'on put se rendre dans l'extrême Occident, le retour en Espagne serait empêché pour la rotondité même de la sphère, car il était certain qu'une fois qu'on aurait dépassé l'hémisphère connu de Ptoiémée, on se trouverait si bas descendu, que pour revenir les navires auraient en quelque sorte à gravir une véritable montagne liquide, ce qui serait impossible, même avec l'aide des vents les plus forts et les plus favorables, si tant est qu'il s'en trouvât en ces régions inconnues.
L'Amiral répondait de son mieux à ces diverses objections, mais plus il s'efforçait de les convaincre, et moins ces gens, fort ignorants, semblaient le comprendre. De quoi nous ne devons pas être étonnés, car, en fait de démonstrations mathématiques, si le point de départ est êrronné, il s'ensuit dans les esprits un trouble qui empêche toute clarté d'entendement.
Finalement, tous ces docteurs, en vertu d'un adage castillan qui pourrait se traduire par « Saint Augustin en a douté », s'accordèrent pour accepter comme raison concluante, un passage de ce Père de l'Eglise qui, — au chapitre ix du XXI ° livre de sa Cité de Dieu, — déclare inadmissible l'existence des antipodes, et impossible le passage d'un hémisphère dans l'autre (1). Ils
(1) Hs auraient pu citer aussi comme fort concluant ce passage de
arguèrent encore d'une prétendue succession des cinq zones, et de quelques autres chimères qu'ils tenaient pour vérités indiscutables. Enfin, ils déclarèrent d'une voix unanime que l'entreprise rêvée par l'Amiral devait être regardée comme vaine et insensée, et qu'il ne saurait convenir à la dignité d'aussi grands princes de se préoccuper un instant d'une proposition aussi futile.
De telle façon qu'après que beaucoup de temps eut été perdu en ces stériles discussions, les rois catholiques, — qui, du moins, voulurent que ce refas revêtît un certain semblant de déférence, — firent répondre à l'Amiral, qu'occupés de la conquête de Grenade, à laquelle ils devaient tous leurs soins et tous leurs efforts, il leur était impossible de songer alors à aucune entreprise nouvelle ; mais qu'avec le temps viendrait sans doute un moment plus opportun, où il leur serait agréble d'examiner à nouveau la proposition qui leur était faite.
En somme donc, ces princes refusaient de prêter l'oreille aux offres de l'Amiral, quelque brillantes promesses qui pussent y être contenues.
l'historien Jornandès : « Pour ce qui est des limites de l'infranchissable Océan, non seulement personne n'a entrepris de les décrire, mais encore il n'a été donné à aucun mortel de les dépasser, car la résistance des plantes marines (Voy. ch. xviii) et le calme des vents qui ne soufflent jamais dans ces parages, apprennent trop bien aux navigateurs qu'ils ne sauraient aller au delà, et que ces limites ne sont connues que de Celui qui les a établies. (Hist. des Goths, liv. I.)
COMMENT L AMIRAL, NE TROUVANT PAS UN ACCUEIL SATIS- FAISANT AUPRÈS DES ROiS DE CASTILLE, RESOLUT d'aL- LER OFFRIR AILLEURS SON ENTREPRISE
Pendant que se poursuivaient les négociations que je viens de rapporter, les rois catholiques, par suite de la giierre de Grenade, avaient souvent changé de résidence. Ce qui avait été cause du grand retard apporté à leur résolution définitive et à la transmission de leur réponse.
Quand il en fut informé, l'Amiral se rendit à Séville où était la cour, pour faire une dernière tentative auprès des souverains. Mais il les trouva toujours dans les mêmes idées. Il communiqua ses idées au duc de Médina Sidonia, ce qui resta encore sans effet.
Voyant alors qu'il n'y avait pour lui aucune chance d'être compris et soutenu en Espagne comme il l'eût désiré, impatienté du retard apporté à la réalisation de ses idées, il résolut de se rendre d'abord auprès du roi de France, auquel d'ailleurs il avait déjà écrit ; puis, s'il ne pouvait être entendu et appuyé par ce roi, d'aller en Angleterre à la recherche de son frère dont il n'avait aucune nouvelle. Cette détermination prise, il se rendit au monastère de la Rabida où il avait laissé son jeune fils, qu'il voulait envoyer à Cordoue avant de partir pour la France. Mais Dieu, dont les secrets desseins ne peuvent être combattus, voulut alors que le frère Jean Ferez, prieur de cette maison, se prît de
vive sympathie pour l'Amiral, et que, ayant connaissance de l'entreprise qu'il méditait, il manifestât un grand chagrin à l'idée que, par son départ, il allait priver l'Espagne de la gloire de réaliser un aussi magnifique projet. Jean Ferez insista donc pour que l'Amiral, avant de quitter l'Espagne^ attendît qu'il eût fait, lui, confesseur de la reine, une démarche personnelle auprès de cette princesse qui, sans aucun doute, récouterait favorablement. De telle sorte, qu'au moment même où l'Amiral avait renoncé à Tespoir d'avoir raison contre les conseillers royaux, le vif désir qu'il avait de donner à l'Espagne l'honneur de son entreprise, fit qu'il céda aux instances du prieur.
La préférence qu'il accordait ainsi à l'Espagne s'expli" que par cela que, outre qu'il avait habité longtemps ce pays, où lui étaient nés plusieurs enfants (1), il avait achevé d'y mûrir son grand projet. Ce sentiment ressort d'ailleurs d'une lettre que plus tard il écrivait aux rois catholiques, et où il s'exprimait en ces termes : « Pour rester au service de Vos Altesses, je n'ai voulu m'engager ni avec la France, ni avec l'Angleterre, ni avec le Portugal, dont les princes m'avaient adressé des lettres que Vos Altesses pourront voir, si elles le désirent, aux mains du docteur Viglialano. »
(1) Outre ses deux fils, Diègue et Fernand, Christophe Colomb avait plusieurs filles.
COMMENT L AMIRAL, APRES ETRK ALLE AU CAMP DE SANTA- FÉ, PRIT CONGÉ DES ROIS CATHOLIQUES, AVEC LESQUELS IL n'avait RIEN PU CONCLURE
L'Amiral partit donc du monastère de la Rabida en compagnie du frère Jean Ferez, pour se rendre au camp de Santa-Fé, où se trouvaient les rois catholiques qui assiégeaient Grenade.
Le frère obtint, dès son arrivée, un entretien de la reine, auprès de laquelle il fit tant d'instances en faveur des projets de l'Amiral, que Sa Majesté consentit à ce qu'il fût de nouveau délibéré sur la possibilité de cette entreprise.
Mais il se trouva que TAmiral eut alors contre lui, outre les avis défavorables des docteurs réunis par le prieur de Prado, les conditions mêmes qu'il formulait, car il ne demandait rien moins que les titres d'amiral et de vice-roi, ainsi que plusieurs autres choses de grande importance, qu'il paraissait difficile de lui concéder ; d'abord, parce que, en cas de réussite, on trouvait que c'était payer trop cher sa découverte, et ensuite parce que, en cas d'insuccès, c'eût été agir bien légèrement que de lui décerner des titres et lui reconnaître des avantages qui resteraient purement fictifs et imaginaires.
Pour ma part, je ne puis qu'approuver hautement l'Amiral de la force de caractère dont il fit preuve en cette occasion, et qui prouve combien il avait cons-
cience de la grandeur de son entreprise. DésireuXy comme je l'ai dit, de donner à l'Espagne le bénéfice de ses découvertes, et se voyant rebuté, réduit en quel-' que sorte à se contenter des plus misérables conditions, il ne laissa pas cependant de réclamer les plus hautes récompenses avec autant de fermeté qu'il l'eût pu faire après avoir mené à bien sa grande œuvre. Alors que chacun était encore en droit de douter de lui, il exigea énergiquement tout ce qui d'ailleurs lui fut accordé par la suite : à savoir, d'être amiral des mer& océanes avec tous les droits, honneurs et privilèges dont jouissaient les amiraux de Castille et de Léon,, d'être vice-roi et gouverneur de toutes les îles et terres fermes qu'il pourrait découvrir, sur lesquelles il aurait droit jus licier, et qui seraient gouvernées et administrées par des personnes qu'il choisirait et nommerait lui-même.
Outre les revenus attachés aux titres d'amiral, de vice-roi et de gouverneur, il réclama un droit du, dixième sur tout ce qui s'achèterait ou vendrait dans l'étendue de son amiralat, déduction faite seulement des frais d'acquisition, de manière que, si dans une île il se réalisait un bénéfice de mille ducats, cent ducats devaient lui revenir. Aussi, ceux qui lui étaient opposés, disaient-ils qu'il ne risquait rien en propre pour ce voyage, sinon d'être à perpétuité le chef très puissant d'une grande flotte.
Il demanda encore qu'on lui attribuât la huitième partie de tout ce que, au retour, rapporteraient les vaisseaux avec lesquels il partirait, après qu'on aurait prélevé d'ailleurs, comme lui incombant en propre, un huitième des frais de l'entreprise. Ces conditions
DE CHRISTOPHB COLOMB 47
ayant paru exagérées, et les rois n'ayant pas voulu consentir à traiter avec lui sur ce pied, l'Amiral chargea ses amis de prendre congé de Leurs Altesses, et il se mit en route vers Cordoue, d'où il devait effectuer son départ pour la France, car encore qu'il eût reçu des lettres du roi de Portugal, il était bien décidé à ne pas retourner auprès de ce souverain, dont il ne pouvait plus estimer le caractère.
COMMENT LES ROIS CATHOLIQUES RAPPELERENT L AMIRAL, ET LUI ACCORDÈRENT TOUT CE QU'iL DEMANDAIT
On était au mois de janvier de l'année 1492. Le jour où l'Amiral quitta Santa-Fé, ce même Louis de Saint- Ange dont nous avons déjà fait mention, étant fort affligé de ce départ, s'en alla trouver la reine, et lui remontra combien il lui semblait étrange qu'une princesse toujours si profondément préoccupée de grandes choses, opposât cet obstiné refus, alors qu'il s'agissait d'une entreprise qui pouvait tourner si avantageusement à la glorification de Dieu et de sa sainte Église, et valoir tant d'honneur et de bénéfices à la couronne d'Espagne.
Il ajouta que s'il arrivait qu'un autre prince acceptât l'entreprise, comme l'espérait l'Amiral, sans aucun doute elle serait sous le coup de l'éternel reproche que lui feraient ses ennemis et ses successeurs de n'avoir pas accueilli et secondé un projet si important. Il dit que d'ailleurs l'Amiral, qui était homme instruit, judi-
deux, ne demandait rien de plus que d'avoir une part des bénéfices qu'il espérait procurer à l'Espagne qui, sans lui, en resterait privée. Il s'efforça encore de démontrer à la reine que l'entreprise n'était nullement frappée d'impossibilité, comme l'affirmaient des juges inexpérimentés ou pleins de préventions; que l'Amiral avait une grande connaissance de toutes les questions maritimes, qu'il avait une grande foi dans le succès puisqu'il y exposait sa personne, et proposait d'entrer pour sa part dans les frais de l'expédition; que même, au cas où il y aurait insuccès. Leurs Majestés Catholiques ne seraient pas moins hautement louées d'avoir patronné une entreprise ayant pour but d'étendre les connaissances cosmographiques et de sonder les secrets de l'univers.
Enfin, il précisa ce fait : que l'Amiral n'exigeait pas de grandes sommes, puisqu'il déclarait n'avoir besoin que de deux mille cinq cents écus pour équiper la flotte avec laquelle il comptait mener à bien une si glorieuse expédition.
Lorsque Saint-Ange eut parlé de la sorte, la reine, tout en lui témoignant sa gratitude pour les bons conseils qu'il venait de lui donner, se montra toute disposée à renouer les négociations avec l'Amiral, mais elle voulait qu'il fût différé à l'exécution du projet jusqu'après l'achèvement de la guerre, qui absorbait alors toutes les ressources du trésor royal. D'ailleurs, comme témoignage de la certitude de ses sentiments, elle chargea Saint-Ange de s'occuper lui-même de trouver à emprunter sur ses joyaux, qu'elle donnerait en gage, l'argent nécessaire à l'équipement des navires. Saint- Ange, ravi de voir que ses paroles avaient eu plus de
force que toutes celles des adversaires de l'Amiral, dit à la souveraine qu'il n'était pas besoin qu'elle engageât ses joyaux, et qu'il était tout prêt à faire, lui, l'avance des frais d'armement. Eu entendant cela , la reine expédia aussitôt un de ses officiers avec ordre de" courir sur les pas de l'Amiral, pour le prier de revenir à Santa-Fé.
Le messager atteignit à deux lieues de Cordoue l'Amiral qui, instruit des nouvelles résolutions de la reine, se rendit de nouveau au camp, où il fut reçu avec la plus grande bienveillance par les rois catholiques; et aussitôt, sur l'ordre de Leurs Majestés, lui fut délivré, par Jean de Colonna, secrétaire royal, l'acte qui lui accordait, sans aucune restriction, tous les titres, honneurs et bénéfices que nous avons énoncés plus haut.