A MADAME LA CoMTESSE DeBoUFFLERS. A TVoOttOïly
le 5 am/ 1766.
« Vous avez assurément ^ Madame^ et vous aures toute ma vie^ le droit de me demander compte de moi. J'attendais , pour remplir un devoir qui m'est si cher ^ •qu'arrive dans un lieu de repos j'eusise un moment à donner à mes plaisirs. Grâce aux ^oins de M. Hume , ce moment est enfin venu, et je me hâte d'en profiter. J'ai cependant peu de choses à vous dire sur les détails que vous me demandez. Vivant dans un pays dont j'ignore la langue , et toujours sous la conduite d'autrui , je n'ai guères qu'à suivre les directions qu'on me donne. D'ailleurs , loin du monde et de la capitale, ignorant tout ce qu'on y dit, et ne désirant pas l'apprendre, je sais ce qu'on veut me dire et rien de plus. Peu de gens sont moins instruits que moi de ce qui me regarde.
Les petits événements de mon voyage ne méritent
pas , Madame , de vous en occuper. Durant la tra-
. versée de Calais à Douvres , qui se fit de nuit et dura
, douze heures', je fus moins malade que M. Hume^
mais je fus mouillé et gelé , et j'ai plutôt senti la mer que je ne l'ai vue. j'ai été accueilli à Londres , j'ai eu beaucoup de visites , beaucoup d'offres de service , des habitations à choisir. J'en ai enfin choisi une dans cette province : je suis dans la maison d'un galant homnoie dont M. Hume m'a dît beaucoup de bien qui n'a ëtë démenti par personne. Il a paru vouloir me mettre il mon aise : j'ignore encore ce qu'il en sera , mais ses attentions seules m'empêchent d'oublier que je suis dans la maison d'autrui.
» Vous voulez, Madame, que je vous parle de la natioii Anglaise , il faudrait coivmencer par la connaître et ce n'est pas l'affaire d'un jour. Trop bien instruit par l'expérience , je ne jugeilii jamais légèrement , ni des nations , ni des hommes , même de ceux, dont j'aurai à me plaindre, ou à me louer. D'ailleurs , je ne suis point à portée de connaître les Anglais par eux-mêmes : je les connais par l'hospitalité qu'ils ont exercée envers moi, et qui dément la réputation qu'on leur donne. H ne m'appartient pas de juger mes hôtes. On m'a trop bien appris cela en France, pour que je puisse l'oublier
» Je voudrais vous obéir en tout, Madame; mais, de grâce, ne me parlez plus de faire des livres, ni même des gens qui en font. Nous avons des livres de morale cent fois plus qu'il n'en faut et nous n!en valons pas mieux. Vous craignez pour moi le désœuvrement et l'ennui de la retraite: vous vous trompez , Madame , je ne suis jamais moins ennuyé ni moins oisif , que quand je suis seul. U me reste , avec les amusefnents de la botanique , une occupation bien chère et à laquelle j'aime* chaque jour davantage à me livrer. J'ai ici un homme qui est de ma connaissance et que j'ai grande envie deconnaitre mieux.
IT. PARTIE. SES OI^VRAGES. 5!i5
La société que je vais lier avec lui m'empêchera d'en désirer aucune autre. Je re$time assez pour ne pas craindre une intimité à laquelle il m'invite ; et comme il est aussi maltraité que moi par les hommes ^ nous nous consolerons mutuellement de leurs outrages ^ en lisant dans le cœur de notre ami, qu'il ne les a pas mérités.
» Vous dites qu'on me reproche des paradoxes. £h , Madame , tant mieux. Soyez sûre qu'on me reprocherait moins de paradoxes , si l'on pouvait me reprocher des erreurs. Quand on a prouvé que je pense autrement que le peuple, ne me voilà- t-il pas hien réfuté? Un saint homme de moine , appelé Cachot , vient en revanche de faire un gros livre , pour prouver qu'il n'y a rien à moi dans les miens et que je n'ai rien dit que d'après les autres. Je suis d'avis de laisser , pour toute réponse^ aux prises avec sa révérence, ceux qui me reprochent, à si grands cris, de vouloir penser seul autrement que tout le monde.
» J'ai eu de vous , Madame , une seule lettre : aucune nouvelle de madame la maréchale, depuis l'arrivée de mademoiselle Le P^asseur,^a.$ îtnémeparM. de la Roche; j'en suis très-en peine, à cause de l'état de sa santé. Les communications avec le continent me deviennent plus difficiles de jour en jour. Les lettres que j'écris , n'arrivent pas ^ celles i[ue je reçois ont été ouvertes. Dans un pays où , par l'ignorance de la langue , on est à la discrétion d'autrui , il faut être heureux dans le choix de ceux à qui l'on donne sa confiance , et , à juger par l'expé* rience , j'aurais tort de compter sur le honheur. Il en est un , cependant, dont je suis jaloux et que je ne mériterai jamais de perdre. C'est la continuation des bontés de M. le prince de Conti qui a daigné m'en donner de si éclatantes marques 5 de la bienveillance de madame la
5'2(i HISTOIRE Dh J.-J. ROUSSEAU,
maréchale , et de la vôtre , dont mon cœur sent si bien le prix. Madame, quelque sort qui* m'attende encore, et dans quelque lieu que je vive et que je meure, mes consolations seront bien douces , tant que je ne serai point oublié de vous* » . '
Si la dale de cetl9 lettre est exacte , il en faut conclure que Eousteauqui, dans celle du 3i mars, se plaignait déjà de Hume, attendait plus d'éclaircissements pour s^expliquer $ur son compte a?ec nadamede Boufflers, qui les avait liés tous les deux. Il ne mit, comme on peut le voir (67a) , que quatre jours d'intervalle pour cpancher son eœur.
Quant au nom de ce nouvel ami avec lequel Rousseau comptait se lier intimement , et qu'il supposait dans la même situation que lui , je crois que c'est de lui-même qu'il voulait parler , puisqu'il va s'étudier pour écrire ses mémoires.
L'occupation k laquelle il aime à se livrdr chaque jour est sa propre histoire , connue sous le titre de Confessions , dont les six premiers livres furent écrits à Wootton.
Le saint homme de moine s'appelait Cajot et nou Cachot. Nous rapportons le titre de son ouvrage à la suite de notre notice sur VEmiU. /