‹ Histoire de la vie et des découvertes de Christophe ColombChapitre 4 sur 22 · COMMENT L AMIRAL ARMA TROIS CARAVELLES POUR SON VOYAGE DE DÉCOUVERTE · texte numérisé non relu

COMMENT L AMIRAL ARMA TROIS CARAVELLES POUR SON VOYAGE DE DÉCOUVERTE

Les lettres royales obtenues, l'Amiral partit de Grenade le 12 mai 1492, pour se rendre à Palos, port où il devait faire son armement, et qui était tenu de mettre pendant trois mois deux caravelles (1) au service

(1) Bien que s'accordant sur la forme des caravelles, dont Colomb lui-même, d'ailleurs, a laissé un dessin de sa main, les auteurs et commentateurs de sa vie diffèrent singulièrement d'opinions sur l'importance de ces navires. Pour la plupart, qui tendent à rehausser la hardiesse de l'entreprise, et qui se trouvent faire injure à l'esprit d'extrême prudence dont l'Amiral donna toujours des preuves, même au milieu

de Leurs Majestés. Ces navires lui ayant été donnés^ il en ajouta un troisième, et il procéda en toute diligence à l'équipement de sa flottille. La caravelle capitane, que devait monter l'Amiral, se nommait la Sainte -Marie, la seconde, qui avait pour commandant Martin- Alonso Pinzon, s'appelait la Peinte, enfin la troisième, Nina (1), qui était gréée selon le mode la4in, fut mise sous les ordres de Vincent Pinzon, frère du précédent, tous deux du port de Palos.

Les préparatifs étant achevés, les trois caravelles, munies de tout ce qui pouvait leur être nécessaire et comptant quatre-vingt-dix hommes d'équipages (2), appareillèrent le vendredi 3 août 1492, au lever du jour, et firent directement voile vers les lies Canaries.

Dès lors l'Amiral inscrivit jour par jour, avec la plus scrupuleuse exactitude les moindres incidents du voyage, les vents qui régnaient, la rapidité de marche des navires , les courants rencontrés ou suivis, les oiseaux, les poissons aperçus ou capturés, et toute

des situations les plus difficiles, ces caravelles n'auraient été que des espèces de méchantes barques à peine pontées, d'un faible tonnage et d'une très douteuse solidité. Tel n'est pas l'avis du savant historiographe de la marine A. Jal, qui dans son Archéologie navale remarque qu'elles avaient châteaux àe poupe et de proue, qu'elles étaient convenablement gréées, bonnes voilières, et qu'au total elles devaient avoir à peu près l'importance d'un brick de guerre de 12 à 16 canons, c'est-à-dire de 25 à 27 mètres de long sur 7 ou 8 de large : a assurément, dit-il, un navire de ces dimensions n'est pas un grand navire, mais il laisse loin cependant ces faibles barques attribuées par une tradition ignorante, mais poétique à l'aventureux scopritore génois. »

(1) La Petite ou la. Mignonne.

(2) Le texte porte : essendo elleno (les caravelles) fornite di tutte le cose necessarie con novanla huomini. Sur la question de savoir si le nombre d'hommes s'applique à chaque navire, ou à l'ensemble du personnel de l'expéilition voy. une note du ch. xxxiii.

autre particularité de la route. D'ailleurs il ne manqua jamais à ce même soin pendant le cours des quatre voyages qu'il fit dans les Indes.

Mon intention n'est pas de rapporter en détail ces observations qui, de quelque intérêt qu'elles puissent être au point de vue de la navigation, ne laisseraient pas de fatiguer le lecteur. Je signalerai seulement celles qui me sembleront se rattacher convenablement à mon récit.

COMMENT L AMIRAL ARRIVA AUX CANARIES OU IL SE FOURNIT DE DIVERSES CHOSES DONT IL MANQUAIT

L'Amiral étant ainsi parti de Palos, il advint que dès le lendemain, samedi 4 août, lesgonds du gouvernail de la Peinte furent arrachés, et que cette caravelle fut obligée de plier ses voiles, ce que voyant l'Amiral, malgré le gros temps, se hâta de se rendre à bord de la caravelle, non seulement parce qu'il voulait par sa présence ranimer le courage de ses gens, mais encore parce qu'il avait quelque soupçon que cet accident provînt de la malignité du capitaine qui, après s'être engagé pour le voyage, avait déjà laissé voir à plusieurs reprises son désir de ne pas le continuer. Ce Martin Pinzon était d'ailleurs homme de grande habileté et pratique maritimes, il eut bientôt, avec des cordes, arrangé les choses de façon que son navire fût en état de poursuivre sa route; mais le mardi suivant, ces

cordes s'étant rompues, il devint nécessaire de tout mettre en œuvre pour remédier à Taccident. Il est évident que le fait de ce timon deux fois démonté au commencement du voyage pouvait sembler étrange à l'Amiral qui, d'ailleurs, devait avoir plus d'une fois encore, comme nous le verrons dans la suite, à se plaindre de la désobéissance de Martin Pinzon. Quoi qu'il en fût, on fit en sorte de réparer autant que possible l'avarie, afin d'atteindre au moins les Canaries. Les trois navires aperçurent ces îles à l'aube du neuvième jour d'août. Toutefois les vents étant contraires et la mer très grosse, ce fut seulement deux jours plus tard, que la flottille put prendre terre à la Grande-Canarie. L'Amiral y laissa Martin Pinzon en lui commandant de chercher à se procurer un autre navire, et il se rendit, suivi de la Nina, à l'île de Gomère, afin de s'informer de la possibilité d'une semblable acquisition. Etant arrivé devant cette île, le soir du dimanche 12 août, il envoya à terre une embarcation qui revint le lendemain matin annonçant qu'il n'y avait alors aucun vaisseau disponible, mais que les gens du pays attendaient d'heure en heure l'arrivée de Béatrice de Bovadilla, maîtresse de l'île, qui était alors à la Grande-Canarie, d'où elle devait revenir sur un vaisseau jaugeant quarante tonneaux, qui convenait pour le voyage qu'entreprenait l'Amiral, et qu'elle consentirait sans doute à lui vendre.

L'Amiral résolut donc d'attendre quelque temps dans ce port, mais deux jours s'étant écoulés sans que parût le navire annoncé, et comme une barque partait de Gomère pour la Grande-Canarie, il envoya un homme pour engager Pinzon à radouber au plus vite

sa caravelle et à venir le rejoindre. Toutefois, voyant qu'il tardait à recevoir des nouvelles, l'Amiral résolut, le 24 d'août, de s'en retourner avec ses deux navires à la Grande-Canarie. Chemin faisant, il trouva la barque qui, par le fait des vents contraires, n'avait pu encx)re pu parvenir à sa destination. Il reprit à son bord celui des siens qui était parti sur la barque, et passa la nuit en vue de Ténériffe, dont le pic, très élevé, vomissait dans l'air un immense jet de flammes. Cet imposant phénomène frappant d'étonnement ses matelots, il leur expliqua la cause de ces embrasements souterrains, en leur citant comme exemple l'Etna de Sicile et plusieurs autres montagnes où se voient les mêmes efîets. Le samedi 25 d'août, il arriva à la Grande- Canarie où il retrouva Pinzon, qui lui apprit que, le lundi précédent, Béatrice de Bovadilla était partie avec ce navire qu'il pensait acheter. Plusieurs de ces gens semblaient s'affliger fort de ce contretemps, il leur démontra que s'ils n'avaient pas rencontré ce navire c'était peut-être un bienfait de Dieu qui avait voulu leur épargner les ennuis, les difficultés de l'acquisition, comme aussi les retards qu'aurait occasionnés le transbordement du chargement. Il ne jugea donc pas qu'il dût retourner à la Gomère pour faire ce marché, puis il avisa à réparer du mieux qu'il put la Peiîite, à laquelle on mit un nouveau gouvernail, il transforma aussi en voilure ordinaire le gréement latin de la Ninay afin qu'elle pût suivre les autres caravelles avec plus de facilité, en courant moins de périls.

COMMENT l'amiral PARTIT DE LA GRANDE- CANARIE , POUR COMMENCER EN REALITE SON VOYAGE DE DÉCOUVERTES, ET CE QUI LUI ADVINT SUR l'oCÉAN

Lorsque les ûavires eurent élé bien réparés et en état de reprendre la mer, l'Amiral fit mettre à la voile. Parti de la Grande - Canarie dans la soirée du vendredi 1^"^ septembre, il arriva le jour suivant à Gomère, où il passa encore quatre jours pour se ravitailler de viande d'eau et de bois. Le jeudi suivant, 6 septembre de l'année 1492, date réelle du commencement de l'entreprise, TAmiral partit de la Gomère, en se dirigeant vers l'occident. Le calme qui régnait alors fit qu'il resta longuement en vue de cette île.

Le dimanche, au lever du jour, il se trouva à neuf lieues à l'ouest de l'île de Fer. Alors seulement la terre disparut à l'horizon, et, craignant de ne plus la revoir de longtemps, beaucoup des gens de TAmiral soupiraient et se lamentaient. Mais il sut ranimer tous les courages en leur faisant espérer la conquête de grands et magnifiques pays, et en leur promettant la richesse.

D'ailleurs, pour atténuer en eux Teffroi qu'ils auraient pu concevoir de la longueur du voyage, quand, le soir, il eut reconnu que les navires avaient avancé de 18 lieues vers l'occident, il eut l'idée de n'accuser qu'une marche de 15 lieues, afin que ses gens ne se crussent pas aussi éloignés de TEspagne : mais il tenait à part lui un compte exact du chemin parcouru. Le

mardi 11 septembre, au coucher du soleil, étant à environ 40 lieues de File de Fer, il vit flotter un tronçon de mât d'un navire de 120 tonneaux, qui paraissait être dans l'eau depuis bien longtemps. Dans ces mêmes parages, mais plus loin encore à l'occident, il trouva de grands et forts courants se dirigeant vers le nordest. A une cinquantaine de lieues au delà, le 13 de septembre, il remarqua que l'aiguille de sa boussole ne se dirigeait plus exactement comme d'ordinaire vers l'étoile que les marins appellent la Tramontane (l'étoile Polaire), mais vers un autre point fixe d'ailleurs invisible (1). Nul jusqu'à ce jour n'avait observé cette déviation, qui naturellement fut pour l'Amiral un sujet de grand étonnement; mais plus encore s'étonnat-il lorsque, trois jours plus tard, pendant lesquels il s'était encore avancé d'une centaine de lieues vers l'occident, il s'aperçut que l'aiguille qui déviait le soir, reprenait le matin sa direction accoutumée vers l'étoile Polaire.

Le samedi 15 septembre, se trouvant' à environ 300 lieues à l'ouest de l'île de Fer, il vit, la nuit, tomber du ciel, à quatre ou cinq lieues sud-ouest des navires, une grande masse de feu, encore que le temps fût aussi tempéré qu'en avril, la mer tranquille et les vents très doux.

Les gens de la ISina lui dirent que, le vendredi précédent, ils avaient vu une sorte d'hirondelle de mer et

(1) Le phénomène connu sous le nom de déviation deTaig-uille aimantée, sur lequel nous n'avons pas à disserter ici, n'avait, paraît-il, attiré encore l'attention d'aucun navigateur. On fait d'autre part honneur de la première observation de ce genre à un Vénitien nommé Sébastien Cabotto; mais les voyages de celui-ci auraient suivi la découverte dé Colomb, à qui reviendrait par conséquent le mérite de l'antériorité.

un autre oiseau vulgairement appelé queue-de-jonc ou paille-en-queue (1), et que cette vue leur avait été très agréable parce que c'étaient les premiers oiseaux qu'ils eussent aperçus depuis qu'ils naviguaient sur cette mer. Le jour suivant, qui était un dimanche, ils eurent lieu de se réjouir davantage, en voyant flotter à la surface de la mer de grandes quantités d'herbes vertes et jaunes, qui semblaient s'être récemment détachées de quelques île ou écueil.

Le jour suivant, ils virent encore beaucoup de ces mêmes herbes; d'où la plupart concluaient qu'ils devaient approcher de la terre et d'autant mieux qu'ils aperçurent une petite [2] écrevisse vivante sur ces herbes, qui avaient de longues racines, de hauts rameaux et étaient toutes chargées de fruits semblables à ceux du lentisque. Ils purent aussi constater que, dans ces parages, l'eau de la mer était la moitié moins salée qu'ailleurs. La nuit ils furent suivis par un grand nombre de poissons de l'espèce du thon qui même accostaient de si près les navires que les matelots de Nina en purent harponner un. A trois cent soixante lieues ouest de l'île de Fer ils virent un autre queue-de-jonc.

Le mardi 17 de septembre, Martin Pinzon ayant pris les devants avec la Feinte, qui était excellente voihère, attendit venir l'Amiral pour lui dire qu'il avait vu une multitude d'oiseaux voler vers le couchant, ce qui pouvait leur faire espérer de découvrir la terre pen-

(1) L'oiseau nommé paille-en-queue ou queue-de-jonc des Espagnols, est le phaelon œlhereus de Linné. (Note de Cuvier, dans l'édit. française de Navarette.)

(2) Cette supposition, dit Navarette, n'était pas sans fondement, car ils s'approchaient des brisants qui sont marqués sur les cartescomm» vus en 1802.

DE CHRISTOPHE <]OLOMB 57

dant la prochaine nuit. Le même jom% Pinzon affirma qu'il voyait celte terre couverte de nuages à une quinzaine de lieues au nord. L'Amiral, convaincu que ce ne pouvait être la terre, refusa de perdre le temps à l'aller reconnaître, comme beaucoup de ses gens le désiraient. Le vent étant venu à fraîchir, ils durent serrer un peu la toile, chose qu'ils n'avaient pas faite depuis une douzaine de jours, durant lesquels ils avaient toujours marché vers l'occident avec le vent en poupe.

COMMENT TOUS PRETAIENT UNE GRANDE ATTENTION AUX CHOSES qu'ils voyaient SUR LA MER, ETANT DONNÉ LEUR IMPATIENCE DE TROUVER LA TERRE

Comme une telle navigation était nouvelle pour ces gens qui, redoutant les périls, se sentaient éloignés de tout secours, la plupart d'entre eux ne laissaient pas de murmurer : ne voyant que le ciel et l'eau, et se trouvant éloignés de la terre ferme plus qu'aucun autre navigateur ne l'avait été jusqu'alors, ils prenaient garde aux moindres signes qui leur paraissaient avoir quelque signification.

Le matin du 19 septembre, il vint sur le navire de l'Amiral un oiseau appelé aîcatraz, et vers le soir il en parut d'autres, ce qui permit à l'Amiral d'espérer la

(1) L'alcatraz est le genre d'oiseau que les Français nomment fous et les Anglais booLies. (Cuvier.)

rencontre prochaine de la terre, car ces oiseaux n'ont pas coutume de s'éloigner beaucoup des rivages.

Etant dans cette idée, dans un moment de calme, il fit jeter la sonde, mais on ne put trouver le fond avec deux cents brasses de corde. Il reconnut que le courant portait au sud-ouest. Le jeudi 20 du même mois, vers dix heures du matin, on vit encore deux alcatraz, et plus tard il en parut un autre. On prit de plus un oiseau semblable à l'hirondelle de mer, mais avec cette différence qu'il était noir, portait une aigrette blanche sur la tête, et avait les pieds palmés comme ceux des canards. L'on vit encore beaucoup de ces mômes herbes qu'on avait déjà rencontrées. Aux premières lueurs du jour, trois petits oiseaux de terre vinrent se poser en chantant sur le navire de l'Amiral. Au lever du soleil ils disparurent, mais leur apparition avait comblé d'espérance les matelots qui se disaient que si les grands oiseaux de mer avaient la faculté de s'écarter beaucoup de la terre, il était impossible que ceuxlà, qui étaient si petits, s'aventurassent aussi loin. Trois heures plus tard, l'on vit un autre alcatraz, venant du nord-ouest; le jour suivant, parurent encore une queue-de-jonc et un alcatraz, et l'on découvrit une masse d'herbes plus considérable que toutes les précédentes. Autant que le regard pouvait s'étendre du côté du nord, la mer en paraissait couverte. Tout d'abord les équipages conçurent l'espoir de trouver bientôt la terre d'où ces végétaux avaient dû se détacher, mais cet espoir se changea bientôt en crainte, car les herbes devenant épaisses à ce point d'entraver presque la marche du navire, ils crurent qu'ils allaient se trouver pris et immobilises dans cette mer herbeuse,

comme ils avaient entendu dire qu'il était arrivé à d'autres navigateurs dans les mers glacées. Ils travaillaient donc de tout leur pouvoir à repousser ces herbes menaçantes (1).

Un jour ils virent une baleine ; le samedi 22 septembre et les trois jours suivants, il souffla de légers vents du sud-ouest, qui, bien que leur étant contraires, furent accueillis avec grand plaisir par l'Amiral; car ses gens portés à la frayeur et aux plaintes, commençaient à dire que puisqu'ils avaient toujours eu le vent en poupe pour se diriger vers l'occident, il s'ensuivait qu'il leur serait impossible de trouver des vents favorables quand il s'agirait du retour. Tout en constatant même que de tels vents pouvaient souffler, mais en voj^ant qu'ils agitaient à peine la mer, ils lés jugeaient trop faibles pour servir à la navigation en sens contraire.

L'Amiral leur remontrait que la proximité des terres empêchait à la fois et la force des vents et l'extrême agitation des eaux ; d'ailleurs, il s'efforçait de trouver et de leur donner toutes les raisons qui lui pouvaient paraître plausibles, mais à part lui il s'avouait qu'en ce moment grand besoin était-il que Dieu lui prêtât son aide, comme autrefois à Moïse emmenant hors de la terre d'Egypte ces Hébreux qui ne cessaient de se plaindre que lorsque, avec l'assistance divine, il fai-

(1) Les amas d'herbes que rencontra Colomb étaient formés, non par des végétaux détachés d'un rivage, mais par le sargassmii natans, espèce d'algue d'une végétation purement marine et très-puissante, qui d'ailleurs couvre encore d'immenses étendues dans ces mêmes parages, auxquels on a donné par cette cause le nom de mer des Sargasses. Dans la citation de Jornandès que nous avait faite plus haut, (ch. xi), il est question de « la résistance des plantes marines, «

sait pour eux quelque miracle . Et Dieu sembla vraiment entendre ses vœux, car le dimanche suivant un vent du nord-ouest très violent s'éleva qui, ainsi que ses gens le désiraient, souleva les flots et rendit la mer très houleuse.

Le même jour, vers le miheu de la matinée, ils virent une tourterelle passer au-dessus du navire; dans la soirée vinrent un alcatraz, un petit oiseau de rivière et un autre oiseau blanc. L'on remarqua aussi plusieurs écrevisses dans les herbes flottantes. Le jour d'après, il parut plusieurs pétrels qui venaient de l'ouest ; et autour des caravelles, on vit nager en grand nombre des poissons de moyenne taille que l'on harponna, parce qu'ils ne mordaient pas à l'hameçon (1).

COMMENT L EQUIPAGE, CONTINUANT A MURMURER, MANIFESTA LE DÉSIR DE RETOURNER EN ARRIERE, ET COMMENT, SUR LA VUE DE NOUVEAUX SIGNES FAVORABLES, IL CONSENTIT A POURSUIVRE SA ROUTE

Plus se multipliaient ces indices qui, à vrai dire, n'étaient encore suivis d'aucune découverte, et plus le

(1) Qu'on ne s'étonne pas de l'insistance avec laquelle des remarques de ce genre sont consignées dans ce récit rédigé d'après le journal même tenu parrAmiral. Étant donnée la situation de ces hommes, qui courent la plus audacieuse des aventures dont l'histoire de la navigation ait jusqu'alors offert Texemple, tout indice a sa signification, son importance, et c'est naturellement avec un soin des plus minutieux qu'ils observent et consignent le moindre événement. — Nous abrégeons cependant en cas de redites trop fréquentes .

mécontentement et l'effroi des équipages augmentaient. Se réunissant à l'intérieur des navires, ils disaient que l'Amiral, poussé par la folle et fantaisiste ambition d'avoir un titre élevé, s'était fait un jeu de les exposer aux plus grands périls et de les conduire à une mort certaine ; que d'ailleurs ils avaient dès lors largement satisfait aux engagements contractés par eux, puisqu'ils s'étaient aventurés sur la mer plus loin qu'aucun navigateur n'avait encore osé le faire ; qu'il ne convenait pas qu'ils fussent les propres artisans de leur perte, en suivant une route qui n'aurait point de terme; que les vivres allaient leur manquer; que d'ailleurs leurs navires, déjà fort avariés, ne seraient bientôt plus en état de tenir la mer ; que nul ne saurait les blâmer d'avoir songé au retour, alors qu'ils avaient poussé si avant leurs explorations. Ils ajoutaient que du reste l'Amiral n'était autre qu'un étranger, sans savoir aucun, puisque tous les plus grands docteurs de leur pays s'étaient accordés à réprouver ses opinions, à proclamer son ignorance, — ignorance dont les preuves étaient maintenant bien manifestes, et donnaient hautement raison à tous ceux qui avaient combattu ses projets insensés. Il s'en trouva même pour ouvrir cet avis que s'il arrivait que l'Amiral ne voulût pas consentir de bonne grâce au retour de l'expédition, on pourrait tout simplement le jeter à la mer, et dire en arrivant qu'il y était tombé par mégarde, — un jour où il observait les étoiles et autres signes célestes, — nul ne pourrait d'ailleurs fournir la preuve du contraire.

Ainsi de jour en jour allaient croissant le mécontentement, les murmures et les machinations contre

l'Amiral qui ne laissait pas de comprendre leur défection et de soupçonner leurs mauvais desseins. C'est pourquoi, tantôt en leur adressant de douces paroles, il parvenait à dominer leurs appréhensions, et tantôt en afTeclant de mépriser toutes leurs secrètes menées, il les faisait rentrer dans le devoir, en leur remontrant le châtiment qui les attendait, s'il arrivait que par leur désobéissance ils empêchassent le succès de l'expédition.

D'ailleurs, pour ranimer en eux l'espérance, il insistait sur les nombreux signes annonçant qu'on ne pouvait tarder à découvrir la terre ; mais quelque soin qu'il prît d'en référer à ces heureux présages, telle était leur impatience que les heures leur semblaient longues comme des ans.

Le mardi 25 septembre, au coucher du soleil, comme le navire que commandait Martin Pinzon était assez rapproché de celui de l'Amiral pour qu'on put s'entendre de l'un à l'autre, tout à coup Pinzon se prit à crier de toutes ses forces : <.< Terre ! Terre ! Seigneur, à moi l'heureuse chance de la découverte (1) ! » Et en parlant ainsi, il montrait au sud-ouest une forme obscure qui avait Taspect d'une île, et qui pouvait être à environ vingt-cinq lieues des navires.

Il n'en fallut pas davantage pour qu'aussitôt la joie devînt générale, et pour que les équipages, oubliant toutes leurs fâcheuses appréhensions, rendissent grâce à Dieu ! L'Amiral, se rangeant à l'opinion de son lieutenant, ne fût-ce que pour sembler partager l'espérance commune, ordonna que pendant la nuit l'on fît voile

(1) Le cri de Pinzon fait allusion à la récompense promise à celui qui verrait la terre le premier. (Voy. page 65.)

vers le point où l'on croyait avoir aperçu la terre. Mais le lendemain ils reconnurent que ce qu'ils avaient pris pour une île, n'était rien de plus qu'un amas de vapeurs et des nuages.

Revenant donc à leur marche coutumière, ils continuèrent à se diriger vers l'occident, en apercevant toujours de temps à autre quelques oiseaux : alcatraz, queues-de-jonc ou pétrels, allant de l'ouest à l'est...

Le dimanche 30 septembre, il vint sur le navire de l'Amiral quatre queues-de-jonc, ce qui devait être un indice certain de la proximité de la terre, parce que ce nombre d'oiseaux de la même espèce prouvait qu'ils n'étaient pas égarés. On vit aussi quatre alcatraz, et l'on aperçut encore des herbes flottantes, où l'on prit plusieurs poissons à peau très dure, qui ne purent être mangés.

L'Amiral, sur ce point de la navigation, constata de nouveau la variation quotidienne de l'aiguille aimantée, et remarqua que certains groupes d'étoiles ne se déplaçaient pas autant qu'ils l'auraient dû, d'après les calculs ordinaires...

COMMENT ILS VIRENT NON SEULEMENT LES MEMES SIGNES qu'auparavant, MAIS D AUTRES BEAUCOUP PLUS SIGNIFI- CATIFS, QUI RANIMÈRENT LEUR COURAGE, ET ACCRURENT LEURS ESPÉRANCES

Le lundi premier octobre, il vint encore au vaisseau de l'Amiral plusieurs alcatraz, et l'on aperçut des her-

bes allant de l'est à l'ouest. Ce jour-là, le pilote de la Sainte-Marie, que montait l'Amiral, dit que selon son opinion, l'on devait être à 578 lieues ouest de l'île de Fer. L'Amiral lui répondit qu'il commettait une légère erreur, car, selon ses calculs, on devait en être distant de 584 lieues, mais ses calculs lui donnaient en réalité, et sans qu'il le déclarât, 707 lieues pour l'espace franchi, ce qui établissait une différence de 129 lieues sur le compte du pilote. Le désaccord était bien plus grand entre l'estime de route des autres navires. Le pilote de la Nina, le mercredi suivant, déclara qu'on devait avoir fait 540 lieues, et celui de la Peinte 634. L'un et l'autre, déduction faite de la marche des trois derniers jours, se trouvaient donc bien loin du compte exact, — qui était celui de l'Amiral. Quoi qu'il en fût, selon le système qu'il avait primitivement adopté, l'Amiral continuait à dissimuler la vérité sur le chemin parcouru, afin que l'idée de l'extrême éloignement ne fût pas une cause d'effroi et de découragement pour ses gens.

Le jour suivant, ils virent autour d'eux beaucoup de poissons, ils prirent un thon ; les herbes qu'ils trouvèrent alors, semblaient détachées depuis longtemps des rivages et pour ainsi dire entrées en décomposition.

Puis, comme il ne se montrait plus d'autres oiseaux que quelques pétrels, ils pensèrent que peut-être avaient-ils laissé à droite ou à gauche, sans les remarquer, des îles entre lesquelles allaient et venaient les oiseaux premièrement aperçus, Et alors ils proposèrent de louvoyer dans ces parages pour tâcher de découvrir ces terres. L'Amiral ne fut pas de cet avis. Il refusa de perdre ainsi un temps qui pouvait être

mieux employé à pousser droit vers les Indes, qui devaient se trouver à l'occident. Il avait un but arrêté, et il s'obstinait à le poursuivre. Tout naturellement il ne fit par là que donner de nouveaux motifs aux murmures et aux menées des mécontents. Heureusement il plut à Dieu de lui venir en aide par des indices plus significatifs.

Le jeudi 4 octobre, on vit ensemble plusde quarante pétrels et deux alcatraz, qui s'approchèrent à ce point qu'il fut possible à un matelot d'en tuer un d'an coup de pierre...

Les jours suivants, on vit encore des pétrels, un oiseau du genre des queues-de-jonc, des alcatraz. Enfin le dimanche 7 octobre, au lever du soleil, il leur sembla qu'il y eût au couchant quelque chose ayant l'apparence d'une terre; mais comme ce n'était qu'une forme indécise, aucun ne voulut prendre sur soi d'affirmer rien ; en quoi ils avaient bien moins le souci de s'épargner la confusion en cas d'erreur, que la crainte de perdre la récompense promise à celui qui le premier découvrirait la terre. Les rois catholiques avaient décidé, en effet, qu'une rente viagère de trente écus (1) serait accordée à celui-là ; mais pour que la tentation ne fût pas trop forte à chacun de crier sur le moindre indice : « Ttrre ! Terre ! » et pour épargner aux autres les fausses joies, il avait été dit en même temps que celui qui aurait annoncé la terre sans qu'on la trouvât dans les trois jours, serait privé de la récompense au cas où plus tard il viendrait à la découvrir réellement.

(1) Le journal de Colomb, copié par Las Casas, dit que cette récompense devait êlre de dix mille marivedis de rente, environ huit mille francs, somme considérable pour Tépoque.

A bord du vaisseau amiral cette consigne étant bieii donnée, nul ne se risquait à l'enfreindre, mais sur la Nina, — qui, meilleure voilière, avait presque toujours l'avance sur les autres navires, — l'équipage croyaQt que ce fût véritablement la terre, fit une décharge d'artillerie et arbora les banderoles de fête.

Toutefois ils ne tardèrent pas à reconuaître qu'ils s'étaient trop hâtivement réjouis, bien qu'alors les présages parussent de moment en moment plus favorables. Ils virent en effet de grandes troupes d'oiseaux de diverses espèces, et notamment de nombreux oiseaux de terre, qui semblaient aller de l'est à l'ouest pour chercher leur nourriture.

L'Amiral résolut alors de modifier un peu son itinéraire, car il se disait que ces animaux ne pouvaient s^éloiguer beaucoup des rivages, et il savait que les Portugais avaient fait la plupart de leurs découvertes en se réglant ainsi sur le vol des oiseaux. Il donna donc l'ordre de naviguer vers le sud-ouest, certain qu'il était de trouver la terre là où s'en allaient les troupes d'oiseaux qui passaient en vue des navires...

La proximité de la terre lui semblait en effet révélée par le nombre toujours croissant et par la plus grande variété des espèces d'oiseaux qui se montraieut. Le lundi 8 octobre, il en vint une douzaine qui, après avoir voleté en gazouillant pendant quelques instants autour des navires, continuèrent leur route. Le jour suivant, il en passa encore de toutes sortes, parmi lesquels des hirondelles de mer et des canards. D'ailleurs, la brise leur apportait alors des senteurs embaumées comme il s'en répand à Séville au mois d'avril.

Mais leur attente avait été déjà tant de fois déçue^

qu'ils en étaient arrivés à ne plus vouloir donner aucun crédit à aucun signe, à tel point que lorsque, le mercredi 10 octobre, il n'y eut autour d'eux pendant tout le jour et toute la nuit, qu'un perpétuel passage d'oiseaux, indiquant le voisinage inévitable de la terre, ils ne laissaient pas de continuer à se plaindre, en dépit de tous les efforts que faisait l'Amiral pour leur démontrer que l'heure n'allait pas tarder à venir où l'entreprise, patronnée par les rois catholiques, serait enfin couronnée de succès (1).

COMMENT L AMIRAL DECOUVRIT LA PREMIERE TERRE QUI ETAIT UNE DES ÎLES DITES LUCÀYES

Notre-Seigneur, prenant sans doute en pitié les diffi^ elles mais vains efforts que faisait l'Amiral pour avoir raison du découragement et du mauvais vouloir de ses gens, lui vint en aide, en ramenant l'espoir et la joie au cœur de ceux-ci. Dans l'après-midi du jeudi 11 octobre, tous eurent des signes certains du voisinage de la terre. Les marins de la Sainte-Marie aperçurent un jonc vert, et certain gros poisson d'une es-

(1) Peut-être s'étonnera-t-on que notre historien qui, à plusieurs reprises, atteste le mécontement et l'esprit de conjuration des équipages, ne dise rien d'une révolte ouverte que l'Amiral n'aurait appaisée qu'en demandant un dernier délai de trois jours, après lesquels ils rebrousseraient chemin ; c'est que rien de semblable ne figure ni dans le journal de Christophe Colomb, ni dans aucune des histoires dignes de foi. Cette situation, fort dramatique, devenue légendaire, a été inventée plus tard.

pèce connue pour ne jamais s'éloigner beaucoup des rivages. Ceux de la Pe'mte virent un roseau et un bâton; ils prirent un autre bâton travaillé de main d'homme (1), puis une petite planche et une touffe d'herbe d'eau douce. Ceux de la Nina virent, entre autres indices, une branche épineuse couverte de fruits rouges, qui semblait avoir été récemment coupée. Il était donc de toute évidence que la terre était proche, c'est pourquoi la nuit étant venue, après que les marins, selon leur coutume de chaque soir eurent chanté le Salve Regijia, l'Amiral s'adressant à tous, leur remontra combien ils devaient rendre d'actions de grâces au Seigneur qui jusqu'alors les avait gardés sains et saufs, en leur donnant des temps propices; et, vu les indices qu'ils avaient recueillis dans la journée, il leur recommanda de veiller cette nuit plus attentivement que jamais, leur remettant en mémoire qu'à leur départ des Canaries il avait annoncé qu'ils ne sauraient naviguer plus loin qu'à sept cents lieues à l'occident sans découvrir une terre, et qu'à cette distance se trouverait inévitablement le terme de leur voyage.

Il ajouta qu'ayant, lui, la certitude que cette nuit serait décisive, chacun d'eux devait en particulier faire bonne et attentive garde, car, outre la rente annuelle et viagère de trente écus que les rois avaient promise, celui qui le premier aurait vu la terre recevrait encore un pourpoint de velours (2).

(1) Travaillé ingénieusement, dit notre texte, paraissant travaille' avec du fer, dit le journal de Colomb publié par Las Casas.

(2) Giuppon di veluto, dit notre texte, Las Casas àiijubon de seda, pourpoint de soie.

Deux heures avant minuit, l'Amiral, étant sur le château de poupe, aperçut une lumière au lointain, mais ce point lumineux était si petit qu'il n'osait point affirmer que ce fût la terre. Toutefois ayant appelé un nommé Pierre Guttiere , maître d'hôtel du roi (1), il le pria de regarder dans la direction qu'il lui indiquait, et lui demanda s'il voyait cette lumière. Le maître d'hôtel déclara qu'il la voyait. Alors ils appelèrent Rodrigue Sanchez de Ségovie (2) pour qu'il vint regarder à son tour, mais celui-ci n'arriva pas assez tôt et ne vit rien..

D'ailleurs la lumière ne reparut plus qu'une ou deux fois, et pendant un instant seulement, d'où ils (3) conclurent que ce pouvait être la chandelle ou la torche de quelque pêcheur, ou voyageur, qui tantôt élevait ou abaissait sa lumière, ou encore qu'elle pouvait être portée par des gens allant d'une maison à l'autre. D'ailleurs après avoir reparu elle disparaissait si rapidement qu'encore leur était-il possible de douter qu'elle fût un indice de l'existence d'une terre au point où elle brillait.

Et cependant la flottille continuait sa route. .

Vers les deux heures après minuit, la Veinte, qui, comme à l'ordinaire, avait de l'avance sur les deux autres navires, fit un signal indiquant que la terre était en vue. Elle avait été aperçue en premier lieu, alors qu'on n'en était plus qu'à deux lieues^ par un nommé Rodrigue de Triana. La rente promise ne fut

(1) Le texte le qualifie de credenzière (chargé de la crédence, de Toffice).

(2) « Qui, dit Las Casas, était à bord en qualité de contrôleur. »

(3) L'Amiral et le maître d'hôtel, restés de concert en observation, et s'entretenant de leur découverte.

pourtant pas attribuée ù ce marin ; les rois catholiques crurent devoir la décerner à l'Amiral parce que, au milieu de la nuit, il avait vu cette lumière, qui semblait être le symbole de la clarté spirituelle apportée par lui dans les ténèbres de cette entreprise (1).

Dès lors, la découverte et la proximité de la terre étant chose avérée, les navires carguèrent leurs voiles, et les équipages employèrent les longues heures qui les séparaient du jour à se réjouir du résultat qu'ils avaient tant et si impatiemment désiré.

COMMENT l'amiral DESCENDIT SUR L'iLE, ET EN PRIT POS- SESSION AU NOM DES ROIS CATHOLIQUES

Quand le jour fut venu, ils virent devant eux une île de quinze lieues environ, sans montagnes, pleine d'arbres verts, arrosée par de très belles eaux, et au milieu de laquelle était un grand lac. Cette île était évidemment fort peuplée. Les habitants, accourus en grand nombre sur le rivage, témoignaient un grand étonnement à la vue des navires, qu'ils prenaient pour de grands animaux, ce dont ils semblaient impatients de s'assurer. Les chrétiens n'avaient pas moins hâte de savoir ce qu'étaient ces insulaires. Ils en eurent bientôt la satisfaction, car l'Amiral ayant

(1) Le texte littéral est « l'Amiral qui avait vu la lumière du milieu des ténèbres, dénotant la lumière spirituelle qui avait été portée par lui en ces ténèbres. » L'idée mystique de la vocation de l'Amiral persiste, on le voit, dans l'esprit du lils.

fait mettre à flot la chaloupe armée, se rendit à terre avec l'étendard royal déployé. Les capitaines des autres navires descendirent aussi dans leurs chaloupes avec la bannière de l'expédition, qui d'un côté portait une croix verte et un F, et de l'autre un I avec des couronnes en l'honneur de Ferdinand et d'Isabelle.

Aussitôt débarqués, tous ayant rendu grâce à Notre- Seigneur, s'agenouillèrent sur la terre et la baisèrent avec des larmes de joie. L'Amiral s'étaut relevé, déclara donner à cette île le nom de Saint -Sauveur (San Salvador) (1). Puis, avec la solennité qui convenait en pareil cas, il en prit possession au nom des rois catholiques, en présence des habitants rassemblés en cet endroit. Par suite les Espagnols le reconnurent comme amiral et vice-roi, et, l'ayant salué de leur joyeuse acclamation, lui jurèrent obéissance comme au représentant de Leurs Majestés les rois catholiques; enfin ils le prièrent de leur pardonner tous les torts qu'ils avaient eus envers lui .

Beaucoup d'Indiens assistaient à cette cérémonie. L'Amiral, reconnaissant en eux autant de douceur que de simplicité, leur donna quelques bonnets de couleur rouge, des colliers de verre, qu'ils se mettaient aussitôt au cou, et autres menus objets sans valeur, auxquels ils semblaient attacher autant d'importance que si c'eût été des pierres précieuses.

(1) Les opinions sont encore aujourd'hui fort partagées sur Tidentité de la première île où débarqua Colomb, que les naturels nommaient Cruanahami, et à laquelle il donna le nom de San Salvador. Selon Navarette et Humboldt, ce serait la plus grande des îles Turques, qu'on appelle la Grande-Salnie : selon Catesby, ce serait Cat-Island ou île de San Salvador yrande^ Tune des plus fertiles de Lucayes. Toujours est-il que plusieurs des îles du même archipel portent ce nom de San Salvador, sans doute par suite de Fincertitude où l'on est resté touchant le premier point de débarquement de Colomb.

CE QUE l'amiral VIT DANS CETTE ILE, ET QUELS ETAIENT LE NATUREL ET LES COUTUMES DES HABITANTS

L'Amiral étant remonté dans son embarcation, les Indiens vinrent aux chaloupes, et même jusqu'aux navires, les uns à la nage, les autres dans leurs petits bateaux ou canots. Ils portaient avec eux des perroquets, de grosses pelottes de coton en fil, des flèches, et maints petits objets, pour les troquer contre des colliers de verre, des sonnettes, et autres bagatelles. De mœurs tout à fait primitives, ces gens allaient nus comme au jour de leur naissance; une femme même, qui se trouvait parmi eux, n'était pas autrement vêtue. Il y avait quelques jeunes gens ne dépassant pas trente ans, de bonne stature, portant les cheveux noirs et courts, c'est-à-dire coupés sur les oreilles. Quelques autres les avaient longs, tombant sur les épaules, et liés presque en manière de tresse, avec un gros fil autour de la tête.

Leur figure était assez agréable, et de traits assez réguliers, quoique l'extrême grandeur de leur front leur donnât un air étrange et sauvage. Bien conformés, ils étaient de taille moyenne, d'une carnation ferme; ils avaient le teint olivâtre, analogue à celui des Canariens, ou des paysans espagnols. Quelques-uns brûlés du soleil étaient complètement peints en noir, en blanc ou en rouge. Certains n'avaient de peint que le visage, le tour des yeux ouïe nez. Les armes qu'ils

avaient ne ressemblaient nullement aux nôtres, et selon toute évidence ils ne se figuraient pas qu'il y en eût de de semblables, car les chrétiens leur montrant une épée nue, ils la prirent étourdiment par la lame et se coupèrent. Ils n'avaient non plus aucune connaissance des objets de fer, car les flèches même dont ils se servaient étaient faites d'une baguette taillée en pointe, durcie au feu , et simplement armées d'une dent de poisson. Quelques-uns étant marqués de cicatrices qui indiquaient qu'ils avaient été blessés, on leur en demanda la cause par signes, ils firent comprendre, par signes également, que les gens d'une autre île venaient parfois les attaquer, et que c'était en se défendant qu'ils recevaient ces blessures. Leur intelligence semblait assez vive, et ils avaient surtout la parole facile, car il leur suffisait d'entendre prononcer les mots une fois pour savoir les répéter.

Il n'y avait dans cette lie d'autre espèce d'animaux que ces perroquets, dont ils avaient apporté un certain nombre pour les vendre aux chrétiens.

La nuit vint interrompre leur petit négoce.

Le lendemain, 13 octobre, dès le point du jour, beau coup d'entre eux descendirent sur la plage, et, montés dans leurs petites embarcations ou canots, ils vinrent aux navires. Ces canots, taillés d'une seule pièce, étaient faits d'un tronc d'arbre creusé avec un certain art. Les plus grands pouvaient contenir de quarantecinq à cinquante personnes, d'autres étaient si petits qu'ils n'en pouvaient porter qu'une.

Il les mouvaient et dirigeaient avec une sorte de pelle analogue à celle des boulangers. Ces rames n'étaient pas attachées comme chez nous au bordage,

i4 HISTOIRE DE LA VIE ET DES DECOUVERTES

mais il les plongeaient simplement dans l'eau et faisaient force en arrière, comme des jardiniers appuyant sur leur bêche. Ces canots sont construits si légèrement et de telle façon que, s'ils chavirent, ceux qui les montent peuvent, tout en nageant, les redresser pour les débarrasser de l'eau qu'ils contiennent. Ils les agitent d'abord à la façon du tisserand qui pousse sa navette d'un côté et de l'autre, puis quand ils les ont à moitié vidés, ils achèvent l'opération à l'aide de calebasses sèches, coupées en deux, que, à cet effet, il ont emportées avec eux.

Ce jour-là, les Indiens apportèrent, pour en proposer l'achat aux Espagnols, plusieurs espèces de choses qu'ils n'avaient pas montrées la veille, et qu'ils échangeaient contre les moindres objets. On ne leur vit d'autre métal qae quelques feuilles d'or, qu'ils portaient appliquées sur le nez. Quand on leur demanda d'où ils les tenaient, ils répondirent par signes que du côté du midi, habitait un roi qui entre autres richesses avait beaucoup de vases d'or, et que d'ailleurs au midi et au sud-ouest, se trouvaient beaucoup d'autres îles et de grandes terres.

Tous les objets que possédaient les Espagnols causaient aux Indiens de grandes convoitises, et, comme le plus grand nombre d'entre eux n'avait rien à offrir, dès qu'il se trouvaient sur les navires, ils tâchaient de se saisir de quelque bagatelle, ne fût-ce même que d'un fragment de poterie, et quand ils l'avaient, ils se jetaient à la nage pour gagner la rive. Ceux qui venaient proposer des échanges troquaient volontiers tout ce qu'il portaient contre le moindre morceau de verre. A tel point que, pour trois piécettes de Portugal

qui n'équivalent pas à un quatrain d'Italie, certains donnèrent seize grosses pelottes de coton très bien lilé, qui pesaient plus de vingt-cinq livres.

La journée entière se passa à faire ainsi des échanges, et le soir venu, les Indiens retournèrent tous à terre .

Nous devons remarquer ici, que le grand cas qu'ils semblaient faire des objets qu'on leur cédait, ou dont ils s'emparaient, ne résultait pas d'une valeur propre par eux attribuée à ces choses, mais il la jugeaient précieuse à cause de leur origine même, car s'imaginant que les nôtres fussent des hommes descendus du ciel, ils désiraient vivement garder un souvenir de leur passage.

COMMENT l'amiral ALLA DECOUVRIR d' AUTRES ILES

Le dimanche suivant, 14 octobre, l'Amiral alla explorer avec ses chaloupes les côtes de l'île dans la direction du nord-ouest, où il trouva un grand abri ou port capable de contenir beaucoup de navires.

Les habitants qui de loin apercevaient les embarcations, se pressaient sur la plage en poussant des cris, en offrant des aliments, et s'engageant les uns les autres à venir voir des hommes descendus du ciel, auxquels, se prosternant ou élevant les mains, ils semblaient rendre grâces de leur venue. Les uns à la nage, les autres dans les canots, entouraient les chalou-

pes. Ils demandaient par signes aux Espagnols s'ils étaient de nature céleste, et les engageaient à descendre à terre pour s'y reposer.L'Ainiral,à qui plaisait fort leur simplicité, distribuait à tous des verroteries, des épingles. Il arriva ainsi à une presqu'île qui pouvait avoir trois journées de tour, et où Ton aurait pu ét-^blir une bonne forteresse. Il vit là, six cabanes d'Indiens, autour desquelles étaient des jardins si bien disposés qu'on n'en saurait trouver de plus beaux en Castille au mois de mai. Les rameurs étantfatigués, et comprenant que cette terre n'était pas celle qu'il lui importait d'explorer, l'Amiral ayant pris avec lui sept Indiens pour lui servir d'interprètes, regagna ses vaisseaux, avec lesquels il se dirigea vers d'autres îles que l'on apercevait de la presqu'île et qui, au dire des Indiens, étaient à la foi très fertiles et très populeuses.

Il atteignit la première, distante d'environ sept lieues, le jour suivant, lundi 15 octobre, et la nomma Sainte- Marie-de-îa-Conception (I). La partie decete île qui faisait face à celle du Saint-Sauveur avait dans le sens du nord au sud, cinq ou si lieues de large. L'Amiral la tourna par son autre côté qui, de l'est à l'ouest, mesure plus de dix lieues, et il descendit à terre afin d'en prendre possession de la même manière que pour l'île précédente.

Les naturels accourus pour voir les chrétiens, ne furent pas moins émerveillés que les habitants de Saint-Sauveur.

(1) Cette île paraît être celle qu'on appelle aujourd'hui Calque del Norte, quoique sous le nom de Sainte-Marie-de'la-ConcepHon, l'amiral ait compris toutes les îles immédiates qui se nomment les Calques . (Navarette.)

L'Amiral n'ayant rien trouvé dans cette île qui ne fût semblable à ce qu'il avait vu dans la première, se dirigea vers une troisième, qui paraissait beaucoup plus grande, et qu'il atteignit après une navigation de huit lieues à l'ouest. Cette île avait plus de vingt-huit lieues de longueur. Elle était plane, avait de beaux rivages, il la nomma Fernandine (1).

Or, avant d'y arriver et même avant d'avoir abordé à la Conception, les navires avaient rencontré en mer un homme montant un petit canot, dans lequel il portait du pain, une calebasse pleine d'eau, un peu de terre rouge , que ces hommes emploient pour se peindre le corps, et certaines feuilles sèches qu'ils estiment fort pour leur odeur et leurs vertus sanitaires. Cet homme avait aussi mis un des colliers que nous avions donnés aux habitants de Saint-Sauveur; on en conclut qu'il allait annoncer aux autres îles l'arrivée des chrétiens. Comme il naviguait depuis longtemps et semblait très fatigué, il aborda le navire de l'Amiral qui, l'ayant pris à son bord, —où l'on hissa le canot, — le traita avec un grande douceur.

L'Amiral avait d'ailleurs pour but de gagner le cœur de cet homme afin de s'en faire un émissaire pour la nouvelle terre qu'il allait visiter. Non seulement il lui donna mainte chose en propre, mais encore quelques autres pour qu'il les distribuât aux habitants. Cela fut cause de l'excellent accueil que les naturels de la Fernandine firent aux Espagnols. Ils vinrent en grand nombre aux navires pour trafiquer de divers objets comme avaient fait les premiers; puis,

(1) Connue aujourd'liui sous le nom de Peiite-Inague.

quand les chaloupes se rendirent à terre pour y renouveler la provision d'eau, ces Indiens non seulement s'empressèrent d'indiquer les meilleures sources, mais encore se mirent à la disposition des matelots pour emplir les tonneaux et les reporter aux bateaux.

A vrai dire, ces gens semblaient d'esprit moins simple que ceux de Saint-Sauveur, car ils débattaient avec plus d'attention le prix des choses qu'ils achetaient ou offraient de vendre. Dans leurs cabanes on vit des étoffes de coton semblables à des couvertures délit. Les femmes couvraient leur nudité d'une sorte de tablier de coton.

Parmi les choses remarquables de cette île, se trouvaient certains arbres, dont les branches quoique partant du même tronc, et les feuilles quoique étant sur les mêmes branches affectent cinq ou six formes aussi complètement différentes que lelentisque diffère du roseau : Il y avait là aussi une grande variété de poissons des plus brillantes couleurs ; mais on n'y aperçut aucun animal terrestre, sinon quelques perroquets et quelques lézards.

En allant reconnaître les rivages delllc, les navires, trouvèrent au nord-ouest un magnifique port, à l'ouverture duquel était un îlot, mais où ils n'auraient pu pénétrer faute d'un fond d'eau suffisant. D'ailleurs, telle n'était pas l'intention de l'Amiral qui voulait visiter une bourgade située à quelque distance ; il y trouva douze ou quinze cabanes construites en forme de tentes. En entrant dans ces demeures l'on n'y vit rien de plus que les objets dont les Indiens venaient trafiquer. Leurs lits étaient faits de filets, attachés à

deux piliers (1). Ces Indiens avaient avec eux des chiens du genre des braques ou des mâtins, qui d'ailleurs n'aboyaient point.

COMMENT l'amiral PASSA DANS UNE AUTRE ILE

Comme, dans l'île de Fernandine, rien de particulier ne pouvait attirer l'attention, le vendredi 29 octobre^ les navires gagnèrent une autre île, appelée par les naturels Saometto, à laquelle l'Amiral donna le nom d'Isabelle (2).

Ainsi faisait-il pour procéder selon l'ordre qui lui semblait normal. A la première île, que les Indiens nomment Guanahani, il avait donné le nom de Saint- Sauveur, pour rendre grâce à Dieu qui lui servant de guide, l'avait préservé des périls ; à la seconde, vu la grande dévotion que tous les chrétiens portent à la Sainte Vierge, il avait donné le nom de Sainte-Marie de-la-Conception.

Il avait appelé la troisième Fernandine, en l'honneur du roi catholique Ferdinand; il baptisa la quatrième Isabelle, en l'honneur de la sérénissime reine Isabelle. Aille de Cuba, qu'il découvrit ensuite, il donna le nom du prince Jean, héritier de Castille. De la sorte il pensa satisfaire à toutes les convenances spirituelles et temporelles.

(1) Des hamacs, voy. au ch. xxvii.

(2) Aujourd'hui la Grande-Inague,

De toutes les îles jusqu'alors découvertes , l'Isabelle était en réalité la plus remarquable, autant par sa grandeur que par sa beauté et sa fertilité. Outre qu'elle était arrosée par des eaux abondantes, et qu'on y voyait de fraîches prairies et de grands arbres, parmi lesquels beaucoup d'aloès, le sol, au contraire de celui des autres îles, y était entrecoupé de coteaux, de vallons, et de plaines. L'Amiral, séduit par Taspect merveilleux de ce pays, descendit pour en prendre possession, dans une prairie si agréable qu'il aurait pu se croire au milieu d'un beau site d'Espagne au mois d'avril. Les rossignols et maint autre oiseau chanteur, y faisaient un concert dont tel était le charme qu'on ne se serait pas lassé de l'écouter. Non seulement d'ailleurs, ils peuplaient les arbres, mais encore passaient dans les airs en si grande quantité qu'ils voilaient la clarté du soleil.

Il y avait là un lac, au bord duquel les Espagnols virent certain serpent gros d'un pied et long de sept palmes. Poursuivi par les nôtres, il se jeta dans le lac, mais comme l'eau n'était pas très profonde, on put le tuer avec une lance Les naturels nous apprirent bientôt après, que cet animal qu'ils appellent iguane (1) était pour eux le plus délicat des aliments ; en effet, une fois la peau écailleuse enlevée, on trouve une chair très blanche d'un goût fort agréable.

En s' avançant dans l'île pour en reconnaître les dispositions, les chrétiens aperçurent un groupe d'habita-

(1) Nos naturalistes ont conservé à cet animal, qui n'est pas ua serpent, mais un lézard, son nom originel. Viguane ordinaire est un animal fort innocent, atteignant une longueur de 1 m. 60 environ» Sa chair serait en effet fort délicate, mais malsaine.

tions d'où les indigènes s'enfuirent dans les montagnes en emportant avec eux tout ce qu'ils avaient pu réunir des choses qui leur appartenaient. L'Amiral voulut qu'on ne touchât à rien de ce qu'ils avaient laissé, pour qu'ils ne crussent pas que les Espagnols étaient capables de vol. Et ce fut bien agir, car leur crainte du premier moment étant dissipée , ils ne tardèrent pas à revenir et à se montrer tout disposés à trafiquer de maints objets, comme avaient fait les précédents.

COMMENT l'amiral DECOUVRIT l'iLE DE CUBA ET LES CHOSES

qu'il y vit

L'Amiral, ayant suffisamment exploré Ylsahelle^ décida de ne plus s'attarder à découvrir de nouvelles îles qui, fort nombreuses, étaient au dire des naturels euxmêmes assez semblables les unes aux autres. 11 préféra se diriger vers une grande terre dont les Indiens, qui la nommaient Cuba (1), lui parlaient avec une sorte d'admiration. Parti avec un vent favorable, en cinglant vers le midi où se trouvait cette terre, il l'aborda par sa côte septentrionale, le dimanche 28 octobre. Dès le premier aspect , ce pays lui sembla plus charmant encore que tous ceux qu'il venait de visiter, autant par le caractère accidenté de ses paysages, que par la fécondité de son sol et la fraîcheur des rivières qui l'arrosent.

(1) Cette île a gardé son nom primitif.

L'Amiral alla jeter l'ancre à l'embouchure d'un fleuve dont les rives étaient couvertes d'arbres très élevés, très feuillus, ornés de fleurs, chargés de fruits, et sur les branches desquels voltigeaient des multitudes d'oiseaux, qui faisaient entendre le plus doux ramage. Encore que les herbes, d'ailleurs très hautes et très drues, y fussent en général différentes de celles de nos paj^s, il s'y trouvait cependant du pourpier, du cresson et quelques autres de nos végétaux usuels. Les Espagnols voulurent aller visiter deux cabanes qu'ils aperçurent à quelque distance du rivage. A leur approche, les hahabitants s'enfuirent elïrayés , on trouva dans leurs habitations des filets, quelques autres outils de pèche et un chien qui n'aboyait pas.

Remontés sur leurs navires, les Espagnols suivirent la côte en se dirigeant vers l'occident, et arrivèrent à un autre grand cours d'eau que l'amiral nomma le Fleuve des mers, et dans l'embouchure duquel un vaisseau sous voiles pouvait entrer facilement. Il y avait sur le rivage un grand nombre d'indigènes qui, à l'approche des chrétiens, s'enfuirent aussi vers les montagnes, que l'on voyait au loin toutes couvertes de la plus luxuriante végétation. Comprenant que s'il s'avançait avec beaucoup de monde dans le pays, il risquerait d'accroître l'épouvante des naturels, avec lesquels il lui deviendrait ainsi impossible d'entrer en relation, l'Amiral résolut de n'envoyer que deux des siens, accompagnés de l'un des Indiens qu'on avait amenés de Saint- Sauveur, et un autre du pays, qui seul avait osé venir aux vaisseaux avec son canot. Ayant donné l'ordre à ces quatre émissaires de faire le possible pour rassurer les habitants, et en attendant leur retour, il fit tirer

à terre son navire, afin de le radouber. li eut alors l'occasion de remarquer que le bois, dont on faisait le feu pour cette opération, était pris à des arbres de mastic (1), dont le pays abondait, et qui par leurs feuillages et leurs fruits sont assez semblables au lentisque, mais de beaucoup plus grandes dimensions.

CE QUE LES DEUX CHRÉTIENS, DE RETOUR AUX VAISSEAUX , DIRENT AVOIR VU DANS l'iNTÉRIEUR DU PAYS

Le 5 novembre, comme le navire avait été remis en état de prendre la mer, les deux Espagnols reparurent avec les deux Indiens. S'étant avancés à douze lieues dans les terres, ils avaient trouvé un village d'une cinquantaine de cases fort spacieuses, faites de bois, couvertes de roseaux, et en manière de tentes comme celles des autres îles. Là demeuraient un millier de personnes, car chacune de ces cases servait d'abri à tous les membres de la même famille. Les principaux du pays étaient venus au-devant des étrangers, les avaient très cordialement accueillis ; et, les ayant con-

(1) Le lentisque (pistacia lentiscus) dont Colomb signale ici l'analogue, est un arbre de la famille des térébinthacées cultivés dans l'ar- •chipel Grec, et qui fournit par incision une résine aromatique se ramollissant sous la dent, légèrement tonique et astrinp,ente, très usitée par les Orientaux qui la mâchent (d'où son nom de mastic) pour se raâermir les gencives et parfumer Thaleine. (Lemaout et Decaisne Botanique générale.)

duits dans leur ville ils leur avaient offert pour logement une de ces grandes cabanes où se trouvaient des sièges formés du même bloc et taillés en figure d'animal étrange, avec des pieds et des bras très courts, la queue relevée pour servir d'appui, avec une tête énorme dont les oreilles et les yeux étaient incrustés d'or.

Les Espagnols ayant été invités à se placer sur ces sièges singuliers, les Indiens s'étaient aussitôt assis tout autour d'eux, et, l'un après l'autre, étaient venus leur baiser les pieds et les mains, témoignant ainsi qu'ils les croyaient des êtres descendus du ciel. Ils les avaient priés de vouloir bien rester au milieu d'eux, tout au moins pendant cinq ou six jours, cela parce que les Indiens qui leur avaient servi de guides, avaient dit grand bien des chrétiens. Les hommes s'étant retirés, il était venu beaucoup de femmes qui, à leur tour, et avec des marques non moins grandes de vénération, s'étaient prosternées devant eux, leur avaient baisé les pieds et les mains comme choses sacrées, en leur présentant toute sorte de présents qu'elles avaient apportés avec elles.

L'heure étant venue de retourner aux vaisseaux, des quantités d'Indiens avaient manifesté le désir d'aller avec les chrétiens, mais ceux-ci avaient demandé que le roi du pays, un de ses fils, suivis d'un serviteur, fussent seuls à les accompagner. Ils les avaient amenés en eiîet à l'Amiral, qui les reçut avec tous les honneurs possibles.

Les Espagnols racontèrent que dans tous les villages qu'ils avaient trouvés en leur exploration, — lesquels n'étaient guère formés que de quatre ou cinq cases, ■ —

les mêmes égards et marques de vénération leur avaient été prodigués. Ils ajoutèrent qu'ils avaient rencontré beaucoup d'Indiens portant avec eux des tisons ardents dont ils se servaient pour allumer le feu où ils faisaient cuire certaines racines (1) constituant leur principal aliment, et pour se parfumer, en brûlant une herbe particulière qu'ils avaient avec eux (2). Ils dirent avoir vu beaucoup d'arbres et de végétaux autres que ceux des bords de la mer, ainsi que maintes espèces d'oiseaux, très différents des nôtres, parmi lesquels, cependant, des rossignols et des perdrix.

Ils n'avaient aperçu d'autres quadrupèdes que quelques-uns de ces chiens muets déjà plusieurs fois signalés. Ils avaient pu constater que les Indiens se livraient à la culture régulière de cette racine dont nous venons de parler, puis aussi de plusieurs espèces de fèves et d'un grain nommé par eux maïs (3), qui est d'une saveur très agréable, quand il est rôti ou réduit en bouillie. ,

Ils filaient aussi avec beaucoup d'adresse le coton, qu'ils possédaient en telle abondance, que dans une de leurs cases, les Espagnols en virent au moins douze' mille livres. La plante qui fournit ce coton croît sans culture dans les champs, et les fruits d'où sort le duvet

(1) Des patates.

(2) Las Casas, dans son Histoire des Indes, développe ainsi ce passage : « c'étaient des herbes sèches renfermées dans certaines feuilles également sèches, et en forme de petits rouleaux. Ils allumaient ces rou* leaux par un bout, tandis qu'ils suçaient de l'autre et absorbaient la fumée par aspiration. Cette fumée les endormait et les enivrait pour ainsi dire, et les empêchait, disait-il, de sentir la fatigue. Ils appelaient ces petits rouleaux : tabacos. ».

(3) Ce fut ^a première rencontre par les Européens de cette plante qui est devenue chez nous, depuis, l'objet d'une culture si importante.

s'ouvrent d'eux-mêmes à une certaine époque, non pas tous à la fois cependant, car pendant que certains pieds naissent à peine, on en voit qui sont à moitié développés, d'autres en fleurs et d'autres enfin en pleine maturité.

Bien que récoltant et filant ce coton en quantité si grande que, venus aux navires, ils en donnaient des corbeilles pleines pour le moindre objet, les Indiens ne l'utilisaient point à se vêtir, mais seulement à tresser les filets dont étaient faits leurs lits suspendus, — qu'ils appelaient hamacs, — et à tisser les petits tabliers que leurs femmes attachaient devant elles pour couvrir leur nudité.

Comme on leur avait demandé s'ils avaient de l'or des perles et des épiceries, ils avaient répondu qu'ils s'en trouvait beaucoup sur une terre située à l'est, nommée par eux Bohlo ou Bavèque. L'Amiral résolut donc de se diriger du côté de cette riche contrée.

COMMENT l'amiral, ABANDONNANT LA COTE OCCIDENTALE DE CUBA, SE DIRIGEA PAR l'oRIENT VERS LA TERRE QUE LES INDIENS- APPELAIENT BAVEQUE

Ces rapports entendus, l'Amiral ne voulant pas s'attarder plus longtemps dans le Fleuve des mers, commanda que l'on prît quelques habitants de cette île, qu'il avait l'intention de conduire en Castille, pour qu'ils pussent témoigner eux-mêmes de ce qui concernait leur pays.

On n'eut pas de peine à en trouver douze qui consentirent à s'expatrier, tant hommes que femmes et enfants.

Le mari d'une femme et de deux enfants qui avaient suivi leur mère sur le navire, vint dans son canot supplier qu'on l'emmenât aussi pour qu'il ne fût pas séparé des siens. Heureux d'y consentir, l'Amiral le reçut à son bord, et donna l'ordre que tous fussent l'objet des meilleurs traitements.

Le 13 novembre, l'Amiral mit à la voile en prenant la direction de l'ouest pour gagner l'île de Bavèque^ mais les vents contraires le forcèrent à se rabattre sur de petites îles voisines de Cuba, où il s'abrita dans une anse qu'il nomma port du Prince, après avoir nommé mer de Notre-Dame ces eaux où de nombreuses îles s'avoisinaient pour la plupart à la distance d'une portée d'arquebuse. Les canaux qui les séparaient avaient cependant assez de profondeur pour que les navires y pussent y passer à l'aise. Les rivages étaient couverts d'une magnifique végétation; les arbres à mastic y abondaient, ainsi que les aloès et les palmiers. Il n'y avait sur ces îles aucun habitant; mais elles semblaient servir de rendez-vous de pêche et de chasse aux naturels de Cuba qui allaient s'y livrer à la capture du poisson, des écrevisses, des oiseaux, dont ces lieux abondaient. A vrai dire, ces Indiens mangeaient avec grand plaisir bien des choses qui nous dégoûteraient fort, notamment de grosses araignées, des vers blancs qui s'engendrent dans le bois pourri et d'autres matières corrompues. Ils arrachaient encore pour les manger crus, les yeux des poissons qu'ils venaient de prendre et qu'ils faisaient rôtir ensuite ; en somme, autant de

régals qui non seulement nous répugneraient, mais qui, peut-être, causeraient la mort à ceux d'entre nous qui s'aviseraient d'y goûter.

Dans ces îles, les chrétiens tuèrent à coups d'épée une espèce de blaireau et trouvèrent au bord de la mer beaucoup de coquilles de nacre. Dans les filets qu'ils jetèrent, ils prirent, parmi des poissons de toute espèce, certain animal ayant la forme d'un porc, couvert d'une carapace très dure, et n'ayant rien de mou que la queue et les yeux (1).

COMMENT l'amiral FUT QUITTE PAR UN DS SES NAVIRES

Le lundi 19 novembre, l'Amiral, laissant le port du Prince et la mer de Notre-Dame, voulut se diriger vers l'île de Bavèque, mais, les vents étant encore contraires, la flottille dut, pendant trois ou quatre jours, louvoyer dans ces mêmes parages.

Or, Martin Pinzon avait appris des Indiens, dont la garde lui avait été confiée, et qui étaient sur sa caravelle, que dans cette île de Bavèque, on devait trouver des quantités d'or, il fut pris d'une grande et impatiente cupidité. Sans en avoir reçu Tordre, et sans que l'état de la mer l'y eût aucunement contraint, il gagna le large pendant la nuit du mercredi 21 novembre. Le jeudi matin, son navire n'était plus en vue.

(1) Ce poisson à groin de cochon doit être un cofre {oslracion d& Linné) ou un batiste. (Note de Ouvier.)

L'Amiral, inquiet sur le sort de la Peinte^ ne crut plus devoir faire voile immédiatement pour l'ile de Bavèque, et se rabattit sur Cuba, où, ayant jeté l'ancre dans un port voisin de celui du Prince,— qu'il mit sous le vocable de sainte Catherine, — il s'occupa de renouveler ses provisions d'eau et de bois.

Le hasard fit que, dans la rivière où l'on prenait de l'eau, il remarqua des pierres portant des traces d'or. Il vit aussi sur les montagnes toute sortes d'arbres pareils à ceux de Castille et qui, s'il se fût trouvé là les ouvriers nécessaires, auraient convenu pour la fabrication et le gréement des navires.

Mais les Indiens l'engageant vivement à faire route, l'Amiral suivit par le sud-ouest la côte le long de laquelle il découvrit des ports excellents et des fleuves considérables. Il a d'ailleurs décrit lui-même, dans ses lettres aux rois catholiques, l'embouchure d'un de ces fleuves auquel il donna le nom de port Saint (1), et qu'il dit être le plus beau, le plus délicieux de tous les pays qu'il ait jamais vu jusqu'alors.

Ayant pris terre dans ce port, TAmiral aperçut sous les arbres qui ombrageaient le rivage, un canot creusé dans un tronc d'arbre de la grandeur d'une chaloupe à douze rameurs ; tout auprès, dans une cabane, les Espagnols trouvèrent du miel, et une tète de mort entre deux paniers attachés à un pilier. Dans une autre cabane, ils eurent le môme spectacle, ce dont ils furent fort intrigués; mais en l'absence des habitants qui, tous sans doute, avaient pris la fuite en les voyant arriver, ils ne purent avoir aucune explication à ce sujet.

(1) Actuellement por^ de Baracoa. (Na.\&retie.)

Un peu plus loin, ils trouvèrent un autre canot pouvant porter au moins quarante personnes, ce qui semblait témoigner que le pays avait une nombreuse population.

COMMENT l'amiral GAGNA l'ÎLE DE BLAVÈQUE, ET CE Qu'iL Y VIT

L'Amiral, ayant côtoyé pendant une centaine de lieues la rive occidentale de Cuba, en atteignit la pointe orientale à laquelle il donna le nom de cap de l'Éléphant (1), et le mercredi 5 décembre, il cingla directement vers File de Bavèque, distante de 16 lieues. Les courants qui existent en cet endroit ayant un peu contrarié la rapidité de sa marche, il n'arriva que le jour suivant à un port qu'il baptisa Saint-Nicolas, à cause du saint dont la fête est célébrée en ce jour (2).

Ce port très vaste, très commode et très profond était bordé d'une multitude de grands arbres, mais le pays était plus rocheux que les précédents, et la végétation n'y avait pas autant de puissance. Les arbres parmi lesquels on voyait de petits chênes et des myrtes, rappelaient ceux de Castille. Un beau fleuve venait se jeter dans la mer tout près de là, après avoir coulé à travers une plaine riante. Dans le port se trouvaient d'ailleurs beaucoup de canots pouvant porter

(1) Aujourd'hui Pointe Valmista.

(2) Ce port a gardé son nom.

au moins quinze rameurs. Mais, tous les habitants ayant pris la faite, l'Amiral ne pouvant entrer en relation avec personne, poussa au nord jusqu'à ce que, en face d'une petite île qui prit plus tard le nom d'île de la Tortue (1), et qui a environ l'étendue de la Grande- Canarie, il trouva un autre port qu'il nomma de la Cù7îccption. Arrivé là, reconnaissant que cette île était fort grande, que les arbres y ressemblaient à ceux d'Espagne, puis lesfiletsqueréquipage avait jetés dans les eaux, ayant ramené toute sorte de poissons semblables à ceux qu'on pêche sur les côtes espagnoles, il résolut d'en prendre motif pour la baptiser d'un nom rappelant ces analogies et, en conséquence, le dimanche 11 décembre, il la nomma Vile Espagnole (2). Comme l'Amiral avait un grand désir d'être renseigné sur l'état du pays, pendant que les équipages s'oc" cupaient à pêcher sur le rivage, il envoya vers l'intérieur trois de ses gens, qui, marchant du côté des montagnes, ne tardèrent pas à apercevoir une troupe d'Indiens complètement nus, qui, pris de terreur en les voyant venir, se sauvèrent en toute hâte, dans l'épaisseur des bois, avec la rapidité de gens qui ne sont entravés ni par l'ampleur, ni par l'étroitesse de leurs vêtements. Les chrétiens essayèrent de les poursuivre, mais ils n'y purent atteindre qu'une jeune femme qui portait une feuille d'or appliquée sur les narines, et qu'ils menèrent aux vaisseaux. L'Amiral, après avoir fait plusieurs petits présents à cette jeune femme, ordonna de la reconduire à terre sans qu'il lui fût causé

(1) Le nom est resté k cette île.

(2) Aujourd'hui Saint-Domingue, on verra plus loin l'origine de ce second baptême.

aucun déplaisir, il la fit d'ailleurs accompagner jusqu'à son village, par deux chrétiens et par trois des Indiens qui étaient sur les navires espagnols.

Le lendemain, il envoya pour explorer les terres, neuf hommes bien armés qui, à quatre lieues environ du rivage, découvrirent dans une vallée une véritable ville formée d'au moins mille cabanes.

A la vue des étrangers, tous les habitants s'enfuirent encore dans les bois, mais les Indiens qui servaient de guides aux Espagnols ayant couru vers eux, les eurent bientôt rassurés en leur disant que les clirétiens dont ils avaient peur n'étaient autres que des hommes descendus du ciel. Les fuyards revinrent donc, et montrant autant de respect et de vénération qu'ils avaient d'abord témoigné de crainte, ils mettaient, par manière de les honorer, la main sur la tête des Espagnols, leur apportaient à manger, et leur offraient toute sorte de choses sans demander rien en échange. Ils les prièrent de vouloir bien passer la nuit au miheu d'eux. Les chrétiens n'y consentirent pas. Ils s'en retournèrent aux vaisseaux, où ils racontèrent qu'ils avaient vu, dans une contrée très agréable, et très fertile une population de formes plus belles et de teint plus blanc que toutes celles qu'on avait rencontrées jusqu'alors dans les autres îles. Ils ajoutèrent que les gens du pays leur avaient dit que la terre qui fournissait l'or était située à l'orient de celle-ci.

L'Amiral, bien que le temps fût contraire, remit à la voile, et comme il faisait route entre l'île Espagnole et l'île de la Tortue, il trouva en mer un Indien monté sur un canot si petit que tous s'étonnaient que, par le gros temps qui régnait, il pût se tenir à flots. L'Amiral

ayant recueilli cet homme, se rapprocha de l'île Espagnole, où il le fit remettre à terre après l'avoir comblé de présents. Celui-ci ayant rapporté aux autres Indien s les bons procédés dont il avait été l'objet de la part des étrangers, les habitants du rivage vinrent bientôt en foule aux navires offrir en vente maintes choses sans valeur. On remarqua cependant que la plupart avaient de l'or en feuille attaché aux ailes du nez, et en grains aux oreilles. Questionnés sur la provenance de ce métal, ils répondirent, en montrant le levant, que de ce côté on le trouvait en abondance.

Le jour suivant, au moment où le chef (ou cacique) du pays, était occupé à trafiquer avec les Espagnols, il vint de l'Ile de la Tortue un grand canot portant une quarantaine d'hommes. Dès que le cacique lesaperçut, ses gens et lui s'assirent ensemble sur le rivage, ce qui signifiait qu'ils ne voulaient pas combattre. Ceux du canot s'étant alors empressés d'aborder, ce cacique se levant seul, alla vers eux, et leur parlant d'un ton menaçant les obhgea à se rembarquer. Les Indiens lancèrent alors quelques pierres vers le canot. Le cacique, lui, prenant un caillou, le mit dans la main d'un des lieutenants de l'Amiral, en lui faisant entendre qu'il voulût bien le jeter vers ces gens, ce qui serait une façon de leur témoigner que l'Amiral avait pris la po pulation du pays sous sa direction. Mais il ne fut pas besoin de cette démonstration, car le canot s'était presque aussitôt éloigné.

Le cacique s'entretenant ensuite avec l'Amiral de ce qui concernait l'île de la Tortue, lui affirma qu'il y avait beaucoup plus d'or que dans l'île Espagnole, mais que pour en trouver encore davantage il fallait

se rendre à la région de Bavèque proprement dite, distante de quatorze journées de marche du iieu où il était en ce moment.

COMMENT, ET AVEC QUEL APPAREIL LE ROI DE CETTE ILE VINT VISITER l'amiral

Le mardi 18 décembre, le roi de l'Ile, qui faisait sa résidence habituelle à quelques cinq lieues de là, vint dans l'après-midi au village qui était voisin de la mer, au moment où y arrivaient quelques Espagnols que l'Amiral avait envoyés pour savoir si les habitants de ce lieu avaient plus d'or que les autres : Les Espagnols ayant vu le roi, se hâtèrent d'aller prévenir l'Amiral, ils lui dirent que ce souverain, suivi de deux cents personnes, s'avançait nom pas à pied, quoiqu'il fût encore jeune, mais porté par quatre hommes sur une espèce de brancard.

Arrivé à quelque distance des navires, le roi se reposa un instant, puis, alla droit aux Espagnols avec toute son escorte. L'Amiral en a parlé ainsi dans sa première lettre aux rois catholiques :

« Sans doute. Vos Altesses auraient été charmées de voir la pompe de son cortège et le respect témoigné' à ce souverain par ses sujets, bien que ceux-ci aillent entièrement nus.

«Le roi entra dans le bâtiment au moment où je dînais sous le château de poupe. Il vint droit à moi, s'assit à mes côtéâ et ne me permit pas de me déranger, ni de

me lever de table avant que j'eusse terminé mon repas. Présumant qu'il aurait du plaisir à goûter les mets qui m'étaient servis, j'ordonnai qu'on lui en donnât. En entrant sous le château , il avait d'un signe de main commandé à ses gens de rester au dehors. Tous obéirent et allèrent s'asseoir sur le pont, à l'exception de deux hommes d'un âge mûr que je jugeai être l'un son précepteur et l'autre son conseiller, qui vinrent se placer à ses pieds. Des viandes que je lui présentais, il ne prenait que ce qu'il fallait pour ne pas paraître refuser, puis, les ayant goûtées, il envoyait le reste à ses gens, qui tous en mangeaient. Il en fit de même pour les boissons, il se contentait d'en mouiller ses lèvres, et il passait ensuite la coupe à ses gens. Il mettait à tout cela un air de dignité vraim^ent remarquable. Il parlait peu. Le petit nombre de paroles qu'il prononçait étaient évidemment aussi judicieuses que réfléchies. XjBS deux personnages qui étaient à ses pieds examinaient d'ailleurs le moindre mouvement de ses lèvres, parlaient pour lui et s'entretenaient aussi avec lui, mais toujours de la manière la plus respectueuse. Le repas terminé, un de ses officiers apporta une ceinture à peu près semblable de finesse à celles dont on se sert en Castille, mais d'un travail différent . Le rôi la prit et me la remit ainsi que deux morceaux d'or travaillé, très minces. Je crois qu'ils recueillent peu de ce métal, quoiqu'ils soient voisins des lieux où il se trouve en grande abondance.

« Je m'aperçus qu'une couverture de mon lit attirait son attention ; je la lui donnai, ainsi que plusieurs grains d'ambre que je portais à mon cou, des souliers de couleur et une fiole pleine d'eau de fleur d'oranger; il

en fut aussi content qu'émerveillé, et il témoigna, ainsi que ses conseillers, un grand chagrin de ce que nous fussions empêchés de nous entendre. Je compris néanmoins qu'il me disait que si quelque chose du pays me convenait, toute l'île était à mes ordres. J'envoyai alors chercher un collier ayant pour médaillon un grand ducat d'or où étaient des effigies de Vos Altesses, et je lui dis que, plus puissantes que tous les autres princes, Vos Altesses régnent sur la plus grande partie du monde. Je lui montrai aussi les bannières royales et celle de la croix, qu'il parut regarder avec admiration. « Quels rois ce doit être, dit-il, que ceux « qui vous ont envoyé si loin d'un pays qui est sans « doute le ciel. »> Il dit encore beaucoup d'autres choses que je ne pus pas comprendre, mais je vis bien qu'il était dans le ravissement. Comme il était déjà tard, il voulut se retirer, je le fis reconduire par une chaloupe avec toutes les marques de respect qui lui étaient dues, €t je fis tirer en son honneur plusieurs décharges d'artillerie.

«Descendu à terre, il se plaça de nouveau sur son brancard, et s'en alla escorté de ses deux cents hommes: un de ses fils était porté sur les épaules par un homme qui devait être un grand du pays. Ayant vu à terre des gens des navires, il ordonna qu'on leur rendit des honneurs et qu'on leur servît à manger. Un matelot, qui se trouva sur sa route, me rapporta que chacune des choses que je lui avais données étaient portées devant lui par un de ses principaux officiers, sans doute comme des objets dignes de vénération. »

COMMENT UN DES VAISSEAUX DE L AMIRAL S ECHOUA SUR UN BANC DE SABLE PAR LA NEGLIGENCE DU PILOTE, ET DU SE- COURS QUE l'on DUT AU ROI DE l'iLE

« Le lundi 24 décembre, écrit encore l'Amiral, nous partîmes des parages que j'avais nommés mer de Saint- Thomas (1). La mer était calme, le vent presque nul. Nous avancions avec une grande lenteur. A la fin du premier quart de la nuit, c'est-à-dire vers onze heures du soir, comme il y avait deux jours et une nuit que je n'avais pas dormi, j'allai prendre un peu de repos. Or, comme le temps était calme, le marin qui tenait le gouvernail prit aussi le parti de dormir, en confiant la barre à un novice, — bien que j'eusse expressément recommandé que quelque temps qu'il pût faire, le gouvernail ne fût jamais mis aux mains d'un novice. J'étais tranquille quant aux bas-fonds et aux récifs, parce que mes matelots, que j'avais envoyés quelques jours auparavant en excursion dans ces parages avec une des embarcations, avaient observé soigneusement, sur une étendue de trois ou quatre lieues, tous les points de la côte que nous devions suivre. Vers minuit, la mer étant tranquille comme l'eau d'une écuelle, tous s'endormirent, laissant la conduite du navire à un jeune garçon. Les courants que, malgré la nuit on pouvait voir et qui

(1) Pour y être arrivé le jour de la fête de ce saint (circonstance qui décida souvent des noms que l'Amiral donna aux lieux qu'il découvrait). C'est aujourd'hui l'entrée de la baie à'Acul. (Nava,rette.)

d'ailleurs s'entendaient de fort loin, entraînèrent le vaisseau sur un banc de sable où il toucha si doucement qu'à peine s'en aperçut-on. Le novice qui sentit le gouvernail arrêté, et qui entendit le bruit de l'eau, se mit à crier. Je fus sur pied avant que personne sût que nous étions échoués. Le pilote était aussi accouru ainsi que plusieurs matelots. Je leur dis de descendre immédiatement dans la chaloupe pour jeter une ancre à l'arrière. Je crus qu'ils faisaient ce que j'avais commandé, mais descendus dans la chaloupe, ils ne songèrent qu'à gagner l'autre caravelle qui était à une demi-lieue de là.

a Voyant que ces hommes nous abandonnaient et que, les eaux baissant, nous allions être eu péril, je fis aussitôt abattre le mât, et alléger autant que possible le navire, pour voir s'il y avait chance de le renflouer. Mais comme les eaux continuaient à baisser, la caravelle ne pouvant plus flotter penchait de plus en plus. Les commissures s'ouvrirent et l'eau pénétra dans l'intérieur.

« Sur ces entrefaites, arrivait pour nous prêter secours, la Nina, — à bord de laquelle on n'avait point voulu recevoir nos fuyards, qui s'étaient vus forcés de revenir au navire.

u Croyant le salut de ma caravelle impossible, je conduisis mon équipage sur la Niiia, qui cargua ses voiles, et où j'attendis la venue du jour pour me rendre mieux compte de ce qui pourrait être fait.

« J'avais auparavant envoyé à terre dans un de nos bateaux, Diego d'Arana de Cordoue, capitaine- major, et Pierre Guttière, maître d'hôtel de Vos Altesses, pour aller faire savoir au roi de l'île l'aceident qui venait de nous arriver.

« Ce fut avec des larmes que le roi apprit cette triste nouvelle. Aussitôt il nous envoya tous les habitants de sa bourgade, montés dans de nombreux canots, qui nous arrivèrent au moment où nous étions occupés à décharger la caravelle, et qui nous prêtèrent une aide fort efficace.

« Il vint d'ailleurs lui-même, accompagné de ses frères et de plusieurs de ses parents, pour exciter ses gens au travail, et tant sur le navire qu'à terre, il veilla à ce qu'aucun effort, ni aucun soin ne fût épargné pour sauver la cargaison. Par instant, il me faisait visiter par quelqu'un de ses parents tout en pleurs, pour m'eogager à ne pas m' affliger trop, et pour m'assurer que s'il en était besoin, il me donnerait tout ce qu'il possédait.

« Je suis heureux d'affirmer à Vos Altesses qu'en aucun lieu de Castille je n'aurais trouvé autant de secourable attention pour empêcher qu'il ne se perdît ou égarât la moindre chose, à tel point, pourrais-je dire, qu'il ne nous manqua pas une épingle.

« Tout ayant été déposé sur le rivage, le roi y plaça des hommes armés pour faire bonne garde pendant la nuit. Tous les Indiens, d'ailleurs, se lamentaient comme s'ils eussent eux-mêmes subi notre mésaventure. Ce sont, à la vérité, gens de cœur excellent, ignorant la cupidité, pleins de douceur j aussi, puis-je assurer à Vos Altesses qu'il n'est au monde ni meilleurs hommes, ni meilleur pays. Ils aiment leur prochain comme eux-mêmes. Ils ont une façon de parler toujours souriante, la plus douce, la plus affable qui se puisse imaginer. Hommes et femmes, à la vérité, vont nus comme au jour de leur naissance, mais Vos Altesses

peuvent croire cependant qu'ils ont des mœurs fort pures. Ils servent avec grand respect leur roi qui, du reste, est aussi continent que digne en tous points. Ils ont, du reste, une très heureuse mémoire et une grande curiosité d'esprit, qui les porte à questionner beaucoup sur toutes choses, pour arriver à connaître les causes et s'expliquer les effets. »

COMMENT l'amiral RESOLUT DE FONDER UN ETABLISSEMENT DANS l'île

Le mercredi 26 décembre, le roi montrant une grande tristesse, revint vers l'Amiral pour lui offrir de nouveau des consolations, et pour l'engager à lui demander tout ce qu'il jugerait lui être utile parmi les productions du pays... Il ajouta qu'il avait déjà désigné trois maisons où les chrétiens pourraient mettre en sûreté toutes les choses du navire, et que, s'il en était besoin, il en mettrait d'autres à leur disposition.

Entre temps, il arriva un canot plein d'Indiens habitant d'autres îles, qui venaient pour troquer des feuilles d'or contre des sonnettes, objets dont ils semblaient faire le plus grand cas. Des matelots qui étaient allés à terre lui dirent, en outre, que les Indiens du village leur avaient donné de l'or pour les moindres bagatelles et offraient d'en apporter de plus grandes quantités si les chrétiens le désiraient. Le cacique, comprenant que l'Amiral en serait aise, dit que prochainement il en fe-

rait venir beaucoup de Cibao, qui est le lieu principal où on le trouve. Il invita ensuite l'Amiral à manger avec lui des mets du pays, notamment une sorte de pain fait de racines, nommé cazave. II lui donna une espèce de masque dont les yeux et les oreilles étaient en or, ainsi que plusieurs colliers très riches.

Le roi se plaignit ensuite à l'Amiral du voisinage des Caraïbes, qui venaient capturer ses sujets, et les emmenaient pour les dévorer. L'Amiral lui montra les armes à l'aide desquelles on aurait facilement raison de ces ravisseurs, il en fit même tirer quelques coups dont le bruit causa tant d'épouvante au roi et à ses gens, qu'en l'entendant ils se laissèrent tomber à terre.

En somme, l'Amiral ayant apprécié Texcellent naturel de ce peuple, fut presque conduit à remercier Dieu de l'avoir obligé à s'attarder dans leur pays, en y faisant échouer son navire. Il eut même l'idée de laisser en cette île quelques-uns des siens, qui, pendant le voyage qu'il se proposait de faire en Castille, pour en revenir avec des forces plus grandes, noueraient des relations suivies avec les indigènes, visiteraient le pays, en apprendraient la langue, et seraient, à son retour^ des guides précieux pour l'importante expédition qu'il serait alors possible d'entreprendre.

Plusieurs de ses gens lui avaient d'ailleurs offert de rester dans ce pays , où ils seraient, disaient-ils, très heureux de s'établir. 11 résolut donc de bâtir, pour les y installer et pour y déposer les objets qu'il était inutile d'emporter, une tour ou forteresse avec les débris du navire échoué.

Sur ces entrefaites, c'est-à-dire le 27 décembre, il apprit

que la caravelle la Peinte se trouvait à l'embouchure d'un fleuve qui se jetait dans la mer vers la pointe orientale de l'île. Le roî, — qui se nommait Guahanagari, — envoya pour vérifier le fait un grand canot monté par plusieurs Indiens accompagnés d'un Espagnol. Après s'être rendus au lieu indiqué, en côtoyant l'île pendant une vingtaine de lieues, ces gens revinrent sans avoir pu rien apprendre, ni découvrir sur le compte de la Peinte, ce qui fut cause qu'on n'accorda aucun crédit aux paroles d'un autre Indien, qui assurait l'avoir aperçue quelques jours auparavant.

L'Amiral ne laissait pas toutefois de songer à l'établissement des chrétiens dans cette île, d'autant mieux que chaque jour il avait de nouvelles preuves de la douceur des habitants, comme aussi de la richesse du pays ; car non seulement les Indiens lui apportaient de nombreux objets d'or, mais encore lui parlaient sans cesse des provinces de l'île où ce métal pouvait être abondamment recueilli.

Se préparant donc au départ, un jour, il s'entretenait avec le cacique de ces Caraïbes qui causaient tant d'effroi à celui-ci. Afin de lui faire comprendre l'avantage qu'il retirerait du séjour des Espagnols dans son pays pour se défendre contre ses barbares voisins, il fit braquer du rivage sur le navire échoué une pièce de canon. On tira; le boulet alla traverser de part en part le bordage, dont il arracha de grands éclats. Il montra ensuite au cacique les autres armes, et, après en avoir fait éprouver devant lui la puissance, il lui dit qu'ilne devrait plus avoir peur des Caraïbes, alors que les chrétiens, qui allaient rester sur ces terres, disposaient de tels moyens pour les combattre et les détruire.

Il ajouta qu'à son retour de Castille, il rapporterait pour lui de nombreux et magnifiques présents. Il lui recommanda donc, particulièrement, Diègue d'Arana (fils de Rodrigue, dont nous avons parlé plus haut), qui de concert avec Pierre Guttière et Rodrigue de Scobedo, devaient avoir le commandement de la forteresse et des trente-six hommes qui devaient l'habiter.

11 laissa, pour ravitaillement et les divers besoins de cette petite garnison, toutes les marchandises qui étaient à bord des deux caravelles, beaucoup de vivres, des armes, des outils, des graines, de la poudre, la chaloupe de la Sainte-Marie ; et il eut soin de choisir et de mettre au nombre des gens de mer qui allaient rester à l'île Espagnole, un médecin, un charpentier? un tailleur, un bombardier, un calfat, et tous ceux enfin dont l'art ou l'industrie pouvaient contribuer à fonder ce premier établissement (1).

(1) La discussion s'est engagée sur la question de savoir si le clufifre de quatre-vingt-dix hommes, que Fernand Colomb signale , et signaleseul, quand il parle du personnel de l'expédition (voy. ch. xv), doit s'appliquer à l'ensemble des marins des trois caravelles, ou à l'équipage de chacune d'elles, ce qui élèverait à deux cent soixante-dix le nombre d'hommes qui accompagnèrent Christophe Colomb. Le savant Jal opte pour cette dernière opinion, et il s'appuie sur ce que, après déduction faite des hommes que l'amiral laisse à l'île Espagnole, il ne lui serait resté que trop peu de monde pour sa traversée de retour ; mais au lieu de comprendre le médecin, le calfat, le tailleur, le bombardier, etc., dans les trente-six ou quarante hommes, il les ajoute, tandis que le texte de notre auteur aussi bien que celui du propre journal de Colomb, fait clairement entendre que ces spécialistes « tous hommes de mer » étaient compris dans le nombre de ceux qui devaient rester, La Peinte était absente, la Sainte-Marie perdue, la Nina sur laquelle l'amiral comptait partir était la moins importante des caravelles : vingt hommes d'équipage devaient suffire. Au surplus, les trois navires n'étant pas de même dimension, le nombre d'hommes des équipages n'aurait pas été exactement de quatre-vingt-dix pour cha-

Ces dispositions prises, il se mit en mesure de faire voile pour la Castille, sans chercher à découvrir d'autres pays, car il se disait que, n'ayant plus qu'un navire, il pourrait suffire d'une nouvelle mésaventure pour que les rois catholiques n'entendissent jamaisparler des terres dont il venait d'enrichir leur couronne.

COMMENT L AMIRAL PARTIT POUR RETOURNER EN CASTILLE, ET RETROUVA LA CARAVELLE QUE COMMANDAIT PINZON

Le vendredi 4 janvier, au lever du soleil, l'Amiral mit à la voile, en prenant toutes les précautions pour sortir de la passe où les bas-fonds et les récifs s'étendaient sur un espace d'environ quatre ou cinq lieues. Il partit du port dit premièrement des Chrétiens auquel il donna le nom de la Nativité, en souvenir du jour de Noël, où il s'y était réfugié, en échappant aux plus

cune, et l'historien, soucieux des arguments à produire en faveur de son héros, eiit signalé cette différence ; puis encore en déduisant quarante hommes de cent quatre-vingts qui eussent composé les équipagesdes deux navires, il fut resté sur la Nifia, repartant pour l'Espagne,, cent quarante hommes sans compter les Indiens qu'on emmenait, ce; qui l'eût singulièrement encombrée, et eût nécessité une grande quantité de vivres. N'oublions pas d'ailleurs que l'expédition n'avait pu être montée sur un grand pied, puisque la reine Isabelle voulait emprunter sur ses bijoux un argent qui pouvait se trouver dans la. bourse d'un courtisan, et puisqu'on profita même des navires qu'un port devait fournir pour le service royal. C'est donc bien, croyons-nous, avec quatre-vingt-dix hommes seulement, que Colomb découvrit le nouveau monde. (Voy. une note du ch. xxxviii,)

grands périls. Chemin faisant vers le nord-ouest, il vit de nouvelle îles, fort peuplées, sur l'une d'elles était un pic très élevé, nu comme un écueil et en forme de tente, auquel il donna en passant le nom de mont du Christ,

S'il baptisa ainsi cette éminence, c'est qu'elle devait par des indications de direction à prendre lorsqu'on l'apercevrait, servir à désigner le lieu ou les chrétiens avaient établi leur première résidence fixe sur lesterres de ce nouveau monde occidental.

Or comme, les vents étant contraires, il louvoyait en vue du mont du Christ, le matelot de la vigie annonça du haut du mât qu'il apercevait la Peinte, qui venait, vent en poupe, du côté de l'ouest.

Bientôt en effet ce navire eut rejoint celui de l'AmiraL Martin-Alonso Pinzon, qui en avait le commandement, vint à bord de la Nina, et, alléguant toutes sortes de mauvaises raisons, s'efforça de démontrer que c'était absolument contre son gré qu'il avait été séparé des autres caravelles. L'Amiral n'était pas dupe de ces prétextes;il avait su pénétrer le caractère envieux, dissimulé de cet homme, et se rappelait que plusieurs fois déjà, il avait eu à se plaindre au cours du voyage, non seulement de sa désobéissance, mais encore des entraves qu'il s'était efforcé de mettre à la réussite. de l'entreprise, avec d'autant plus d'autorité que la plupart des gens de son équipage étaient ses compatriotes, sinon même ses parents. Au surplus,, il justifiait très mal la durée de sa longue absence qui, en réalité, n'avait eu pour lui d'autre but que détacher de découvrir le premier le pays où l'on disait que l'or abondait. L'Amiral sut du reste que là où Pinzon était allé, quand il arrivait qu'on obtenait, de For

des Indiens, il en prenait toujours la moitié pour lui seul en qualité de capitaine, et ne laissait que l'autre moitié en partage à tous ses matelots. Toutefois, l'Amiral tâcha de dissimuler son mécontentement, et parut accepter les raisons que donnait Martin Pinzon, afin que rien n'entravât plus ce voyage, au terme duquel, d'ailleurs, il comptait bien se débarrasser d'aussi fâcheuse compagnie.

Il poursuivit donc sa route, mais bientôt le gros temps étant encore survenu, il s'arrêta non loin du mont du Christ, à environ dix-sept lieues de la Nativité, à l'embouchure d'un cours d'eau de l'importance du Guadalquivir, qu'il appelsi Rivière de Tor (1), parce que le sable de son lit était abondamment mélangé de parcelles de ce métal.

COMMENT, PRÈS DU GOLFE DE SAMANA, ADVINT UNE PREMIERE LUTTE ENTRE LES CHÉTIENS ET LES INDIENS

Le dimanche 13 janvier, l'Amiral, se trouvant dans la baie de Samana, sur les côtes de l'île Espagnole, envoya la chaloupe à terre pour y prendre de l'eau.

Les Espagnols virent sur la plage quelques Indiens à mine féroce, qui, armés d'arcs et de flèches, avaient l'air fort agités^ et semblaient tout disposés à combattre.

S'étant toutefois approché d'eux les Espagnols leur

(I) C'est le fleuve Saint-Jacques. On croit que TAmiral prit pour de For des parcelles brillantes qui n'en étaient pas.

achetèrent deux arcs et quelques flèches, et, non sans difficulté, ils obtinrent que l'un d'eux vînt au navire pour parler à l'Amiral. Les manières de ces gens-là, plus rudes que celles d'aucun des Indiens qu'on avait rencontrés jusqu'alors, semblaient d'ailleurs indiquées par l'aspect général de leurs personnes. Selon la coutume qu'ont ces peuples de de se peindre le corps de diverses couleurs et de plusieurs façons, ils avaient le visage barbouillé de noir, et ils portaient de longs cheveux, retenus par derrière à l'aide d'un filet fait de plumes de perroquets.

Un des leurs, nu comme au jour où sa mère l'avait mis au monde, et comme sont d'ailleurs tous ceux de ces pays, se laissa donc conduire aux vaisseaux. Pensant qu'il devait être du nombre de ces sauvages dont le voisinage inspirait tant de terreur au roi de l'île Espagnole, l'Amiral lui demanda de quel côté était le pays des Caraïbes. Il répondit, en montrant l'orient, qu'ils habitaient une autre île, où l'or se trouvait eu masses aussi grosses que la moitié de la poupe de la caravelle.il parla aussi d'une île de Matinina, qui n'était habitée que par des feipmes, auprès desquelles à de certaines époques se rendaient les Caraïbes, à qui ces femmes donnaient ensuite les enfants mâles qui étaient nés de leur union passagère.

Quand cet Indien eut répondu soit par signes, soit par le truchement de l'Indien de Sa7i Salvador (1), à toutes les questions qu'on jugea convenable de lui adresser, l'Amiral lui fit donner à manger, le gratina d'un colher de verre et de quelques morceaux d'étofïes

(1) Un de ceux que l'Amiral avait emmenés de cette île.

de couleur, puis il le renvoya vers les siens, en lui re- <îommandant de dire à ceux-ci qu'ils apportassent de d'or, s'il en avaient.

La chaloupe étant donc retournée à terre pour rc- •conduire cet Indien, les Espagnols en aperçurent une ■quarantaine d'autres, qui se tenaient sous les arbres du •rivage, et qui tous étaient, comme les premiers, armés ■d'arcs et de flèches. Sur l'ordre de l'Indien qui était dans la chaloupe, ils allèrent déposer à quelque distance leurs flèches, leurs arcs et certains bâtons qu'ils portaient en guise d'épées.

Les nôtres ayant débarqué, et s'étant mis en devoir, <iomme le leur avait commandé l'Amiral, d'acheter quelques-unes de leurs armes, il arriva que tout à coup non seulement les Indiens ne voulurent plus rien vendre, mais encore semblèrent disposés à s'emparer des Espagnols. Déjà? même ils étaient allés reprendrekurs arcs et leurs flèches, ainsi que des cordes, qui devaient sans doute servir à lier les mains de leurs futurs prisonniers.

Voyant cela, les Espagnols, bien qu'ils ne fussent qu'au nombre de sept, fondirent courageusement sur les Indiens, en blessèrent deux, l'un à la poitrine d'un €0up de flèche, l'autre dans le dos d'un coup de sabre. Les Indiens épouvantés prirent la fuite en abandonnant leurs armes. Si les Espagnols les eussent poursuivis, ils en auraient certainement tué un grand nombre, mais ils en furent empêchés par le pilote qui avait le commandement de la chaloupe.

L'Amiral, tout en déplorant cette aflaire, ne laissa pas cependant de penser qu'elle dût avoir d'heureuses conséquences ; car il était bon selon lui que les chré-

tiens fassent redoutés des habitants de la contrée, et notamment de ces Caraïbes à la nation desquels devaient appartenir ceux que Ton venait de mettre en faite; il ne douta pas que le bruit ne se répandît bientôt que sept chrétiens avaient dispersé sans peine quarante Indiens. Il pensa qu'il en reviendrait un certain prestige aux Espagnols restés à la Nativité^ et que nul n'oserait aller les attaquer.

Vers le soir, les Indiens allumèrent du feu sur le rivage. La chaloupe alla voir quelles étaient leurs intentions, mais comme ils ne consentaient pas à venir auprès des Espagnols, la chaloupe regagna le navire.

Leurs arcs étaient faits d'un espèce de bois d'if, et les flèches de pointes de roseau, mesurant une fois et demie la longueur d'un bras, armées à leur extrémité d'une baguette plus mince, durcie au feu, garnie d'une dent ou d'une arête de poisson trempée dans un suc empoisonné.

En souvenir de la lutte qui avait eu lieu en cet endroit, et des armes dont se servaient les Indiens, l'Amiral changea le nom du golfe de Samana, que lui donnaient les indigènes, en celui de golfe des Flèches.

Il trouva sur cette terre, du coton très fin, et un certain poivre nommé axij beaucoup plus fort que le poivre ordinaire. Dans les eaux de la baie, il vit en grande quantité de ces mêmes herbes qu'il avait rencontrées en pleine mer; et il conclut que ces végétaux qui naissent près de terre sont ensuite entraînés au large par les courants (1).

(1) Erreur. (Voy. ch. xviii, la note sur la mef des Sargasses.)

COMMENT l'amiral FIT DEFINITIVEMENT VOILE POUR LA CAS- TILLE, ET COMMENT IL ADVINT QUE LA CARAVELLE LA « PEINTE » SE SÉPARA ENCORE UNJÎ FOIS DE CELLE Qu'iL MONTAIT

Le mercred, 16 janvier de l'année 1493, l'Amiral partit avec un vent propice et une mer excellente de la baie des Flèches, qui maintenant a repris son ancien nom de Samana (1), pour se rendre en Castille...

Les deux caravelles, très éprouvées par le voyage, faisaient beaucoup d'eau, et l'équipage devait travailler sans cesse à combattre les effets des infiltrations.

Heureusement la mer continuait d'être bonne, de telle sorte que les Espagnols franchirent rapidement de grandes distances, et que, le 9 février, le pilote de la Nina prétendit être au midi des Açores.

L'Amiral, — qui d'ailleurs était dans la vérité, — dit que ces îles se trouvaient à cent cinquante lieues plus loin, car, outre ses calculs, il avait pour le confirmer en cette opinion l'observation des herbes flottantes que, en allant vers les Indes, il n'avait aperçues qu'à deux cent soixante lieues au delà de l'île de Fer. Jusque-là, du reste, le temps s'était maintenu beau, mais le vent s'éleva plus fort, et de jour en jour la mer devenait plus grosse, — ce qui fatiguait beaucoup les navires, qui ne gouvernaient que difficilement .

(1) Qu'elle porte encore.

Il arriva même que dans la nuit du jeudi, 14 février, pendant que la caravelle de l'Amiral réussissait à se diriger vers l'Espagne, par le nord-est, la caravelle de Martin Pinzon, encore que le fanal fût sans cesse allumé à bord de la Nina, ne put suivre celle-ci, et poussée par le vent qui soufflait du midi, s'en alla droit au nord.

Quand le jour se leva, les caravelles s'étaient perdues de vue et chacune de son côté croyait que l'autre avait péri.

Les marins de la Nina, pris alors d'un pieux élan, décidèrent de tirer au sort pour savoir quel serait celui d'entre eux qui, au nom de tous, irait en pèlerinage à Notre-Dame de Guadeloupe. Le;sort désigna l'Amiral. Ils vouèrent encore un pèlerinage à Notre-Dame de Lorette et le soin de l'accomplir échut à un marin du port de Sainte-Marie de Santogua, nommé Pierre de la Vilia. Us voulurent encore choisir de la même façon celui qui passerait une nuit en prière à Sainte-Marie de Moglier, et l'Amiral fut de nouveau désigné.

Tous ensemble, d'ailleurs, promirent qu'à la première terre chrétienne qu'ils trouveraient, ils iraient, nupieds et en chemise, faire leurs dévotions au plus prochain sanctuaire de la Vierge. Outre ces vœux généraux, il en fut fait plusieurs de particuliers ; car chacun parmi ces hommes comprenait que sans l'aide spéciale du ciel, ils pouvaient courir les plus grandes chances de n'arriver pas à bon port. Le navire de l'Amiral allégé par l'absorption des vivres qui lui avaient servi de lest tenait mal la mer. Le ciel leur inspira l'excellente idée d'emplir d'eau tous les vases vides qu'ils avaient à bord, ce qui suffit à empêcher la cara-

velle de chavirer sous les coups d'une mer furieuse.

A ce sujet, l'Amiral écrivait ceci aux rois catholiques :

« J'aurais supporté patiemment cette infortune si ma seule personne eût été mise en péril. Je sais que je dois rendre un jour mon âme au Seigneur, et j'avais tant de fois déjà vu la mort de près, que je ne pouvais m'effrayer du dernier moment de la vie. Mais je ne me disais pas sans une profonde douleur qu'après que le Seigneur, qui m'avait suscité l'idée de cette entreprise, et conduit ensuite au but espéré; et qu'alors que malgré tous les avis donnés contre moi par tant de graves et marquants personnages, Vos Altesses avaient consenti à me prêter leur appui et leur protection, il serait déplorable que ma mort vînt mettre à néant tout ce qui avait été fait et obtenu.

« Cette mort, me disais-je encore, serait toutefois acceptable si, séduits par l'espoir d'un magnifique résultat, d'autres hommes ne m'eussent suivi en cette expédition. Ceux-ci, voyant qu'ils couraient de grands dangers, non seulement déploraient de m' avoir accompagné, mais encore d'avoir cédé à mes conseils ou obéi à mes ordres, quand j'avais refusé de me rendre au désir qu'ils avaient mainte fois témoigné de regagner les côtes d'Espagne. Par-dessus tout, ma pensée se reportait sur mes deux fils que j'avais laissés aux écoles de Cordoue, orphelins en terre étrangère. Vos Altesses ignorant les services que j'avais pu rendre, et par conséquent ne se croyant nullement engagées à leur servir de protecteurs. D'une part, d'ailleurs, j'avais foi en la bonté de Notre-Seigneur qui ne voudrait pas, qu'après tant de traverses et de labeurs, le

succès définitif ne couronnât pas une entreprise dont il devait revenir tant de gloire à sa sainte Eglise ; d'autre part, je me demandais si, par mes faiblesses et par mes péchés, je n'avais pas démérité qu'une joie aussi grande me fût accordée en cette vie.

« Partagé entre ces sentiments contraires, je me demandais s'il n'était pas un moyen de faire, que moi étant mort, et les navires étant perdus corps et biens, Vos Altesses ne fussent pas privées des fruits de notre expédition, je cherchais par quelles voies elles pourraient être instruites des détails et des résultats de mon voyage. J'écrivis donc sur un parchemin, avec la brièveté que commandaient les circonstances, comment j'avais trouvé la terre que j'étais allé chercher et que j'avais promis de découvrir; en combien de jours et par quelle route j'avais atteint ces pays que je décrivais succinctement. Je disais aussi les mœurs des habitants, qui restaient les sujets de Vos Altesses, au nom desquelles j'avais pris possession de toutes les terres rencontrées.

« Cet écrit achevé et scellé, je l'adressai à Vos Altesses en ajoutant à la suscription la promesse de mille ducats à celui qui le leur ferait parvenir. Je me fit apporter un baril, dans lequel je déposai le parchemin, bien enveloppé d'une toile cirée et bien scellée à nouveau. Puis, le baril ayant été recerclé soigneusement, je le fis jeter à la mer. Mes gens crurent que c'était là quelque acte de dévotion ; et comme je jugeai qu'il pourrait arriver. que ce tonneau ne fût jamais trouvé, je fis un second écrit pareil au premier, et je renfermai dans un autre baril, que je plaçai au-dessus du château de poupe de ma caravelle, pour que, au cas où nous

viendrions à sombrer, le baril restât flottant sur la mer, et eût la chance d'être aperçu et recueilli. »

COMMENT l'amiral ARRIVA AUX AÇORES , ET COMMENT LES GENS DE l'île DE SAINTE-MARIE, s'emPARÈRENT DE SON NAVIRE ET DE l'ÉQUIPAGE

La caravelle, continuant toutefois sa route en courant les plus de grands dangers, le vendredi 15 février, un matelot de vigie signala une terre au nordest. Le pilote et les matelots crurent que ce fut le rocher de Cintra sur les côtes du Portugal, mais l'Amiral déclara que ce devait être une des lies Açores. Le vent étant contraire, et la mer furieuse, on ne put se diriger vers cette île qui cessa bientôt d'être en vue, mais on en aperçut une autre, à laquelle il fut encore impossible d'aborder, car le mauvais temps persistait qui soumettait le navire aux plus rudes épreuves.

« Le samedi 16 février, — dit l'Amiral dans le journal tenu par lui au cours de ce voyage, — j'arrivai pendant la nuit devant une île que le mauvais temps m'empêcha de reconnaître. Toujours est-il que nous pûmes jeter l'ancre à quelque distance de cette terre. N'ayant pas dormi depuis le mercredi précédent, je succombai enfin au sommeil. Au réveil, après quelques heures de repos, je me trouvai comme perclus des jambes pour avoir été exposé pendant ces trois jours à l'air et à l'eau, tout en ne prenant que fort peu de nourriture.

Le lundi matin, j'appris par des gens venus à la caravelle que cette île, nommée Sami^-Mar«e, faisait partie en effet du groupe des Açores. Ces gens nous dirent qu'il était vraiment miraculeux que notre vaisseau en l'état où il se trouvait, eût pu tenir contre une tempête aussi longue et aussi terrible. »

Quand on apprit dans le pays les découvertes que l'Amiral venait de faire, il y eut un étonnement universel. Trois hommes vinrent apporter des rafraîchissements au nom du commandant de l'île; cet officier les avait chargés de présenter ses salutations à l'Amiral, n'ayant pu aussitôt venir lui-même, à cause de l'éloignement de sa résidence.

L'Amiral s'étant informé s'il y avait dans l'île une église dédiée à la Vierge Marie, il lui fut répondu qu'un ermitage placé dans les rochers était seul sous ce vocable. Rappelant aux siens le vœu qu'ils avaient fait ensemble le jeudi précédent, il décida que dès le lendemain l'équipage, nu-pieds et en chemise, se rendrait en deux fois, par moitié, à ce modeste sanctuaire, pour y accomplir ses dévotions. L'Amiral fut d'autant mieux porté à ne pas retarder cet acte pieux que la terre près de laquelle ils se trouvaient, semblait leur être hospitalière, puisque le capitaine de l'île, d'ailleurs officier d'un roi (1) en paix avec les rois de Castille, témoignait des meilleurs sentiments à leur égard.

L'Amiral pria donc Içs trois envoyés du capitaine que, de retour à la ville, ils voulussent bien faire chercher le prêtre qui avait la clef de l'ermitage, afin qu'il pût dire una messe pour Tôquipage.

(1) Le roi de Portugal.

Tout ayant été convenu ainsi, le lendemain, la moitié des matelots, nu-pieds et en chemise, selon la formule du vœu qu'ils avaient fait, montèrent dans la chaloupe et gagnèrent le rivage, l'autre moitié attendant leur retour pour accomplir à leur tour le même pèlerinage. Mais à peine étaient-ils débarqués qu'un grand nombre de gens, commandés par le capitaine de l'île lui-même, débusquèrent sur eux, les firent prisonniers, et s'emparèrent de la chaloupe qui les avait amenés.

COMMENT l'aMIR\L EUT UNE NOUVELLE MESAVENTURE, ET ENFLX OBTINT QUE SES GENS FUSSENT REMIS EN LIBERTÉ ET QUE LA CHALOUPE LUI FUT RENDUE

L'Amiral voyant que la moitié de la journée s'était écoulée sans que ses gens, qui étaient partis au lever du soleil, fussent de retour, craignit qu'il ne fût arrivé quelque accident en nier ou sur terre. Comme du lieu où il se trouvait on n'apercevait pas l'ermitage, qui était derrière une pointe de l'île, il appareilla et s'avança le long de la côte, jusqu'à ce qu'il découvrît la petite église.

Arrivé là, il vit beaucoup d'hommes à cheval qui, mettant pied à terre, entrèrent en armes dans la chaloupe et voguèrent vers la caravelle avec l'évidente intention de l'assailHr. L'Amiral était toutefois incertain sur les projets des arrivants.

Voyant que ses gens prenaient leurs armes et se te-

naient prêts à en faire usage, il leur commanda de s'abstenir de toute marque d'hostilité, afin que les Portugais s'avançassent sans aucune défiance.

Ceux-ci étant arrivés tout près de la caravelle, le capitaine de l'île, qui était dans la chaloupe, se leva et réclama de l'Amiral toute garantie personnelle. — L'Amiral pensait qu'il voulait monter à son bord , il l'assura qu'il y serait en complète sécurité, parlant ainsi d'ailleurs, afin de pouvoir au besoin agir avec lui, comme il semblait en avoir usé lui-même avec les marins de la caravelle. Mais le Portugais ne s'aventura pas plus près qu'à la portée de la voix. Alors l'Amiral lui dit qu'il s'étonnait de ne voir dans la chaloupe aucun des hommes qui s'en étaient servis pour aller à terre, ce qu'ils n'avaient fait cependant qu'après avoir obtenu du capitaine des assurances d'amitié et des offres de bons offices.

Il lui remontra qu'il semblait oublier envers eux les usages observés même entre peuples ennemis, et qu'il manquait ainsi aux lois de la chevalerie ; que sans doute il n'agissait que contre le vœu du roi de Portugal, dont les sujets étaient toujours bien accueillis et bien traités sur les terres des rois de Castille ; que d'ailleurs, à Lisbonne, on ne faisait pas autrement avec les étrangers. Il lui dit qu'il avait des lettres des rois catholiques le recommandant à tous les princes des pays où il lui arriverait d'aborder ; et que si partout où il avait montré ces lettres, on lui avait fait bon accueil, à plus forte raison devait-il être en sûreté sur les terres appartenant à un roi qui était le voisin et l'ami de ses souverains. Il lui dit encore qu'il portait, lui, Colomb, le titre de grand amiral de l'Océan et

de vice-roi de ces Indes qu'il venait de découvrir; il lui montra même les papiers signés des rois et scellés du sceau royal, qui lui conféraient ces hautes dignités. Il l'engagea à venir sans crainte sur son vaisseau, attendu que, la paix régnant entre le roi de Portugal et les rois de Castille, il avait ordre de ces derniers de traiter partout avec honneur et courtoisie les navires portugais qu'il rencontrerait.

L'Amiral ajouta que si, contre tous droits et coutumes, le capitaine s'obstinait à retenir ses gens, il n'en poursuivrait pas moins sa route vers la Castille, car il lui restait assez de monde pour le service du navire ; et que quand il ferait connaître sa conduite aux rois catholiques, ceux-ci demanderaient au roi de Portugal de le punir sévèrement, et qu'au cas où cette satisfaction ne serait pas accordée, la guerre pourrait s'ensuivre entre les deux royaumes.

A toutes ces excellentes raisons, le capitaine répondit tout sèchement qu'il ne connaissait ici, et ne voulait connaître ni rois, ni reines de Castille, ni lettres signées par eux, qu'il ne s'effrayait d'aucune des menaces de l'Amiral, et qu'il lui apprendrait seulement à connaître ce qu'était le Portugal.

Croyant alors comprendre que depuis son départ il y avait eu rupture entre le Portugal et la Castille, l'Amiral répondit fièrement à ces paroles insolentes.

Le capitaine en s'éloignant lui intima l'ordre d'avoir à se rendre dans le port avec sa caravelle, en lui faisant remarquer que sa conduite lui était dictée par des lettres de son maître, le roi de Portugal.

En entendant cela, l'Amiral, irrité, prit tous les hommes de la caravelle à témoins de l'injure qui lui

était faite, et rappelant le capitaine et ses gens, il leur dit qu'il jurait de ne pas descendre de sa caravelle avant de s'être emparé d'une centaine de Portugais, pour les emmener captifs en Castille, et avant d'avoir complètement ravagé et dépeuplé l'île.

Après quoi il alla se remettre à son premier mouillage où la grosse mer devait fatiguer moins le navire.

Le lendemain, le temps étant devenu encore plus mauvais, il dut se diriger vers l'ile Saint-Michel, à l'abri de laquelle il pensait trouver plus de sûreté. Arrivé là, il se mit en panne pour laisser passer la tempête qui augmentait toujours, et qui l'inquiétait d'autant plus qu'il ne lui restait pour les manœuvres que trois matelots exercés et quelques novices (1) ; le reste du personnel de son navire se composant de gens de terre et des Indiens qui, cela va sans dire, n'avaient aucune habitude du service maritime. En payant de sa personne et en prodiguant les ordres, il s'efforçait de remplacer les absents, et, — non sans péril toutefois, — il réussit à passer heureusement la nuit ; au lever du jour, il reconnut qu'il avait perdu de vue l'île Saint-Michel. Mais le temps s'étant un peu amélioré, il résolut de retourner à l'île Sainte-Marie, pour tâcher de recouvrer ses gens, la chaloupe, les ancres et les amarres qui y étaient restées. Il y arriva dans la soirée

(1) Nouvelle preuve que, au départ de Hle Espagnole, l'équipage de la Nina était fort réduit. (Voy. la note du ch. xxxni.) Si, comme on a voulu le supposer, cette caravelle eût embarqué pour le retour cent quarante hommes , pendant que la moitié de l'équipage était allé au pèlerinage, il serait resté à bord soixante-dix hommes, parmi lesquels sans aucun doute plus de trois matelots exercés. La chaloupe d'ailleurs aurait-elle pu porter à terre soixante-dix hommes.

du jeudi, 21 février. Bientôt il vit venir la chaloupe dans laquelle étaient cinq matelots et un notaire, qui, ayant demandé et obtenu la garantie de leur sûreté personnelle, montèrent à bord de la caravelle, et comme il était tard, y passèrent la nuit. Le jour suivant, ils dirent qu'ils étaient envoyés par le capitaine de l'île pour savoir d'où venait le navire, et s'il naviguait avec une commission régulière des rois de Castille, ajoutant que lorsqu'ils seraient renseignés convenablement à ce sujet, ils rendraient les honneurs à l'Amiral.

. Ce changement de conduite dérivait sans aucun doute de ce que le capitaine avait reconnu l'impossibilité de s'emparer de la personne de l'Amiral, et des réflexions qu'il avait pu faire sur l'éventualité des représailles que celui-ci l'avait menacé d'exercer contre lui.

Toutefois, l'Amiral dissimulant avec eux, se montra très sensible à leurs courtois procédés ; il leur dit que, puisqu'ils en usaient avec lui selon lés coutumes maritimes, il était^tout prêt à faire droit à leur demande. Il leur montra donc les lettres des rois catholiques le recommandant aux princes de tous les pays, ainsi que la commission en vertu de laquelle il avait entrepris son voyage de découvertes.

Ces. papiers examinés, les Portugais s'en allèrent satisfaits, et bientôt après l'Amiral vit revenir au navire, la chaloupe montée par ses matelots, qui avaient entendu dire partout dans l'île que le roi de Portugal avait donné l'ordre à tous ses sujets de faire l'Amiral prisonnier où que ce fût et par tous les moyens possibles.

COMMENT L AMIRAL QUITTA LES ILES AÇORES ET, PAR SUITE d'une TEMPÊTE, DUT PRENDRE TERRE A LISBONNE

Le dimanche 24 février, l'Amiral quitta l'île Sainte- Marie pour se rendre en Castille sans avoir pu se fournir à terre du lest qui eût été nécessaire. Le vent soufflait dans la direction convenable, mais la mer était toujours très mauvaise. Quand il fut à environ cent lieues des Açores, une hirondelle vint se poser sur le navire, et les jours suivants il aperçut beaucoup de petits oiseaux sans doute chassés par la tempête qui régnait dans ces parages. Le 3 mars, la tourmente fut si forte que l'on dut carguer toutes les voiles, et que se croyant de nouveau sur le point de périr, TAmiral et son équipage promirent que l'un d'entre eux irait, nupieds et en chemise, faire un pèlerinage à Notre-Dame de laCinta, à Huelva, et le sort désigna encore l'Amiral pour cette dévotion, ce qui sembla démontrer que Dieu tenait ses hommages pour plus agréables que ceux de tous ces compagnons.

Chassé par un vent furieux, courant avec ses mâts nus, sans un pouce de toile, sur une mer terrible, au milieu des éclairs et des grondements de la foudre, le navire semblait voler à sa perte; mais Notre Seigneur permit que vers le milieu de la nuit la terre fût en vue : ce qui d'ailleurs ne faisait qu'ajouter un péril nouveau à ceux dont la caravelle était menacée, car pour manœuvrer de façon à ne pas aller se briser sur

un rivage inconnu, il fut nécessaire de faire un peu de voile.

Enfin le jour parut et l'Amiral reconnut que cette terre n'était autre que la pointe de Cintra, sur les côtes du Portugal, près du fleuve de Lisbonne.

Force lui fut de chercher un refuge dans cette baie, où il n'entra pas sans causer un grand étonnement aux gens du pays qui accouraient en foule comme pour assister à un miracle, car ils ne pouvaient comprendre que ce frêle navire eût échappé à une aussi épouvantable tempête, alors que de toutes parts les nouvelles arrivaient que des quantités de vaisseaux avaient péri.

L'Amiral jeta l'ancre dans le fleuve de Lisbonne, le lundi 4 mars. Aussitôt il expédia un courrier aux rois catholiques pour leur annoncer son arrivée. En même temps, il écrivit au roi de Portugal une lettre disant que le lieu où il se trouvait ne semblant pas lui offrir une sécurité suffisante, il priait Sa Majesté de vouloir bien l'autoriser à entrer dans le port de la ville, afin que, sous le prétexte évidemment faux d'obéir aux ordres du roi, nul ne pût lui infliger aucune vexation ,

COMMENT LES HABITANTS DE LISBONNE VINRENT EN GRAND NOMBRE VOIR l'aMIRAL, QUI LEUR SEMBLAIT UN ETRE EXTRAORDINAIRE ET COMMENT IL ALLA VISITER LE ROI DE PORTUGAL

Le mard; 5 mars, le patron du grand vaisseau qui était chargé par le roi de Portugal de garder le port, vint sur une chaloupe armée à la caravelle, pour sommer l'Amiral d'avoir à venir rendre compte de son arrivée aux officier royaux, ainsi que cela se pratique pour tous les navires qui abordent en ce lieu.

L'Amiral répondit que les amiraux des rois de Castille, — titre qui était le sien — n'étant tenus de rendre de tels comptes à qui que ce fût, et que n'ayant d'ordre à recevoir de personne, il ne saurait faire ce qui lui était demandé.

Le patron lui dit qu'il pourrait se faire remplacer par son maître d'équipage. L'Amiral répondit que ce serait même chose, et qu'à cette nouvelle demande il opposait un nouveau refus. Le patron voyant l'Amiral maintenir si hautement ses affirmations, lui remontra qu'il devrait au moins consentir à fournir la preuve des pouvoirs qu'il disait tenir des rois catholiques, afin qu'il pût, lui patron, en justifier auprès de son capitaine-major.

Cette demande lui ayant paru juste, l'Amiral montra les lettres des rois de Castille. Après les avoir vues, le patron alla en faire son rapport au capitaine, nommé

Alvaro d'Acugna, qui presque aussitôt vint à la caravelle avec des trompettes, des tambours et des cimbales, pour faire honneur à l'Amiral et pour lui rendre ses hommages.

Le jour suivant, le bruit s'étant répandu dans la ville que l'Amiral revenait de découvrir les Indes, un si grand nombre d'habitants vinrent pour voir les Indiens qui étaient à bord, et pour entendre parler de ces lointains et merveilleux pays, que la foule emplissait la caravelle.

La mer aux alentours était couverte d'embarcations amenant des curieux : les uns louaient Dieu d'avoir favorisé cette magnifique entreprise, les autres se dépitaient que leur roi eût laissé échapper l'occasion qui lui était offerte d'en avoir la gloire et les avantages. La journée entière se passa de la sorte. Le jour suivant, le roi écrivit aux officiers du port leur ordonnant de mettre à la disposition de l'Amiral tout ce dont il pourrait avoir besoin pour lui personnellement ainsi que pour ses gens. Il fit aussi remettre aux mains de l'Amiral une lettre par laquelle il l'assurait du plaisir qu'il éprouvait de son heureux retour, et le priait, puisqu'il se trouvait sur ses terres, de vouloir bien venir le visiter.

Tout d'abord l'Amiral ne laissa pas de concevoir quelque inquiétude de cette invitation, mais considérant qu'il y avait paix et amitié entre le roi de Portugal et les rois de Castille, puis aussi qu'il avait été l'objet d'attentions fort courtoises delà part du souverain, il se mit en marche vers le Val du Paradis, qui est à neuf lieues de Lisbonne*, et où le roi faisait alors «a résidence.

Il y arriva le soir du samedi 9 mars. Ea apprenant sa venue, le roi commanda que les principaux de la cour allasent recevoir l'Amiral, et quand il se présenta devant lui, le souverain l'accueillit avec les plus grands témoignages d'honneur et de considération. 11 lui commanda de se couvrir, le fit asseoir à son côté, et, après avoir écouté avec une évidente satisfaction le récit détaillé que l'Amiral lui fit de son voyage et de ses découvertes, il offrit de lui donner tout ce qui pourrait être utile au service de Leurs Majestés Castillanes, — non sans remarquer toutefois qu'il pourrait bien se faire qu'aux termes des traités conclus entre les rois catholiques et lui, ces nouveaux pays ne dussent lui appartenir (1).

L'Amiral répondit qu'il ignorait les conventions faites entre les deux royaumes, mais que les rois de Castille lui ayant ordonné de n'aller ni en Guinée, ni aux mines de Portugal, il avait fidèlement observé leur recommandation.

Le roi dit alors que tout était bien, et qu'il était convaincu qu'aucune médiation ne serait nécessaire entre Leurs Altesses et lui pour vider ce différend; sur quoi il commanda au Prieur de Crato, qui était le personnage le plus considérable présent à la cour en ce moment, d'avoir pour hôte l'Amiral, et de le traiter avec tous les honneurs qui lui étaient dus. Et il fut fait ainsi.

L'Amiral, après avoir passé là le dimanche et le lundi, alla prendre congé du roi qui lui donna encore

(1) Allusion à un traité intervenu, en 1479, entre les rois de Portugal •et de Castille, pour régler les droits respectifs de possession des terres découvertes dans les eaux africaines par les explorateurs qu'y envoyaient les deux couronnes.

les plus hautes marques d'estime, lui fit les offres les plus gracieuses, et ordonna à don Martin de Norona de raccompagner. La plupart des personnages de marque qui étaient à la cour lui firent cortège, autant pour l'honorer que pour l'entendre leur parler de son voyage.

Chemin faisant, comme il passait près d'un monastère où la reine se trouvait, cette princesse le fit prier de vouloir bien venir la voir. Il y alla et reçut de la reine l'accueil qui est fait d'ordinake aux plus grands personnages.

Un peu plus loin, il fut rejoint par un gentilhomme qui venait lui dire de la part du roi que s'il lui plaisait de se rendre par terre en Castille, les ordres seraient donnés pour qu'il fût convenablement accompagné, et pour qu'il ne manquât de rien tant qu'il se trouverait sur les terres portugaises. Mais l'Amiral déclina respectueusement cette offre, et retourna à son vaisseau.

Page 1