VIII. Mémoires et CoRRi;spoNDANGEs (i
Le premier et le plus important des écrits que nous proposons de comprendre sous le titre de Mémoires y est celui qu'il appelle fies Cot\fessions, Ce fut le libraire Rey qui lui en donna l'idée , et ce conseil ne fut pas désintéressé.
(i) Sout le tiire de Mémoires nous comprenont tout ce que Jean-Jacquee écrivit sur sa personne oU ses ouvrages. Nous ne parlerons que de Ses Confessions , parce qu^il raconte en quelle circonstance il composa les Dialoguât on Rouiêeau juge de Jean-Jacques, lies RiverU* furent écrites en 1777 et 1778-
46q histoire de I.-J. HOVflSEltl,
« Il avait passé , nous dit-il , la mataritë, de f âgç • lorsqu'il composa cette oeuvre tinique parmi .les » hommes , et dont il profana la lecture eu la pr<Hli- » guant aux oreilles les moins faites pour l'entendre ( i }. » En se. voyant défigurer^ il eut le projet de se montrer » tel qu'il ^tait : il crut qu'en manifestant à plein, rinlé" » rieur de son &me, et révélant ses confessions , l'expl^' » cation si franche ^ si simple, si naturelle de tout ce » qu'on a pu trouver debizarre .dans sa conduite , portant » avec elle son propre témoignage^ ferait sentir la vérité » de s6s déclarations y et la fausseté des idées horribles » qu'il voyait r^épandre dalui sans en pouvoir découvrir » la source. Sa. confiance d^ns ses amis alla non-seu' y> leihent jusqu'à Imir. lire . cette histoire de son 'âme, » mais jusqu'à leur en laisseï: le dépôt assez long-temps* » L'usage qu'ils ont fait dç cette imprudence a été d'en » tirer parti pour diffamer, celui qui l'avaijt commise; » et le plus spcret dépôt de l'amitié est devenu dans Jeurs » mains l'instrument de la trahison. »
On voit que le but de Jean-Jacques , en écrivant ses Confessions ^ fut. de se montrer tel quil était, parce qu'il croyait valoir beaucoup pieux qu'on ne l'appréciait.
Il faut aborder franchement le c6té faible de Rousseau, puisque nous avons exercé dans toute son étendue le droit de dire la vérité sur celui que l'amour de la vérité parut enflammer d'un saint enthousiasme.
Jean-Jacques , dans les douze dernières années de sa vie, et plus particulièrement dans les deux dernières, se crut l'objet d'un complot général formé contre -lui : dans chaque être de son espèce il voyait un ennemi. Le regardait-on passer? tâchait-onde lui parler, de le voir,
(i) Second dialogue.
^ . IV' J^ARTIE. '8B8 OtJVRAOES;' ' \6l
de 'l'entendre ? c'éiaietit autant d'espions à ses yeux. La conspiration lui paraissait générale:' la curiosité devait Vèine ; et la célébrité dé Fauteur à*' Emile semblait assez la- justifier.
Trompé plusieurs fois , parce qu'il se livrpiit d'abord trop. facilement , il devint circonspect , puis méfiant , eûfin ombrageux^ à i'excèsJ Ce fut même ^ un tel point qtt'on peut considërer Jean-Jacques à eette époque comn^ atteint' d'une maladie incurable et mortelle. Ses dialogues, dans lesquels il se juge lui-même^ ne laissent aucun doute à' cet égard. '
La première partie des (7on/è«/ow5^ parut en 1781, trois ans apftès la* mort de Rousseau. On fut obligé d'en retrancher quelques détails obscènes qu'on a rétablis dans la suite, et qu''on aurait d'autant mieux fait de supprimer t-dut>^à-farty qu'ils n'intéressent en rien la réptftaition' de >l'auteur y dont le 'but était de' dire de lui le bien et le mal avec la même franchise. Nous citerons entre autres l'aventure du Maure à l'hospice ide Turin; et Jean- Jacques n'eut pas un grand mérite^ k résister ailx attaques révoltantes de ce catéchumène.
Jean-Jacques, ayant calculé qu'aucun des personnages dont il parle ne devait plus exister en 1800, défendit d*im primer ses Confessions avant cette époque ^ à laquelle cependant (comme nous l'avons dit ) ont encore sttrv^ii St-Lambert , madame d'Houdetot et Grimm. Si les deux premiers n'avaient point à se plaindre du langage que l'auteur tenait sur leur compte^ il n'en était pas de inême du troisième^ qui , du reste, s'en est vengé dans sa Correpondawe littcraire.
L'intention de Rousseau ne fut pas respectée, la seconde partie ayant été publiée en 1788.
La première partie est iouie écrite de mémoire^
46a BISTOIRS l>E I.-l. H<njSSEAVf
soit à Wootton, soit au château de Trie. Eue fimtaa second voyage d&Tautenr à Paris ^ dans l'auloioiie é^ 1741. Il avait consëquemment vingt-ueof ans. Celte pre> . mière partie offre donc l'histoire de Jean- Jacqu.^ dans ion enfance et sa jeunesse (car il se prend presque an berceau ). Les détails sur lesquels il aime 11 s'appesantir font voir que cette époque de sa vie esit l'objet d^ ses
regrets et de ses désirs : il y revient souvenir il la quitte avec peine; il pleure sur cette heureuse o&icurité où l'oucroyait qu'i) resterait toujours ^ paitce <pi'oa ne lui supposait aucun des taltats propres k l'eu faire sortir. Mais il devait apprendre à ses dépens ^u'il fiiat toujours choisir entre le bonheur et la gloire.
Dans cette partie que, sous le rapport littéraire » o» met au-dessus de la seconde » sans que cette prë$4r«iMse soit suffisamment motivée, ou trouve souve^^^ à:eêlé d'une description pleine d'attraits, des observationaéim^ giques et profondes. C'est la raison dana toute ^ waUi* rite avec la fraîcheur des souvenirs de la j^mMSi^* S avait 54 ans lorsqu'il écrivit ces sii^ premiers Uvr^.
Comme ils ne parurent qu'après sa moft, ik n'influèrent sur sa destinée que par les le<;lures qu'il en avait faites, mais elles eurent des résultats fêLcheipL peur Jean-Jacques. Ceux, qui avaient des torts à se reprocher (1) durent être alarmés du projet d'eu publier le réc.t. Le nombre de ses ennemis ne. 6 1 qu'augmenter , et l'on eut intérêt à détruire la confiance quel'auteur pouvait inspirer.
La seconde et dernière partie des Confessions pré*
(1) De là cette note fameuse de Diderot (dans la T^U de Sénèque). Jamais la haine ne s^exprima avec plus de fiel, et dans des termes calculés avec auttfnt de perfidie. Il faut comparer à ce gage celui que tient Jean-Jacques sur Didcfat^
lY. PARTIE. SES OUVRAGES* 4^
sente Jesn* Jacques depuis rannëe 174^ , jusque dans les premiers jours de novembre 1765, époque ou^ chassé de File 6t-Pierre, il partit de Biennepour se rendre k Strasbourg, d'où il obtint la permission de venir à Paris.
^près un séjour d'environ six semaines dans cette ca« pitale , il paisse en Angleterre avec David Hume.
Dans cet espace de vingt^trois années , quinze sont consacrées aux travaux dé Jean-Jacques. Dès son début, en 17&0, il parut avec éclat dans le monde littéraire, par le discours couronné à l'académie de Dijon. Sa gloire ne fit qu'augmenter pendant quelque temps. Il occupa bientôt parmi nos premiers écrivains un rang que la postérité lui a conservé.
Cette seconde partie est à proprement parler, l'histoire littérairedeFauteur, et soui ce rapport, elle nepeut qu'é-« tr^ du plus grand intérêt; mais de plus , elle ofire encore comme dans la première, des descriptiorns, des tableaux, des observations, dans lesquels on reconnaît Jean-Jacques.
Après avoir achevé les douze livres des Confessions , Rousseau ne voulant point qu'elles parussent aVant le jdix-rDeuvième siède, chercha quelqu'un qui pût remplir ses intentions , et qui , digne du dépôt qu'il voulait }ai confier , n'en ^abusât pas. On voit dans ses lettres , <juHl songea successivement k plusieurs personnes : mais 9on isolement et ses malheurs augmentant sa méfiance , et cette disposition chagrine qui fit son tourment, il châiigea souvent de choix* Enfin il se détermina pour MM. Moultou et du Peyrou qu'il fit dépositairesr de ses lettres et de ses manuscrits. Cette fois sa confiance fut •bien placée, et du Peyrou la justifia, quoique Jean- Jacques eût des doutes aussi injustes qu'injurieux. . Voici les détails que nous donne ce véri taille ami de Rousseau :
464 HISTOIBE DE J.-J. ROUSSEAU,
tt Après la mort de Jean-Jacques ^ M. de Girardin se rendit à Neuchâtel , charge des intérêts de Thérèse. II apportait les papiers de Rousseau. M. Moultou vint aussi chez M. du Peyrou , ayant de son côté plusieurs manuscrits, et en particulier lés dialogues. On fît un choix , et l'on convint dé faire une édition générale à Genève. £lie produisit *i^^ooo francs, y compris les six premiers livres des Confessions, On mit à part des lettres destinées à ne paraître qu'avec la suite de Confessions. D'autres devaient faire partie de la collection qu'on allait imprimer. Les copies de ces dernières furent faites par M. Jeannîn^ notaire^ et envoyées à M. Moultou. Les originaux restèrent entre les mains de du Peyrou. M. Moultou ne fit imprimer qu'une partie de ces lettres. Le même Jeannin fit, pour du Peyrou , une copie des Confessions qu'avait M. Moultou , et dont on voulait J'aire encore un si grand mystère. Le prince Henri de Prusse ayant demandé communication de ce manuscrit à M. du Peyrou, celui-ci ne put le satisfaire, parce qu'il fallait le consentement d'un tiers , qui fut refusé. On était convenu de ne pas publier les six derniers livres des Confessions y lorsque M. du Peyrou apprit qu'on avait le projet de les faire paraître. Comme il passait pour être dépositaire des Confessions y tandis qu'il n'en avait que la copie, il sentit qu'on l'accuserait de cette indiscrétion , et fit insérer dans le Mercure une déclaration à ce sujet, pour détromper le public. M. du Peyrou ne pouvait pénétrer le mystère, parce qu'il fallait , d'après l'accord passé , son consentement pour cette publication : les Confessions parurent avec les lettres dont il possédait les «^ginaux. Il était clair que M. Moultou fils avait livré la copie de ces lettres et le manascrit des Confessions , ne se croyapt pas obligé pi obablement dé tenir les engagements de son père. Après des débats