CHAPITRE IV
Fin de la guerre contre THiguey. — Sort de Cotabanama (i5o4).
Le lendemain de la bataille y aucun Indien ne se montra. Voyant que même leur grand chef Cotabanama était incapable de résister aux hommes blancs y ils avaient perdu tout courage et s'étaient enfuis dans le fond des montagnes. Les Espagnols, se séparant par petites troupes, les relancèrent comme des bêtes sauvages. Ils tenaient à s'emparer des caciques, et surtout de Cotabanama. Us visitèrent tous les sentiers secrets qui conduisaient aux retraites sauvages où les fugitifs s'étaient cachés. Malgré l'adresse et les précautions avec lesquelles les Indiens avaient gagné leurs asiles, ayant le soin de poser le pied l'un après l'autre à la n^éme place, de manière à ce qu'il n'y eût qu'une seule empreinte pour toute une troupe, et marchant d'un
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pas si léger qu'ils effleui^aient à peine l'herbe, cependant les Espagnols étaient si habitués à aller à ce qu'ils appelaient la chasse des Indiens, qu'ils découvraient leurs traces au milieu de celles de mille animaux, et une feuille sèche légèrement foulée suffisait pour les leur révéler.
Ils sentaient aussi de loin la famée des feux que les Indiens allumaient partout où ils s'arrêtaient, et c'était par ce moyen qu'ils découvraient leurs retraites les plus cachées. Si quelquefois ils saisissaient un Indien isolé, ils l'obligeaient àforce de tourmens à trahir l'asile de ses compagnons; et, lui liant les mains, ils le chassaient devant eux pour qu'il leur servît de guide. Lorsqu'ils venaient à découvrir un de ces lieux de refuge remplis de vieillards et de naalades, de femmes débiles et d'enfans sans défense, ils les massacraient tous sans pitié. Ils voulaient répandre partout la terreur, pour que la tribu entière se jetât à leur merci. Ils coupaient les mains des prisonniers qu'ils faisaient, et les envoyaient les porter à leurs amis : messages sanglans, disaient-ils, qui les engageraient à se rendre. On ne saurait croire, dit Las Casas, le nombre de ceux qui eurent ainsi les mains coupées; et la plupart, ne pouvant^ supporter la violence de la douleur et perdant tout leur sang, tombaient épuisés et mouraient en chemin.
Les conquérans semblaient éprouver une sorte de joie à infliger dés supplices nouveaux et ingénieux. Ils joignaient une horrible légèreté à leur 3oif de carnage. Les gibets qu'ils drçssaieqt étaient
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disposés de telle manière que les pieds des victimes touchaient à terre , ce qui prolongeait leur afïreuse agonie, fls en pendirent treize en même temps, en mémoire, dit Las Casas indigné, de notre divin Sauveur et des douze apôtres. Pendant que les malheureux étaient suspendus et qu'ils vivaient encore, ils les hachèrent à grands coups d'épée pour prouver la force de leurs bras et la bonté de leurs armes. Ils les entourèrent ensuite de paille sèche, et, y mettant le feu, ils les firent périr au milieu de souffrances inouïes.
Ces détails sont horribles, et cependant nous en omettons une foule d'autres bien plus affreux encore. Ils sont racontés parle vénérable Las Casas qui fut témoin oculaire des scènes qu'il décrit. U était jeune alors, mais il ne les rapporte que dans savieit lesse. «Toutes ces choses , s'écrie-t-il , et d'autres qui révoltent la nature humaine, je les ai vues, vues de mes propres yeux, et maintenant c'est à peine si j'ose les répéter , étant presque tenté de ne pas m'en croire moi-même et de supposçr que c'est im rêve que j'ai fait '. »
J'aurais voulu pouvoir supprimer des détails<[ui déshonorent l'humanité, et qui sont une sorte de tache pour une nation brave et généreuse. Mais lorsque j'ai ^ous les yeux les documens les plus dignes de foi , ce serait m'éloigner de la véracité historique que de passer sous ^ence des faits aussi atroces, et attestés par des témoins que ne peut att
^ LasCasas, lib. u, cap. 37, MS. '
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teindre aucun soupçon d'imposture. Ils montrent jusqu'où pieut aller la cruauté de l'homme, lorsqu'il est stimulé par la cupidité, par la soif de la vengeance, ou même par un zèle mal entendu pour la sainte cause de la religion. Toutes les nations ont fourni chacune à leur tour des preuves de cette déplorable vérité. Comme à Saint-Domingue, les crimes ont presque toujours été le fait d'individus plutôt que de nations. Toutefois il est du devoir d'un bon gouvernement de surveiller de près ceux à qui il délègue des pouvoirs dahs des contrées lointaines et sans défense. Et c'est aussi un devoir impérieux pour l'historien de perpétuer le souvenir de ces atrocités, afin que les générations futures y trouvent une salutaire leçon,
Jean de Esquibel vît que , malgré toute sa rigueur , il lui serait impossible de soumettre la province d'Higuey tant que le cacique Cotabanama serait en lierté. Ce chef s'était retiré dans la petite île de Saona, à enyiron deux lieues des côte» de llliguey , et il s'était caché avec sa femme et ses' enfans dans une vaste caverne , au milieu d*un labyrinthe de rochers et de forêts.
Une caravelle, arrivée récemment de Saint-Do^ mingue pour apporter au camp des provisions, fut employée par Esquibel pour aller à la recherche du cacique. Il savait que Cotabanama se tenait sur ses gardes, et que des Indiens, placés sur toutes les hauteurs de Hic, surveillaient les mouveraens de la caravelle* Il s'embarqua donc pendant la nuit avec cinquante soldats, et se tenant sous les om-
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bres épaisses que jetait la terre, il arriva à Saona à la pointe du jour , jeta l'ancre contre le rivage sous une pointe de rocher qui cachait le navire, et débarqua quarante hommes avant que les espions du cacique eussent le moindre soupçon. Deux de ces malheureux furent surpris et amenés à Esquibel qui, ayant appris d'eux que le cacique était près de là, en poignarda un de sa main, et garda l'autre , garrotté , pour qu'il leur servît de guide.
I^es Espagnols se précipitèrent en avant, chacun brûlant de se signaler par la prise du cacique. Arrivés à un embranchement où il y avait deux chemins, ils prirent tous celui qui était à droite , à l'exception de Juan Lopez , soldat intrépide , et habitué à faire la guerre aux Indiens. Il suivit le sentier qu'il vit à gauche , et qui tournait au milieu de collines couvertes de broussailles si épaisses qu'il était impossible de rien voir à une demi-portée d'arc de distance. Tout à coup, dans un étroit défilé, ombragé par des rochers et des arbres touffus, il se trouva face à face avec douze guerriers indiens, armés d'arcs et de flèches, et qui s'avançaient sur une seule ligne , marchant , selon leur coutume , sur les traces les uns des autres. A la vue de Lopez, les Indiens s'imagînant qu'il était suivi d'un détachement de soldats , furent saisis d'épouvante. Us auraient pu aisément le percer de leurs flèches; mais ils avaient perdu toute présence d'esprit. Il .demanda leur chef; ils répondirent qu'il était derrière eux, et se rangèrent pour le laisser passer. Lopez put alors apercevoir le cacique. Dès que
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Gotabanama vit l'Espagnol , il banda son arc re-doutable, et il était sur le point de lancer une de ses flèches à trois pointes, lorsque Lopez se précipita sur lui et le frappa de son épée. Les auti^es Indiens, frappés d'une terreur panique, avaient déjà pris la faite. Gotabanama , effrayé de voir couler son sang, s'écria qu'il était Juan de Esquibel, espérant faire respecter sa personne en rappelant qu'il avait changé de nom avec le commandant espagnol. Pour toute réponse, Lopez le saisit d'une main par les cheveux, et de l'autre voulut lui plonger son épée dans le corps; mais le cacique détourna avec la main l'atome meurtrière, et saisissant son ennçmi à brasse-corps, il le renversa sur le dos. Gomme ils étaient tous deux d'une force athlétique, la lutte fut longue et violente. L'épée était sous leurs corps; mais Gotabanama, saisissant l'Espagnol à la gorge d'un poignet vigoureux, essaya de l'étrangler. Dans ce moment les autres Espagnols, attirés par le bruit, accoururent sur le lieu du combat. Us trouvèrent leur compagnon haletant , suffoqué et presque mort , tant l'Indien gigantesque le serrait avec force. Ils le délivrèrent, saisirent le cacique, le garrottèrent et le conduisirent dans un villagendes environs. Us découvrirent sa caverne secrète , mais sa femme et ses enÎFans avaient appris par les Indiens fugitifs que le malheureux prince était prisonnier, et ils s'étaient réfugiés dans une autre partie de l'île. On trouva dans la caverne une chaîne qui avait servi à un certaiu ^ombre de captifs Indiens qui,
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étant parvenus à la briser , s'étaient jetés sur les trois Espagnols qtd les gardaient, les avaient mas* sacfés et s'étaient enfuis dans cette iie. Auprès de la chaîne étaient les épées de ces Espagnols, qu'ils aidaient apportées à leur cacique comme des tro* phées de leurs exploits» Cette même chaîne fut mise hux mains du malheureux Cotabanama.
Lee Espagnols se préparèrent à exécuter le cacir que sur la place, au centre du village abandonné» Dans ce dessein, ils élevèrent une pyramide de morceaux de bois placés en travers les uns des autres, en forme de gril, et c'était là qu'il devait être l«aitement consumé par les flammes. Toutefois , après une plus mûre délibération , ils crurent devoir renoncer au plaisir qu'ils se promettaient de cet horrible sacrifice. Peut-être pensèrent-ils que le cacique était un personnage trop important pour être exécuté ainsi obscurément. Ils lui accordèrent donc un répit momentané, et le transportant à bord de la caravelle, ils l'envoyèrent à Saint-Domingue, chargé de chaînes pesantes. Ovando le vit en son pouvoir et hors d'état de lui donner aucun ombrage $ mais il n'eut pas la magnanimité de pardonner à un ennemi tombé, dont le seul crime était d'avoir voulu défendre ses sujets et son territoire légitime. Il ordonna qu'il fût pendu publiquement et avec ignominie comme un vil malfaiteur '• Ainsi périt le cacique Cotabanama, le dernier des cinq princes souverains d'Haïti. Sa mort fut suivie de
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rentier asservissement de son peuple , et ce fut le dernier efifort des naturels contre leurs oppresseurs. L'Ue était presque dépeuplée, et ce qui restait de ses habitans primitifs se soumit dans un morne désespoir à son affreuse destinée. •
Tel était le système odieux qui avait été suivi ^ pendant l'absence de l^amiral, par le gouverneur Ovando ^ cet homme dont on vantait tant la pru** dence et la modération , envoyé pour réformer les abus et surtout pour faire droit aux plaintes des naturels. L'administration de Colomb avait pu paraître extrêmement dure aux Indiens, habitués k une. entière et sauvage indépendance; mais elle n'était ni cruelle ni sanguinaire. Il ne répandait pas le sang à plaisir ou pour satisfaire un vain déêif de vengeance; tous ses eflForts tendaient à civiliser les Indiens, à en faire des sujets utiles à la cou* ronne, et non pas à les opprimer, à les persécuter, à lesdétruireXorsqu'il vit qu'ils avaient disparu presque tous de la surface de l'île pendant la suspen-* sion de son autorité, il ne put contenir un noble élan d'indignation. Dans une lettre adressée au roî après son retour en Espagne, il s'exprime ainsi à ce sujet : <t Les Indiens d'Hispaniola étaient et sont encore la véritable richesse de Fîle; car ce sont etix qui cultivent la terre et apprêtent le pain pour les chrétiens, qui creusent les mines d'or et qui supportent toutes les fatigues, travaillant tout à la fois et comme des hommes «t comme des bêtes de somme. J'apprends que depuis que j'ai quitté l'île il est mort les cinq sixièmes des naturels, tous
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par suite de traitemens barbares ou d'une froide inhumanité ; les uns par l'épée , d'autres sous les coups, un grand nombre de faim; la plus grande partie ont péri dans les montagnes et lés cavernes où ils s'étaient enfuis, faute de pouvoir sup porter les travaux qui leur étaient imposés.» Quant à lui, ajoutait -il, quoiqu'il eût envoyé beaucoup d'Indiens en Espagne pour qu'ils y fassent vendus , c'était toujours dans l'intention qu'ils fussent instruits des vérités de la religion catholique, qu'ils apprissent les arts et les usages de l'Europe, et qu'ils retournassent ensuite dans leur île pour aider à civiliser leurs compatriotes.
Le court aperçu qui a été donné de la politique d'Ovando, sur plusieurs points qui exposèrent Colomb à de vifs reproches, peut mettre le lecteur à même d'apprécier plus justement la conduite de ce dernier. Il ne faut pas le juger d'après les principes du bien et du mal établis dans un siècle plus éclairé que le sien. Nous ne devons pas l'isoler de l'époque où il vécut. C'est en comparant sa conduite avec celle d'hommes de son temps, dont on vantait le mérite et le talent, et qui se trouvèrent placés dans la même position et chargés de réparer ses fautes, que nous pouiTons mieux distinguer, s'il était possible, dans les circonstances particulières où il se trouva , d'administrer avec plus de sagesse, de modération et de prudence.
Fm nu TROISIÈBIE VOLUME.
PiïK C -o \^^2l
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