IV. PARTIE. S$S OUVRAGES. 5i
pour mes amis et que M. Hume restât à Loutres , j^ serais bien tenté d'y rester aussi. Mais comme lui-même, en suivant ce principe, a choisi Paris et que je nepuis pas Vy suivre, je suis réduit à me loger pour moi. En ce cas , c'est en Galles qu'il faut que j'aille; car enfin, quoi qu'on puisse dire, personne ne counait mieux que moi, ce qui me convient. C'est beaucoup, sans doute, de trouver sur la terre un endroit où l'on me laisse : mais si j'en trouve en même temps un où je me plaise , n'est-ce pas encore plus? Si je vai? dans l'île de Wigbt, j'en voudrai sortir; Biais si je vais au pçiys de Galles , j'y voudrai mourir* Pensez-y, Madame, je vous en supplie. M. Hunievfx\ noienaçé de vous mettre dans son parti. Je vous avoue que je meurs d'envie de gagner de vitesse; et je sens que je ne serai jamais assez bien pour moi-^méme, si vous ne me trouvez bien aussi. J'en dirais presque autant à M. Hume pour tous l^s soins qu'il a pris et qu'il prend de moi. Je n'imagine pas comment , sans lui , j'aurais pu faire pour n^e tirer d'affaire. .»
Nota. Cette lettre prouve ce que Jean- Jacques dit souTeat, dans ses Confessions, que ses amis, en repdani service, consultaient plutôt leur geùt que le sien. U en témoigne un peu d^bumeur et se Mte de m«(tve le correctif, pfirce qi^Ui écrit & runtime amie de ççlui qui dispose d« «OR i^ort.
064 {his). 4 M. J. F. CoiwDET , cbez MM. Thélusson et
Necker, à Paris.
A FFoQtiQn en Derhyshire^ le 29 mars 1 766.
« J'ai reçH- vos lettres , cher Coindet , et celle de mad^tmis de Chenpnce^ux. J'ai différé de vous répondra jusqu'au moment où j'arriverais en lieu de repos où je puisse respirer. J'en avais grand besoin , je vous jure ,>
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et le voisinage de Londres m'était aussi importun que Londres même par Textréme afïluence des curieux. J'ai répondu sur-le-champ à la dernière lettre de madame de Chenonceaux^ le sujet le demandait absolument. II m'importe extrêmement de savoir si ma lettre lui est parvenue et si elle n'a pas essuyé de retard, pour ^uger de la fidélité des gens à qui je l'ai confiée. J'ai aussi reçu indirectement des nouvelles de M. Watlelet et de nouvelles preuves de ses soins bienfaisants par ses recommandations en ma faveur. Un des plus doux emplois de mes loisirs sera de lui écrire quelquefois. Je voudrais qu'il fût tenté devenir voir ma solitude; elle ne serait pas indigne, à quelques égards , d'occuper ses regards et ses talents. Je suis fâché de ne pouvoir faire aucun usage de l'adresse que vous m'avez donnée; mais je suis \ cinquante lieues de Londres et bien résolu de nV retourner que quand je ne pourrai faire autrement. Me voila comme régénéré par un nouveau baptême, ayant été bien mouillé en passant la mer. J'ai dépouillé le .vieil homme , et , hors quelques amis parmi lesquels je vous compte, j'oublie tout ce qui se rapporte à cette terre étrangère qui s'appelle le continent. Les auteurs , les décrets , les livrés , cette acre fumée de gloire qui fait pleurer , tout cela sont des folies de l'autre monde auxquelles je ne prends plus de part et que je me vais hâter d'oublier. Je ne puis jouir encore ici des charmes de la campagne , ce pays étant enseveli soiis la neige ; mais, en attendant^ je jjOie repose de mes longues courses, je prends haleine , je jouis de moi , et me rends le témoignage que , pendant quinze ans, que j'ai eu le malheur d'exercer le triste métier d'homme de lettres , je n'ai contracté aucun des vices de cet état ; l'envie , la jalousie , l'esprit d'intrigue et de charlatanerie n'ont pas un instant approché de mon
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Coeur. Je ne me sens pas même aigri par les persécutions , par les infortunes , et je quitte la carrière aussi sain de cœur que j'y suis entré. Voilà, cher Coindet^la source du bonheur que je vais goûter dans ma retraite, si l'on veut bien m'y laisser en paix. Les gens du mon^e ne conçoivent pas qu'on puisse vivre heureux et content vis-à-vis de soi * et moi , je ne conçois pas qu'on puisse être heureux d'une autre manière. De quoi sera-t-on content dans la vie si l'on ne l'est pas du seul homme qu'on ne quitte point. Voilà bien de la morale pour un homme du monde , mais pas trop pour un hermite. Au lieu de vous parler de vous , je vous parle de moi ; cela n'est pas fort poli , sans doute ^ mais cela est tout • naturel. Usez-en de même avec moi, parlez-moi de vous à votre tour et soyez sûr detne faire grand plaisir. La difficulté est de me faire parvenir vos lettres, car , pour plusieurs bonnes raisons, je n'en reçois aucune parla poste qui ne vient pas jusqu'au village voisin de cette maison. £n attendant d'autres arrangements plus commodes, faites remettre votrelettreà Londres ^chezM.Davenport next doorlord Egremoni ( i ), Piccadilly, Par ce moyen , elle me parviendra. Je vous embrasse de tout mon cœur.
» Rappelez-moi quelquefois, je vous prie, au souvenir de M. et Mad. d'Azaincourt.
» Je serais bien aise de savoir exactement votre adresse, afin de pouvoir vous écrire par occasions quand elles se présenteront. »
Cette lettre que nous devons aux obligeantes instances de M.Mou- Gbon envers M. Coindet, neveu de celui à qui elle est écrite^ aurait été classée après le n^ 664, «i nous Tavions reçue à temps. On re-
(i) Près de Thotel du lord EgremoBt.
trouve Roass6Au , dans cette dore fumée de goire qui fait' pleurer^ daos ]e tableau de cette paix du cœur si chèrement achetée , fi heureusement décrite j dans cet homme qu'on ne quitte point.
Elle portera même date que celle qui fut écrite à David Hume (663) > et prouve que le 29 mars 1766, ii n^y avait point encore de sonpfonf graves contre cet historien. Ils ne commeocèrent que le3i mars. Cependant il ebt toujours inquiet de la leUre qu'il avait adressée à madame de Chenonceaux et quil accusait Darid. d'aToir interceptée , d'après les détails qull donne à madame de Boufflers , le 9 avril 1766.
Nous devons par reconnaissance donner quelques détails sur M. Coindet, dont la notice est très-incomplète, parée que nous ne possédions point de renseignements. Voici ceux que nous recevons à rinstant et qui nous mettent à même de réparer une omissioD involontaire, a François Goindet naquit k Genève, en 1734* H fit connaissance avec Jean-Jacques en 1754* et lui plut au point d'en recevoir Tinvitation de venir le voir à Paris , si ses affaires le conduisaient un four dans cette capitale. Cette invitation contribua à déterminer le jeune Coindet à s'y rendre.. Il iîit k son passage par Dijon présenté à la duchesse de Eochechouard , qui lui donna des lettres de recommandation pour MAf 1 Tbélusson , Necker et compagnie, ha»quiers. Par son travail et son exactitude , il acquit hientôt la confiance de cette maison , dont il fut caissier. M. Necker ne Totiblia point dans son élévation , il lui donna un emploi important dans les finances et finit par se Vattacher comme secrétaire intime. L'aménité de son caractère , ses manières affables et sa galté le faisaient accueillir dans la société. Il cultiva les lettres et les arts. Buffon lui donna des témoignages flatteurs d'attachement et d'estime. Iiorvqne Rousseau se fut retiré à Montmorency, M. Coindet lui rendait des services journaliers dans la capitale. Il allait le samedi soir de chaque semaine chez Jean-Jacques, qu'il ne quittait que le lundi malin. Rousseau lui lisait cç qu'il avait composé les jours précédents ^ et particulièrement la Nouvelle Héloïse , qu'il achevait alors. Us se concertèrent tous les deux pour les sujets des gravures dont l'auteur voulait orner cet ouvrage, et M. Coindet en dirigea l'exécution. Tant de témoignages de confiance excitèrent la jalousie de Thérèse, qui usa de tout son ascendant pour détruire cette intimité. Ella inspira de la méfiance au point de causer la rupture de ces relations. Rousseau voulut revenir, mais Thérèse Téloigna tpujours. On voit,
rv. PARTIE. SES OUVRAGES. S*l^
par les lettrei qu^il écrivit postérieurement à cette rnpture, qu'il conservait toujours de Tamitié pour M. Goiodèt ; et Pespèoe de contr»diction qu^on trouve entre les sentiments exprimés dans ces lettres, et un passage des Confessions, est expliquée par (influence deThé*rèse, sous les yeux de laquelle ces Confessions étaient écrites. Ce qui prouve que Jean- Jacques avait toujours de Tamitié pour M. Coindet, ce sont et ces lettres et le dou qu^il lui fit d^un manuscrit de V Emile entièrement écrit de sa main, et du portrait peint par La Tour. i»
M. Coindet se retira dans sa patrie où i^a anciennes relations avec M. Necker et son illustre fille se renouvelèrent. Il mourut en 1 8089 léguant les lettres et manuscrits à son neveu , M. le docteur Coindet, habile médecin , connu par son savoir et ses succès dans une pratique éclairée de Part qu'il exerce.